Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II

Part 7

Chapter 73,778 wordsPublic domain

»Il existait un témoin de cette action: mes mains, mon visage, mes vêtements brûlés, les flancs déjà charbonnés d'un caisson, tout déposait de mon courage. J'aurais été fier sans un souvenir; je n'étais que satisfait: mes camarades ne m'accableraient plus de leurs grossières plaisanteries. Nous nous remettons en route. A peine avons-nous fait quelques pas, l'atmosphère est en feu, sept incendies sont allumés à la fois, le foyer de cette vive et terrible lumière est sur le port; les ardoises pétillent à mesure que les toits sont embrasés; on croirait entendre la fusillade; des détachements, trompés par cet effet, dont ils ignorent la cause, circulent dans tous les sens pour chercher l'ennemi. Plus près de nous, à quelque distance des chantiers de la marine, des tourbillons de fumée et de flamme s'élèvent d'un chaume, dont les ardents débris se dispersent au gré des vents; des cris plaintifs viennent jusqu'à nous, c'est la voix d'un enfant; je frémis; il n'est plus temps peut-être; je me dévoue, l'enfant est sauvé, et je le rends à sa mère, qui, s'étant écartée un moment, accourait éplorée pour le secourir.

»Mon honneur était suffisamment réparé: on n'eût plus osé me taxer de lâcheté; je revins à la batterie, où je reçus les félicitations de tout le monde. Un chef de bataillon qui nous commandait alla jusqu'à me promettre la croix, qu'il n'avait pu obtenir pour lui-même, parce que, depuis trente ans qu'il servait, il avait eu le malheur de se trouver toujours derrière le canon, et jamais en face. Je me doutais bien que je ne serais pas décoré avant lui, et grâces à ses recommandations, je ne le fus pas non plus. Quoi qu'il en soit, j'étais en train de m'illustrer, toutes les occasions étaient pour moi. Il y avait entre la France et l'Angleterre des pourparlers pour la paix. Lord Lauderdale était à Paris en qualité de plénipotentiaire, quand le télégraphe y annonça le bombardement de Boulogne; c'était le second acte de celui de Copenhague. A cette nouvelle, l'Empereur, indigné d'un redoublement d'hostilités sans motif, mande le lord, lui reproche la perfidie de son cabinet, et lui enjoint de partir sur-le-champ. Quinze heures après, Lauderdale descend ici au _Canon d'Or_. C'est un Anglais, le peuple exaspéré veut se venger sur lui; on s'attroupe, on s'ameute, on se presse sur son passage, et quand il paraît, sans respect pour l'uniforme des deux officiers qui sont sa sauve-garde, de toutes parts on fait pleuvoir sur lui des pierres et de la boue. Pâle, tremblant, défait, le lord s'attend à être sacrifié; mais, le sabre au poing, je me fais jour jusqu'à lui: _Malheur à qui le frapperait!_ m'écriai-je alors. Je harangue, j'écarte la foule, et nous arrivons sur le port, où, sans être exposé à d'autres insultes, il s'embarque sur un bâtiment parlementaire. Il fut bientôt à bord de l'escadre anglaise, qui, le soir même, continuai de bombarder la ville. La nuit suivante, nous étions encore sur le sable. A une heure du matin, les Anglais, après avoir lancé quelques congrèves, suspendent leur feu: j'étais excédé de fatigue, je m'étends sur un affût, et je m'endors. J'ignore combien de temps se prolongea mon sommeil, mais quand je m'éveillai, j'étais dans l'eau jusqu'au cou, tout mon sang était glacé; mes membres engourdis, ma vue, comme ma mémoire, s'était égarée. Boulogne avait changé de place, et je prenais les feux de la flottille pour ceux de l'ennemi. C'était là le commencement d'une maladie fort longue, pendant laquelle je refusai opiniâtrement d'entrer à l'hôpital. Enfin l'époque de la convalescence arriva; mais comme j'étais trop lent à me rétablir, on me proposa de nouveau pour la réforme, et cette fois je fus congédié malgré moi, car j'étais maintenant de l'avis du général Sarrazin.

