Memoires Du Duc De Rovigo Pour Servir A L Histoire De L Empereu
Chapter 12
Quelle que soit la manière dont le maréchal Ney ait été averti, il suivit le mouvement du maréchal Soult en évacuant toute la Galice, et ces deux corps vinrent passer l'Exla à Saint-Cébrian, pour se porter sur Zamora. Ils vinrent ensuite par Salamanque à Plasencia, où ils furent rejoints par le corps du maréchal Mortier, qui arrivait directement de Valladolid.
Ces trois corps étaient réunis à Plasencia, lorsque M. de Wellington, en remontant la vallée du Tage avec toute son armée, s'avança jusqu'à Talavera de la Reyna. Au bruit de son approche, le roi était parti de Madrid, avec les maréchaux Jourdan, Victor, et le corps du général Sébastiani. Cette armée s'avança à la rencontre des Espagnols sur la route de Madrid à Tolède, et à la rencontre des Anglais sur celle de Madrid à Talavera.
Le roi fit prévenir les maréchaux réunis à Plasencia de son mouvement, et leur ordonna de passer et de descendre dans la vallée du Tage. Soit que son ordre arrivât trop tard, soit que lui-même eût trop précipité son mouvement offensif sur l'armée anglaise, on n'obtint pas ce que l'on avait espéré par un mouvement de manoeuvre; on réunit tout ce que l'on pût du corps qui observait les Espagnols (c'était celui de Sébastiani) à celui que les maréchaux Jourdan et Victor commandaient en avant sur Talavera, et on attaqua maladroitement l'armée anglaise, qui se trouvait dans la situation la plus avantageuse où la fortune pouvait la placer pour nous, si les corps de Plasencia avaient pu prendre part à l'action. Au lieu de cela, on l'engagea avec des troupes venues de Madrid; on se disputa les hauteurs des positions, on perdit des deux côtés beaucoup de monde, et on n'obtint aucun résultat. L'armée du roi, ne comptant plus sur l'attaque des trois maréchaux qui étaient à Plasencia, se retira pour se réunir au corps qui était opposé aux Espagnols, et couvrir Madrid.
L'armée anglaise fut obligée de se retirer le lendemain, ayant eu avis de la marche de l'armée des trois maréchaux, qui, étant partie de Plasencia, pouvait arriver avant elle, non seulement au pont d'Almaraza, mais à celui de l'Arzobispo, qui étaient, surtout ce dernier, les seuls points de retraite du général Wellington.
Il ne fallait pas l'attaquer avant qu'on ne fût en mesure de les occuper lorsqu'il se serait présenté pour repasser le Tage; il n'y avait même aucun inconvénient à laisser attaquer les trois maréchaux les premiers, et à se tenir prêt à suivre l'armée anglaise dans le mouvement rétrograde qu'elle aurait dû faire pour aller défendre son point de retraite. On aurait pu alors l'engager; et même la forcer à une action désastreuse pour elle; au lieu de cela, on a été lui présenter une occasion d'assurer sa retraite en faisant battre le corps destiné par sa position à la poursuivre: aussi arriva-t-elle sans accident au pont de l'Arzobispo, qu'elle trouva libre, et elle n'eut aucun engagement avec l'armée des maréchaux. Cette campagne était le début de M. Wellington dans la carrière de gloire qu'il a parcourue avec tant d'éclat depuis; et nous étions destinés à voir les meilleures troupes de France, celles de Boulogne, d'Austerlitz et de Friedland, condamnées à recevoir des humiliations des ennemis, parce qu'elles étaient confiées à des mains qui n'en surent pas tirer parti.
L'empereur levait les épaules de pitié en écoutant ces détails, et nous qui étions témoins de la différence qu'il y avait entre l'armée d'Espagne et celle qu'avait l'empereur en Allemagne, où il venait d'exécuter de si prodigieuses choses, nous faisions déjà de tristes réflexions sur l'état où la France pourrait être réduite lorsqu'il n'y serait plus.
