Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855

Part 17

Chapter 173,611 wordsPublic domain

Au commencement de la campagne, j'avais adopté le système d'une rigidité qu'on avait souvent essayé de faire fléchir et dont ni Delaporte ni M. Le Lièvre ne m'avait encore entièrement guéri. C'est l'arme des jeunes officiers, c'est encore celle des chefs qui ne savent se faire obéir que la menace à la bouche, que le règlement à la main, que le châtiment pour conclusion. Certainement il faut des moyens coercitifs pour parer à tous les cas, pour venir au secours de ceux qui ne peuvent pas commander autrement; car la façon d'inspirer confiance dans la supériorité de ses lumières ou de sa position ne s'apprend ni ne s'acquiert: c'est un don de la nature; c'est le plus grand, peut-être, qu'elle puisse faire à un homme; heureux celui à qui elle départit une faveur si précieuse, car il lui suffit de parler, et chacun s'incline avec respect. Rollin l'a bien dit, qu'il fallait convaincre ceux à qui l'on commande, que l'on sait mieux qu'eux ce qui leur est utile; et il ajoute que c'est de ce principe que part la soumission aveugle du marin pour le pilote, du voyageur pour le guide, du malade pour le médecin. Que j'eusse abordé le vaisseau, que j'eusse contrarié l'expédition, que mon nom eût pu être cité avec un blâme mérité, j'avais un sentiment trop exalté de mes devoirs, et c'est ainsi que l'on sert bien, pour ne pas donner ma démission! Ce malheur ne m'arriva pas, grâce seulement à l'heureuse disposition des matelots, et j'en retirai un grand avantage, celui de connaître leur affection pour moi; aussi, achevant de me dépouiller pour toujours de toute forme acerbe, je pus, n'ayant que vingt-trois ans, ne plus leur parler que comme un ami, ou user envers eux, quand mon coeur m'y portait, d'une indulgence pour leurs fautes, dont, quelque temps auparavant, je me serais bien gardé. Il est rare que, depuis lors, j'aie employé les jurements ou que je me sois servi d'un ton plus élevé que celui de la conversation, ou enfin que j'aie fait usage du _tu_, beaucoup moins persuasif que le _vous_, moins bienveillant, moins honorable, moins correct, moins sonore, moins conforme en un mot à la bonne éducation où toujours un officier trouvera son meilleur appui. Un subordonné abruti paraît quelquefois, je le sais, surpris de ces manières, de cette forme de langage auxquelles il n'est pas habitué; peut-être se sent-il, d'abord, disposé à n'en tenir aucun compte; mais, quand la phrase est répétée avec assurance, qu'elle est soutenue par un regard décidé, le mauvais vouloir disparaît, la dignité de l'homme se relève, et une machine obéissante devient un instrument intelligent, dont le dévouement est à jamais acquis.

Outre le quart, c'est-à-dire le commandement de la manoeuvre dont sont chargés, à bord des vaisseaux, les lieutenants de vaisseau, à bord des frégates, les lieutenants de vaisseau et les enseignes; outre le quart, dis-je, chaque officier d'un bâtiment est investi de certains détails, et, précisément, j'étais l'officier de manoeuvre. C'est celui qui est choisi par le capitaine pour faire exécuter les ordres, qu'il donne, lui-même, d'une manière générale, dans les occasions où il commande sur le pont et où tout le monde est à son poste. L'abordage, que j'avais si heureusement évité, me donna beaucoup d'aplomb dans mes fonctions d'officier de manoeuvre; or j'en avais besoin; car M. Bruillac avait souvent la bonté de me dicter ses ordres très en grand; il se retirait ensuite, s'en reposant sur moi de leur entière exécution.

