Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3
Part 4
Depuis que l'empereur avait fait la paix avec la Saxe, il avait demandé au souverain de ce pays de porter son armée à Posen; elle y était arrivée, et il la fit venir devant Dantzick au corps de siége. Il y ajouta des troupes de Baden et de quelques principautés d'Allemagne, de même que quelques corps francs qu'il avait fait former des déserteurs; enfin il eut à la fin de mars une armée de siége respectable, quoique composée de troupes de toutes les nations.
C'était lui seul qui soignait les détails infinis que cela entraînait; en même temps, il avait son armée mobile à renforcer.
Après la bataille d'Iéna et l'occupation de la Prusse, il avait offert la paix au roi de Prusse; après celle d'Eylau il aurait eu l'air de la demander: d'ailleurs, le roi de Prusse s'était mis dans la dépendance de l'empereur de Russie, dont les troupes étaient sa sauvegarde; il n'aurait rien pu faire sans le lui communiquer, et l'empereur de Russie n'était pas à l'armée, il était à Saint-Pétersbourg; une négociation aurait donc été impossible à nouer. Cependant on essaya de parlementer; on saisit des prétextes frivoles, mais on ne trouva que hauteur et fierté, quelquefois même de l'arrogance.
Tout en ne négligeant pas les moyens d'amener un rapprochement, on suivait vivement ceux de se rendre respectable.
On appela le corps du maréchal Mortier, qui était en Poméranie; il prit le n° 7; on le grossit de quelques troupes saxonnes, et il remplit complétement le vide qu'avait fait la disparition du corps d'Augereau.
Le prince Jérôme avait assez avancé les opérations en Silésie pour qu'on pût lui retirer quelque chose; on lui prit deux divisions bavaroises: il jeta les hauts cris, mais on ne l'écouta pas.
On fit venir en poste, de France, tout ce qui était dans les dépôts des différens régimens; on imprima décidément un grand mouvement à la Pologne, et on ne craignit pas de se compromettre avec elle, ni de la compromettre vis-à-vis de qui que ce fût.
L'empereur envoya ordre à son ambassadeur à Constantinople de faire déclarer la guerre aux Russes par les Turcs; c'étaient les travaux d'Hercule, cependant il fut obéi.
Il écrivit au roi d'Espagne pour réclamer l'exécution des conditions de l'alliance qu'il avait contractée avec lui, et lui demander de faire passer en France un corps de troupes dont il détermina la force, et de le mettre à sa disposition pour l'appeler sur l'Elbe au besoin, bien entendu qu'il passait dès-lors à la solde de la France. Enfin il peignit la situation de l'Europe au sénat, et demanda qu'on rappelât, par précaution, la conscription de 1807, ce qui fut fait.
Il fut partout servi à souhait, hormis de l'Espagne, qui fit des observations que je n'ai pas trop bien connues; mais elle avait fait paraître, au mois d'octobre précédent, une proclamation au peuple espagnol, tendant à le porter aux armes. Comme le gouvernement n'avait donné à ce sujet aucune explication préalable, on ne put se défendre d'inquiétude, d'autant plus que l'empereur avait déjà été trompé deux fois, et que les souverains paraissaient avoir renoncé à toute espèce de loyauté vis-à-vis de lui, ne reconnaissant de juste que ce qui pouvait être exécuté.
Cependant nos liaisons avec l'Espagne étaient si étroites et si anciennes, que l'on se défendait encore, quoique mal, d'un mauvais soupçon. On avait déjà su que l'intrigue ennemie, qui poursuivait notre politique, de cabinet en cabinet, avait trouvé quelque accès près de celui de Madrid, où le prince de la Paix, qui y était soutenu en grande partie par la pensée qu'il nous était agréable, avait dû se relâcher et céder pour ne pas faire éclater l'orage qui le menaçait. Les intrigues des favoris, des confesseurs, des chevaliers, avaient quelquefois porté le trouble dans l'intérieur de la famille du roi, qui avait été obligé de parler en maître à ses enfans, et d'envoyer dans leurs terres ou au couvent les courtisans et les confesseurs.
