Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 6

Part 15

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L'empereur s'était plaint souvent que toutes les discussions des conseils qu'il assemblait finissaient par prendre cette tournure; mais dans le cas dont il s'agit, la chose fut pire encore. Il semblait que l'on prévoyait une catastrophe, et que chacun cherchât autant à n'y point attacher son nom, qu'à se garantir de ses effets.

L'empereur résuma la question, et demanda si, dans l'état des choses, la direction que prenait le corps législatif pouvait amener plus de mal que de bien. Il alla jusqu'à demander s'il pouvait être à craindre que, dans un cas de revers éprouvé à l'armée, ou de l'approche de la capitale par les ennemis, cette assemblée se déclarât permanente et s'emparât du gouvernement. Il demanda si on la croyait à l'abri d'une influence ennemie au dedans aussi bien qu'au dehors, et il ajouta ces paroles: «Parlez, messieurs, vous avez l'expérience de la révolution, vous avez vu où nous ont mené les bonnes intentions qu'avait l'Assemblée Constituante; celle-ci a-t-elle plus de moyens d'éviter de tomber dans des erreurs que n'en avait la première?»

Personne n'osa l'affirmer, mais tout le monde la défendit contre la possibilité qu'elle cédât à une influence venant du dehors; que quant à une influence intérieure, elle existerait toujours; les événements seuls détermineraient la direction qu'elle prendrait.

«Alors, repartit l'empereur, je n'ai aucun secours à en espérer, puisqu'elle-même attendra pour se décider que la fortune prononce.

Qu'ai-je besoin de cette assemblée, si, au lieu de me donner de la force, elle ne me présente que des difficultés? C'est bien le moment, lorsque l'existence nationale est menacée, de venir me parler de constitutions et de droits du peuple. Dans un cas semblable à celui où se trouve l'État, les anciens étendaient le pouvoir du gouvernement, au lieu de le restreindre: ici au contraire on va perdre son temps en puérilités, pendant que l'ennemi s'approche. Je ne voulais pas m'en rapporter à mon opinion, mais puisque je vous vois pour la plupart du même avis que moi, mon parti est pris, et je vais ajourner une assemblée qui se montre si peu disposée à me seconder.»

Il en signa le décret sur-le-champ, et me donna l'ordre de saisir tous les exemplaires du discours de la commission du corps législatif.

Cette mesure fut prise un vendredi soir, et le lendemain samedi il en fut donné connaissance à chaque membre du corps législatif.

D'après les ordres de l'empereur, je vis les membres de la commission. Ils vinrent sans doute chez moi avec de l'inquiétude, parce que l'on ne manqua sûrement pas de leur dire qu'ils allaient être victimes de quelques violences. J'avais un tout autre langage à leur tenir, et j'eus occasion de me convaincre que, si l'on en avait usé autrement qu'on avait fait, non seulement on aurait prévenu ce malheur, mais l'on aurait fait imprimer un grand mouvement à la nation au moyen d'un levier comme le corps législatif. On eût même découvert parmi ses membres beaucoup d'hommes à talents, dont l'administration publique commençait à éprouver le besoin, parce que la coterie qui disposait des places ne faisait de choix que dans le cercle de ses amis; ceux-ci amenaient les leurs, et ainsi de suite. J'étais déjà convaincu de cet abus depuis longtemps. Je fus particulièrement fort content des membres de la commission du corps législatif, il n'y avait pas de mauvaises intentions parmi eux. Il était bien déplorable qu'on eût manqué d'une aussi petite dose d'habileté que celle qu'il fallait pour rapprocher des idées, qui différaient si peu les unes des autres.

