Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3

Part 5

Chapter 53,656 wordsPublic domain

Le mouvement que venait de faire le général Dupont avait allumé le feu d'un bout à l'autre de la ligne, et c'est à cette bataille, comme à celle d'Eylau, que l'on vit encore déployer une artillerie effroyable; le corps de Bernadotte, entre autres, que commandait Victor, avait réuni quarante-huit pièces de canon dans la même batterie; c'est avec cela qu'il reçut l'attaque de la colonne russe qui venait à lui. Le général en chef russe vit bientôt qu'il avait fait une faute; qu'il trouvait des forces considérables où il ne croyait rencontrer qu'une division; il aurait voulu être encore de l'autre côté de la rivière; mais il ne pouvait entreprendre d'y repasser sans s'exposer à perdre son armée: le gant était jeté, il aima mieux le ramasser de bonne grâce. Nous étions déjà si près de lui qu'il n'eut que le temps de se former en beaucoup de carrés, qui se flanquaient réciproquement, et une fois dans cette position, qui le privait d'une grande partie de son feu, il attendit une destruction devenue inévitable. Ses masses étaient amoncelées en avant de Friedland; acculées à la ville elles formaient le centre d'un demi-cercle dont nous occupions presque toute la circonférence. Chaque coup de nos canons portait, et démolissait les carrés russes l'un après l'autre. Vers six heures du soir, l'empereur les fit aborder à la mousqueterie, ce fut leur coup de grâce: leurs masses furent tellement décomposées, que l'on ne remarquait plus d'ordre dans leurs dispositions, et, par suite d'un instinct naturel à l'homme, tous ceux qui faisaient partie de ces débris cherchèrent leur salut en fuyant vers le pont. Ils furent obligés d'y renoncer parce que l'artillerie de notre centre, qui tirait dans cette direction, en faisait un carnage affreux. Ils se jetèrent alors pêle-mêle dans la rivière avant de s'être assurés s'il y avait un gué: beaucoup s'y noyèrent[8], mais d'autres trouvèrent un gué en face de notre gauche; dès-lors rien ne put retenir le reste, qui s'enfuit vers ce point, sans ordre et semblable à un troupeau de moutons.

Les Russes avaient à leur droite vingt-deux escadrons de cavalerie, qui protégeaient cette retraite; nous en avions plus de quarante, par lesquels nous aurions dû les faire charger; mais, par une fatalité sans exemple, les quarante escadrons ne reçurent aucun ordre, et ne montèrent même pas à cheval; ils restèrent, pendant toute la bataille, pied à terre, sur un vaste terrain, en arrière de notre gauche. En voyant cela, j'ai regretté sincèrement le grand-duc de Berg: s'il eût été là, il n'eût pas manqué d'employer ces quarante escadrons, et certes pas un Russe n'échappait.

La nuit était close, et le feu éteint; notre armée coucha dans la position où elle avait combattu. L'empereur passa aussi cette nuit au bivouac, et, le lendemain, à la pointe du jour, il était à cheval, parcourant les lignes de ses troupes, dont les soldats dormaient encore, et étaient fort fatigués. Il défendit qu'on les éveillât pour lui rendre des honneurs, ainsi que cela était d'usage; il passa ensuite sur le champ de bataille des Russes: c'était un spectacle hideux à voir; on suivait l'ordre des carrés russes par la ligne des monceaux de leurs cadavres; on jugeait de la position de leur artillerie par les chevaux morts. On pouvait se dire avec raison qu'il fallait que les souverains eussent de bien grands intérêts à démêler en faveur de leurs peuples pour nécessiter une semblable destruction.

On prit à Friedland beaucoup d'artillerie, environ quinze ou vingt mille blessés et quatre ou cinq mille prisonniers.

CHAPITRE VII.

L'empereur reçoit la nouvelle de la prise de Koenigsberg.--Je suis nommé gouverneur de cette place.--Ressources de toute espèce.--Affluence des blessés qui rejoignent leurs corps.--Organisation et tenue des hôpitaux.--Les Russes demandent un armistice.--Entrevue de Tilsitt.