À la distance où était l'empereur, on n'en voyait le mal qu'avec un verre à multiplians, en sorte que, quoiqu'ayant l'air rassuré, on resta impatient de savoir à quoi on devait attribuer ce changement subit de la part de l'Espagne; elle en avait trop fait par sa proclamation pour le maintien de la sécurité, et pas assez pour faire la guerre, si tel avait été son projet.
L'empereur reçut bien toutes les excuses qu'on lui donna, d'autant qu'il était occupé ailleurs sérieusement; il ne devait donc pas fournir à ses ennemis une circonstance favorable pour se rapprocher de l'Espagne, mais il n'en resta pas moins convaincu qu'il y avait quelque chose à revoir dans ses affaires avec ce pays.
Il en insista d'autant plus sur l'entrée en France du contingent espagnol, et on le lui fournit; il le fit venir dans les villes anséatiques pour relever les Hollandais, qui vinrent remplacer le corps de Mortier dans la Poméranie; un autre corps espagnol passa en Italie.
Tous les ordres qu'il avait à donner pour le recrutement et le ravitaillement de l'armée étaient partis; tout ce qu'il avait à communiquer à ses alliés l'était aussi, et enfin les coups de levier qui devaient ébranler de tous côtés la puissance de ses ennemis étaient donnés; il avait envoyé jusqu'en Perse, pour porter cette puissance à prendre les armes. Ses ennemis personnels ont envenimé cette démarche, en lui donnant un motif d'ambition, dont le but aurait été de s'approcher de l'Inde: l'empereur n'a pas donné à son ambassadeur d'autres instructions que de suivre avec activité tout ce qui pouvait amener les Persans à établir une armée régulière, et à les rendre assez menaçans pour obliger les Russes à diviser les forces qu'ils avaient contre lui[6]. Les Anglais eux-mêmes gagnaient à cela, et sont aujourd'hui les plus intéressés à reprendre l'ouvrage de l'empereur dans cette partie.
La Perse doit devenir pour l'Inde, ce que la Pologne et la Suède ont été pour l'Europe jusqu'à leur destruction.
Si au lieu d'être resté dans un trou comme Osterode, où chacun était sous sa main et où il pouvait faire marcher tout le monde, l'empereur eût été se mettre dans une grande ville, il aurait employé trois mois pour faire ce qu'il obtint en moins d'un mois.
CHAPITRE V.
Siége de Dantzick.--Le général Kalkreuth.--L'ambassadeur du shah de Perse arrive à Finkenstein.--L'armée ennemie se remet en campagne.--Bernadotte et Soult.--Affaire de Heelsberg.--Murat s'entête à faire donner la cavalerie.--L'empereur envoie à son secours.--Je suis chargé de conduire les fusiliers de la garde à l'ennemi.--Belle conduite de cette jeunesse.
Aussitôt que le soleil eut reparu et séché la terre, l'empereur fit camper toute l'infanterie dans chaque corps d'armée; dès-lors il vint établir son quartier-général à Finkenstein, où il resta jusqu'au renouvellement des opérations qui terminèrent la campagne.
C'est de là qu'il fit commencer sérieusement le siége de Dantzick; cette place n'était pas encore bloquée par la langue de terre qui sépare le Frisch-Haff de la mer, et le gouverneur, le général Manstein, avait été relevé par le maréchal Kalkreuth. Cette ville, d'un immense développement, exigea des remuemens de terre considérables, et le siége fut long, laborieux et savant; les détails seraient trop longs à rapporter ici.
On l'attaqua avec l'artillerie prussienne que l'on tira de Stettin, de Custrin et de Breslau; on fut obligé de faire la descente du fossé dans les règles, et de faire brèche. On en était là, nous étions pressés par la belle saison, qui devait probablement remettre les armées en campagne, lorsque la garnison demanda, vers la mi-mai, à sortir avec les honneurs de la guerre, pour aller rejoindre son armée.
Tout bien considéré, l'empereur imagina qu'en faisant traîner le siége plus long-temps, il s'exposait à voir la saison trop avancée pour espérer finir la campagne cette même année, au lieu qu'en réunissant à son armée le corps de siége, et en marchant de suite, il était vraisemblable qu'il trouverait encore l'armée russe en cantonnement, où on la croyait hors d'état d'agir, puisqu'elle n'entreprenait rien pour faire lever le siége; alors il y avait lieu d'espérer que le résultat serait décisif et amenerait la paix.
