Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II

Part 6

Chapter 63,815 wordsPublic domain

A ce carillon, je tressaillis, j'imaginais que notre asile allait être violé de nouveau; Pauline et sa soeur n'étaient pas trop rassurées; enfin l'on descend l'escalier quatre à quatre, la porte s'ouvre, il semble que ce soit une digue qui vient de se briser. Le torrent se précipite, un mélange confus de voix articule des sons auxquels nous ne comprenons rien. «_Pierre, Paul, Jenny, Elisa, toute la maison; ma femme, lève-toi._ Ah! mon Dieu! ils dorment comme des souches.» On eût dit que le feu était à la maison. Bientôt nous entendîmes aller et venir les portes; c'est un mouvement, un bruit inconcevables, c'est une servante qui se plaint en termes grossiers d'une familiarité indécente, ce sont des éclats d'un rire bruyant; des bouteilles s'entre-choquent. Les plats, les assiettes, les verres remués précipitamment, le tournebroche qu'on remonte, concourent à ce charivari; l'argenterie résonne, et des jurons anglais et français, jetés pêle-mêle au milieu du vacarme, font retentir les airs. «Pays, me dit Dufailli, c'est de la joie, ou je ne m'y connais pas. Qu'ont-ils donc ces mâlins-là, qu'ont-ils donc? Est-ce qu'ils ont enlevé les gallions d'Espagne? ce n'est pas la route pourtant!»

Dufailli se creusait l'esprit pour trouver la cause de cette allégresse, sur laquelle je ne pouvais lui donner aucun éclaircissement, quand M. Boutrois, la face toute radieuse, entra pour nous demander du feu. «Vous ne savez pas, nous dit-il, _la Revanche_ vient de rentrer dans le port. Notre Paulet a encore fait des siennes: a-t-il du bonheur!... une capture de trois millions sous le canon de Douvres.--Trois millions! s'écria Dufailli, et je n'y étais pas!--Dis donc, ma soeur, trois millions! s'écria de son côté Pauline, en bondissant comme un jeune chevreau.--Trois millions! répéta Thérèse; Dieu! que je suis contente! allons-nous en avoir!--Voilà bien les femmes, reprit Dufailli, l'intérêt avant tout; et songez donc plutôt à votre mère, dans ce moment peut-être, elle est à l'ombre.--La mère Thomas, une vieille,....» je n'ose pas répéter ici la qualification que lui donna Thérèse.--C'est joli! observa M. Boutrois, une fille! tes père et mère honorera, afin de vivre longuement.--Je n'en puis pas revenir, trois millions, disait Dufailli; contez-nous donc ça, papa Boutrois.... Notre hôte s'excusa sur ce qu'il n'en avait pas le loisir; d'ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas, et je suis pressé.»

Le tintamarre se continue; je reconnais que l'on range des chaises; un instant après, le silence qui se fit m'annonça que les mâchoires étaient occupées. Il était vraisemblable que la suspension du tapage serait de quelques heures; je proposai alors à la société de se mettre dans le porte-feuille; chacun fut de mon avis, nous nous couchâmes pour la seconde fois, et comme nous touchions aux approches du jour; pour ne pas être incommodés par la lumière, et récupérer à notre aise le temps perdu, nous eûmes la précaution de tirer le rideau... Le lecteur ne trouvera pas mauvais que la cottonnade flambée qui devait prolonger pour nous la durée de cette nuit orageuse, dérobe à ses regards les actes clandestins d'une orgie dont il ne tardera pas à connaître le dénoûment.

Tout ce que je puis dire, c'est que notre réveil était moins éloigné que je ne le pensais; les marins mangent vite et boivent long-temps. Des chants à faire frémir les vitres vinrent tout à coup interrompre notre repos; quarante voix discordantes entre elles répétaient en choeur, le refrain fameux de l'hymne de _Roland_. «Au Diable les chanteurs! s'écria Dufailli, je faisais le plus beau rêve;... j'étais à Toulon: y es-tu allé à Toulon, pays?--Je répondis à Dufailli, que je connaissais Toulon, mais que je ne voyais pas quel rapport il pouvait y avoir entre le plus beau rêve et cette ville--J'étais forçat, reprit-il, je venais de m'évader.» Dufailli s'aperçoit que le récit de ce songe fait sur moi une impression pénible, que je n'étais pas le maître de dissimuler. «Eh! bien, qu'as-tu donc, pays? n'est-ce pas un rêve que je te raconte? je venais de m'évader; ce n'est pas un mauvais rêve, je crois, pour un forçat; mais ce n'est pas tout, je m'étais enrôlé parmi des corsaires, et j'avais de l'or gros comme moi.»