»Je ne voulais plus mourir dans mon lit, et m'appliquant le sens de ces paroles, _il n'y a de mort que celui qui s'arrête_, pour ne pas m'arrêter, je me jetai dans une carrière où, sans travaux trop pénibles, il y a de l'activité de toute espèce. Persuadé qu'il me restait peu de temps à vivre, je pris la résolution de bien l'employer: je me fis corsaire; que risquais-je? je ne pouvais qu'être tué, et alors je perdais peu de chose; en attendant, je ne manque de rien, émotions de tous les genres, périls, plaisirs, enfin je ne m'arrête pas.»

Le lecteur sait à présent quels hommes étaient le capitaine Paulet et son second. A peine restait-il le soufle à ce dernier, et au combat, comme partout, il était le boute-en-train. Parfois semblait-il absorbé dans de sombres pensers, il s'en arrachait par une brusque secousse, sa tête donnait l'impulsion à ses nerfs, et il devenait d'une turbulence qui ne connaissait pas de bornes: point d'extravagance, point de saillie singulière dont il ne fût capable; dans cette excitation factice, tout lui était possible, il eût tenté d'escalader le ciel. Je ne puis pas dire toutes les folies qu'il fit dans le premier banquet auquel Dufailli m'avait présenté; tantôt il proposait un divertissement, tantôt un autre; enfin le spectacle lui passa par l'esprit: «Que donne-t-on aujourd'hui? _Misanthropie et Repentir._ J'aime mieux les _Deux Frères_. Camarades! qui de vous veut pleurer? Le capitaine pleure tous les ans à sa fête. Nous autres garçons, nous n'avons pas de ces joies-là. Ce que c'est quand on est père de famille! Allez-vous quelquefois à la comédie, notre supérieur? il faut voir çà, il y aura foule. Tout beau monde, des pêcheuses de crevettes en robes de soie; c'est la noblesse du pays. O Dieu! le ciel est poignardé! des manchettes à des cochons. N'importe; il faut la comédie à ces dames; encore, si elles entendaient le français? le français! ah bien oui! allez donc vous y faire mordre; je me souviens du dernier bal; des particulières, quand on les invite à danser, qui vous répondent, _je suis reteinte_.--Ah çà! auras-tu bientôt fini d'écorner le pays? dit Paulet à son lieutenant, qu'aucun des corsaires n'avait interrompu.--Capitaine, reprit celui-ci, j'ai fait ma motion; personne ne dit mot, personne ne veut pleurer; au revoir, je vais pleurer tout seul.»

Fleuriot sortit aussitôt; alors le capitaine commença de nous faire son éloge: «c'est un cerveau brûlé, dit-il, mais pour la bravoure, il n'y a pas son pareil sous la calotte des cieux.» Puis il poursuivit en nous racontant comment il devait à la témérité de Fleuriot la riche capture qu'il venait de faire. Le récit était animé et piquant, malgré les cuirs dont l'assaisonnait Paulet, qui avait une habitude bien bizarre, celle de fausser la liaison en prodiguant le _t_ toutes les fois qu'il était avec ses compagnons de bord, et l'_s_ lorsque, dans les relations civiles, ou dans les jours de fête, il se croyait obligé à plus d'urbanité: ce fut avec force _t_ qu'il fit la description presque burlesque d'un combat dans lequel, suivant sa coutume, il avait avec la barre du cabestan assommé une douzaine d'Anglais. La soirée s'avançait; Paulet, qui n'avait pas encore revu sa femme et ses enfants, allait se retirer, lorsque revint Fleuriot; il n'était pas seul: «Capitaine, dit-il, en entrant, comment trouvez-vous le gentil matelot que je viens d'engager? j'espère que le bonnet rouge n'a jamais coiffé un plus joli visage?--C'est vrai, répondit Paulet, mais est-ce un mousse que tu m'amènes-là? il n'a pas de barbe... eh! parbleu, ajouta-t-il, en élevant la voix avec surprise, c'est une femme!» Puis continuant avec un étonnement encore plus marqué: «Je ne me trompe pas, c'est la Saint ***[1]--Oui, reprit Fleuriot, c'est Élisa, l'aimable moitié du directeur de la troupe qui fait les délices de Boulogne, elle vient avec nous se réjouir de notre bonheur.--Madame parmi des corsaires, je lui en fais mon compliment, poursuivit le capitaine, en lançant à la comédienne travestie ce regard du mépris qui n'est que trop expressif; elle va entendre de belles choses; il faut avoir le diable au corps; une femme!--Allons donc! notre chef, s'écria Fleuriot, ne dirait-on pas que des corsaires sont des cannibales; ils ne la mangeront pas. D'ailleurs, vous savez le refrain:

Elle aime à rire, elle aime à boire, Elle aime à chanter comme nous.