L'armée russe, qui ne consistait plus que dans quelques bataillons des régimens des gardes, prit en toute hâte le chemin du Niémen par Tilsitt[9].

Nous partîmes de suite pour la suivre, et arrivâmes le même jour 15, à Vehlau sur la Pregel. Les Russes en avaient brûlé le pont; mais il y avait un bon gué pour la cavalerie: l'infanterie se fit un pont avec le bois dont ce pays-là est couvert. L'empereur resta à Vehlau la journée du 16, pour faire défiler son armée; il y reçut le même jour la nouvelle de l'occupation de Koenigsberg, cela lui fit grand plaisir: il m'en nomma le gouverneur, ainsi que de la Vieille-Prusse, et ne me donna pas d'autres instructions que d'empêcher le pillage, de bien soigner les hôpitaux, et de lui envoyer abondamment des vivres et des munitions pour l'armée qui marchait sur Tilsitt.

J'arrivai à Koenigsberg le 17; le maréchal Soult y avait son quartier-général, et son corps d'armée était campé sous les murs de cette grande ville.

En faisant la reconnaissance des magasins, je fus bien étonné d'y trouver de quoi nourrir toute la grande-armée pendant au moins quatre mois: c'était un bien grand avantage que cette prise de Koenigsberg, si l'on avait dû continuer la guerre. La ligne d'opérations fut établie par cette ville, Braunsberg et Marienbourg ou Marienverder.

L'empereur était si prévoyant, que, dès les premiers jours de mon installation à Koenigsberg, je recevais de tous les points de la Vistule où nous avions des établissemens, des colonnes entières de soldats de tous les corps, qui, sortant des hôpitaux où ils avaient été bien guéris de leurs blessures, avaient été formés en bataillons de marche, et réunis à des conscrits venant de France, et sous la conduite d'officiers de différens corps sortis aussi des hôpitaux. À leur arrivée à Koenigsberg, ils étaient équipés complétement, et encadrés dans les corps auxquels ils appartenaient avant d'aller à l'hôpital.

Il y avait des jours où je recevais jusqu'à sept mille hommes de toutes armes: or, j'ai été trente jours à Koenigsberg, pendant lesquels j'ai reçu plus de cinquante mille hommes, que j'ai envoyés aux différens corps de l'armée. Cette affluence, et les fonctions dont j'étais revêtu, me firent porter mon attention sur une branche d'administration à laquelle j'avais donné peu d'importance jusqu'alors: je fus curieux de connaître l'organisation et la tenue des hôpitaux. Je fis des recherches, et j'acquis de nouvelles preuves que l'empereur n'était pas moins admirable dans sa sollicitude pour les blessés, que dans ses combinaisons de batailles. Le compte-rendu que lui adressa quelques mois plus tard l'intendant général, montre l'intérêt avec lequel il suivait tous les détails qui intéressaient la vie des hommes; je reproduis quelques fragmens de cette pièce remarquable, parce qu'elle fera apprécier le reproche d'indifférence pour les victimes de la guerre, si grotesquement imaginé par des écrivains qui sûrement ne l'ont jamais faite.

_Première époque._

«Après le combat de Saalfeld et la bataille d'Iéna, le nombre des blessés s'élevait à plus de cinq mille; la marche rapide de l'armée par des routes difficiles n'avait pas permis aux magasins des hôpitaux de suivre le mouvement général; ainsi on n'eut d'autres moyens de secours que ceux que l'on trouva dans les caissons d'ambulance des divisions, et ceux bien insuffisans que l'on prit à l'ennemi: il fallut se procurer des ressources dans le pays même. On frappa des réquisitions d'effets et de denrées; on établit des hôpitaux sur tous les points susceptibles de recevoir des malades, les principaux furent à Saalfeld, Iéna, Erfurt, Schlitz, Weimar, Hall, Nieubourg, etc.; avant la fin d'octobre, la ligne d'évacuation fut établie sur l'armée, par Leipsick, Wittemberg, Potsdam et Berlin: elle fut ensuite prolongée jusqu'à Posen.