Le poste de M. Moizeau, second à bord, était marqué par les règlements, ainsi que celui de Delaporte, le premier des autres officiers; l'un, sur le gaillard d'avant, l'autre commandant de la batterie; parmi les autres officiers, le capitaine choisit celui de manoeuvre, et je l'étais, même avant que Giboin et M. L..., mes anciens, eussent quitté la frégate. J'ai déjà dit qu'en outre j'étais chargé de l'instruction des aspirants, dont je m'occupais assidûment, ainsi que des observations astronomiques, qui faisaient mes délices; et, comme M. Bruillac m'avait, de plus, confié la direction des signaux, et que notre navigation avec l'amiral rendait cette tâche assez pénible, il m'avait offert de me soulager de mon quart, se proposant de le faire commander par un de nos aspirants. Je m'étais refusé à cette offre; car, regardant l'accomplissement du quart comme la pierre angulaire de l'instruction et de la réputation d'un officier, je ne voulais pas que la malveillance pût s'emparer de mon désistement, comme d'un éloignement recherché pour ce qu'il y avait de plus rigoureux dans le métier; ou qu'elle pût avoir le prétexte d'arguer, qu'il y avait, de ma part, incapacité soit de corps, soit d'esprit; et j'eus le bonheur bien rare, dans cette campagne entière si longue, si variée, si pénible, si hérissée d'événements difficiles, de n'avoir jamais manqué un seul quart; pas un motif, pas une indisposition, ne vint jamais entraver ma résolution.

Nous visitâmes les abords des îles Laquedives[145], des îles Maldives[146], le point de reconnaissance de Malique[147]; et, nous rapprochant ensuite de Trinquemalé[148], pris par M. de Suffren pendant la guerre de l'Indépendance des États-Unis[149], nous aperçûmes, non loin de la côte, deux beaux vaisseaux de la Compagnie. _La Belle-Poule_ se précipita, avec la supériorité de marche qu'elle possédait, sur eux, ainsi que sur _le Marengo_. Il s'agissait de leur couper la terre, ce qui retardait, mais assurait le moment de la capture; l'amiral, n'en jugeant pas ainsi, nous signala de virer de bord, et de virer, comme il est vrai que l'indique la tactique pour atteindre un navire chassé en pleine mer, dans le plus court espace de temps. Les signaux furent même si minutieusement réitérés que M. Bruillac prétendit qu'il devait y avoir erreur, ou qu'on était trop loin pour pouvoir les bien distinguer, et il suivit ses premières inspirations. Il vit bientôt qu'il était un peu tard, car le plus avancé des deux Anglais se jeta à la côte; le second allait l'imiter, lorsque M. Bruillac s'imagina de faire tirer dessus à toute volée. Vu l'éloignement, personne à bord ne croyait à l'efficacité de cette bordée; cependant telle était l'adresse, l'habileté de nos canonniers que cinq boulets frappèrent le vaisseau de la Compagnie qui, craignant le retour d'un avertissement aussi significatif, laissa arriver sur nous pour se faire amariner. C'était _le Brunswick_, que nous expédiâmes, en lui donnant pour premier rendez-vous la baie du Fort-Dauphin (île de Madagascar) et False-bay pour le second. Nous continuâmes notre croisière à l'ouverture de la mer de l'Inde que nous traversâmes, dans le voisinage des îles de Sumatra, Andaman, de Java; nous filâmes ensuite vers la Nouvelle-Hollande, et, comme aux environs du Tropique nous remettions le cap à l'ouest, nous nous trouvâmes, par un temps de brume, à portée de canon de onze bâtiments anglais, que nous prîmes d'abord pour onze vaisseaux de la Compagnie; l'amiral eut, ici, la résolution qui lui avait manqué en Chine; aussi le feu fut-il bientôt engagé à portée de pistolet.

[Note 145: Archipel de l'océan Indien, sur la côte ouest de l'Inde, au nord des Maldives, entre 10° et 14° 30' latitude N. 69° 50' et 72° longitude E.]

[Note 146: Entre 1° et 7° 30' latitude N., entre 70° 30' et 72° 20' longitude E.]

[Note 147: l'Île Malique, aujourd'hui Miniçoy ou Minikoi entre les Laquedives et les Maldives.]

[Note 148: Trinquemalé ou Trincomali, excellent port de la côte N.-E., de l'île de Ceylan.]

[Note 149: En 1782.]

Notre artillerie faisait voler en éclats la boiserie ainsi que les ornements sculptés de ces navires, qu'elle foudroyait; ceux-ci pliaient, et ils ne se rendaient pourtant pas; leurs canons n'étaient pas très bien servis; mais trois mille hommes de troupes qu'ils portaient entretenaient un feu de mousqueterie parfaitement nourri.