Quel mal y a-t-il à ça?--Aucun, mais la saison est propice pour la course, tout mon équipage est en parfaite santé, et il n'y a pas besoin ici de madame pour qu'il se porte bien.» A ces mots, prononcés avec humeur, Élisa baissa la vue. «Chère enfant, ne rougissez pas, dit Fleuriot, le capitaine plaisante...--Non, morbleu! je ne plaisante pas, je me souviens de la Saint-Napoléon, où tout l'état-major, à commencer par le maréchal Brune, était à pied; il n'y eut pas de petite guerre ce jour-là: madame sait pourquoi, ne me forcez pas à en dire davantage.»

Élisa, que ce langage humiliait, n'était pas à se repentir d'avoir accompagné Fleuriot: dans le trouble qui l'agitait, elle essaya de justifier son apparition _au Lion d'argent_, avec cette douceur de ton, ces manières gracieuses, cette aménité de physionomie, que des moeurs très licencieuses semblent exclure: elle parla d'_admiration_, de _gloire_, de _vaillance_, d'_héroïsme_, et, afin de prendre Paulet par les sentiments, elle fit un appel à sa galanterie, en le qualifiant de chevalier français. La flatterie a toujours plus ou moins d'empire sur les âmes; Paulet devint presque poli, les _s_ lui revinrent à la bouche avec autant de profusion que s'il eût été endimanché; il s'excusa du mieux qu'il put, obtint son pardon d'Élisa, et prit congé de ses convives, en leur recommandant de s'amuser: sans doute, ils ne s'ennuyèrent pas. Quant à moi, il me fut impossible de rester éveillé; je gagnai donc mon lit, où je ne vis et n'entendis rien. Le lendemain, j'étais frais et gaillard... Fleuriot me conduisit chez l'armateur, qui, sur ma bonne mine, me fit l'avance de quelques pièces de cinq francs. Sept jours après, huit d'entre nos camarades étaient entrés à l'hôpital... Le nom de la comédienne Saint *** avait disparu de l'affiche. On dit qu'afin de se mettre promptement en lieu sûr, elle avait profité de la chaise de poste d'un colonel, qui, tourmenté du besoin de jouer jusqu'aux plumets de son régiment, avait fait tout exprès le voyage de Paris.