Il ordonna donc qu'on accordât à M. de Kalkreuth les conditions qu'il demandait, et le maréchal Lefebvre, avec son corps d'armée, entra dans la place vers le 14 ou 15 de mai: cette ville fut d'une immense ressource pour nous; on y établit l'administration de l'armée, et on se prépara à commencer les hostilités.
La Perse venait d'envoyer un ambassadeur à l'empereur; il vint de Constantinople joindre notre quartier-général à Finkenstein. L'empereur le mena à Dantzick pour voir le spectacle d'une armée européenne; ce grave Oriental ne concevait pas pourquoi, puisque nous étions ennemis, nous ne faisions pas couper la tête à tous les habitans: il était curieux de tout, la parade l'amusait beaucoup; il demandait comment il pouvait se faire que tous les soldats marchassent ensemble, et il aimait particulièrement la musique militaire. Il demandait si l'empereur voudrait bien lui donner quelques uns des musiciens, comme s'ils avaient été des esclaves.
L'empereur ne resta à Dantzick que le temps nécessaire pour voir la place, et visiter les travaux du siége; il les approuva tous. Il donna audience de congé à l'ambassadeur de Perse, qui retourna chez lui, à Téhéran (en Perse), et l'on envoya comme notre ambassadeur en ce pays le général Gardanne, gouverneur des pages. Il faisait cette campagne comme aide-de-camp de l'empereur, et lui témoigna le désir d'aller en Perse; il emmena avec lui des officiers de toutes armes, et partit. La paix se fit pendant qu'il était encore à Constantinople.
Il y avait à peine sept à huit jours que l'empereur était rentré à Finkenstein, de retour de Dantzick, que le maréchal Ney fut attaqué le 5 juin à Guttstadt, où il avait son quartier-général: comme il était très en avant de la ligne de l'armée, il fut tourné par sa gauche, perdit son parc de munitions, et eut beaucoup de difficultés à revenir se placer derrière la Passarge; il s'y maintint cependant jusqu'à ce que toute l'armée fût rassemblée.
Au moment où les hostilités recommencèrent, l'armée était postée ainsi:
Bernadotte occupait la gauche derrière la Passarge, depuis le Frisch-Haff, ayant sa droite au pont de Spanden, où il avait fait faire une bonne tête de pont; il avait à sa droite le maréchal Soult, dont le quartier était à Mohrungen; ses troupes étaient sur la Passarge, dont il avait fait couper le pont.
L'empereur fut mécontent de la coupure de ce pont; il nous disait: «Voyez, Bernadotte a agi plus militairement, il a gardé son pont, et Soult, qui aurait dû le garder plutôt que Bernadotte, l'a coupé; par là il s'est mis dans l'impossibilité d'aller secourir Ney, que les Russes n'auraient pas attaqué peut-être, s'ils avaient su que Soult avait conservé un pont sur la Passarge, parce que le corps qui a tourné Ney se serait exposé à une destruction totale.»
À la droite de Soult était le maréchal Ney, et à la droite de ce dernier Davout.
Le reste était en deuxième ligne.
Après l'affaire de Guttstadt, les Russes vinrent pour forcer aussi le maréchal Bernadotte dans sa tête de pont de Spanden; ils y furent repoussés, et le maréchal blessé à la tête par une balle qui lui entra derrière l'oreille. Il fut obligé de quitter l'armée, et fut relevé par le général Victor, qui venait d'être échangé contre le général Blücher, pris à Lubeck, comme on peut se le rappeler.
Les Russes firent la faute de ne pas se retirer de suite et de nous donner le temps d'arriver.
Le maréchal Soult, qui était à la gauche du maréchal Ney, vint sur Guttstadt; la droite, où était le corps du maréchal Davout, se porta également d'Osterode sur Guttstadt.
Le général Victor et le maréchal Mortier, qui étaient à la gauche et au centre, marchèrent devant eux, en passant la Passarge à Spanden.