Quoique je n'aie jamais été superstitieux, j'avoue que je pris le rêve de Dufailli pour une prédiction sur mon avenir; c'était peut-être un avis du ciel pour me dicter une détermination. Cependant, disais-je en moi-même, jusqu'à présent, je ne vaux guère la peine que le ciel s'occupe de moi, et je ne vois pas non plus qu'il s'en soit trop occupé. Bientôt je fis une autre réflexion; il me passa par la tête, que le vieux sergent pourrait bien avoir voulu faire une allusion. Cette idée m'attrista; je me levai, Dufailli s'aperçut que je prenais un air plus sombre que de coutume. «Eh! qu'as-tu donc, pays? s'écria-t-il; il est triste comme un bonnet de nuit.--Est-ce que par hazard on t'aurait vendu des pois qui ne veulent pas cuire? me dit Pauline en me saisissant brusquement par le bras, comme pour me tirer de ma rêverie.--Est-il maussade, observa Thérèse.--Taisez-vous, reprit Dufailli; vous parlerez quand on vous le permettra; en attendant, dormez; dormez esclaves, répéta-t-il, et ne bougez-pas; nous allons revenir.»

Aussitôt il me fit signe de le suivre; j'obéis, et il me conduisit dans une salle basse, où était le capitaine Paulet, avec les hommes de son équipage, la plupart ivres d'enthousiasme et de vin. Des que nous parûmes, ce ne fut qu'un cri: «Voilà _Dufailli_! voilà _Dufailli_!--Honneur à l'ancien, dit Paulet; puis, offrant à mon compagnon un siége à côté de lui: Pose toi là, mon vieux: on a bien raison de dire que la providence est grande. M. Boutrois, appelait-il, M. Boutrois, du bichops, comme s'il en pleuvait; va! il n'y aura pas de misère après ce temps-ci, reprit Paulet, en pressant la main de Dufailli.» Depuis un moment Paulet ne cessait pas d'avoir les yeux sur moi. «Il me semble que je te connais, me dit-il; tu as déjà porté le hulot, mon cadet.»

Je lui répondis que j'avais été embarqué sur le corsaire _le Barras_, mais que quant à lui, je pensais ne l'avoir jamais vu.--«En ce cas nous ferons connaissance; je ne sais, ajouta-t-il, mais tu m'as encore l'air d'un bon chien; d'un chien à tout faire, comme on dit. Eh! les autres, n'est-ce pas qu'il a l'air d'un bon chien? j'aime des trognes comme ça. Assieds-toi à ma droite, main fieux, queu carrure! en a-t-il des épaules! Ce blondin fera encore un fameux péqueux de rougets (pêcheur d'Anglais.)» En achevant de prononcer ces mots, Paulet me coiffa de son bonnet rouge. «Il ne lui sied point mal, à cet éfant», remarqua-t-il avec un accent picard, dans lequel il y avait beaucoup de bienveillance.

Je vis tout d'un coup que le capitaine ne serait pas fâché de me compter parmi les siens. Dufailli, qui n'avait pas encore perdu l'usage de la parole, m'exhorta vivement à profiter de l'occasion; c'était le bon conseil qu'il avait promis de me donner, je le suivis. Il fut convenu que je ferais la course, et que, dès le lendemain, on me présenterait à l'armateur, M. Choisnard, qui m'avancerait quelqu'argent.

