Mémoires du général baron de Marbot (1/3)

Part 1

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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON DE MARBOT

I

GÊNES--AUSTERLITZ--EYLAU

PARIS

1891

... J'engage le colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense de la gloire des armées françaises et à en confondre les calomniateurs et les apostats. (Testament de Napoléon.)

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos

CHAPITRE PREMIER

Origines de ma famille.--Mon père entre aux gardes.--La famille de Certain.--Vie au château de Larivière.--Épisode d'enfance.

CHAPITRE II

Premiers orages révolutionnaires.--Attitude de mon père.--Il rentre au service.--Je suis confié aux mains de Mlle Mongalvi.--Ma vie au pensionnat.

CHAPITRE III

Mon père est nommé au commandement de l'armée de Toulouse.--Il me rappelle auprès de lui.--Rencontre d'un convoi d'aristocrates.--Mon existence à Toulouse.--Je suis conduit à Sorèze.

CHAPITRE IV

Sorèze.--Dom Ferlus.--La vie à Sorèze.--Allures égalitaires.--Premières épreuves.--Visite d'un représentant du peuple.

CHAPITRE V

Je rejoins à Paris mon père et mes frères.--Mon père est nommé au commandement de la 17e division militaire à Paris.--Il refuse de seconder les vues de Sieyès et cède la place à Lefebvre.

CHAPITRE VI

Mon père est envoyé en Italie.--Comment se fixa ma destinée.--Je deviens housard.

CHAPITRE VII

Départ de mon père.--Rencontre de Bonaparte à Lyon.--Épisode de notre descente sur le Rhône.--Ce que coûte un banquet républicain.--Je suis présenté à mon colonel.

CHAPITRE VIII

Arrivée à Nice.--Mon mentor Pertelay.--Comment je deviens un vrai housard de Bercheny.--J'entre dans la _clique_.--Mon premier duel à la Madona près Savone.--Enlèvement d'un convoi de bœufs à Dego.

CHAPITRE IX

Comment je devins d'emblée maréchal des logis.--J'enlève dix-sept housards de Barco.

CHAPITRE X

Nous rejoignons le général Championnet en Piémont.--Le général Macard.--Combats entre Coni et Mondovi.--Nous enlevons six pièces de canon.--Je suis nommé sous-lieutenant.--Je deviens aide de camp de mon père envoyé à Gênes, puis à Savone.

CHAPITRE XI

Combats de Cadibona et de Montenotte.--Retraite de l'aile droite de l'armée sur Gênes.--Mon père est blessé.--Siège et résistance de Gênes.--Ses conséquences.--Mon ami Trepano.--Mort de mon père.--Famine et combats.--Rigueur inflexible de Masséna.

CHAPITRE XII

Épisodes du siège.--Capture de trois mille Autrichiens.--Leur horrible fin sur les pontons.--Attaques constantes par terre et par mer.

CHAPITRE XIII

Bonaparte franchit le Saint-Bernard.--Masséna traite de l'évacuation de la place de Gênes.--Ma mission auprès de Bonaparte.--Bataille de Marengo.--Retour dans ma famille.--Extrême prostration morale.

CHAPITRE XIV

Je suis nommé aide de camp _à la suite_ à l'état-major de Bernadotte.--État-major de Bernadotte.--Nous formons à Tours la réserve de l'armée de Portugal.

CHAPITRE XV

Séjour à Brest et à Rennes.--Je suis nommé au 25e de chasseurs et envoyé à l'armée de Portugal.--Voyage de Nantes à Bordeaux et à Salamanque.--Nous formons avec le général Leclerc l'aile droite de l'armée espagnole.--1802.--Retour en France.

CHAPITRE XVI

Aventure de route de Bayonne à Toulouse.--Amusant épisode d'inspection.

CHAPITRE XVII

Concentration en Bretagne des troupes destinées à Saint-Domingue.--Événements de Rennes.--Mon frère Adolphe, impliqué dans l'affaire, est incarcéré.--Mort de mon frère Théodore.

CHAPITRE XVIII

Séjour à l'école de Versailles.--Biographie des frères de ma mère.

CHAPITRE XIX

Immenses préparatifs sur la côte.--Je suis nommé aide de camp d'Augereau.

CHAPITRE XX

Augereau.--Divers épisodes de sa carrière.

CHAPITRE XXI

De Bayonne à Brest.--1804.--Conspiration de Pichegru, Moreau et Cadoudal.--Mort du duc d'Enghien.--Bonaparte empereur.

CHAPITRE XXII

1805.--Institution de la Légion d'honneur.--Camp de Boulogne.--Je suis fait lieutenant.--Mission.--Mort de mon frère Félix.--La Russie et l'Autriche nous déclarent la guerre.