«Ce fut dans cette dernière ville qu'on travailla à se procurer des ressources pour la campagne de Pologne; S. M. ordonna de confectionner des chemises avec la toile de trente mille tentes qui venaient d'être prises au campement à Berlin: cette ressource était précieuse dans le moment. Quatre mille cinq cent quatre-vingt-seize matelas et six mille cinq cent trente-cinq couvertures furent livrés par les villes de Custrin, Stettin, Francfort et Glogau; cette fourniture était imputable sur la contribution de guerre, et coûta 316,225 francs 44 centimes; cependant les effets du magasin général, partis de Broberg, étaient dirigés sur Custrin. Les ordonnances des corps d'armée, et les commissaires des guerres des divisions remplaçaient à mesure, par des réquisitions, les effets qui avaient été consommés dans les différentes affaires.

«La défaite du général Blücher, et la prise de Lubeck, avaient fourni beaucoup de blessés; la fatigue avait aussi développé des maladies: des hôpitaux furent ouverts à Hambourg, Lunebourg, Lubeck, etc., et entretenus aux frais du pays. En général la plupart des dépenses des hôpitaux, jusqu'à l'arrivée de l'armée française à Varsovie, furent supportées par les villes conquises; la caisse de l'armée fournit des fonds pour la solde des officiers de santé et autres employés, ainsi que pour les achats d'alimens légers et d'autres dépenses extraordinaires dans plusieurs établissemens.

«De cette manière, dans moins de deux mois et demi, une ligne d'évacuation fut établie depuis Iéna, Hambourg et Lubeck, jusqu'à Varsovie.

«Avant le premier janvier 1807, tous les hôpitaux établis dans le Wurtemberg et la Bavière étaient évacués, et les malades en étaient tous sortis, à l'exception d'environ deux cents incurables qui furent évacués sur Strasbourg; et le seul hôpital qui fût encore en activité dans cette partie, était celui de _Braunau_, qui recevait les malades de la garnison.

«Pendant cette époque, la mortalité fut dans la proportion de cinquante sur mille malades, ou de vingt-un hommes pour dix mille journées.

_Deuxième époque._

«Cette époque a été la plus pénible pour le service des hôpitaux: l'armée se trouvait dans un pays où les communications étaient difficiles, soit par le mauvais état des chemins, soit par le défaut de moyens de transport; cependant, après l'affaire de Pultusk, il y avait en Pologne plusieurs milliers de blessés ou de malades, et il fallait créer ou organiser des hôpitaux pour les recevoir. Les emplacemens étaient peu convenables; on n'avait ni effets, ni fournitures, ni ustensiles.

«Les employés et les officiers étaient en nombre insuffisant; plusieurs avaient été retenus dans les établissemens qui se trouvaient sur les derrières de l'armée; cependant, avant la fin du mois de janvier, il y avait vingt-un hôpitaux en activité dans la seule ville de _Varsovie_, et plus de dix mille malades y avaient été reçus. Le mobilier et quelques denrées provenaient de réquisitions; mais on avait passé des marchés pour la fourniture du pain, du vin et des médicamens. Les malades arrivaient dans ces établissemens sur des voitures ou des traîneaux; ceux qui étaient légèrement blessés, s'y rendaient à pied: c'est ainsi qu'on trouva moyen d'évacuer en partie les établissemens de première ligne de _Nasielzk_ et _Pultusk_.

«Après la bataille d'Eylau, on eut besoin de faire de nouveaux efforts; on était éloigné des grandes villes, qui eussent pu offrir de grandes ressources. Les hôpitaux que l'on réussit à établir se trouvèrent encombrés, parce que les évacuations étaient difficiles.

«L'empereur ayant désiré que l'on constatât, par un recensement exact, le nombre de nos blessés après la bataille d'_Eylau_, et aux affaires qui l'avaient précédée, il fut fait le même jour une revue nominative dans tous ces hôpitaux: le résultat en est établi dans un des états ci-joints.