Les grenadiers réunis, la garde, ainsi que des troupes nouvellement arrivées de France en poste, marchèrent aussi des environs de Finkenstein sur Guttstadt; la cavalerie en fit de même.
Ce mouvement s'exécuta avec une rapidité incroyable; le 8 juin, tout était concentré derrière la Passarge, que l'on passa le 9. On poussa devant soi la cavalerie légère ennemie, et on entra le même soir à Guttstadt. Le 10, de grand matin, l'on partit en descendant l'Alle, et vers le soir on accula l'arrière-garde ennemie sur le bord de cette rivière, à Heelsberg; la majeure partie de l'armée ennemie occupait la rive droite, qui est beaucoup plus élevée que la rive gauche; toute son artillerie y était portée.
Le grand-duc de Berg s'entêta à faire donner plusieurs fois sa cavalerie, qui avait fait des merveilles toute la matinée, mais qui, arrivée sous le feu de ce canon, fut assaillie de boulets qui l'obligèrent à rétrograder; elle le fit en désordre; les Russes la firent poursuivre par quelques escadrons, qui achevèrent de la mettre en déroute totale.
Heureusement pour elle, l'empereur, qui, du point où il observait, l'avait vue s'engager maladroitement, avait bien vite fait marcher la brigade des fusiliers de la garde avec douze pièces de canon pour prévenir une échauffourée; il m'en donna le commandement.
Cette brigade, nouvellement formée, n'était pas encore une troupe sûre. Elle était composée de deux régimens de très beaux jeunes gens.
Pour arriver dans la plaine où manoeuvrait le grand-duc de Berg, j'avais un long défilé de marais et un village à traverser; je ne me mis pas en mouvement sans inquiétude, parce que c'était le seul chemin par lequel notre cavalerie pouvait se retirer, si elle avait été culbutée avant que j'eusse achevé de passer; cependant il le fallait, et je le fis au pas le plus accéléré possible, et sur le plus grand front que je pouvais montrer: bien m'en prit, car à peine étais-je formé dans la plaine, à deux cent cinquante toises de l'autre côté du défilé, ayant en avant deux bataillons déployés et mes deux ailes serrées en colonne, et à peine ma dernière pièce était-elle en batterie, que je fus enveloppé par la déroute de notre cavalerie, qui revenait sur le défilé pêle-mêle avec la cavalerie russe. Je n'eus que le temps d'ouvrir le feu de tout mon front; il arrêta la cavalerie russe et donna à la nôtre le temps de se rallier et de se reformer.
Les Russes avaient fait suivre leur cavalerie par de l'infanterie et du canon, qu'ils avaient placé dans des redoutes ébauchées, en avant de Heelsberg, du côté par où nous arrivions. Il fallut s'engager avec ceux-là. La canonnade et la fusillade furent vives, et j'aurais eu une mauvaise journée, si une des divisions du maréchal Soult, commandée par le général Saint-Hilaire, qui était à ma droite, ainsi qu'une du maréchal Lannes[7], commandée par le général Verdier, qui était à ma gauche, n'eussent pas joint leurs feux aux miens; néanmoins je fus bien maltraité: je couchai encore à deux cents toises en avant du terrain sur lequel j'avais combattu; mais j'éprouvai une perte considérable: j'eus à regretter la mort du général de brigade Roussel, et j'eus plusieurs caissons de munitions, entre autres un d'obus, qui sautèrent pendant le combat, et qui nous firent beaucoup de mal, étant formés dans un ordre serré.
Sans l'intrépidité du commandant de notre artillerie, le colonel Greiner, qui fit un feu des plus vifs et des plus meurtriers, j'aurais été enfoncé et par conséquent sabré et pris par toute la cavalerie russe qui m'entourait et qui venait déjà de maltraiter la nôtre; le danger était d'autant plus grand, que la division Saint-Hilaire était en retraite décidée.