L'empereur nous disait, en parlant de ceux qui commandaient en Espagne (sans désigner personne): «Ces gens-là ont bien de la présomption; on m'accorde un peu plus de talent qu'à un autre, et pour livrer bataille à un ennemi que je suis accoutumé à battre, je ne crois jamais avoir assez de troupes; j'appelle à moi tout ce que je puis réunir: eux s'en vont avec confiance attaquer un ennemi qu'ils ne connaissent pas, et n'emmènent que la moitié de leur monde! Peut-on manoeuvrer ainsi? Il faudrait que je fusse partout. Que n'ai-je eu ici les trois corps de Soult, Ney et Mortier, j'en aurais fait voir de belles à ceux-ci» (les Autrichiens)!
Il n'avait effectivement qu'un seul corps d'infanterie, celui du maréchal Davout, qui fût composé d'aussi bonne troupes que celles qui étaient en Espagne. Cette bataille de Talavera donna à l'empereur un chagrin qui dura plusieurs jours; il concevait aisément une mauvaise fortune de guerre, mais une faute que l'on pouvait éviter diminuait tout de suite la bonne opinion qu'il avait eue de celui qui l'avait commise. Malgré cela, il avait une bonté naturelle pour tous ceux qui avaient servi sous lui longtemps, et quoiqu'il les grondât parfois, il leur fournissait presque aussitôt les moyens de rentrer en grâce. Il ne pardonnait rien aussi facilement que les torts que l'on avait eus envers lui personnellement. Une bonne action détruisait, dans son esprit, l'effet de dix fautes; mais un manque à l'honneur ou un manque de courage perdait sans retour celui qui s'en rendait coupable.
CHAPITRE XVII.
Les conférences sont transportées à Vienne.--Chimères de quelques intrigans.--Anecdote à ce sujet.--La paix est signée.--On fait sauter les remparts de Vienne.--Deux enfans viennent de France demander la grâce de leur mère.--Regret de l'empereur.--Singulière méprise.
On avait les yeux trop ouverts sur nos affaires dans toute l'Allemagne, pour ignorer les moindres de nos revers; nos ennemis les comptaient comme autant d'avantages pour eux, et en devenaient plus difficiles dans les conférences où l'on traitait de la paix.
L'empereur était impatient des lenteurs des négociations, et, voulant avoir ses plénipotentiaires plus à sa portée, il avait transféré à Vienne le siége des conférences. C'était alors le prince Jean de Lichtenstein qui était le principal plénipotentiaire pour l'Autriche. Ce changement fut cause que l'on savait à peu près dans tout Vienne les plus petits détails de ce qui se passait à ces conférences; cela intéressait trop de monde pour que l'on eût rien négligé de ce qui pouvait faire découvrir quelques particularités. Il y avait autour de l'empereur quelques hommes qui s'opiniâtraient à croire que l'Autriche était disposée à ne pas rester plus long-temps sous le joug d'un gouvernement qui attirait sur elle autant de maux. Ces hommes ne laissaient échapper aucune occasion d'entretenir l'empereur de chimères qu'ils lui rapportaient comme l'opinion de plusieurs citoyens éclairés de Vienne, tandis que ce n'étaient que les rêves de quelques hommes à mouvement, dont les capitales ne manquent jamais. Dans presque tous les pays, ces intrigans paraissent avoir le privilége de duper les hommes de bien, et ceux de Vienne semblèrent avoir complètement réussi près des hommes les plus marquans de tout ce qui était à l'armée de l'empereur. Voici une anecdote qui m'a été racontée par un témoin oculaire. Le maréchal Bessières était à sa première sortie, depuis la blessure qu'il avait reçue à Wagram; il était venu voir l'empereur à l'heure de son déjeuner, ce qui avait lieu après la parade; l'empereur avait fait entrer le maréchal Bessières depuis quelques instans, lorsqu'on lui annonça un personnage qu'il fit entrer sans le laisser attendre. L'empereur, qui n'était pas accoutumé à le voir à cette heure-là, lui demanda d'un ton gai: «Qu'y a-t-il de nouveau? que disent les habitans de Vienne?» Croirait-on qu'il répondit de bonne foi: «Sire, ils sont pénétrés d'admiration pour V. M., et chacun d'eux voit, dans le soldat qu'il a à loger, un protecteur près du nouveau souverain qu'il plaira à V. M. de leur donner?»