«On ouvrit des hôpitaux à Bromberg, Fordon, Schwedt, Nieubourg, Dirschau, Marienverder, Marienbourg, et Elbing.

«Dans quelques uns de ces établissemens, le vin, les alimens légers étaient payés sur le fonds des hôpitaux; il en était de même pour les dépenses de propreté et de médicamens.

«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de soixante-dix-neuf sur mille malades, ou de vingt-neuf sur dix mille journées.

_Troisième époque._

«Dans les premiers jours de mai, les circonstances étaient beaucoup plus favorables: la prise de Dantzick le 27 mai, et postérieurement l'occupation de Koenigsberg, facilitaient l'arrivage des subsistances et le passage des évacuations. Elles se faisaient par le Frisch-Haff, sur Elbing et Dantzick, et ensuite sur Bromberg, par Marienbourg, Mewe, Marienverder, etc. L'encombrement des hôpitaux de la Pologne avait cessé en partie; on avait précédemment évacué sur Breslau environ trois mille malades; ils y trouvèrent de superbes casernes qui servirent d'hôpitaux. Le pays fournit le mobilier, les subsistances, les médicamens; on n'eut besoin que de quelques officiers de santé français pour surveiller et diriger le traitement: le plus grand nombre de ces malades sortit après guérison.

«Cependant, le nombre des malades augmenta journellement jusqu'au mois de juin 1807. Il était, le 30, de vingt-sept mille trois cent soixante-seize, et on calculait, à cette époque, que le nombre des établissemens en activité pouvait en recevoir plus de cinquante-sept mille; mais la prompte paix qui fut le résultat de la victoire de Friedland, obligea de resserrer la ligne des hôpitaux, pour évacuer le pays qui allait être rendu à l'ennemi.

«Tous les malades qui se trouvaient sur la rive droite de la Vistule durent être envoyés à _Thorn_ et _Bromberg_ avant le 31 juillet; il n'y eut d'exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de Koenigsberg, Elbing, Marienverder et Marienbourg.

«Au 24 juillet, il n'y avait plus que quatre cent soixante-dix malades à Koenigsberg; jusqu'au 25 août il y eut six cent quatorze entrans, sept cent trente-quatre sortans et quarante-deux morts; ainsi, à cette dernière époque, il restait deux cent huit malades, qui furent presque tous évacués après guérison.

«Cet hôpital fut formé le 20 novembre 1807. Par suite de cette mesure d'évacuation, les hôpitaux de Thorn et de Bromberg étaient menacés d'encombrement; il fallait prévenir cet inconvénient: on passa un marché pour le transport des malades par le canal de la _Netz_, et on les évacua sur Custrin, Berlin, Spandau, Potsdam et Magdebourg; plus de vingt mille malades furent transportés de cette manière. Ceux qui appartenaient au 3e corps restèrent en Pologne, et ceux du 4e furent répartis dans les hôpitaux entre l'_Oder_ et la _Vistule_.

«L'hôpital d'Elbing et celui de Marienbourg furent conservés. Le premier fut supprimé le 26 mars 1808, après la guérison de presque tous les malades; le dernier subsiste encore et va être évacué.

«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de quatre-vingt-quinze sur mille malades, ou de trente-cinq sur dix mille journées.

_Quatrième époque._

«Au mois de décembre 1807, les évacuations étaient finies; les malades ne sortaient des hôpitaux qu'après guérison, pour rejoindre leurs corps. La ligne d'établissement s'étendait depuis _Elbing_ jusqu'à _Mayence_, et embrassait la Pologne, la Silésie, la Saxe, la Poméranie, la Westphalie, le Hanovre et les villes anséatiques. Chaque établissement recevait les malades des corps cantonnés aux environs, en sorte que les hommes guéris n'avaient qu'un court trajet à faire pour rejoindre leurs régimens. Dès le mois de septembre 1807, les officiers de santé français avaient remplacé les officiers de santé du pays, que le besoin du moment avait forcé de mettre en activité.