Il ne faut pas demander si je fus fêté par mes nouveaux camarades; le capitaine leur avait ouvert un crédit de mille écus dans l'hôtel, et plusieurs d'entre eux avaient en ville des réserves dans lesquelles ils allèrent puiser. Je n'avais pas encore vu pareille profusion. Rien de trop cher ni de trop recherché pour des corsaires. M. Boutrois, pour les satisfaire, fut obligé de mettre à contribution la ville et les environs; peut-être même dépêcha-t-il des courriers, afin d'alimenter cette bombance, dont la durée ne devait pas se borner à un jour. Nous étions le lundi, mon compagnon n'était pas dégrisé le dimanche suivant. Quant à moi, mon estomac répondait de ma tête, elle ne reçut pas le moindre échec.

Dufailli avait oublié la promesse que nous avions faite à nos particulières; je l'en fis souvenir, et, quittant un instant la société, je me rendis auprès d'elles, présumant bien qu'elles s'impatientaient de ne pas nous voir revenir. Pauline était seule; sa soeur était allée s'informer de ce qu'était devenue sa mère: elle rentra bientôt.--«Ah! malheureuses que nous sommes, s'écria-t-elle en se jetant sur le lit, avec un mouvement de désespoir.--Eh! bien, qu'y a-t-il donc? lui dis-je.--Nous sommes perdues, me répondit-elle, le visage inondé de larmes: on en a transporté deux à l'hôpital; ils ont les reins cassés; un garde de nuit a été blessé, et le commandant de place vient de faire fermer la maison. Qu'allons-nous devenir? où trouver un asile?--Un asile, lui dis-je, on vous en trouvera toujours un; mais la mère, où est-elle?» Thérèse m'apprit que sa mère, d'abord emmenée au violon, venait d'être conduite à la prison de la ville, et qu'il était bruit qu'elle n'en serait pas quitte à bon marché.

Cette nouvelle me donna de sérieuses inquiétudes: la mère Thomas allait être interrogée, peut-être avait-elle déjà comparu au bureau de la place, ou chez le commissaire-général de police: sans doute qu'elle aurait nommé ou qu'elle nommerait Dufailli. Dufailli compromis, je l'étais aussi; il était urgent de prévenir le coup. Je redescendis en toute hâte pour me concerter avec mon sergent, sur le parti à prendre. Heureusement, il n'était pas encore hors d'état d'entendre raison: je ne lui parlai que du danger qui le menaçait; il me comprit, et, tirant de sa ceinture une vingtaine de guinées: «Voilà, me dit-il, de quoi m'assurer du silence de la mère Thomas»; puis, appelant un domestique de l'hôtel, il lui remit la somme, en lui recommandant de la faire tenir sur-le-champ à la prisonnière. «C'est le fils du concierge, me dit Dufailli; il a les pieds blancs, il passe partout, et avec çà, c'est un garçon discret.»

Le commissionnaire fut promptement de retour; il nous raconta que la mère Thomas, interrogée deux fois, n'avait nommé personne; qu'elle avait accepté avec reconnaissance la gratification, et qu'elle était bien résolue, _la tête sur le billot_, à ne rien dire qui pût nous porter préjudice; ainsi, il devint clair pour moi que je n'avais rien à craindre de ce côté. «Et les filles, qu'en ferons-nous, dis-je à Dufailli?--Les filles, il n'y a qu'à les emballer pour Dunkerque, je fais les frais du voyage.» Aussitôt nous montons ensemble pour signifier l'ordre de ce départ. D'abord, elles parurent étonnées; cependant, après quelques raisonnements pour leur prouver qu'il était de leur intérêt de ne pas rester plus long-temps à Boulogne; elles se décidèrent à nous faire leurs adieux. Dès le soir même elles se mirent en route. La séparation s'opéra sans efforts; Dufailli avait largement financé; et puis, il y avait de l'espoir que nous nous reverrions: deux montagnes ne se rencontrent pas... on sait le reste du proverbe. En effet, nous devions les retrouver plus tard, dans un musicos qu'achalandait la grande renommée du célèbre Jean-Bart, dont une descendante, au sein de sa patrie même, se consacrait aux plaisirs des émules de son aïeul.