L'ajournement du corps législatif produisit dans Paris autant d'effets divers qu'il y avait de cercles. Cet événement aurait paru inouï même dans des circonstances ordinaires, il le parut bien plus dans celles-ci. On avait rattaché quelques espérances à cette assemblée, on les voyait s'évanouir; tout le monde fut navré. On cherchait ce qui avait pu donner lieu à cette mesure, et comme on ne communiquait aucun détail qui en expliquât les motifs, les imaginations divaguèrent, ainsi que cela arrive toujours. On se disait: Il faut donc qu'il y ait quelque chose que nous ne savons pas, et que l'empereur ait eu avis de quelques projets semblables à celui du 23 octobre; autrement il n'aurait pas renoncé à tous les avantages qu'il pouvait retirer de cette assemblée. Cette opinion fut la plus commune; elle contribua à terrorifier les esprits qui avaient conservé quelque espoir.

Le dimanche suivant, les membres du corps législatif vinrent prendre congé de l'empereur, dans les formes accoutumées, ainsi que cela était d'usage dans les cas ordinaires de session de clôtures.

Ils furent introduits dans la pièce ou se trouvait l'empereur par M. l'archi-chancelier; l'on venait d'entendre la messe.

L'empereur était descendu de l'estrade sur laquelle le trône était placé, pour s'approcher d'eux; il leur parla sans aigreur, et leur tint à peu près ce discours:

«Messieurs les députés, vous allez retourner dans vos départements. C'est avec beaucoup de regret que j'ai reconnu que l'esprit d'agitation qui s'est manifesté parmi vous ne pouvait qu'aggraver les maux de l'État, au lieu de me donner les moyens d'en triompher. Je vous avais assemblés avec confiance, et comptais sur votre concours pour illustrer cette époque de notre histoire. Vous pouviez faire un grand bien en ne vous séparant pas de moi, et en me donnant toute la force dont j'ai besoin, au lieu de vous occuper de me disputer le pouvoir, ou de vouloir me renfermer dans des bornes que vous viendriez vous-mêmes me prier de reculer, lorsque vous auriez reconnu les funestes effets de vos discordes.

«Le temps prouvera si les hommes qui vous ont poussés dans cette direction étaient mus par leur intérêt particulier ou par l'amour du bien général; je n'ai jamais été inaccessible à tout ce qui m'a été demandé en faveur de ce dernier, et si vous aviez des observations à me faire concernant les libertés publiques, ce n'était pas le moment d'en faire le sujet d'une question qui suspendait l'élan national dans une occasion où il était aussi essentiel de l'exciter.

«D'ailleurs, qui vous a donné le droit de borner l'action du gouvernement dans un moment comme celui-ci? Avez-vous reçu de vos commettants le droit de mettre la légitimité du pouvoir en question? Est-ce de vous que je tiens celui dont je suis investi? Je ne tiens mon autorité que de Dieu et du peuple. Avez-vous oublié comment je suis monté sur ce trône que vous attaquez? Il y avait à cette époque-là une assemblée comme la vôtre; et si j'avais cru son autorité et son élection suffisante, pensez-vous que je manquasse de moyens pour réunir ses suffrages? Je n'ai jamais pensé qu'un souverain pût être légitimement élu de cette manière; c'est pourquoi j'ai voulu que le voeu qui m'était généralement exprimé, de revêtir l'autorité suprême, fût soumis à un vote national, donné par chaque individu; c'est comme cela que j'ai voulu monter au trône. Ce droit-là est bien autre chose que celui que je pourrais tenir de vous; et dans aucun cas il ne peut vous être permis d'en mettre l'authenticité en délibération; vos pouvoirs me sont subordonnés lorsque vous tendez à outrepasser ceux que vous avez reçus. Les droits du trône sont hors de vos atteintes, parce que le trône est indépendant de vous. Croyez-vous que j'appelle le trône un morceau de velours étendu sur des tréteaux? Vous êtes dans l'erreur: le trône consiste dans le voeu unanime de la nation. Je suis, comme empereur, le garant de son intégrité; je veux le conserver tel que je l'ai reçu, autrement il cesserait de me convenir, et ne serait plus fait pour moi. Si jamais il doit cesser d'en être ainsi, vous vous gouvernerez comme vous l'entendrez. Jugez-vous, et voyez quelles circonstances vous choisissez pour me susciter des embarras. N'aurait-on pas le droit de penser que vous servez nos ennemis? La position dans laquelle nous nous trouvons est difficile. Vous eussiez pu m'être d'un grand secours en ne vous séparant pas de moi. J'espère cependant qu'avec l'aide de Dieu et l'armée je m'en tirerai, si l'on me reste fidèle. Si je succombe, vous aurez de grands reproches à vous faire, et l'on ne pourra attribuer qu'à vous les malheurs qui désoleront la patrie. Vous verrez ce qu'il en coûte pour se fier à la foi punique: vous pourrez alors rappeler les Bourbons, il n'y a qu'eux qui pourront vous gouverner; puisque vous renoncez à défendre votre indépendance, ils ne seront pas obligés de la faire respecter.»