«Les hôpitaux avaient des fournitures et des effets en quantité suffisante; les comptes et les registres de l'état civil étaient tenus avec autant de soin que dans l'intérieur. Le pays faisait presque tous ces frais, comme par le passé; les officiers de santé, les employés et les servans français étaient seuls payés par la caisse des hôpitaux. Il n'y avait eu exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de _Leipsick_, de _Weisserfels en Saxe_: on avait passé un marché à la journée, à raison de 1 fr. 50 cent. pour l'un, et de 1 fr. 60 cent. pour l'autre. Enfin, dans plusieurs établissemens, et notamment dans ceux de la Pologne, on acheta le pain blanc, les alimens légers, et quelques objets de pansement et de médicamens; cette objection avait cessé entièrement lorsqu'on avait eu connaissance de la décision de l'empereur, du 31 octobre 1807, qui laissait les dépenses quelconques des hôpitaux à la charge du pays où ils étaient établis.

«Depuis cette époque, le service dans toute l'étendue de l'armée a été à la charge des villes.

«Ce principe a éprouvé depuis une autre modification, relativement au duché de _Varsovie_; l'empereur, d'après une convention conclue avec la cour de Saxe, ordonna que toutes les dépenses de l'armée en Pologne seraient acquittées par la caisse française, et même remboursées à partir du 17 septembre 1807. Les paiemens devaient se faire en bons de Saxe, et le remboursement était l'objet d'une liquidation, dont l'ordonnateur en chef du 3e corps eut la direction.

«Une somme de 575,000 francs en bons de Saxe, fut mise à la disposition de cet ordonnateur pour assurer le service des hôpitaux de la Pologne; mais on ne trouvait point d'entrepreneurs pour les hôpitaux, ce qui laissait beaucoup d'inquiétudes pour l'avenir; ces incertitudes cessèrent, le ministre de l'intérieur du duché de _Varsovie_ consentit à un accommodement, au moyen duquel la journée du soldat revint à 2 fr. 30 cent. et celle d'officier à 3 francs, payables en bons, ou susceptibles de compensation avec la valeur des magasins réunis à la Pologne. Ces prix étaient très élevés, mais le 3e corps ayant quitté la Pologne, il n'y eut pas beaucoup de malades dans les hôpitaux du duché.

«Vers le commencement du printemps de 1808, le nombre des malades augmenta beaucoup, et plusieurs points furent menacés d'encombrement: on ouvrit quelques nouveaux établissemens, et on donna de l'extension à ceux qui existaient déjà, et toute inquiétude fut bientôt dissipée à cet égard.

«Cependant, il y avait dans les hôpitaux un grand nombre de militaires, que leurs infirmités ou leurs blessures rendaient incapables de servir; ils couraient risque d'y contracter de nouvelles maladies.

«Ce fut l'objet d'un rapport à son altesse le prince vice-connétable, qui autorisa le renvoi de ces invalides en France, après leur avoir fait subir deux inspections. La première, dans l'hôpital où ils se trouvaient; la dernière, qui était définitive, dans trois villes centrales, _Berlin_, _Hanovre_, et _Francfort-sur-le-Mein_. Cette inspection eut pour résultat de débarrasser l'armée de quelques centaines de bouches inutiles.

«Trois cent quatre-vingt-seize militaires furent visités à Berlin, et trente-neuf à Hanovre; sur ce nombre, soixante-quatorze furent réformés définitivement, et deux cent soixante-un furent envoyés en convalescence aux dépôts de leurs corps. On n'a pas eu de renseignemens exacts sur l'inspection qui devait avoir lieu à _Francfort_, parce que M. le maréchal duc de Valmy l'a fait faire à Mayence, et que les résultats en ont été adressés directement au ministre de la guerre. Elle a dû être moindre que celle du _Hanovre_.