L'empereur ne répondit pas, parce qu'il ne croyait pas un mot de cela. Il finissait son déjeuner, lorsque je me fis annoncer comme ayant un compte à lui rendre; il était en assez belle humeur, et me demanda aussi ce que disaient les Viennois. Je lui répondis «qu'ils nous donnaient à tous les diables du matin au soir, et que bien sûrement ils entreprendraient de se défaire de nous, si nous devions prolonger notre séjour parmi eux.» L'empereur me répliqua (le maréchal Bessières présent): «Ceci me paraît plus croyable, et il ne faut pas s'abuser. Si la paix ne se fait pas, nous allons être entourés de mille Vendées; je n'écoute pas les faiseurs de contes: il est temps de s'arrêter. Aussi j'espère finir dans deux ou trois jours; cela ne tient qu'à des bagatelles.» Effectivement, la paix fut signée très peu de jours après. Avait-on fait circuler le bruit d'un projet de changement de dynastie pour effrayer la maison d'Autriche et la faire hâter dans ses décisions? Je l'ignore; mais, bien certainement, l'empereur n'a pas eu cette idée-là, qui pouvait lui amener la guerre avec les Russes, indépendamment des deux guerres qu'il avait déjà, et qu'il soutenait au moyen de tous les efforts de son habileté. Je sais bien qu'on lui a supposé le projet de former un parti dans la nation, et de proclamer le grand-duc de Wurtzbourg empereur d'Autriche; mais je ne crois pas qu'il ait jamais songé à une pareille chose. Il avait trop à faire en France et en Espagne pour s'engager dans une entreprise qui aurait infailliblement prolongé son séjour à Vienne.
Je me rappelle même qu'à cette époque, il me donna ordre de faire partir de Paris un équipage de campagne en chevaux de selle, train, etc., pour Bayonne, et, en même temps, d'écrire au grand-écuyer du roi d'Espagne, pour que le roi lui envoyât quelques uns de ses meilleurs chevaux à Burgos, où il comptait se rendre de suite[26].
La paix ayant été signée, elle fut envoyée à la ratification de l'empereur d'Autriche, qui ne tarda pas à la donner. L'empereur fit une proclamation aux habitans de Vienne, dans laquelle il les remerciait des soins qu'ils avaient donnés aux blessés de l'armée; il leur témoignait combien il avait souffert de ne pouvoir alléger les maux qui avaient pesé sur eux, ajoutant que cette considération l'avait en partie décidé à terminer la guerre, plus que la crainte de la chance des batailles.
Il terminait par leur dire que, si, pendant son long séjour près de leur capitale, il ne s'était pas montré davantage au milieu d'eux, c'était parce qu'il n'avait pas voulu détourner leurs respects et leurs hommages de l'amour qu'ils portaient à leur souverain. Ces adieux firent beaucoup de plaisir aux habitans de Vienne.
L'empereur leur avait laissé prendre un peu de licence. L'hiver approchait; le petit peuple était très malheureux; il leur laissa couper du bois dans les forêts impériales, et répondait aux employés autrichiens, qui voulaient les en empêcher en faisant faire des représentations à l'empereur: «Mais comment ferait l'empereur votre maître? Il faudra bien que, non seulement il chauffe les malheureux, mais il faudra qu'il les nourrisse: laissez-leur prendre du bois, et mettez cela sur mon compte[27].»
Les magistrats de Vienne vinrent prendre congé de lui; ils lui demandèrent d'épargner les remparts de la ville, que l'on avait minés depuis un mois pour les faire sauter. L'empereur le leur refusa, en observant qu'il était même dans leur intérêt qu'ils fussent détruits, parce qu'il ne prendrait plus fantaisie à qui que ce fût d'exposer leur ville à être brûlée, pour satisfaire une ambition particulière. Il dit que cela avait même été son projet en 1805; mais qu'ayant été exposé, cette fois-ci, ou à incendier Vienne, ou à courir des chances fâcheuses, s'il n'avait pu s'en faire ouvrir les portes, il ne voulait plus à l'avenir être dans ce cas.