CHAPITRE XXIII

L'armée se dirige vers le Rhin.--Début des hostilités.--Mission auprès de Masséna.--Trafalgar.--Jellachich met bas les armes à Bregenz.--Ruse du colonel des housards de Blankenstein.--Son régiment nous échappe.

CHAPITRE XXIV

Marche sur Vienne.--Combat de Dirnstein.--Les maréchaux Lannes et Murat enlèvent les ponts du Danube sans coup férir.

CHAPITRE XXV

Hollabrünn.--Je remets à l'Empereur les drapeaux pris à Bregenz.--Dangers d'un mensonge de complaisance.

CHAPITRE XXVI

L'ambassadeur de Prusse et Napoléon.--Austerlitz.--Je sauve un sous-officier russe sous les yeux de l'Empereur dans l'étang de Satschan.

CHAPITRE XXVII

Entrevue des empereurs.--Retour au corps.--1806.--Darmstadt et Francfort.--Bons procédés d'Augereau.

CHAPITRE XXVIII

Missions auprès de l'Empereur et du roi de Prusse.--Situation de la Prusse.

CHAPITRE XXIX

État de l'armée prussienne.--Marche sur Wurtzbourg.--Combat de Saalfeld et mort du prince Louis de Prusse.--Augereau et son ancien compagnon d'armes.--Retour à Iéna.--Épisode.

CHAPITRE XXX

Iéna.--Le curé d'Iéna.--Auerstadt.--Conduite de Bernadotte.--Entrée à Berlin.

CHAPITRE XXXI

Déroute et démoralisation des Prussiens.--Origine de la fortune des Rothschild et de la situation de Bernadotte.--J'accompagne Duroc auprès du roi de Prusse à Graudentz.--Épisode.--L'armée sur la Vistule.

CHAPITRE XXXII

Passage de l'Ukra.--Affaires de Kolozomb et de Golymin.--Épisodes divers.--Affaire de Pultusk.--Établissement des cantonnements sur la Vistule.

CHAPITRE XXXIII

1807.--Je suis nommé capitaine.--Bataille d'Eylau.--Dissolution du corps d'Augereau.--Reprise des cantonnements.

CHAPITRE XXXIV

Épisodes de la bataille d'Eylau.--Ma jument Lisette.--Je cours les plus grands dangers en joignant le 14e de ligne.--J'échappe à la mort par miracle.--Je regagne Varsovie et Paris.

CHAPITRE XXXV

Missions auprès de l'Empereur.--Je rejoins le maréchal Lannes.--Reprise des hostilités le 11 juin.--Les armées se joignent sur l'Alle, à Friedland.

CHAPITRE XXXVI

Bataille de Friedland.--Dangers auxquels je suis exposé.--Entrevue et traité de Tilsitt.

CHAPITRE XXXVII

Mission à Dresde.--Contrebande involontaire.--Incident à Mayence.--Séjour à Paris et à la Houssaye.

AVANT-PROPOS

Le général baron de Marbot (Marcellin), dont nous publions les _Mémoires_, appartenait à une famille du Quercy qui, dès le commencement du siècle dernier, jouissait dans cette province d'une haute situation. Mais cette famille s'est surtout illustrée dans la carrière des armes, en donnant en moins de cinquante ans trois généraux à la France.

Le père de l'auteur des _Mémoires_ et des _Remarques critiques_ entra aux gardes du corps du roi Louis XVI, et devint capitaine de dragons, aide de camp du comte de Schomberg. Lorsque la Révolution éclata, il s'engagea dans l'armée des Pyrénées, y conquit en quatre ans le grade de général de division, fut nommé à l'Assemblée législative en 1798, puis commanda en Ligurie une des divisions de l'armée de Masséna; il mourut enfin au siège de Gênes, des suites de ses blessures et du typhus, laissant quatre fils, dont deux seulement survécurent, Adolphe et Marcellin.

Adolphe, l'aîné, fit sa carrière dans les états-majors, devint général de brigade sous la monarchie de Juillet et mourut en 1844.

Des trois généraux de Marbot, la figure la plus caractéristique est assurément celle de l'auteur de ces écrits, type accompli de l'homme d'action, doué d'un véritable esprit militaire et d'une bravoure dont nous admirerons les traits héroïques, notamment à Ratisbonne et à Mölk.

En laissant à ses enfants les souvenirs de sa vie, le général de Marbot ne pensait écrire que pour le cercle étroit de son intimité. Il oubliait que sa carrière toute publique, illustrée par d'éclatants faits d'armes, liée aux événements les plus considérables de la République et de l'Empire, appartenait déjà à l'histoire.