J'eus une explication vive avec le grand-duc de Berg, qui m'envoya, dans le plus chaud de l'action, l'ordre de me porter en avant et d'attaquer; j'envoyai l'officier qui me l'apportait à tous les diables, en lui demandant s'il ne voyait pas ce que je faisais. Ce prince, qui voulait commander partout, aurait voulu que je cessasse mon feu, dans le moment le plus vif, pour me mettre en marche; il ne voulait pas voir que j'aurais été détruit avant d'arriver: il y avait un quart d'heure que mon artillerie échangeait de la mitraille avec celle des Russes, et il n'y avait que la vivacité de la mienne qui me donnât de la supériorité.
La nuit arriva bien à propos: pendant que tout sommeillait, l'empereur m'envoya chercher pour venir lui parler. Il était content du coup d'essai de cette jeune troupe; mais il me gronda pour avoir manqué au grand-duc de Berg; et en me défendant, je me hasardai à lui dire que c'était un extravagant qui nous ferait perdre un jour quelque bonne bataille; et qu'enfin il vaudrait mieux pour nous qu'il fût moins brave, et eût un peu plus de sens commun. L'empereur me fit taire en me disant que j'étais passionné, mais il n'en pensa pas moins.
Le lendemain, c'était le 11 juin, les Russes restèrent toute la journée en avant d'Heelsberg; on releva de part et d'autre ses blessés; et nous en avions autant que si nous avions eu une grande bataille. L'empereur était de fort mauvaise humeur; le maréchal Davout venait d'arriver, il le fit manoeuvrer sur notre gauche, et son seul mouvement fit évacuer aux Russes leur position en avant d'Heelsberg; ils repassèrent l'Alle, et dans la nuit du 11 au 12 ils partirent pour Friedland.
L'empereur coucha le 12 à Heelsberg, et, selon son habitude, il alla visiter la position que les ennemis avaient occupée la veille; il devint furieux lorsqu'il vit que l'on avait été assez imprudent pour venir se faire mitrailler d'un bord de la rivière à l'autre, comme cela était arrivé.
C'est à Heelsberg qu'il apprit du bourguemeister, que l'empereur de Russie était l'avant-veille en ville avec le roi de Prusse, et qu'ils en étaient partis avant l'armée. Le 13 nous partîmes de bon matin pour aller à Preuss-Eylau; l'empereur y coucha la nuit du 13 au 14. Notre cavalerie ne put fournir un rapport précis de la marche de l'armée ennemie, en sorte que ce fut encore l'empereur, qui, de son cabinet, ordonna de marcher sur trois directions où il était impossible que l'armée russe n'eût pas été chercher à passer pour gagner les bords de la Pregel et couvrir Koenigsberg; il jugeait des opérations de l'ennemi d'après ce qu'il aurait fait à sa place.
Il fit marcher le maréchal Soult avec le grand-duc de Berg sur Koenigsberg, où ce dernier affirmait que s'était retirée l'armée ennemie; il fit marcher le corps de Davout à la droite de celui du maréchal Soult, et l'empereur garda avec lui le reste de l'armée.
Il avait fait marcher dès la veille, après midi, par le chemin de Friedland; c'était le général Oudinot, qui, avec les grenadiers réunis, était en tête de la colonne, sous les ordres du maréchal Lannes; la division des cuirassiers du général Nansouty était de cette colonne.
CHAPITRE VI.
L'armée russe repasse sur la rive droite.--L'empereur ne peut croire à cette imprudence.--Nos colonnes débouchent.--Belle conduite du général Dupont.--L'action devient générale.--Bataille de Friedland.--Les Russes sont culbutés.
Les grenadiers du général Oudinot étaient en face de Friedland le matin du 14, à la pointe du jour. L'armée russe était de l'autre côté de la rivière; elle apprend qu'il n'y a devant elle que cette division de grenadiers, et conçoit le projet d'aller à elle et de l'attaquer avec toute la supériorité qu'elle était en mesure de lui opposer, ne se doutant pas qu'elle serait soutenue aussi promptement. Effectivement elle passe le pont, et attaque avec furie le maréchal Lannes; il avait les divisions d'Oudinot et de Verdier. Nous étions dans la saison des grands jours, qui, sous cette latitude-là, n'ont presque pas de nuit.
L'empereur est presque aussitôt averti; il part de Preuss-Eylau, pressant la marche de la garde à pied et à cheval, ainsi que celle du maréchal Ney, du maréchal Mortier et du corps de Bernadotte, que commandait le général Victor.