Les magistrats furent obligés de se retirer, et lorsque l'empereur fut parti, on mit le feu aux différens fourneaux de mine qui avaient été établis sous les angles saillans de l'enceinte de la place; il y eut, après l'explosion, seize ouvertures considérables. On fut très sensible à Vienne à cette opération; on la regarda comme une flétrissure: mais l'empereur n'avait que l'intention d'ouvrir la place de manière à ce qu'on ne pût pas la défendre, et nullement celle d'humilier la population.
Nous entendîmes la détonation de ces fourneaux à quelque distance de Schoenbrunn. Par le traité de paix, on avait stipulé un temps déterminé pour évacuer la capitale et les États autrichiens; ce fut le maréchal Davout qui fut chargé de l'arrière-garde, et de remettre le pays aux autorités autrichiennes. Il resta, en conséquence, encore quelque temps à Vienne.
On a souvent parlé d'exécutions et on a mis sur le compte de l'empereur des actes de rigueur auxquels il n'avait aucune part; il a toujours sanctionné des jugemens rendus, mais jamais il n'a ordonné que l'on traduisît qui que ce soit en jugement sans qu'auparavant il n'y ait eu une information de suite, et qu'on ne lui ait présenté un rapport accompagné d'une proposition, soit pour la mise en jugement ou en liberté; et toujours il approuvait ce qu'on lui proposait. Avant de partir de Vienne, il arriva une circonstance qui l'indisposa contre le ministre de la police.
L'empereur rentrait un jour d'une course à cheval; il trouva dans la cour du château une dame, d'un extérieur respectable accompagnée de deux petits enfans; tous trois étaient en noir. L'empereur crut un instant que c'était la veuve de quelque officier tué à la bataille. Il s'approcha d'eux avec intérêt. Sa contenance changea quand il apprit qu'elle amenait ces enfans de Caen en Normandie pour solliciter de l'empereur la grâce de leur mère, condamnée à mort par le tribunal criminel de cette ville.
L'empereur n'avait, pour le moment, aucun souvenir d'avoir entendu parler de cette affaire; il voyait cependant qu'elle devait être bien sérieuse pour que l'on fût venu de si loin pour lui demander la grâce d'une condamnée. Cette dame n'était munie d'aucune lettre de recommandation; elle venait absolument surprendre un mouvement de sensibilité à l'empereur, qui lui demanda le nom de la personne en faveur de laquelle elle intercédait. C'est alors qu'elle nomma madame de D***; ce nom rappela à l'empereur toute l'affaire, et il répondit à cette dame qu'il était fâché de ne pouvoir la dédommager d'un aussi pénible voyage que celui qu'elle venait de faire, mais qu'il ne pouvait lui répondre sans connaître l'opinion du conseil, surtout sur un cas comme celui dont il était question, parce qu'il rappelait à son esprit des circonstances tellement graves, qu'il ne croyait pas pouvoir user du droit de faire grâce dans cette occasion.
J'ai vu le moment où il allait l'accorder; son coeur avait déjà prononcé, mais d'autres considérations lui parlaient plus haut que la sensibilité; il était fort en colère contre le ministre de la police, qui, après avoir fait un grand éclat de cette affaire et s'en être fait un mérite, donnait ensuite des passe-ports pour que l'on vînt lui demander grâce de l'exécution d'un jugement sur lequel il ne lui avait rien écrit; il disait avec raison: «Si c'est un cas graciable, pourquoi ne me l'avoir pas écrit? et s'il ne l'est pas, pourquoi avoir donné des passe-ports à une famille que je suis obligé de renvoyer désolée?» Il se plaignit beaucoup de ce manque de tact de la part du ministre de la police.
La personne pour laquelle on demandait grâce à l'empereur était une madame D***, divorcée d'avec son mari, et vivant fort légèrement avec tout le monde. Après son divorce elle s'était retirée chez sa mère avec ses deux enfans; elle habitait un château à sept ou huit lieues de Caen, sur le bord d'une route.