Ses récits pleins de verve et de franchise, tour à tour piquants ou dramatiques, ses vives impressions et ses réflexions marquées au coin d'un véritable talent d'écrivain, achèvent de donner la peinture vivante d'une des périodes les plus passionnantes de notre histoire. Mieux encore, à un point de vue moral, ces écrits présentent un intérêt puissant, en nous donnant l'esprit des milieux où l'auteur a vécu. Souvent nous y trouverons les premières et intimes pensées de l'Empereur, et en pénétrant les états-majors, nous saisirons la vraie physionomie des principaux chefs de nos armées: nous admirerons leurs talents et leur valeur, en constatant aussi dans leur mésintelligence aux heures critiques l'une des causes de nos revers. Toutefois, et au-dessus de faiblesses inévitables, se dégagera le caractère élevé d'une époque toute vibrante de patriotisme et d'esprit militaire.

Telle est l'impression qui domine dans le récit de ces quinze années de luttes, où, soldat dès dix-sept ans, l'auteur se montrera en des circonstances si diverses l'officier intrépide, l'aide de camp des maréchaux, témoignant dans les missions les plus difficiles des rares qualités de dévouement, de tact et d'énergie. Chef de corps vigilant et prodigue de son sang, il soutiendra vaillamment les derniers efforts de nos armées en Russie, en Saxe, à Waterloo.

À cette dernière date s'arrêtent les _Mémoires_. Cette vie, momentanément interrompue par l'exil, se dévouera plus tard à la personne de Mgr le duc d'Orléans. Le général le suivra comme aide de camp, au siège d'Anvers et dans les brillantes campagnes d'Afrique, et s'attachera enfin en la même qualité à Mgr le comte de Paris. Le baron de Marbot, créé pair de France en 1845, mourut à Paris le 16 novembre 1854.

Les héritiers de ces manuscrits n'ont pas cru devoir refuser plus longtemps à des sollicitations pressantes la publication de documents précieux pour l'étude de cette période de notre histoire. Heureux si ces glorieux souvenirs peuvent offrir d'utiles enseignements et de nobles exemples à notre génération militaire, et lui inspirer, avec l'amour du métier des armes, la conscience dans la pratique du devoir et un peu aussi du sincère enthousiasme qui déborde de ces pages.

Puissent du moins ces récits donner le relief mérité à un nom qui vient de s'éteindre et à la figure héroïque d'un soldat qui aima passionnément l'armée et la patrie!

_À MA FEMME ET À MES DEUX FILS._

_Ma chère femme, mes chers enfants, j'ai assisté, quoique bien jeune encore, à la grande et terrible Révolution de 1789. J'ai vécu sous la Convention et le Directoire. J'ai vu l'Empire. J'ai pris part à ses guerres gigantesques et j'ai failli être écrasé par sa chute. J'ai souvent approché de l'empereur Napoléon. J'ai servi dans l'état-major de cinq de ses plus célèbres maréchaux, Bernadotte, Augereau, Murat, Lannes et Masséna. J'ai connu tous les personnages marquants de cette époque. J'ai subi l'exil en 1815. J'avais l'honneur de voir très souvent le roi Louis-Philippe, lorsqu'il n'était encore que duc d'Orléans, et après 1830, j'ai été pendant douze ans aide de camp de son auguste fils, le prince royal, nouveau Duc d'Orléans. Enfin, depuis qu'un événement funeste a ravi ce prince à l'amour des Français, je suis attaché à la personne de son auguste fils, le Comte de Paris._

_J'ai donc été témoin de bien des événements, j'ai beaucoup vu, beaucoup retenu, et puisque vous désirez depuis longtemps que j'écrive mes_ Mémoires, _en faisant marcher de front le récit de ma vie et celui des faits mémorables auxquels j'ai assisté, je cède à vos instances_.

_Comme vous désirez bien plus connaître les détails de ce qui m'est advenu, que de me voir retracer longuement des faits historiques déjà consignés dans une foule d'ouvrages, je n'en parlerai que sommairement, pour marquer les diverses époques des temps où j'ai vécu et l'influence que les événements ont eue sur ma destinée. Je serai plus explicite en ce qui concerne les personnes. Je rectifierai avec impartialité les jugements portés sur celles d'entre elles que j'ai été à même de connaître. Quant au style, il sera sans prétention, comme il convient à une simple narration faite_ en famille.

