Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II

Part 4

Chapter 43,915 wordsPublic domain

»La parole était donnée, l'escogriffe se retira, et Belle-Rose frappant sur le ventre de Fanfan, à l'endroit du gilet où l'on met l'argent, y fit résonner quelques pièces, derniers débris de notre splendeur éclipsée: Vraiment, mon enfant, je m'intéresse à vous, lui dit-il, vous allez venir avec moi; monsieur n'est pas de trop, ajouta-t-il en me frappant aussi sur le ventre, comme il avait fait à Fanfan.

»M. Belle-Rose nous conduisit dans la rue de la Juiverie, jusqu'à la porte d'un marchand de vin, où il nous fit entrer. Je n'entrerai pas avec vous, nous dit-il; un homme comme moi doit garder le décorum; je vais me débarrasser de mon uniforme, et je vous rejoins dans la minute. Demandez du cachet rouge et trois verres. M. Belle-Rose nous quitta. Du cachet rouge, répéta-t-il en se retournant, du cachet rouge.

»Nous exécutâmes ponctuellement les ordres de M. Belle-Rose, qui ne tarda pas à revenir, et que nous reçûmes chapeau bas.--Ah ça! mes enfants, nous dit-il, couvrez-vous; entre nous, pas de cérémonies; je vais m'asseoir; où est mon verre? le premier venu, je le saisis à la première capucine, (il l'avale d'un trait). J'avais diablement soif; j'ai de la poussière plein la gorge.

»Tout en parlant, M. Belle-Rose lampa un second coup; puis, s'étant essuyé le front avec son mouchoir, il se mit les deux coudes sur la table, et prit un air mystérieux qui commença à nous inquiéter.

«Ah ça! mes bons amis, c'est donc demain que nous allons en découdre. Savez-vous, dit-il à Fanfan, qui n'était rien moins que rassuré, que vous avez affaire à forte partie, une des premières lames de France: il pelotte Saint-Georges.--Il pelotte Saint-Georges! répétait Fanfan d'un ton piteux en me regardant.--Ah mon Dieu oui, il pelotte Saint-Georges; ce n'est pas tout, il est de mon devoir de vous avertir qu'il a la main extrêmement malheureuse.--Et moi donc! dit Fanfan.--Quoi! vous aussi?--Parbleu! je crois bien, puisque, quand j'étais chez mon bourgeois, il ne se passait pas de jour que je ne cassasse quelque chose, ne fût-ce qu'une assiette.--Vous n'y êtes pas, mon garçon, reprit Belle-Rose: on dit d'un homme qu'il a la main malheureuse, quand il ne peut pas se battre sans tuer son homme.

»L'explication était très claire; Fanfan tremblait de tous ses membres; la sueur coulait de son front à grosses gouttes; des nuages blancs et bleus se promenaient sur ses joues rosacées d'apprenti pâtissier, sa face s'alongeait, il avait le coeur gros, il suffoquait; enfin il laissa échapper un énorme soupir.

»Bravo! s'écria Belle-Rose, en lui prenant la main dans la sienne; j'aime les gens qui n'ont pas peur... N'est-ce pas que vous n'avez pas peur? Puis, frappant sur la table: Garçon! une bouteille, du même, entends-tu? c'est monsieur qui régale... Levez-vous donc un peu, mon ami, fendez-vous, relevez-vous, alongez le bras, pliez la saignée, effacez-vous; c'est ça. Superbe, superbe, délicieux! Et pendant ce temps, M. Belle-Rose vidait son verre. Foi de Belle-Rose, je veux faire de vous un tireur. Savez-vous que vous êtes bien pris; vous seriez très bien sous les armes, et il y en a plus de quatre parmi les maîtres qui n'avaient pas autant de dispositions que vous. Que c'est dommage que vous n'ayez pas été montré. Mais non, c'est impossible; vous avez fréquenté les salles:--Oh! je vous jure que non, répondit Fanfan.--Avouez que vous vous êtes battu.--Jamais.--Pas de modestie; à quoi sert de cacher votre jeu? est-ce que je ne vois pas bien....--Je vous proteste, m'écriai-je alors, qu'il n'a jamais tenu un fleuret de sa vie.--Puisque monsieur l'atteste, il faut bien que je m'en rapporte: mais, tenez, vous êtes deux malins; ce n'est pas aux vieux singes qu'on enseigne à faire des grimaces: confessez-moi la vérité, ne craignez-vous pas que j'aille vous trahir? ne suis-je plus votre ami? Si vous n'avez pas de confiance en moi, il vaut autant que je me retire. Adieu messieurs, continua Belle-Rose d'un air courroucé, en s'avançant vers la porte, comme pour sortir.

