Memoires Du Duc De Rovigo Pour Servir A L Histoire De L Empereu
Chapter 13
«Si, comme je le crains, le fils a donné dans une marche opposée, il se sera entouré de tout ce que le roi Charles IV avait éloigné de sa cour et de ses affaires; alors je dois m'attendre à avoir des embarras, parce que, les hommes se gouvernent le plus souvent par leurs passions, et que ceux-ci, ayant attribué leur disgrâce à l'influence de la France, ne laisseront échapper aucune occasion de s'en venger, si je leur en laisse le temps et les moyens.
«Lorsque j'ai fait la paix avec les Russes, je pouvais rétablir la Pologne, dont les sentimens étaient tout à moi. La confiance que j'ai eue dans l'empereur de Russie, pour maintenir la paix en Europe et me garantir, par son alliance, de nouvelles entreprises semblables à celles dont j'ai heureusement triomphé, m'a fait abandonner mon projet, à la renonciation duquel j'ai mis pour condition que l'empereur de Russie se rendrait médiateur de la paix à laquelle je désire enfin amener l'Angleterre, et qu'en cas de refus de la part de cette puissance, il s'unirait avec moi dans la guerre contre elle, malgré tout ce que la Russie a à souffrir d'une privation de commerce avec l'Angleterre!
«Il faudrait que l'on eût bien peu de sens en Espagne, si on croyait que, n'ayant retiré que ce seul avantage de tous ceux que m'offrait une guerre heureuse, je laisserais les Espagnols me préparer de nouveaux embarras en s'alliant avec l'Angleterre, et donnant par là, à cette puissance, des avantages beaucoup au-dessus de ceux que la déclaration de guerre des Russes leur fait perdre.
«Je crains tout d'une révolution dont je ne conçois ni la direction ni l'intrigue; le mieux du mieux serait d'éviter une guerre avec l'Espagne; elle serait une sorte de _sacrilége_ (ce fut son expression); mais je ne balancerai pas à la faire à la maison de Bourbon, si le prince qui veut gouverner cet État adoptait une politique semblable.
«Je me trouverais alors dans la même position où se trouva Louis XIV, lorsque ce monarque s'occupa de la succession de Charles II: on a dit que c'était par ambition, mais non; c'est que s'il n'avait pas mis un de ses petits-fils sur le trône d'Espagne, un archiduc d'Autriche y eût été appelé; dès-lors l'Espagne devenait l'alliée naturelle de l'Angleterre, et Louis XIV, dans toutes les guerres qu'il aurait eues, soit avec l'une, ou avec l'autre de ces deux puissances, aurait eu bientôt les deux ensemble à combattre. Comment aurait-il résisté à une guerre maritime accompagnée d'attaques en Flandre, en Alsace, en Italie, en Roussillon et en Navarre.
«Voilà le motif qui lui a fait faire la guerre en faveur de son petit-fils; à la vérité il avait pour lui le testament de Charles II, qui appelait le duc d'Anjou au trône d'Espagne, et malgré la légitimité de ce titre, l'Autriche lui a fait la guerre pour mettre l'archiduc Charles sur le trône d'Espagne.
«Ici ce n'est pas le même cas: le trône est occupé, il a même des héritiers; cela rend la question plus compliquée, mais cela ne change rien à la politique ni à l'intérêt des peuples; et la France a aujourd'hui, comme elle l'avait dans ce temps-là, le même besoin de rester alliée de l'Espagne, dans la paix comme dans la guerre.
«Tant que Charles IV aurait régné, je pouvais compter sur la paix, et je n'avais que très peu de changemens à lui demander. Nous aurions bientôt été d'accord si le prince de la Paix n'avait pas succombé, parce que nous pouvions compter sur lui. Aussi vous voyez que les troupes que j'ai fait marcher ne sont que des enfans et des dépôts.
«Mais si l'Espagne veut prendre une marche opposée, je ne balancerai pas à y entrer, parce que ce pays peut, un jour, être gouverné par un prince belliqueux, qui saura diriger contre nous toutes les ressources de cette nation, et qui finira peut-être par se mettre en tête de faire rentrer le trône de France dans sa famille; voyez où on en serait en France si cela arrivait: c'est à moi à le prévoir et à en ôter les moyens à celui qui pourrait l'entreprendre.
«Je vous le répète, si le père veut remonter sur le trône, je suis prêt à le seconder; s'il persiste dans son abdication, mandez-moi ce que je puis croire des sentimens du fils, et de ses alentours, que je ne connais pas.