Il y eut quelques députés qui répliquèrent à plusieurs parties du discours de l'empereur; il les écouta, mais ne reçut point leurs excuses, et persista dans ce qu'il leur avait dit.

Cette audience dura un grand quart d'heure: ce fut la dernière qu'il donna au corps législatif.

CHAPITRE XXV.

Opinion de l'archi-chancelier sur le renvoi du corps législatif.--Ce que Fouché pensait des corps délibérants.--Violation du territoire helvétique.--Les armées alliées pénètrent en France.--Genève.--Marche générale de l'invasion.--Il manque deux mois à l'empereur.

L'empereur étant rentré dans ses appartements, fit appeler l'archi-chancelier, M. de Bassano et moi. Il n'était pas du tout animé contre le corps législatif; il se plaignait d'une manière générale que l'on ne pût parvenir à composer une assemblée qui marchât franchement dans le même sens que le gouvernement, qu'elle envisageait toujours comme ennemi, et il faisait remarquer que c'était en manifestant aussi les meilleures intentions au roi Louis XVI que petit à petit on l'avait conduit à l'échafaud. Il disait qu'il fallait que l'on eût perdu l'esprit, ou que l'on voulût amener les ennemis en France, pour se conduire ainsi; que, dans l'un comme dans l'autre cas, il était dangereux de laisser derrière soi un semblable état de choses, lorsqu'on était au moment de partir pour l'armée, où il y avait bien assez à faire sans se donner encore l'embarras de diriger une telle assemblée. Ayant demandé à l'archi-chancelier son avis, celui-ci lui répondit qu'il avait, depuis longtemps, manifesté son opinion sur les corps constitués, et qu'il persistait à croire qu'on aurait bien de la peine à s'en passer, mais qu'il n'approuvait pas l'opposition qu'avait montrée une partie du corps législatif; comme aussi il était d'avis que, si l'on s'y fût pris différemment, on aurait pu éviter une mésintelligence qui ne pouvait amener que des malheurs. Je n'avais pas la même expérience que M. l'archi-chancelier; l'empereur se souciait peu de mon opinion sur cette matière: aussi ne me la demanda-t-il point.

Il répondit à l'archi-chancelier: «Que vouliez vous que je fisse avec un corps qui n'attend que le moment favorable pour troubler l'État? Il ne me laissait aucun côté par lequel je pusse éclairer les opinions; il ne m'offrait que de la mauvaise volonté. D'ailleurs, ajoutait-il, je me rappelle que M. Fouché, qui était lié avec tout ce monde-là, en avait cette opinion. Il m'a longtemps parlé de la nécessité de supprimer le corps législatif; il me disait que ses membres ne venaient à Paris que pour obtenir quelques faveurs pour lesquelles ils importunaient les ministres du matin au soir, se plaignant de n'être pas servis sur-le-champ; que, quand on les invitait à dîner, ils crevaient de jalousie en voyant l'opulence des maisons dans lesquelles ils étaient reçus, et qu'à la suite de tout cela, ils s'en retournaient dans leurs départements, persuadés que le gouvernement volait tout pour enrichir des favoris; que c'était là le langage qu'ils tenaient dans leurs sociétés, où ils étaient regardés comme des oracles au moment de leur retour.»

L'empereur ajouta que M. Fouché ne pouvait pas être suspect lorsqu'il émettait une opinion comme celle-là, puisqu'il avait toujours professé des principes républicains. Néanmoins l'archi-chancelier persista dans son opinion.