La mère Thomas recouvra sa liberté, après une détention de six mois. Pauline et sa soeur, alors ramenées dans le giron maternel, par l'amour du sol natal, reprirent leur train de vie habituel. J'ignore si elles ont fait fortune; ce ne serait pas impossible. Mais faute de renseignements, je termine ici leur histoire, et je continue la mienne.

Paulet et les siens s'étaient à peine aperçus de notre absence; que déjà nous étions de retour; l'on chanta, l'on but, l'on mangea, alternativement, et tout à la fois, sans désemparer, jusqu'à minuit, confondant ainsi tous les repas dans un seul. Paulet et Fleuriot, son second, étaient les héros de la fête: au physique comme au moral, ils étaient les véritables antipodes l'un de l'autre. Le premier était un gros homme court, râblé, carré; il avait un cou de taureau, des épaules larges, une face rebondie, et dans ses traits quelque chose du lion; son regard était toujours ou terrible ou affectueux; dans le combat, il était sans pitié, partout ailleurs il était humain, compatissant. Au moment d'un abordage, c'était un démon; au sein de sa famille, près de sa femme et de ses enfants, sauf quelque reste de brusquerie, il avait la douceur d'un ange; enfin c'était un bon fermier, simple, naïf et rond comme un patriarche, impossible de reconnaître le corsaire; une fois embarqué, il changeait tout à coup de moeurs et de langage, il devenait rustre et grossier outre mesure, son commandement était celui d'un despote d'Orient, bref et sans réplique; il avait un bras et une volonté de fer, malheur à qui lui résistait. Paulet était intrépide et bon homme, sensible et brutal, personne plus que lui n'avait de la franchise et de la loyauté.

Le lieutenant de Paulet était un des êtres les plus singuliers que j'eusse rencontrés: doué d'une constitution des plus robustes, très jeune encore, il l'avait usée dans des excès de tous genres; c'était un de ces libertins qui, à force de prendre par anticipation des à-compte sur la vie, dévorent leur capital en herbe. Une tête ardente, des passions vives, une imagination exaltée, l'avaient de bonne heure poussé en avant. Il ne touchait pas à sa vingtième année et le délâbrement de sa poitrine, accompagné d'un dépérissement général, l'avaient contraint de quitter l'arme de l'artillerie dans laquelle il était entré à dix-huit ans; maintenant, ce pauvre garçon n'avait plus que le souffle, il était effrayant de maigreur; deux grands yeux, dont la noirceur faisait ressortir la pâleur mélancolique de son teint, étaient en apparence tout ce qui avait survécu dans ce cadavre, où respirait cependant une ame de feu. Fleuriot n'ignorait pas que ses jours étaient comptés. Les oracles de la faculté lui avaient annoncé son arrêt de mort, et la certitude de sa fin prochaine lui avait suggéré une étrange résolution: voici ce qu'il me conta à ce sujet. «Je servais, me dit-il, dans le cinquième d'artillerie légère, où j'étais entré comme enrôlé volontaire. Le régiment tenait garnison à Metz: les femmes, le manége, les travaux de nuit au polygone, m'avaient mis sur les dents; j'étais sec comme un parchemin. Un matin on sonne le bouteselle; nous partons; je tombe malade en route, on me donne un billet d'hôpital, et, peu de jours après, les médecins voyant que je crache le sang en abondance, déclarant que mes poumons sont hors d'état de s'accommoder plus long-temps des mouvements du cheval: en conséquence, on décide que je serai envoyé dans l'artillerie à pied; et à peine suis-je rétabli, que la mutation proposée par les docteurs est effectuée. Je quitte un calibre pour l'autre, le petit pour le gros, le six pour le douze, l'éperon pour la guêtre; je n'avais plus à panser le poulet-dinde, mais il fallait faire valser la demoiselle sur la plate-forme, embarrer, débarrer à la chèvre, rouler la brouette, piocher à l'épaulement, endosser la bricolle, et, pis que cela, me coller sur l'échine la valise de La Ramée, cette éternelle peau de veau, qui a tué à elle seule plus de conscrits que le canon de Marengo. La peau de veau me donna comme on dit, le coup de bas; il n'y avait plus moyen d'y résister. Je me présente à la réforme, je suis admis; il ne s'agissait plus que de passer l'inspection du général; c'était ce gueusard de Sarrazin; il vint à moi:--Je parie qu'il est encore poitrinaire celui-là, n'est-ce pas que tu es poitrinaire?--Phtysiaque du second degré, répond le major.--C'est ça, je m'en doutais; je le disais, ils le seront tous, épaules rapprochées, poitrine étroite, taille effilée, visage émacié. Voyons tes jambes; il y a quatre campagnes là dedans, continua le général, en me frappant sur le mollet: maintenant que veux-tu? ton congé? tu ne l'auras pas. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a de mort que celui qui s'arrête: vas ton train... à un autre... Je voulus parler... A un autre, répéta le général, et tais-toi.