_À côté de faits de la plus haute importance politique, j'en relaterai de gais, de bizarres, même de puérils, et entrerai, dans ce qui m'est personnel, dans des détails qui pourront peut-être paraître oiseux._

_Presque tous les hommes se plaignent de leur destinée. La Providence m'a mieux traité, et quoique ma vie n'ait certainement pas été exempte de tribulations, la masse de bonheur s'est trouvée infiniment supérieure à celle des peines, et je recommencerais volontiers ma carrière sans y rien changer. Le dirai-je? j'ai toujours eu la conviction que j'étais né_ heureux. _À la guerre comme en politique, j'ai surnagé au milieu des tempêtes qui ont englouti presque tous mes contemporains, et je me vois entouré d'une famille tendre et dévouée. Je rends donc grâces à la Providence du partage qu'elle m'a fait_.

Mars 1844.

CHAPITRE PREMIER

Origines de ma famille.--Mon père entre aux gardes.--La famille de Certain.--Vie au château de Larivière.--Épisode d'enfance.

Je suis né le 18 août 1782, au château de Larivière, que mon père possédait sur les rives de la Dordogne, dans la belle et riante vallée de Beaulieu, sur les confins du Limousin et du Quercy, aujourd'hui département de la Corrèze. Mon père était fils unique. Son père et son grand-père l'ayant été aussi, une fortune territoriale fort considérable pour la province s'était accumulée sur sa tête. La famille de Marbot était de noble origine, quoique depuis longtemps elle ne fît précéder son nom d'aucun titre. Selon l'expression de ce temps-là, elle vivait _noblement_, c'est-à-dire de ses propres revenus, sans y joindre aucun état ni aucune industrie. Elle était alliée à plusieurs gentilshommes du pays et faisait société avec les autres, tels que les d'Humières, d'Estresse, Cosnac, La Majorie, etc., etc.

Je fais cette observation, parce que, à une époque où la noblesse était si hautaine et si puissante, l'amitié qui unissait la famille de Marbot à des maisons illustres, comptant plusieurs maréchaux de France parmi leurs aïeux, prouve que notre famille jouissait d'une grande considération dans le pays.

Mon père était né en 1753; il reçut une excellente éducation et était très instruit. Il aimait l'étude, les belles-lettres et les arts. Son caractère un peu violent avait été tempéré par l'habitude de la bonne société dans laquelle il vivait. Son cœur était d'ailleurs si bon que, le premier mouvement passé, il cherchait toujours à faire oublier les brusqueries qui lui étaient échappées. Mon père était un superbe homme, d'une très haute et forte stature. Sa figure brune, mâle et sévère, était très belle et régulière.

Mon grand-père étant devenu veuf pendant que son fils était encore au collège, sa maison était dirigée par une de ses vieilles cousines, l'aînée des demoiselles Oudinet de Beaulieu. Cette parente rendit de grands services à mon grand-père, qui, devenu presque aveugle à la suite d'un coup de foudre tombé à ses côtés, ne sortait plus de son manoir. Ainsi mon père, à son entrée dans le monde, se trouvant entre un vieillard infirme et une tante dévouée à ses moindres volontés, disposait à son gré de la fortune de la maison. Il n'en abusa pas, mais comme il avait pour l'état militaire un goût très prononcé qui se trouvait journellement excité par ses liaisons avec les jeunes seigneurs des environs, il accepta la proposition que lui fit le colonel marquis d'Estresse, voisin et ami de la famille, de le faire recevoir dans les gardes du corps du roi Louis XV.

En entrant dans les gardes, mon père avait reçu le brevet de sous-lieutenant. Au bout de quelques années, il fut fait garde-lieutenant. Comme, sous les auspices du marquis d'Estresse, il était reçu à Paris dans plusieurs maisons, notamment dans celle du lieutenant général comte de Schomberg, inspecteur général de cavalerie, celui-ci ayant apprécié les mérites de mon père, le fit nommer capitaine dans son régiment de dragons (1781) et le prit pour son aide de camp (1782).

Mon grand-père venait de mourir; mon père était encore garçon, et sa fortune ainsi que sa position (un capitaine était à cette époque, en province, un personnage de quelque importance) le mettaient en état de choisir une femme sans crainte d'être refusé.

Il existait alors, au château de Laval de Cère, situé à une lieue de celui de Larivière, qui appartenait à mon père, une famille noble, mais peu riche, nommée de Certain. Le chef de cette maison étant accablé par la goutte, ses affaires étaient dirigées par Mme de Certain, femme d'un rare mérite. Elle sortait de la famille noble de Verdal, qui, vous le savez, a la prétention de compter saint Roch parmi les parents de ses ancêtres du côté des femmes, un Verdal ayant, dit-elle, épousé une sœur de saint Roch, à Montpellier. J'ignore jusqu'à quel point cette prétention est fondée, mais il est certain qu'avant la révolution de 1789, il existait, à la porte du vieux château de Gruniac (que possède encore la famille de Verdal) un banc de pierre en très grande vénération parmi les habitants des montagnes voisines, parce que, selon la tradition, saint Roch, lorsqu'il venait passer quelque temps auprès de sa sœur, se complaisait à se placer sur ce banc, d'où l'on aperçoit la campagne, ce que l'on ne peut faire du château, espèce de forteresse des plus sombres.