J'attendais avec impatience le moment de nous embarquer. Les pièces de cinq francs de M. Choisnard étaient comptées, et si elles me faisaient vivre, elles ne me mettaient guère à même de faire figure; d'un autre côté, tant que j'étais à terre, j'avais à redouter quelque fâcheuse rencontre: Boulogne était infesté d'un grand nombre de mauvais garnements. Les Mansui, les Tribout, les Salé, tenaient des jeux sur le port, où ils dépouillaient les conscrits, sous la direction d'un autre bandit, le nommé Canivet, qui, à la face de l'armée et de ses chefs, osait s'intituler _le bourreau des crânes_. Il me semble encore voir cette légende sur son bonnet de police, où étaient figurés une tête de mort, des fleurets et des ossements en sautoir. Canivet était comme le fermier ou plutôt le suzerain de petit paquet, des dés, etc. C'était de lui que relevaient une foule de maîtres, prévôts, bâtonistes, tireurs de savattes et autres praticiens, qui lui payaient tribut pour avoir le droit d'exercer le métier d'escroc; il les surveillait sans cesse, et quand il les soupçonnait de quelqu'infidélité, d'ordinaire il les punissait par des coups d'épée. J'imaginais que dans cette lie, il était impossible qu'il n'y eût pas quelque échappé des bagnes; je craignais une reconnaissance, et mes appréhensions étaient d'autant plus fondées, que j'avais entendu dire que plusieurs forçats libérés avaient été placés, soit dans le corps des sapeurs, soit dans celui des ouvriers militaires de la marine. Depuis quelque temps, on ne parlait que de meurtres, d'assassinats, de vols, et tous ces crimes présentaient les caractères auxquels on peut reconnaître l'oeuvre de scélérats exercés; peut-être dans le nombre des brigands s'en trouvait-il quelques-uns de ceux avec qui j'avais été lié à Toulon. Il m'importait de les fuir, car, mis de nouveau en contact avec eux, j'aurais eu bien de la peine à éviter d'être compromis. On sait que les voleurs sont comme les filles: quand on se propose d'échapper à leur société et à leurs vices, tous se liguent pour empêcher la conversion; tous revendiquent le camarade qui renonce au mal, et c'est pour eux une espèce de gloire de le retenir dans l'état abject dont ils ne veulent ni sortir, ni laisser sortir les autres. Je me rappelais mes dénonciateurs de Lyon, et les motifs qui les avaient portés à me faire arrêter. Comme l'expérience était récente, je fus disposé tout naturellement à en faire mon profit et à me mettre sur mes gardes: en conséquence, je me montrais dans les rues le plus rarement possible; je passais presque tout mon temps à la basse ville, chez une madame Henri, qui prenait des corsaires en pension, et leur faisait crédit sur la perspective de leurs parts de prises. Madame Henri, dans la supposition où elle aurait été mariée, était une fort jolie veuve encore très avenante, bien qu'elle approchât de ses trente-six ans; elle avait auprès d'elle deux filles charmantes, qui, sans cesser d'être sages, avaient la bonté de donner des espérances à tout beau garçon que la fortune favorisait. Quiconque dépensait son or dans la maison était le bien venu; mais celui qui dépensait le plus était toujours le plus avant dans les bonnes grâces de la mère et des filles, aussi long-temps qu'il dépensait. La main de ces demoiselles avait été promise vingt fois, vingt fois peut-être elles avaient été fiancées, et leur réputation de vertu n'en avait reçu aucun échec. Elles étaient libres dans leurs paroles; dans leur conduite elles étaient réservées, et quoiqu'elles ne se fissent pas blanches de leur innocence, personne ne pouvait se vanter de leur avoir fait faire un faux pas. Cependant, combien de héros de la mer avaient subi l'influence de leurs attraits! combien de soupirants, trompés par des agaceries sans conséquence, s'étaient flattés d'une prédilection, qui devait les conduire au bonheur! et puis, comment ne pas se méprendre sur les véritables sentiments de ces chastes personnes, dont l'amabilité constante avait toujours l'air d'une préférence? Le matador d'aujourd'hui était fêté, choyé; on lui prodiguait mille petits soins, en lui permettait certaines privautés, un baiser, par exemple, pris à la dérobée; on l'encourageait par des oeillades, on lui donnait des conseils d'économie, en poussant adroitement à la consommation; on réglait l'emploi de son argent, et si les fonds baissaient, ce qui avait lieu ordinairement à son insu, ce n'était que par l'offre généreuse d'un prêt qu'il apprenait la pénurie de ses finances; jamais on ne l'éconduisait: sans témoigner ni indifférence ni tiédeur, on attendait que la nécessité et l'amour le fissent voler à de nouveaux périls. Mais à peine le navire qui emportait l'amant avait-il mis à la voile, et voguait-il vers les chances heureuses sur lesquelles étaient hypothéqués un hymen éventuel, et une somme légère que l'on avait pris l'engagement de rendre au centuple, que déjà il était remplacé par quelqu'autre fortuné mortel; si bien que dans la maison de madame Henri, les adorateurs faisaient la navette, et que ses deux demoiselles étaient comme deux citadelles qui, toujours investies, toujours près de se rendre, en apparence, ne succombaient jamais. Quand l'un levait le siége, l'autre le reprenait; il y avait de l'illusion pour tout le monde, et il n'y avait que de l'illusion. Cécile, l'une des filles de madame Henri, avait pourtant dépassé sa vingtième année; elle était enjouée, rieuse à l'excès, écoutait tout sans rougir, jusqu'à la gravelure, et ne se fâchait qu'à l'attouchement. Hortense, sa soeur, ne s'en fâchait même pas; elle était plus jeune, et son caractère était plus naïf; parfois elle disait des choses... mais il semblait que du miel et de l'eau de fleur d'orange coulaient dans les veines de ces deux enfants, tant, en toute occasion, elles étaient douces et calmes. Dans leur coeur, il n'y avait rien d'inflammable, et quoiqu'elles ne se signassent pas pour un propos leste, ou qu'elles ne s'étonnassent pas du geste un peu trop familier d'un matelot, elles n'en méritaient pas moins, assure-t-on, le surnom qu'on a donné à la bergère de Vaucouleurs, ainsi qu'à une petite ville de la Picardie.