Plusieurs fois la messagerie avait été arrêtée et volée non loin de là, sans que l'on pût parvenir à découvrir les auteurs de ce brigandage, qui était exercé par des hommes se disant chouans et royalistes, pour cacher leur honteux trafic, mais qui, au fait, ne faisaient que voler pour leur compte particulier. On cherchait partout des traces de ces voleurs, lorsqu'un incident, qu'il serait trop long de raconter, vint en faire découvrir quelques uns; on eut bientôt les autres: ils étaient tous de ce qu'on appelait autrefois des gens comme il faut, appartenant à de bonnes familles; mais ayant fréquenté de mauvaises compagnies, ils s'étaient perdus. Madame D*** s'était associée à eux au point de leur donner asile dans son château, où ils se réunissaient pour aller commettre le vol, et où ils revenaient ensuite pour le partager après l'avoir exécuté. Ses désordres l'avaient conduite à cet état d'abaissement. Elle fut traduite devant le tribunal d'après les dépositions des complices; elle y fut convaincue et condamnée.
Son avocat lui avait probablement conseillé de se déclarer enceinte, afin d'obtenir une suspension à son exécution, et avoir le temps d'envoyer sa mère et ses enfans demander sa grâce.
Si elle pouvait l'obtenir sans blesser la morale publique, c'était au ministre à en informer l'empereur; si elle ne le pouvait pas, le ministre ne devait pas laisser entreprendre un voyage à une famille qui s'en est retournée pleurant tout le long du chemin, et laissant croire qu'elle était victime de la cruauté de l'empereur.
Il arriva encore, avant de partir de Vienne, une aventure d'une autre espèce qui aurait pu avoir des suites désagréables, si l'empereur n'avait pas été si bien servi, que l'on y remédia sur-le-champ, sans que cela pût paraître.
Il venait de signer la paix, et avait dicté à M. de Menneval, son secrétaire intime, deux lettres, l'une pour l'empereur d'Autriche, et l'autre pour l'empereur de Russie. Il n'attendit pas qu'elles fussent copiées, et alla voir défiler la parade. M. de Menneval, les ayant achevées, les mit sur le bureau de l'empereur afin qu'il les lût et les signât à son retour (l'empereur avait l'habitude de relire ce qu'il dictait); il disposa aussi deux enveloppes auxquelles il mit d'avance les adresses pour avoir plus tôt expédié les lettres au retour de l'empereur, qui ne tarda pas à rentrer.
Il lut et signa les deux lettres, et, pendant que M. de Menneval ajoutait à l'une d'elles ce qu'il venait de lui ordonner, il s'amuse à ployer l'autre lui-même, à la mettre dans l'enveloppe, à la cacheter, et va lui-même la donner au général autrichien Bubna, qui était, depuis la parade, à attendre dans le salon voisin. Celui-ci était déjà parti pour le quartier-général de l'empereur d'Autriche, lorsque Menneval, voulant mettre la deuxième lettre dans l'enveloppe, trouva que c'était l'enveloppe de l'empereur de Russie qui était restée, et il avait en main la lettre destinée à l'empereur d'Autriche; en sorte que le général Bubna était parti avec la lettre destinée à l'empereur de Russie, dans l'enveloppe à l'adresse de l'empereur d'Autriche. Il n'est pas nécessaire, je crois, d'ajouter que ce n'était pas la même chose: aussi l'empereur vint-il lui-même pour faire courir après le général Bubna, que l'on joignit hors des grilles du château; on lui dit que l'empereur désirait qu'il revînt, parce qu'il avait quelque chose à ajouter à la lettre dont il était porteur. On les remit chacune dans leur enveloppe, et cela ne se sut pas. Depuis cette anecdote, l'empereur ne se mêla plus de l'expédition de ses dépêches, et laissa ce soin à M. de Menneval, qui ne le quittait pas un seul jour.
CHAPITRE XVIII.
Pertes de l'Autriche.--Départ pour la France.--Arrivée à Fontainebleau.--M. de Montalivet.--Opinion de l'empereur sur cette famille.--Les rois de Saxe, de Wurtemberg et de Bavière à Paris.--Véritable motif du divorce de l'empereur.--Le prince Eugène chargé d'en parler à l'impératrice.--Cérémonie du divorce.