Le corps législatif avait ouvert la session le 21 décembre, et ce fut, je crois, le 1er janvier que son ajournement fut prononcé. Pendant ce court laps de temps, on avait appris la violation de la neutralité de la Suisse, et l'entrée des troupes de nos ennemis sur son territoire pour venir envahir le nôtre; la nouvelle en arriva vite à Paris par des courriers du commerce de Bâle. C'est le moment de rapporter que, lors de l'accumulation des troupes alliées dans le Brisgaw, les cantons suisses, auxquels la France avait demandé une explication sur la conduite qu'ils se proposaient de tenir dans le cas où les ennemis demanderaient le passage à travers le territoire helvétique, avaient répondu qu'ils feraient respecter leur neutralité, et avaient envoyé une députation pour assurer l'empereur de la fidélité de la Suisse, et de la résolution où elle était de ne pas souffrir qu'on violât son territoire. Cette députation était encore à Paris lorsqu'on y apprit ce qui s'était passé à Bâle.

Les alliés avaient en effet donné au corps helvétique l'assurance qu'ils respecteraient ses frontières; mais l'intrigue était en mouvement là comme ailleurs. Elle tendit paisiblement ses réseaux; et, quand tout fut prêt, l'explosion eut lieu. La Suisse apprit tout à coup qu'elle n'était pas libre, mais que la coalition, jalouse de lui rendre son indépendance, allait la fouler avec un million de soldats [20]. Le général qui devait faire respecter le territoire des cantons, trouva que c'était peine superflue. «Les hautes puissances alliées avaient déclaré que la neutralité de la Suisse ne pouvait pas être reconnue dans les circonstances présentes, et que l'acte de médiation était annulé, avec toutes ses conséquences; des lors, l'objet par lequel l'armée fédérative avait été réunie n'existait plus. Il licencia ses troupes, et leur ordonna de rentrer dans leurs foyers.» L'acte était inouï, mais les contingents durent se retirer, et nous fûmes assaillis par la partie la plus vulnérable de nos frontières.

[20: Les soussignés ont reçu l'ordre de leurs cours, de remettre à S. Exc. le landammann de la Suisse la déclaration suivante:

La Suisse jouissait depuis plusieurs siècles d'une indépendance bienfaisante pour elle, utile à ses voisins, et nécessaire pour le maintien de l'équilibre politique. Le fléau de la révolution française, les guerres, qui depuis vingt ans ont détruit le bonheur de tous les états de l'Europe, n'ont pas épargné la Suisse. Ébranlée dans son intérieur, affaiblie par d'inutiles efforts pour s'opposer aux effets destructeurs du torrent, elle fut dépouillée par la France, qui se disait son amie, des plus importants boulevards de son indépendance. L'empereur Napoléon fonda enfin sur les ruines de la constitution fédérative helvétique, et sous un titre jusqu'alors inconnu, une puissance suprême formelle et permanente, incompatible avec la liberté de la confédération: avec cette antique liberté, respectée par toutes les puissances de l'Europe, le premier garant des relations amicales que la Suisse a entretenues jusqu'au jour de son oppression avec les autres puissances de l'Europe, la première condition d'une véritable neutralité. Les principes qui animent les souverains coalisés dans la guerre présente sont connus. Tout peuple qui n'a pas perdu le souvenir de son indépendance doit les reconnaître. Les souverains veulent que la Suisse participe de nouveau, avec l'Europe entière, à ce premier droit national, et obtienne, en recouvrant ses anciennes limites, le moyen de le soutenir. Mais ils ne peuvent reconnaître une neutralité qui, dans les relations actuelles de la Suisse, n'est que purement nominale. Les armées des puissances coalisées espèrent, en entrant sur le territoire suisse, ne rencontrer que des amis. LL. MM. s'engagent à ne pas poser les armes sans avoir assuré à la Suisse la restitution des pays arrachés par la France. Elles ne se mêleront pas de sa constitution intérieure, mais elles ne peuvent permettre qu'elle demeure soumise à une influence étrangère. Elles reconnaîtront sa liberté du jour où elle sera libre et indépendante; et elles attendent du patriotisme d'une nation respectable, que, fidèle aux principes qui, dans les siècles passés fondèrent sa gloire, elle ne refusera pas son accession aux nobles et généreuses entreprises, pour lesquelles les souverains et tous les peuples de l'Europe se sont réunis en cause commune. Les soussignés sont en même temps chargés de communiquer à S. Exc. le landammann, la proclamation et l'ordre du jour que le général commandant en chef la grande armée coalisée publiera, en entrant sur le territoire suisse. Ils se flattent que S. Exc. ne méconnaîtra pas, dans cette publication, les véritables intentions de LL. MM. II. envers la confédération helvétique.