Il ne tarda guère à arriver sur le champ de bataille, où il trouva le maréchal Lannes, qui venait de prendre une position à l'entrée des bois qui bordent la circonférence de la plaine autour de Friedland. Il avait soutenu, depuis la pointe du jour, avec une grande infériorité de forces, un combat qui avait déjà coûté passablement de monde.
L'empereur, en arrivant, alla lui-même reconnaître l'armée russe; il ne croyait pas qu'elle resterait de ce côté-ci de Friedland; il ne concevait pas son but, puisqu'elle était inférieure en forces à ce qu'il pouvait lui opposer: la position lui paraissait si extraordinaire, qu'il envoya en reconnaissance tous les officiers qui étaient autour de lui. Il me donna, à moi, l'ordre de m'en aller seul, le long du bois qui était à notre droite, chercher un point d'où l'on pût découvrir le pont de Friedland, et, après avoir bien observé si les Russes passaient sur notre rive ou bien s'ils repassaient sur la rive droite, de venir lui en rendre compte.
Je pus exécuter cet ordre avec facilité; je revins trouver l'empereur, et lui dire que non seulement les Russes ne se retiraient pas, mais qu'au contraire ils passaient tous sur notre rive, et que chaque demi-heure on voyait leurs masses grossir sensiblement; qu'ainsi il fallait s'attendre à ce qu'ils seraient prêts dans une bonne heure.
«Hé bien! moi, dit l'empereur, je le suis; j'ai donc une heure sur eux, et, puisqu'ils le veulent, je vais leur en donner; aussi-bien c'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo; c'est un jour où la fortune est pour moi.» Il avait fait former ses colonnes dans les immenses bois à la lisière desquels s'était placé le maréchal Lannes; l'artillerie seule était sur les grands chemins, et ne sortait pas non plus du bois; par bonheur pour nous, il y avait dans le bois trois belles et larges percées qui permettaient de mettre dans chacune une colonne d'infanterie et une de cavalerie ou d'artillerie.
Tout ce que l'empereur attendait était arrivé; on laissa une demi-heure au soldat pour se reposer; on s'assura, par les plus minutieuses observations, si les armes étaient en bon état, si chaque soldat était amplement pourvu de munitions. Cela fini, l'empereur, qui était sur le terrain, fit déboucher tout à la fois: ses instructions étaient données comme pour une manoeuvre d'exercice; aussi on ne s'arrêta point. Il y avait un défilé à passer pour joindre les Russes à la mousqueterie. L'empereur avait prévu l'embarras, et chaque colonne le traversa par un passage différent, de sorte qu'elles se formèrent toutes ensemble de l'autre côté. La majeure partie de la cavalerie était à notre gauche.
L'empereur pressa l'attaque: le maréchal Ney occupait la droite sur le champ de bataille; à sa gauche, en échelons, était le corps du général Victor; à la gauche de celui-ci était le maréchal Mortier, qui avait peu de monde, et à la gauche de Mortier était le maréchal Lannes.
En deuxième ligne, au centre, était la garde, et en deuxième ligne, à sa gauche, était la brigade de fusiliers, dont l'empereur me fit reprendre le commandement pour cette action. Lors du commencement de l'attaque l'armée était généralement en échelons, la droite en tête, refusant légèrement sa gauche.
Le maréchal Ney commença, et s'engagea très vivement; ses troupes s'emportèrent, et voulurent, d'un premier élan, insulter jusqu'au pont de Friedland. La division qui l'avait entrepris fut si vertement ramenée, qu'elle aurait entraîné infailliblement le reste de ce corps d'armée si la première division du corps de Victor, commandée par le général Dupont, n'eût fait, fort à propos, sans l'ordre de son maréchal, un changement de direction à droite, et n'eût chargé rudement tout ce qui poursuivait le maréchal Ney.
J'ai entendu l'empereur louer, d'une manière toute particulière, ce mouvement du général Dupont, et dire hautement qu'il avait beaucoup avancé la bataille. Le maréchal Ney arrêta ses troupes, les reforma, et attaqua de nouveau, si rapidement, que l'on s'aperçut à peine de son accident.