Ce fut au foyer de cette famille si recommandable, que je vins m'asseoir pendant un mois avec une assiduité dont je m'étonnais moi-même, partageant mes heures entre le piquet, la gaudriole et la petite bière: cet état d'une inaction qui me pesait, cessa enfin. Paulet voulut reprendre le cours de ses exploits habituels: nous nous mîmes en chasse; mais les nuits n'étaient plus assez obscures, et les jours étaient devenus trop longs: toutes nos captures se réduisirent à quelques misérables bateaux de charbon, et à un sloop de peu de valeur, sur lequel nous trouvâmes je ne sais plus quel lord, qui, dans l'espoir de recouvrer de l'appétit, avait entrepris avec son cuisinier une promenade maritime. On l'envoya dépenser ses revenus et manger des truites à Verdun.

La morte-saison approchait, et nous n'avions presque pas fait de butin. Le capitaine était taciturne et triste comme un bonnet de nuit; Fleuriot se désespérait, il jurait, il tempêtait du matin au soir; du soir au matin il était dans un véritable accès de rage; tous les hommes de l'équipage, suivant une expression fort usitée parmi les gens du peuple, se mangeaient les sangs... Je crois qu'avec des dispositions semblables, nous aurions attaqué un vaisseau à trois ponts. Il était minuit: sortis d'une petite anse auprès de Dunkerque, nous nous dirigions vers les côtes d'Angleterre; tout à coup la lune, apparaissant à travers une clairière de nuages, répand sa lumière sur les flots du détroit; à peu de distance, des voiles blanchissent; c'est un brick de guerre qui sillonne la vague luisante; Paulet l'a reconnu: «Mes enfants, nous crie-t-il, il est à nous, tout le monde à plat-ventre, et je vous réponds du poste.» En un instant il nous eut conduits à l'abordage. Les Anglais se défendaient avec fureur; une lutte terrible s'engagea sur leur pont. Fleuriot, qui, selon sa coutume, y était monté le premier, tomba au nombre des morts: Paulet fut blessé; mais il se vengea, et vengea son second: il assomma tout autour de lui; jamais je n'avais vu une boucherie pareille. En moins de dix minutes, nous fûmes les maîtres du bord, et le pavillon aux trois couleurs fut hissé à la place du pavillon rouge. Douze des nôtres avaient succombé dans cette action, où de part et d'autre fut déployé un égal acharnement.

Entre ceux qui avaient péri, était un nommé Lebel, dont la ressemblance avec moi était si frappante, que journellement elle donnait lieu aux plus singulières méprises. Je me rappelai que mon _Sosie_ avait des papiers fort en règle. Parbleu! ruminai-je en moi-même, l'occasion est belle; on ne sait pas ce qui peut arriver: Lebel va être jeté aux poissons; il n'a pas besoin de passeport, et le sien m'irait à merveille.

L'idée me paraissait excellente: je ne craignais qu'une chose, c'était que Lebel n'eût déposé son portefeuille dans les bureaux de l'armateur. Je fus au comble de la joie, en le palpant sur sa poitrine; aussitôt je m'en emparai sans être vu de personne, et quand on eut lancé à la mer les sacs de sable, dans lesquels, pour mieux les retenir à fond, on avait placé les cadavres, je me sentis soulagé d'un grand poids, en songeant que désormais j'étais débarrassé de ce Vidocq qui m'avait joué tant de mauvais tours.