_Signé_, LEBZELTERN, Capo d'ISTRIA.

20 décembre 1813.]

Le prince Schwartzenberg commandait en chef les armées alliées; il avait amené avec lui la plus grande partie des troupes des ci-devant princes confédérés du Rhin, afin d'en tirer un meilleur parti; cette nombreuse armée arriva des plaines de Friedling en face de Huningue, à la tête du pont de Bâle, le 20 ou 21 décembre au matin, dans le moment même où l'empereur se rendait au corps législatif à Paris. Les Suisses n'avaient pas détruit le pont de Bâle, ils en avaient seulement enlevé les madriers, mais sans faire tomber les poutres dans le courant, c'est-à-dire, qu'en deux heures on pouvait tout rétablir; c'est ce qui arriva.

Le prince Schwartzenberg se présenta lui-même à la tête du pont sur la rive droite, et demanda le passage au nom des souverains alliés.

Il somma les Suisses de rétablir leur pont sous peine de voir incendier leur ville; il fut obéi: on replaça les madriers, on livra passage, et, pendant huit jours consécutifs, Bâle vit traverser son territoire par cette innombrable quantité de troupes qui venaient dévaster la France, tout en proclamant des principes de modération et d'humanité.

Une partie de l'armée alliée, composée d'Autrichiens, traversa la Suisse pour venir déboucher par Genève; elle arriva devant cette place le jour même où le brave officier-général qui la commandait était attaqué d'apoplexie; la garnison n'était que de quinze cents hommes mal armés et la plupart vétérans. La population était nombreuse et une de celles qui accordaient le plus de confiance au langage des ennemis, en sorte qu'il fallait que la garnison contînt cette population, toute disposée à ouvrir ses portes.

Les malveillants de Genève voyaient bien son impuissance; ils ne restèrent pas inactifs, et mirent tout en oeuvre pour déterminer l'officier qui commandait la garnison, à la place du général, à accepter une capitulation qui lui permettait de sortir avec les honneurs de la guerre; les autorités civiles étaient déjà retirées, l'officier céda, et la frontière se trouva de ce côté reculée jusqu'au fort de l'Écluse.

L'empereur Alexandre, de son côté, établit d'abord son quartier-général à Bâle, et poussa un corps en Alsace; c'étaient les Bavarois qui nous témoignaient leur reconnaissance en venant rouvrir les blessures que nous avions reçues pour défendre leur indépendance.

Ce corps bavarois était commandé par le même général Wrede, celui des officiers de toute l'armée bavaroise que l'empereur avait le plus affectionné. Il lui avait donné une terre de trente mille livres de rentes, qui se trouvait à sa disposition par suite du traité de paix de 1809, et avait l'avantage d'être située dans la portion du territoire autrichien qu'acquit alors la Bavière.

Wrede était un des hommes dont le caractère avait particulièrement plu à l'empereur; il aimait à le voir et à lui faire du bien. Le corps bavarois vint sommer Huningue, qui ne voulut entendre à aucune proposition; les ennemis en firent le blocus, et poussèrent une reconnaissance jusque vers Colmar, pendant que leur armée principale pénétrait en France par Alkirck, Béfort et Vesoul. Il y avait une garnison très faible dans Béfort, mais, en revanche, la population était très martiale: cette petite place fit une belle et vigoureuse défense. L'armée ennemie se porta de Vesoul à Langres, et attendit dans cette position que l'armée prussienne, qui avait passé le Rhin au-dessus et au-dessous de Mayence, c'est-à-dire à Oppenheim, à Worms et Manheim, pour la partie au-dessus, et depuis Bingen jusqu'à Coblentz, pour la partie au-dessous, fût réunie et arrivée sur la Moselle, et la communication établie entre elles pour se porter en avant.