Nos voiles en furent criblées; le commandant Bruillac et moi principalement, qui étions élevés sur le banc de manoeuvre, nous eûmes nos habits et nos chapeaux percés en plusieurs endroits.

Malgré cette résistance, nous espérions avoir raison du convoi, car tout fuyait ou semblait fuir; nous poursuivions la chasse, faisant feu des deux bords, quand, tout à coup, un grand vide parvient à se former au milieu de tous ces navires, et, semblable à ces guerriers vêtus de toutes armes qui, dans les batailles anciennes, surgissaient tout à coup, au plus fort de la mêlée, resplendissants de valeur et d'éclat, paraît, isolé, un beau vaisseau anglais de 74. Il escortait les dix autres bâtiments, dont tous les efforts, jusque-là, avaient tendu à dégager son travers pour qu'il pût faire jouer ses batteries contre nous. L'intrépide Bruillac ne balança pas à l'attaquer; mais, unissant le talent au courage, il prit de si bonnes positions, relativement à la fraîche brise qui soufflait, qu'il le canonna pendant une demi-heure sans qu'aucun de ses boulets pût nous atteindre. L'amiral n'avait pu voir immédiatement avec qui _la Belle-Poule_ avait nouvellement affaire; quand il s'en aperçut, il se trouvait un peu sous le vent; il jugea la partie trop inégale; il nous signala très sagement de le rejoindre, et nous quittâmes ce dangereux voisinage.

C'est dans de semblables occasions que je m'estimais heureux d'être l'officier de manoeuvre qui est le confident naturel des conceptions du chef. Mon instruction gagnait beaucoup à être témoin de tout; mon jeune coeur s'enflammait à l'aspect de ces inspirations belliqueuses de notre commandant, qui m'enseignait, par l'exemple, ce que la présence d'esprit et la prudence peuvent ajouter d'effet au courage.

Vis consilî expers mole ruit sua; Vim temperatam di quoque provehunt In majus (HORACE).

Nous sûmes, par la suite, que ce pauvre vaisseau, si malheureux dans l'envoi de ses boulets, était _le Blenheim_; qu'il conduisait, dans l'Inde, un convoi de troupes européennes pour le service des colonies asiatiques, que nous lui avions tué une quarantaine d'hommes, et qu'il avait été censuré pour son échec contre nous. Cette censure, en réalité, était une couronne décernée à M. Bruillac.

Nous avions repris notre direction vers le Fort-Dauphin. J'avais, un soir, prolongé, assez avant dans la nuit, quelques calculs de position, et j'étais monté sur le pont pour prendre l'air avant de me coucher. Delaporte était de quart. «Elle est cependant là, lui dis-je, là, sous Acharnar» (brillante étoile qui ne se lève jamais pour les habitants de l'Europe). Elle est même assez près, et il n'est que trop vrai que nous ne la reverrons pas.»--Delaporte me demanda de quoi je parlais.--«De la ravissante Île-de-France, lui répondis-je, terre riante de plaisirs, objet réel de mes regrets!--Enfant, me dit Delaporte, ne venez-vous ici que pour me faire partager vos préoccupations...? Allez, allez, dans votre chambre, dormez, et laissez-moi veiller en paix à la manoeuvre du bâtiment!» Je descendis; mais je vis bien que mon sage ne pensait pas sans émotion que le cap que nous tenions allait bientôt nous éloigner du pays enchanteur, où nous avions passé de si beaux jours. Quant à Céré, il n'en témoignait aucun mécontentement; il voulait servir; il servait; tout s'abaissait devant cette idée.

Point de _Brunswick_ au Fort-Dauphin[150]; il fallut traverser le canal de Mozambique; mais c'était le temps du changement des moussons. Dans l'Inde, on appelle moussons les vents qui y soufflent six mois du nord-est, et les six autres mois de l'année du sud-ouest.

[Note 150: Au sud de l'île de Madagascar.]

Lorsqu'une de ces saisons succède à l'autre, c'est rarement sans ouragans ou violentes secousses dans l'atmosphère. En cette circonstance, nous éprouvâmes des sautes de vent si spontanées, si fortes, si réitérées, qu'il fallut toute notre vigilance, toute l'habitude de la mer de nos équipages pour nous en tirer sans avaries. Enfin nous prîmes connaissance de la terre des Hottentots et nous entrâmes à False-bay.