«Dans tous les cas, je ne reconnaîtrai pas la marche qui a été suivie pour le faire succéder à son père; il faudra que cet acte soit _purifié_ par une sanction publique du roi Charles IV. Mais si je ne puis m'arranger avec le fils ni avec le père, je ferai maison nette; j'assemblerai les cortès, et je recommencerai l'ouvrage de Louis XIV; je suis prêt pour ce cas là.
«Je vais me rendre à Bayonne; si les circonstances l'exigent, j'irai à Madrid, mais pour cela il faudrait que j'y fusse absolument forcé.»
Il me congédia, et je partis le même jour pour Madrid.
Chemin faisant, je rencontrais presqu'à chaque poste un courrier espagnol qui allait à Paris, avec des dépêches pour l'ambassadeur d'Espagne, que le nouveau roi s'était empressé d'accréditer près de l'empereur.
Vers Poitiers, je rencontrai le comte de Fernand-Nuñez, chambellan de la cour d'Espagne; il était porteur d'une lettre du roi Ferdinand VII pour l'empereur, et allait à Paris.
À Bayonne, je trouvai l'infant don Carlos, qui venait au-devant de l'empereur. Il croyait le trouver dans cette ville, d'après ce qui lui avait été dit lors de son départ de Madrid. Lorsque j'entrai en Espagne, je vis, dans toute la Biscaye, des arcs de triomphe élevés pour le passage de l'empereur; le peuple espagnol était impatient de le voir arriver, et vociférait partout contre le prince de la Paix.
Je rencontrai à Vittoria un officier français que le grand-duc de Berg envoyait à l'empereur pour lui porter l'épée de François Ier, qu'il avait demandée au cabinet de l'arsenal de Madrid; c'était un moyen de la recouvrer qui n'effaçait pas l'affront de l'avoir vu conquérir. Louis XIV aurait pu la demander cent ans avant le grand-duc de Berg; mais ce monarque avait sagement pensé qu'il ne fallait pas outrager une nation jusque dans les monumens de sa gloire. Les Espagnols furent sensibles à cette offense, qui fit tort à la popularité du grand-duc de Berg. L'empereur ne cessait cependant de lui recommander la plus grande réserve. Sans doute il se défiait de ses accès de zèle ou d'ambition, car j'avais déjà été précédé de plusieurs courriers, et cependant, je n'étais pas en route qu'il lui expédia de nouvelles instructions. On jugera, d'après la nature de cette pièce, de l'incertitude de ses idées, et du point de vue sous lequel la question se montrait à ses yeux.
_Lettre de l'empereur au grand-duc de Berg._
29 mars 1808.
«Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même. L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événemens: je reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf: il a tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques.
«L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront contre nous des levées en masse _qui pourront éterniser la guerre_. J'ai des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus.
«Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.
«Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires au chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer, on en fasse un héros. Je ne veux pas que l'on use de violence envers les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie.
«Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en est d'autres que vous sentirez.
«L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle tient sur les côtes du Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des enrôlemens de Siciliens et de Portugais.
«La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce pays: c'est peut-être celui de l'Europe qui y est le moins préparé. Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement, et l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, font le plus petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette anarchie.
«Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?
«Irai-je à Madrid? exercerai-je l'acte d'un grand protectorat, en prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement dépopularisés, qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.
«Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de famille serait un faible lien: la reine Elisabeth et d'autres princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événemens qui vont suivre... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur les frontières du Portugal, et attendre...
«Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans constitution. Le prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pouvait produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre; en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire. Vous ne m'engagerez à une entrevue, _en Espagne_, avec Ferdinand, que si vous jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et le prince Godoy. Vous exigerez pour eux, et vous leur rendrez les mêmes honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera pas difficile, _je n'en sais rien moi-même_.
«Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs immunités seront respectés. Vous leur direz que l'empereur désire le perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la soustraire au régime des favoris... Vous direz aux magistrats et aux bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée; la splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que j'ai signé avec le pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et, me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté.
«Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même... Le Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne vous occupe, et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous nuirait encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos instructions du 14. La marche que vous prescrivez au général Dupont est trop rapide; à cause de l'événement du 19 mars, il y a des changemens à faire. Vous donnerez de nouvelles dispositions; vous recevrez des instructions de mon ministre des affaires étrangères. J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus sévère: point de grâce pour les plus petites fautes. L'on aura pour l'habitant les plus grands égards; l'on respectera principalement les églises et les couvens.