Par le traité de paix, l'Autriche perdit à peu près trois millions d'habitans; elle céda la Gallicie avec les provinces illyriennes, et quelques territoires dans l'Innviertel, ainsi que le pays de Salzbourg. Les princes confédérés d'Allemagne eurent quelques augmentations de territoire; la Bavière particulièrement se trouvait doublée en population depuis 1805, et dans les deux guerres l'empereur avait remis deux fois sur le trône le souverain de ce pays; son armée avait acquis une gloire nationale en combattant avec nous. L'empereur aimait les Bavarois; le général Wrede, entre autres, était un de ceux qu'il distinguait le plus. Avant de quitter l'Allemagne, il lui donna une terre de 36,000 livres de rente; elle était située à la frontière de la Bavière, dans la portion de territoire qu'elle acquérait sur l'Autriche par ce traité de paix.
Il fallait que l'Autriche eût eu bien peur des suites d'une reprise d'hostilités pour s'être imposé de pareils sacrifices, ou bien qu'en y souscrivant elle eût conservé une arrière-pensée, parce que dans le nombre il y en avait d'incompatibles avec son existence. Il me semble que, si cela m'eût concerné, je me serais fort méfié de cette résignation. Je ne sais pas si l'empereur y croyait beaucoup; mais ce qui est certain, c'est qu'en partant de Vienne il vint à Passau sur l'Inn, où il faisait exécuter des travaux de fortifications immenses, et qu'en les visitant tous, non seulement il n'ordonna pas d'en ralentir l'activité, mais au contraire il recommanda de mettre cette place dans le meilleur état de défense. Il avait ordonné que l'on y conduisît l'artillerie qu'on avait prise à Vienne. Il resta deux jours à Passau à attendre un courrier de Vienne que devait lui expédier M. de Champagny, et ce n'est qu'après l'avoir reçu que définitivement il partit pour la France.
Nous vînmes de Passau à Landshut, et de Freysing à Munich, où l'empereur fut reçu comme un véritable libérateur; la cour était au château de Nymphenbourg: c'est là où l'empereur descendit; il resta deux ou trois jours chez le roi de Bavière, et vint ensuite à Augsbourg chez l'ancien électeur de Trèves, qui, depuis le congrès de Ratisbonne était évêque d'Augsbourg. Il dîna avec lui, et partit de suite pour Stuttgard. Il voulut s'arrêter à Ulm chez M. de Grawenrenth, gouverneur civil du cercle, qui avait été ministre du roi de Bavière près de lui pendant la campagne de 1805. Il y soupa, et, ayant voyagé la nuit, il arriva le lendemain de bonne heure chez le roi de Wurtemberg, dont la cour était rentrée à Stuttgard: on lui fit une réception très-brillante; il y resta également un jour, passa de même quelques instans à Carlsruhe, et arriva à Strasbourg, où il ne s'arrêta que le temps nécessaire pour recevoir des rapports sur tout ce qu'il avait ordonné de faire dans cette place et à Kehl. De là il ne s'arrêta plus jusqu'à Fontainebleau, où il avait ordonné à sa maison de venir le recevoir, ainsi qu'aux ministres de lui apporter leur travail.
Mais il avait voyagé si vite, qu'il arriva le premier. Il n'y avait pas encore un domestique d'arrivé; il attendit tout le monde en visitant les appartemens neufs qu'il avait fait faire. C'est cette année que l'on s'est servi, pour la première fois, du bâtiment situé dans la cour du Cheval Blanc, où était auparavant l'école militaire, qui venait d'être transférée à Saint-Cyr. Il l'avait fait arranger en appartemens d'honneur, pour donner de l'ouvrage aux manufactures de Lyon et aux ouvriers de Paris. Ce qu'il vint de monde de toutes parts, pour le voir, ne peut se rendre; on ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour lui exprimer son amour et son dévoûment. S'il est un monarque autorisé à compter sur les hommages des peuples qu'il gouverne, quel est celui qui en a reçu plus de témoignages que l'empereur n'en a reçu des Français et des populations d'un grand nombre d'autres pays?