«La position stationnaire de l'armée fit penser qu'on pourrait profiter de la belle saison pour établir des hôpitaux près les eaux minérales. _Warbrunn_, en Silésie, et _Rehbourg_, dans le Hanovre, furent désignées par le premier médecin comme les points les plus convenables. Malheureusement les corps d'armée ne purent envoyer leurs malades aussi promptement qu'il eût été à désirer, et l'étendue de chaque établissement ne permettait pas de les traiter tous à la fois. Les malades durent être admis successivement; plus de cinq cents militaires, soldats et officiers, ont pris les eaux, et le sixième de ce nombre en a ressenti les effets salutaires. Les corps qui ont envoyé des malades aux eaux sont le 3e et le 4e, et la division de grenadiers. Les 5e et 6e ont fourni principalement des officiers. Celui du prince de Ponte-Corvo n'a envoyé qu'une trentaine d'hommes, parce que les événemens survenus en Danemarck ne lui ont pas permis d'en envoyer un plus grand nombre. Les hôpitaux d'eaux minérales ont été formés le 1er octobre.

«Au mois de juin 1808 les ambulances de tous les corps d'armée se trouvaient approvisionnés au grand complet; mais l'empereur, ayant décidé qu'il serait attaché à chaque régiment d'infanterie et de cavalerie de la grande armée, un caisson d'ambulance, muni d'objets de premiers secours, des mesures furent prises pour l'exécution de cette décision.

«Les régimens qui n'avaient pas de caissons reçurent des fonds pour en faire construire sur le modèle adopté par le ministre directeur de l'administration de la guerre, et on demanda en France le linge à pansement, la charpie et les caisses de chirurgie qui devaient servir à l'approvisionnement de ces caissons. Soixante assortimens de ce genre furent envoyés et distribués aux 1er, 5e et 6e corps, à la division des grenadiers, et à vingt-deux régimens de la réserve de cavalerie.

«Cinquante-six nouveaux assortimens envoyés de France sont encore arrivés à Berlin, et sont destinés aux différens régimens de l'armée du Rhin et des villes anséatiques.

«On n'a point acheté ces objets dans ces pays, parce qu'ils auraient coûté beaucoup plus; et d'ailleurs la qualité en est bien meilleure en France. Cette observation est surtout applicable au linge à pansement et aux caisses de chirurgie.

Pendant tout le cours de 1808 on a travaillé à faire blanchir et réparer les effets du magasin général, et ceux qui y ont été versés des autres établissemens de l'armée, et on a cherché à compléter l'approvisionnement de charpie et de linge dans le cas où l'armée devrait entrer en campagne. Quatre mille livres de charpie et douze mille aunes de toile blanche ont été achetées à Berlin; deux mille matelas ont été confectionnés avec des laines qui existaient en magasin; le linge hors de service a été converti en bandes et compresses. On a fait quarante caisses de linge préparé, et autant de caisses de premiers secours pour la pharmacie. Enfin on s'est procuré six mille paires de draps à une place. Cette dernière fourniture complétait un approvisionnement indispensable pour la guerre, et elle était avantageuse dans tous les cas par la modicité du prix d'achat. La paire de draps revenait à 16 francs 70 centimes, pendant qu'elle était estimée 20 francs en France, malgré la différence de qualité dans la toile.

«Tous ces objets furent emballés, et le magasin fut prêt à suivre le mouvement de l'armée.

On donna des ordres pour faire expédier sur le magasin général tous les objets appartenant à l'administration française dans les hôpitaux, à mesure que ces objets devenaient disponibles par la diminution du nombre des malades; et on calcula approximativement que ces objets, une fois réunis, formeraient environ vingt-quatre mille demi-fournitures.

«Le magasin général des médicamens était approvisionné pour assurer le service de l'armée pendant deux mois. Dans le courant de mars, l'empereur donna l'ordre d'y verser le quinquina saisi par les douanes à Hambourg. Il y en avait trois mille quatre cent vingt livres, suivant le procès-verbal de réception dressé à Berlin le 9 avril. Malgré cette précieuse ressource, on ne s'écarta point du système d'économie qu'on avait suivi jusqu'alors. Afin de ménager les ressources du pays, on fit des essais pour le remplacement du quinquina par des amers ou l'écorce du marronnier; mais les épreuves n'ayant point été assez multipliées, il n'a pas été possible d'apprécier bien au juste l'efficacité des médicamens qu'on essayait.