«L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée espagnole, soit avec des détachemens: il ne faut pas que d'aucun côté il soit brûlé une amorce.
«Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une distance de plusieurs lieues des corps espagnols. _Si la guerre s'allumait, tout serait perdu_.
«C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des explications avec Solano comme avec les autres généraux et les gouverneurs espagnols.
«Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événemens majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me renverrez sur-le-champ le chambellan de T..., qui vous porte cette dépêche; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc.
«_Signé_, NAPOLÉON.»
En arrivant à Madrid, je descendis chez le grand-duc de Berg, qui était logé au palais du prince de la Paix.
CHAPITRE XIX.
Le grand-duc de Berg et le prince de la Paix.--Analogie de leurs positions.--Charles IV invoque l'appui de l'empereur Napoléon.--Sa protestation.--Escoiquiz.--Le duc de l'Infantado.--Ma conversation avec ces deux personnages.--Je suis présenté à Ferdinand.
Le grand-duc de Berg avait conduit les affaires de l'empereur un peu trop à sa manière, et je vis, à sa conversation, qu'il songeait à celles de l'Espagne un peu pour lui. La portée d'esprit de ce prince n'était pas des plus étendues, et les premiers malheurs que nous avons éprouvés dans ce pays sont dus en grande partie à sa légèreté et à ses folles espérances.
J'appris de lui que, depuis plusieurs années, il avait une correspondance avec le prince de la Paix: la raison en aurait été difficile à donner, et je ne puis me l'expliquer que par les réflexions suivantes.
Ils étaient tous deux placés au même degré d'élévation dans les deux pays, et n'avaient pas moins d'ambition l'un que l'autre. Leur fortune ayant été la même, ils avaient cru devoir se rapprocher; mais, de la part de Murat, c'était un calcul, comme on pourra en juger par la suite de ces Mémoires, et de la part du prince de la Paix, c'était finesse, parce qu'il n'avait pas le même genre d'ambition que le grand-duc de Berg. Mais comme il était le seul homme vraiment fort que l'Espagne eût alors, soit pour l'intrigue, soit pour la résolution, il avait jugé que cette correspondance, outre qu'elle était sans inconvénient pour lui, pouvait un jour lui devenir utile, si le grand-duc de Berg parvenait à l'exécution du projet qu'il lui supposait.
À la réception de la lettre qu'il avait transmise à l'empereur, Murat avait mis les troupes en mouvement, et avait envoyé l'adjudant-général Monthion prendre les ordres de Charles IV; mais il n'était pas en route, qu'il reçut une seconde lettre, qui lui était personnellement adressée:
«Monsieur et très cher frère, lui écrivait en italien le roi détrôné, j'ai informé votre adjudant de tout ce qui s'est passé. Je vous prie de me rendre le service de faire connaître à l'empereur la prière que je lui fais de délivrer le prince de la Paix, qui ne souffre que pour avoir été l'ami de la France, et de nous laisser aller avec lui dans le pays qui conviendra le mieux à notre santé. Pour le présent, nous allons à Badajoz; j'espère qu'avant que nous partions, vous nous ferez réponse, si vous ne pouvez absolument nous voir, car je n'ai confiance que dans vous et dans l'empereur. En attendant, je suis votre très affectionné frère et ami de tout mon coeur.
«CHARLES IV.»
À cette pièce était jointe une note, de la main de la reine d'Espagne, non moins pressante, qui peint toute l'anxiété des souverains détrônés, et donne une idée des violences qui avaient amené l'abdication; elle était conçue en ces termes:
«Le roi mon mari, qui me fait écrire, ne pouvant le faire à cause des douleurs et enflure qu'il a à la main droite, désirerait savoir si le grand-duc de Berg voudrait bien prendre sur lui, et faire tous ses efforts avec l'empereur pour assurer la vie du prince de la Paix, et qu'il fût assisté de quelques domestiques ou chapelains. Si le grand-duc pouvait aller le voir, ou du moins le consoler, ayant en lui toutes ses espérances, étant son grand ami, il espère tout de lui et de l'empereur, à qui il a toujours été très attaché. Que le grand-duc obtienne de l'empereur qu'on donne au roi mon mari, à moi et au prince de la Paix de quoi vivre ensemble tous trois dans un endroit bon pour nos santés, sans commandemens ni intrigues, et nous n'en aurons certainement pas. L'empereur est généreux: c'est un héros; il a toujours soutenu ses fidèles alliés et ceux qui sont poursuivis. Personne ne l'est plus que nous trois; et pourquoi? parce que nous avons toujours été ses fidèles alliés. De mon fils nous ne pourrons jamais espérer, sinon misères et persécutions. L'on a commencé à forger, et l'on continue, tout ce qui peut rendre aux yeux du public et de l'empereur même, le plus criminel, cet innocent ami et dévoué aux Français, au grand-duc et à l'empereur, le pauvre prince de la Paix: qu'il ne croie rien; ils ont la force et tous les moyens pour faire paraître comme véritable ce qui est faux.