»L'inspection terminée, j'allai me jeter sur le lit de camp. Pendant que j'étais étendu sur la plume de cinq pieds, réfléchissant à la dureté du général, il me vint à la pensée que peut-être je le trouverais plus traitable, si je lui étais recommandé par un de ses confrères. Mon père avait été lié avec le général Legrand; ce dernier était au camp d'Ambleteuse; je songeai à m'en faire un protecteur. Je le vis. Il me reçut comme le fils d'un ancien ami, et me donna une lettre pour Sarrazin, chez qui il me fit accompagner par un de ses aides-de-camp. La recommandation était pressante; je me croyais certain du succès. Nous arrivons ensemble au camp de gauche, nous nous informons de la demeure du général, un soldat nous l'enseigne, et nous voici à la porte d'une barraque délabrée, que rien ne signale comme la résidence du chef; point de sentinelle, point d'inscription, pas même de guérite. Je heurte avec la monture de mon sabre: _Entrez_, nous crie-t-on, avec l'accent et le ton de la mauvaise humeur; une ficelle que je tire soulève un loquet de bois, et le premier objet qui frappe nos regards en pénétrant dans cet asile, c'est une couverture de laine dans laquelle, couchés côte à côte sur un peu de paille, sont enveloppés le général et son nègre. Ce fut dans cette situation qu'ils nous donnèrent audience. Sarrazin prit la lettre, et, après l'avoir lue sans se déranger, il dit à l'aide-de-camp:--Le général Legrand s'intéresse à ce jeune homme, eh bien! que désire-t-il? que je le réforme? il n'y pense pas.--Puis, s'adressant à moi:--Tu en seras bien plus gras quand je t'aurai réformé! oh! tu as une belle perspective dans tes foyers: si tu es riche, mourir à petit feu par le supplice des petits soins; si tu es pauvre, ajouter à la misère de tes parents, et finir dans un hospice: je suis médecin, moi, c'est un boulet qu'il te faut, la guérison au bout; si tu ne l'attrappes pas, le sac sera ton affaire, ou bien la marche et l'exercice te remettront, c'est encore une chance. Au surplus, fais comme moi, bois du chenic, cela vaut mieux que des juleps ou du petit-lait. En même-temps il étendit le bras, saisit par le cou une énorme dame-jeanne qui était auprès de lui, et emplit une _canette_ qu'il me présenta; j'eus beau m'en défendre, il me fallut avaler une grande partie du liquide qu'elle contenait; l'aide-de-camp ne put pas non plus se dérober à cette étrange politesse: le général but après nous, son nègre, à qui il passa la _canette_, acheva ce qui restait.