M. et Mme de Certain avaient trois fils et une fille, et, selon l'usage de cette époque, ils ajoutèrent à leur nom de famille celui de quelque domaine. Ainsi, l'aîné des fils reçut le surnom de _Canrobert_, porté encore par son fils, notre cousin, qui l'a tant illustré depuis. Le fils aîné de la maison de Certain était, à l'époque dont je parle, chevalier de Saint-Louis et capitaine au régiment d'infanterie de Penthièvre; le second fils s'appela _de l'Isle_, il était lieutenant au régiment de Penthièvre; le troisième fils reçut le surnom de _La Coste_ et servait, comme mon père, dans les gardes du corps; la fille s'appela Mlle _du Puy_, ce fut ma mère.

Mon père s'unit intimement avec M. Certain de La Coste, et il était difficile qu'il en fût autrement, car, outre les trois mois qu'ils passaient à l'hôtel de Versailles pendant leur service, les voyages qu'ils faisaient ensemble deux fois par an devaient achever de les lier.

Les voitures publiques étaient alors fort rares, sales, incommodes, et marchaient à très petites journées: il n'était d'ailleurs pas de bon ton d'y monter, aussi les nobles vieux ou malades prenaient seuls des voiturins, tandis que la jeune noblesse et les officiers voyageaient à _cheval_. Il s'était donc établi, parmi les gardes du corps, un usage qui, de nos jours, paraîtrait fort bizarre. Comme ces messieurs ne faisaient annuellement que trois mois de service, et que le corps se trouvait, par conséquent, partagé en quatre fractions à peu près égales, ceux d'entre eux qui habitaient la Bretagne, l'Auvergne, le Limousin et autres contrées fournissant de bons petits chevaux, en avaient acheté un certain nombre dont le prix ne devait pas dépasser _cent francs_, y compris la selle et la bride. Au jour fixé, tous les gardes du corps de la même province appelés à aller reprendre leurs fonctions se réunissaient à cheval sur le point désigné, et la joyeuse caravane se mettait en route pour Versailles. On faisait douze à quinze lieues par jour, certain de trouver tous les soirs, à des prix modérés et convenus, un bon gîte et un bon souper dans les hôtels choisis pour étapes, car on y était attendu à jours fixes. Le voyage se faisait gaiement, en devisant, chantant, bravant les mauvais temps ou la chaleur, ainsi que les mésaventures, et riant des bons contes que chacun devait faire tour à tour en cheminant. La caravane se grossissait en route par l'arrivée des gardes du corps des provinces qu'on traversait. Enfin, les divers groupes, arrivant de tous les points de la France, entraient à Versailles le jour même de l'expiration de leur congé, et par conséquent au moment du départ des gardes qu'ils devaient relever. Alors chacun de ceux-ci achetait l'un des bidets amenés par les arrivants, auxquels il les payait _cent francs_, et, formant de nouvelles caravanes, tous prenaient le chemin du castel paternel, puis, à leur rentrée dans leurs foyers, ils lâchaient les _criquets_ dans les prairies, où ils les laissaient paître à l'aventure pendant neuf mois, jusqu'au moment où ils les ramenaient à Versailles et les cédaient à d'autres camarades; de sorte que ces chevaux, changeant continuellement de maîtres, allaient tour à tour dans les diverses provinces de la France.

Mon père s'était donc lié intimement avec M. Certain de La Coste, qui était du même quartier et appartenait comme lui à la compagnie de Noailles. De retour au pays, ils se voyaient fréquemment: il devint bientôt l'ami de ses frères. Mlle du Puy était jolie, spirituelle, et quoiqu'elle ne dût avoir qu'une très faible dot et que plusieurs riches partis fussent offerts à mon père, il préféra Mlle du Puy et l'épousa en 1776.

Nous étions quatre frères: l'aîné, Adolphe, aujourd'hui maréchal de camp; j'étais le second, Théodore le troisième, et Félix le dernier. Nos âges se suivaient à peu près à deux ans de distance.

J'étais très fortement constitué, et n'eus d'autre maladie que la petite vérole; mais je faillis périr d'un accident que je vais vous raconter.