Cependant, je n'étais pas encore complétement rassuré; Dufailli, qui était notre capitaine d'armes, connaissait mon nom. Cette circonstance me contrariait: pour n'avoir rien à redouter de lui, je résolus de le déterminer à me garder le secret, en lui faisant une fausse confidence. Inutile précaution: j'appelle Dufailli, je le cherche sur le brick, il n'y était pas; je vais à bord de _la Revanche_, je cherche, j'appelle encore, point de réponse; je descends dans la soute aux poudres, pas de Dufailli. Qu'est-il devenu? Je monte à la cambuse: auprès d'un baril de genièvre et de quelques bouteilles, j'aperçois un corps étendu: c'est lui; je le secoue, je le retourne... il est noir... il est mort.

Telle fut la fin de mon protecteur, une congestion cérébrale, une apoplexie foudroyante ou une asphyxie, causée par l'ivresse, avait terminé sa carrière. Depuis qu'il existait des sergents d'artillerie de marine, on n'en citait pas un qui eût bu avec autant de persévérance. Un seul trait le caractérisera: ce prince des ivrognes le racontait comme le plus beau de sa vie. C'était le jour des Rois, Dufailli avait attrapé la fève: pour honorer sa royauté, ses camarades le font asseoir sur une civière portée par quatre canonniers; c'était le pavois sur lequel on l'élevait. A chaque brancard pendaient des bidons d'eau-de-vie provenant de la distribution du matin; juché sur cette espèce de palanquin improvisé, Dufailli faisait une pose devant chaque baraque du camp, où il buvait et faisait boire aux acclamations d'usage. Ces stations furent si souvent réitérées, qu'à la fin la tête lui tourna; et que sa majesté éphémère, introduite dans une escouade, avala, presque sans la mâcher, une livre de lard qu'elle prit pour du fromage de Gruyère: la substance était indigeste, Dufailli, rentré dans sa baraque, se jette sur son lit; il éprouve des soulèvements de coeur, il veut réprimer ces mouvements expansifs, l'éruption a lieu, la crise passe, il s'endort, et n'est tiré de sa léthargie profonde que par le grognement d'un chien et les coups de griffes d'un chat, qui, postés à proximité du cratère, se disputaient... O dignité de l'homme, qu'étais-tu devenue? A ce hideux tableau, qui ne reconnaîtrait que nul, plus que Dufailli, n'était fait pour donner des leçons de tempérance aux enfants des Spartiates?

Je me suis arrêté un instant pour donner un dernier coup de pinceau à _mon pays_; il n'est plus, que Dieu lui fasse paix! Je reviens à bord du brick, où Paulet m'avait laissé avec le capitaine de prise et cinq hommes de l'équipage de la _Revanche_. A peine avions-nous fermé les écoutilles pour nous assurer de nos prisonniers, que nous nous rapprochâmes de la côte afin de la longer le plus possible jusqu'à Boulogne; mais quelques coups de canon, tirés par les Anglais avant l'abordage, avaient appelé dans notre direction une de leurs frégates. Elle força de voiles pour nous canonner, et bientôt elle fut si près de nous, que ses boulets nous dépassèrent; elle nous suivit ainsi jusqu'à la hauteur de Calais. Alors la mer devenant houleuse, et un vent impétueux chassant au rivage, nous crûmes qu'elle s'éloignerait, dans la crainte de se briser sur des rescifs; elle n'était déjà plus maîtresse de ses manoeuvres; poussée vers la terre, elle eut à lutter à la fois contre tous les éléments déchaînés: s'échouer était pour elle l'unique moyen de salut, il ne fut pas tenté. En un clin-d'oeil, la frégate fut précipitée sous les feux croisés des batteries _de la côte de fer_, de la jetée, du fort Rouge: de partout on faisait pleuvoir sur elle des bombes, des boulets ramés et des obus. Au milieu du bruit effroyable de mille détonations, un cri de détresse se fait entendre, et la frégate s'abîme dans les flots, sans qu'il soit possible de lui porter secours.