Cette armée prussienne, qui marchait sous les ordres du général Blucher, s'avança par Kaiserlautern, Saarbruck, Château-Salins, Saint-Avold; elle laissa Metz à sa droite, se porta par Vic sur Nancy, Pont-à-Mousson et Toul. Dans cette position, les armées ennemies étaient en ligne: elles n'auraient jamais osé faire un tel mouvement à travers tant de places, si l'empereur avait seulement eu le tiers de leurs forces, et que cette masse d'hommes eût été assez disponible pour qu'il pût de suite prendre l'offensive, en se jetant avec elle au milieu de ces mêmes places. Si la fortune lui avait laissé cette ressource, nous aurions vu bien des gloires anéanties, et ce triumvirat d'aigles qui venaient dévorer le nôtre, chassé par autant de routes qu'il était venu.

Il faut convenir que l'empereur pouvait avoir cette armée, si l'on avait donné aux négociations d'Espagne l'activité qu'exigeait le danger qui avait déterminé à les ouvrir. On avait encore le temps de conclure et faire arriver les troupes; pourquoi ne saisit-on pas cette dernière planche de salut? on le verra tout à l'heure.

L'empereur reçut la nouvelle de l'envahissement du territoire sur autant de points à la fois avec une fermeté imperturbable: «Il me manque deux mois, nous dit-il; si je les avais eus, ils ne l'auraient pas passé (le Rhin). Ceci peut devenir sérieux; mais je ne puis rien seul. Si l'on ne m'aide pas, je succomberai. L'on verra alors si c'est à moi que l'on en veut.»

L'activité était grande partout; on travaillait de tous côtés; mais rien n'était achevé nulle part. L'envahissement vint glacer tous les courages. Ce ne fut pas tout; outre l'effet moral qu'il produisit, il eut encore l'inconvénient de diminuer nos moyens de toutes les ressources qu'offrent les populations belliqueuses de l'Alsace, de la Franche-Comté et de la Lorraine. C'était là le plus grand mal, et celui qui fut le plus vivement senti.

La France entière était dans le plus grand calme; il n'y avait aucune étincelle d'agitation sur quelque point que ce fût: on souffrait, mais on était patient; on désirait la fin de tant de maux, sans que personne songeât aux désordres.

L'empereur était satisfait de cet état de choses au dedans; mais il ne voyait pas les bataillons se grossir, et les ennemis s'avançaient.

Il fit réunir sur Châlons-sur-Marne les troupes qui se retiraient par les deux routes de Metz et de Strasbourg, et en même temps il fit partir la garde impériale pour Arcis-sur-Aube.

Le théâtre des opérations ne présentait pas encore d'autres points intéressants, comme cela eut lieu dans le courant de février et de mars.

L'empereur était dans une position bien extraordinaire. Il avait de quoi former une bonne armée dans les places d'Allemagne qu'il occupait encore. Il avait des troupes dans quelques-unes de celles de la Hollande et de la Belgique, et depuis l'envahissement du territoire, on avait mis autant de garnisons que l'on avait pu dans les places de l'ancienne frontière. Indépendamment de huit mille hommes qui étaient dans Anvers, il y en avait dix mille dans Wesel, douze ou quinze dans Mayence. Il y avait en outre, en Italie, une armée qui était à peine assez forte pour se défendre; un petit corps occupait Rome, un autre défendait Florence; deux corps luttaient sur la frontière d'Espagne, l'un en Roussillon et l'autre sous Bayonne; enfin l'empereur, à la tête d'une petite armée, défendait Paris contre toute l'Europe, et faisait échec au roi presqu'à chacun de ses mouvements.