CHAPITRE IX

SOMMAIRE: False-bay et Table-bay.--Partage de l'année entre les coups de vent du sud-est et les coups de vent du nord-ouest.--Nous mouillons à False-bay.--Excellent accueil des Hollandais.--Nous faisons nos approvisionnements.--Arrivée du _Brunswick_ avec un coup de vent du sud-est.--Naufrage du _Brunswick_.--Croyant la saison des vents du sud-est commencée, nous nous hâtons de nous rendre à Table-bay.--Arrivée de _l'Atalante_ à Table-bay.--La division est assaillie par un furieux coup de vent du nord-ouest en retard sur la saison.--Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme nous, vont se perdre à la côte.--_La Belle-Poule_ brise ses amarres.--Elle tombe sur _l'Atalante_, qu'elle entraîne.--Le naufrage paraît inévitable.--Sang-froid et résignation de M. Bruillac.--L'ancre à jet de M. Moizeau.--_La Belle-Poule_ est sauvée.--_L'Atalante_ échoue sur un lit de sable sans se démolir.--On la relève plus tard, mais ses avaries n'étant pas réparées au moment de notre départ, nous sommes obligés de la laisser au Cap.--_Le Marengo_ et _la Belle-Poule_ quittent le cap de Bonne-Espérance, peu avant la fin de l'année 1805.--Visite de la côte occidentale d'Afrique.--Saint-Paul de Loanda, Saint-Philippe de Benguela, Cabinde, Doni, l'embouchure du Zaïre ou Congo, Loango.--Capture de _la Ressource_ et du _Rolla_ expédiés à Table-bay.--En allant amariner un de ces bâtiments, _la Belle-Poule_ touche sur un banc de sable non marqué sur nos cartes. Elle se sauve; mais ses lignes d'eau sont faussées et sa marche considérablement ralentie.--Relâche à l'île portugaise du Prince.--La division se dirige ensuite vers l'île de Sainte-Hélène.--But de l'amiral.--Quinze jours sous le vent de Sainte-Hélène.--À notre grand étonnement, aucun navire anglais ne se montre.--Apparition d'un navire neutre que nous visitons.--Fâcheuses nouvelles.--Prise du cap de Bonne-Espérance par les Anglais.--_L'Atalante_ brûlée, de Belloy tué, Fleuriau gravement blessé.--Le gouverneur de Sainte-Hélène averti de notre présence probable dans ses parages.--Tous les projets de l'amiral Linois bouleversés par ces événements.--Sa situation très embarrassante.--Le cap sur Rio-Janeiro.--La leçon de portugais que me donne M. Le Lièvre.--Changement de direction.--En route vers la France.--Un mois de calme sous la ligne équinoxiale.--Vents contraires qui nous rejettent vers l'ouest.--Le vent devient favorable.--Hésitations de l'amiral.--Où se fera l'atterrissage? À Brest, à Lorient, à Rochefort, au Ferrol, à Cadix, à Toulon?--État d'esprit de l'amiral Linois.--Son désir de se signaler par quelque exploit avant d'arriver en France.--Le 13 mars 1806, à deux heures du matin, nous nous trouvons tout à coup près de neuf bâtiments.--M. Bruillac et l'amiral.--Est-ce un convoi ou une escadre?--La lunette de nuit de M. Bruillac, les derniers rayons de la lune, les trois batteries de canons. Ordre de l'amiral d'attaquer au point du jour.--Dernière tentative de M. Bruillac.--Manoeuvre du _Marengo_.--_La Belle-Poule_ le rallie et se place sur l'avant du vaisseau à trois-ponts ennemi.--Ce dernier souffre beaucoup; mais, à peine le soleil est-il entièrement levé, que _le Marengo_ a déjà cent hommes hors de combat.--L'amiral Linois et son chef de pavillon, le commandant Vrignaud, blessés.--L'amiral reconnaît son erreur.--Il ordonne de battre en retraite et signale à _la Belle-Poule_ de se sauver; le trois-ponts fortement dégréé; mais deux autres vaisseaux anglais ne tardent pas à rejoindre _le Marengo_, qui est obligé de se rendre à neuf heures du matin.--L'escadre anglaise composée de sept vaisseaux et de deux frégates.--La frégate _l'Amazone_ nous poursuit.--Marche distinguée; néanmoins elle n'eût pas rejoint _la Belle-Poule_ avant son échouage sur la côte occidentale d'Afrique.--Combat entre _la Belle-Poule_ et _l'Amazone_.--À dix heures et demie, la mâture de la frégate anglaise est fort endommagée, et elle nous abandonne; mais nous avons de notre côté des avaries.--Deux vaisseaux ennemis s'approchent de nous, un de chaque côté.--Deux coups de canon percent notre misaine.--Gréement en lambeaux, 8 pieds d'eau dans la cale, un canon a éclaté à notre bord et tué beaucoup de monde.--M. Bruillac descend dans sa chambre pour jeter à la mer la boîte de plomb contenant ses instructions secrètes.--Il me donne l'ordre de faire amener le pavillon.--Transmission de l'ordre à l'aspirant chargé de la drisse du pavillon.--Commandement: «Bas le feu»!--L'équipage refuse de se rendre. J'envoie prévenir le commandant, qui remonte, radieux, sur le pont.--Le pavillon emporté par un boulet.--Le chef de timonerie Couzanet (de Nantes), en prend un autre sur son dos, le porte au bout de la corne et le tient lui-même déployé.--Autres beaux faits d'armes de l'aspirant Lozach, du canonnier Lemeur, du matelot Rouallec et d'un grand nombre d'autres.--Le vaisseau anglais de gauche, _le Ramilies_, s'approche à portée de voix sans tirer.--Son commandant, le commodore Pickmore, se montre seul et nous parle avec son porte-voix. «Au nom de l'humanité.»--M. Bruillac s'avance sous le pavillon et ordonne à Couzanet de le jeter à la mer.--_La Belle-Poule_ se rend au _Ramilies_.--L'escadre du vice-amiral Sir John Borlase Warren.--Prisonniers.--Rigueur de l'empereur pour les prisonniers.--Mon frère sain et sauf.--La grand'chambre de _la Belle-Poule_ après le combat.