»Il n'y avait plus d'espoir de faire révoquer la décision de laquelle j'avais appelé; nous nous retirâmes très mécontents. L'aide-de-camp regagna Ambleteuse, et moi le fort Châtillon, où je rentrai plus mort que vif. Dès ce moment, je fus en proie à cette tristesse apathique qui absorbe toutes les facultés; alors j'obtins une exemption de service; nuit et jour je restais couché sur le ventre, indifférent à tout ce qui se passait autour de moi, et je crois que je serais encore dans cette position, si, par une nuit d'hiver, les Anglais ne se fussent avisés de vouloir incendier la flottille. Une fatigue inconcevable, quoique je ne fisse rien, m'avait conduit à un pénible sommeil. Tout à coup je suis réveillé en sursaut par une détonnation; je me lève, et, à travers les carreaux d'une petite fenêtre, j'aperçois mille feux qui se croisent dans les airs. Ici ce sont des traînées immenses comme l'arc-en-ciel; ailleurs des étoiles qui semblent bondir en rugissant: l'idée qui me vint d'abord fut celle d'un feu d'artifice. Cependant un bruit pareil à celui des torrents qui se précipitent en cascades du haut des rochers, me causa une sorte de frémissement; par intervalles, les ténèbres faisaient place à cette lumière rougeâtre, qui doit être le jour des enfers; la terre était comme embrasée. J'étais déjà agité par la fièvre, je m'imagine que mon cerveau grossit. On bat la générale; j'entends crier aux armes! et de la plante des pieds aux cheveux, la terreur me galoppe; un véritable délire s'empare de moi. Je saute sur mes bottes, j'essaie de les mettre; impossible, elles sont trop étroites; mes jambes sont engagées dans les tiges, je veux les retirer, je ne puis pas en venir à bout. Durant ces efforts, chaque seconde accroît ma peur: enfin tous les camarades sont habillés; le silence qui règne autour de moi m'avertit que je suis seul, et tandis que de toutes parts on court aux pièces, sans m'inquiéter de l'incommodité de ma chaussure, je fuis en toute hâte à travers la campagne, emportant mes vêtements sous mon bras.

»Le lendemain, je reparus au milieu de tout mon monde, que je retrouvai vivant. Honteux d'une poltronnerie dont je m'étonnais moi-même, j'avais fabriqué un conte qui, si on eût pu le croire, m'aurait fait la réputation d'un intrépide. Malheureusement on ne donna pas dans le paquet aussi facilement que je l'avais imaginé; personne ne fut la dupe de mon mensonge; c'était à qui me lancerait des sarcasmes et des brocards; je crevais dans ma peau, de dépit et de rage; dans toute autre circonstance, je me serais battu contre toute la compagnie; mais j'étais dans l'abattement, et ce ne fut que la nuit suivante que je recouvrai un peu d'énergie.

»Les Anglais avaient recommencé à bombarder la ville; ils étaient très près de terre, leurs paroles venaient jusqu'à nous, et les projectiles des mille bouches de la côte, lancés de trop haut, ne pouvaient plus que les dépasser. On envoya sur la grève des batteries mobiles, qui, pour se rapprocher d'eux le plus possible, devaient suivre le flux et reflux. J'étais premier servant d'une pièce de douze; parvenus à la dernière limite des flots, nous nous arrêtons. Au même instant, on dirige sur nous une grêle de boulets; des obus éclatent sous nos caissons, d'autres sous le ventre des chevaux. Il est évident que malgré l'obscurité, nous sommes devenus un point de mire des Anglais. Il s'agit de riposter, on ordonne de changer d'encastrement, la manoeuvre s'exécute; le caporal de ma pièce, presqu'aussi troublé que je l'étais la veille, veut s'assurer si les tourillons sont passés dans l'encastrement de tir, il y pose une main; soudain il jette un cri de douleur que répètent tous les échos du rivage; ses doigts se sont aplatis sous vingt quintaux de bronze; on s'efforce de les dégager, la masse qui les comprime ne pèse plus sur eux, qu'il se sent encore retenu; il s'évanouit, quelques gouttes de chenaps me servent à le ranimer, et je m'offre à le ramener au camp; sans doute on crut que c'était un prétexte pour m'éloigner.

»Le caporal et moi nous cheminions ensemble: au moment d'entrer dans le parc, que nous devions traverser, une fusée incendiaire tombe entre deux caissons pleins de poudre; le péril est imminent; quelques secondes encore, le parc va sauter. En gagnant au large, je puis trouver un abri; mais je ne sais quel changement s'est opéré en moi, la mort n'a plus rien qui m'effraie; plus prompt que l'éclair, je m'élance sur le tube de métal, d'où s'échappent le bitume et la roche enflammés: je veux étouffer le projectile, mais, ne pouvant y parvenir, je le saisis, l'emporte au loin, et le dépose à terre, dans l'instant même où les grenades qu'il renferme éclatent et déchirent la tole avec fracas.