«Le roi désire, de même que moi, de voir et de parler au grand-duc; qu'il lui donne lui-même la protection qu'il a en son pouvoir. Nous sommes bien sensibles à ces troupes qu'il nous a envoyées, et à toutes les marques qu'il nous a données de son amitié. Qu'il soit bien persuadé de celle que nous avons toujours eue et avons pour lui; que nous sommes entre ses mains et celles de l'empereur, et que nous sommes bien persuadés qu'il nous accordera ce que nous lui demandons, qui sont tous nos désirs, étant entre les mains d'un si grand et généreux monarque et héros.»
La reine ne se contenta pas de réclamer la protection du grand-duc au nom de son mari, elle la sollicita elle-même[31]. La reine d'Étrurie joignit ses instances à celles de sa mère. Toute cette correspondance portait l'empreinte de la consternation et de l'abattement. Il fallait que la violence eût été bien grande, que la menace eût été bien loin, pour avoir réduit toute cette famille à craindre pour son existence, à ne plus songer qu'à implorer un asile où la vie fût sauve et les besoins physiques assurés.
Charles IV était naturellement, pour le grand-duc, le roi des Espagnes, jusqu'à ce que son gouvernement lui eût fait connaître que Ferdinand était devenu le chef de la nation espagnole. Il dut céder à ses instances, à celles de la reine, qui étaient plus vives encore, et prit le prince de la Paix sous la protection de ses drapeaux: il fit plus, il envoya une garde d'honneur à Charles IV, et annonça ouvertement, jusqu'à plus ample information, qu'il ne reconnaissait pas d'autre souverain d'Espagne.
Dès-lors le parti du prince des Asturies, c'est-à-dire la nation, et le grand-duc de Berg furent en observation réciproque, et, par conséquent, en méfiance l'un de l'autre.
J'étais fort mécontent de ce que j'apercevais, et qui n'était que le résultat de la conduite de deux partis l'un envers l'autre, qui ne voulaient pas apprécier la position du général en chef; il était difficile qu'on ne jugeât pas, par sa conduite, de la nature des instructions qu'il avait reçues. Il se permettait d'ailleurs une foule d'actes qu'elles ne commandaient pas. Les Espagnols ne savaient qu'augurer, et je n'étais pas moi-même plus avancé. Tout ce que je voyais était contraire à ce que l'empereur m'avait dit. Je ne fus pas long-temps dans l'incertitude. Lorsque le grand-duc de Berg commençait le chapitre de notre ambassadeur (M. de Beauharnais), il en disait des choses déraisonnables et marquées au coin de la passion: je ne doutai plus dès-lors de la réalité des projets que je ne faisais d'abord que soupçonner, et je me hâtai de les traverser.
J'allai chez notre ambassadeur, qui jouissait de beaucoup d'estime à Madrid, où il servait bien, mais n'intriguait pas. Lorsque j'entrai chez lui, il y avait dans son cabinet un prêtre espagnol de haute stature, qu'il me présenta, et je sus après que c'était le confesseur du prince des Asturies (M. d'Escoiquiz). Il venait entretenir l'ambassadeur de France de tout ce qui tourmentait le roi Ferdinand, et du désir qu'il avait de faire ce qui plairait à l'empereur.
M. de Beauharnais était embarrassé, il n'avait point de lettres de créance près du nouveau roi. On ne lui avait adressé aucune instruction depuis la révolution d'Aranjuez, et il se trouva d'autant plus à son aise en me voyant arriver, que le grand-duc de Berg le traitait mal.
M. d'Escoiquiz, particulièrement, était impatient de causer avec moi, qui venais de Paris, afin d'aller rapporter au roi Ferdinand ma conversation.
Nous causâmes effectivement très longuement; je ne connaissais de l'Espagne que son histoire et sa carte de géographie, et n'avais pas la première idée de toutes les intrigues qui ont désolé ce malheureux pays pendant une longue suite d'années.
Le cabinet de Madrid avait été accoutumé à traiter l'argent à la main, et on avait l'air de croire que je ne venais que pour faire mon prix.