False-bay et Table-bay sont deux rades adossées l'une à l'autre; la première ouverte au sud-est, l'autre au nord-ouest[151]. Comme, pendant six mois, les coups de vent de ces parages sont ordinairement du sud-est, et qu'ils soufflent du nord-ouest pendant le reste de l'année, il s'ensuit que les navires mouillent, selon la saison, dans l'une ou dans l'autre de ces baies; c'est d'après ces données que nous avions pris abri à False-bay, où il y a un fort joli village. À Table-bay est la belle ville du Cap; entre les deux, on trouve, d'un côté, le cap de Bonne-Espérance; de l'autre, en tirant vers le nord, Constance et son terroir, renommé par ses vins exquis. Nous visitâmes ces endroits charmants, dont les Hollandais, alors maîtres de la colonie, nous firent les honneurs le plus affectueusement du monde.

[Note 151: Baie de la Table, sur la côte ouest, tournée vers le nord. C'est sur la baie de la Table que se trouve la ville du Cap.]

Nous prenions nos approvisionnements à False-bay, quand _le Brunswick_ parut, venant avec un vent frais du sud-est, qui augmenta à mesure que ce bâtiment s'approchait, et qui devint de la plus grande impétuosité. _Le Brunswick_ essaya de mouiller; ses câbles cassèrent; il alla à la côte, et il fit un naufrage qui coûta plusieurs hommes ainsi qu'une grande partie de la cargaison. On dut croire la saison des vents du sud-est arrivée; nous nous hâtâmes donc de nous rendre à Table-bay; mais ce n'avait été qu'un coup de vent anticipé, auquel un autre arriéré de la saison opposée succéda; celui-ci nous assaillit avec une fureur extrême. _L'Atalante_ venait de nous rejoindre; elle avait mouillé sur l'arrière de _la Belle-Poule_. Trois bâtiments des États-Unis d'Amérique, trompés comme nous, furent jetés sur le rivage où ils se brisèrent. _Le Marengo_, ferme comme un rocher dont les racines atteignent le centre de la terre, défia majestueusement les vents, les vagues, et il tint bon; mais nous, nous vîmes rompre nos câbles; nous tombâmes sur _l'Atalante_, qui ne put soutenir ce choc, et nous fûmes, l'un et l'autre bâtiments, emportés vers un point de la côte où, peu de temps auparavant, les deux vaisseaux anglais, _le Sceptre_ et _l'Albion_, s'étaient perdus corps et biens. M. Bruillac donnait l'exemple du sang froid, de la résignation; il s'occupait déjà des moyens de sauver le plus de monde possible, en s'échouant de la manière la plus favorable, lorsqu'une figure inspirée se montra au-dessus des panneaux, et cria qu'il restait à bord une ancre à jet. C'était notre lieutenant en pied! c'était M. Moizeau! c'était un ange tutélaire! Il avait déjà fait mettre sur cette petite ancre deux faibles câbles ou grelins qui lui restaient; il les avait disposés bout à bout, et il dit au commandant qu'il n'avait qu'à le prescrire, qu'immédiatement l'ancre à jet serait au fond. L'ordre fut aussitôt donné; cette ancre accrocha heureusement encore la patte d'une de celles dont _l'Atalante_ venait d'être séparée; et tandis que cette dernière frégate allait accomplir son naufrage, _la Belle-Poule_ se rassit sur les eaux, et vit passer, sans plus bouger, toutes les horreurs de l'ouragan.

_L'Atalante_ eut, cependant, une chance inespérée, celle de trouver, près des rochers qui avaient brisé _le Sceptre_ et _l'Albion_, un lit de sable sur lequel elle ne se démolit pas, ce qui lui permit de conserver son équipage; elle se releva même, ensuite, mais très avariée, ayant besoin de longues réparations, de sorte qu'à notre départ nous fûmes obligés de la laisser. Il faut avouer que nous n'étions pas heureux dans nos essais de relâche en ces pays tempétueux.

C'est presque à la fin de 1805 que nous partîmes du cap de Bonne-Espérance. L'amiral voulut visiter tous les comptoirs de la côte occidentale de l'Afrique vers le sud, tels que Saint-Paul de Loanda, Saint-Philippe de Benguela[152], Cabinde[153], Doni, l'embouchure du Zaïre[154], Loango[155] et autres lieux, où se faisait, librement alors, la traite des noirs, et où il espérait trouver des navires anglais. Malheureusement pour nous, deux frégates françaises, récemment expédiées de Brest, s'étant dirigées vers ces parages, y avaient fait la rafle sur laquelle nous devions compter. Nous y surprîmes, cependant, deux bâtiments: _la Ressource_ et _le Rolla_[156], que nous destinâmes pour Table-bay; mais l'un d'eux fut bien fatal à _la Belle-Poule_ qui, en allant l'amariner, toucha sur un banc de sable non marqué sur nos cartes; le vent la poussant, elle le franchit pourtant à l'aide de la houle, qui la faisait alternativement surnager et talonner; toutefois elle éprouva deux si fortes secousses que nul ne tint debout sur le pont, et qu'il fallut toute la solidité de sa carène et de sa mâture pour que celle-ci ne fût pas abattue, et que l'autre ne s'entrouvrît pas entièrement.

[Note 152: Saint-Paul de Loanda et Saint-Philippe de Benguela, villes principales de la colonie portugaise de L'Angola.]

[Note 153: Cabinde, Cabinda, port portugais, à 65 kilomètres nord de l'embouchure du Congo.]

[Note 154: Le nom de Congo a prévalu.]

[Note 155: Port de la colonie française du Congo, au sud de la colonie.]

[Note 156: Dans les États de service de M. Vermot, dont nous avons parlé plus haut, se trouve la note suivante: «A pris à l'abordage dans la nuit du 7 décembre 1805, avec le canot de _la Belle-Poule_, le négrier anglais _le Rolla_, armé de 8 canons et de 26 hommes d'équipage.»]

Je n'essayerai pas de décrire l'impression pénible que nous ressentîmes tous, et elle n'était que trop bien fondée; car, dès que nous fûmes au large, et que nous eûmes mis la marche de la frégate à l'essai, nous eûmes la douleur de voir que nos lignes d'eau étaient faussées et qu'à peine nous pouvions aller aussi vite que _le Marengo_.