»Ah! monsieur Belle-Rose, ne nous abandonnez pas, s'écria Fanfan; demandez plutôt à Cadet si je vous ai menti: je suis pâtissier de mon état; est-ce de ma faute si j'ai des dispositions? j'ai tenu le rouleau, mais...--Je me doutais bien, dit Belle-Rose, que vous aviez tenu quelque chose. J'aime la sincérité; la sincérité, vous l'avez; c'est la principale des vertus pour l'état militaire; avec celle-là l'on va loin; je suis sûr que vous ferez un fameux soldat. Mais pour le moment, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Garçon, une bouteille de vin. Puisque vous ne vous êtes jamais battu, le diable m'emporte si j'en crois rien..... et après une minute de silence: c'est égal; mon bonheur à moi, c'est de rendre service à la jeunesse: je veux vous enseigner un coup, un seul coup. (Fanfan ouvrait de grands yeux.) Vous me promettez bien de ne le montrer à qui que ce soit.--Je le jure, dit Fanfan.--Eh bien, vous serez le premier à qui j'aurai dit mon secret. Faut-il que je vous aime! un coup auquel il n'y a pas de parade! un coup que je gardais pour moi seul. N'importe, demain il fera jour, je vous initierai.»

«Dès ce moment Fanfan parut moins consterné, il se confondit en remercîments envers M. Belle-Rose, qu'il regardait comme un sauveur; on but encore quelques rasades au milieu des protestations d'intérêt d'une part, et de reconnaissance de l'autre; enfin, comme il se faisait tard, M. Belle-Rose prit congé de nous, mais en homme qui connaît son monde. Avant de nous quitter, il eut l'attention de nous indiquer un endroit où nous pourrions aller nous reposer. Présentez-vous de ma part, nous dit-il, au Griffon, rue de la Mortellerie; recommandez-vous de moi, dormez tranquilles, et vous verrez que tout se passera bien. Fanfan ne se fit pas tirer l'oreille pour payer l'écot; au revoir, nous dit Belle-Rose, je vendrai vous réveiller.

»Nous allâmes frapper à la porte du Griffon, où l'on nous donna à coucher. Fanfan ne put fermer l'oeil: peut-être était-il impatient de connaître le coup que M. Belle-Rose devait lui montrer; peut-être était-il effrayé; c'était plutôt ça.

»A la petite pointe du jour, la clef tourne dans la serrure: quelqu'un entre, c'est M. Belle-Rose. Morbleu! est-ce qu'on dort les uns sans les autres? branle-bas général partout, s'écrie-t-il. En un instant nous sommes sur pied. Quand nous fûmes prêts, il disparut un moment avec Fanfan, et bientôt après ils revinrent ensemble.--Partons, dit Belle-Rose; surtout pas de bêtises; vous n'avez rien à faire, quarte bandée, et il s'enfilera de lui-même.

»Fanfan, malgré la leçon, n'était pas à la noce: arrivé sur le terrain, il était plus mort que vif; notre adversaire et son témoin étaient déjà au poste.--C'est ici qu'on va s'aligner, dit Belle-Rose, en prenant les fleurets qu'il m'avait remis, et dont il fit sauter les boutons; puis, mesurant les lames: Il n'y en aura pas un qui en ait dans le ventre six pouces de plus que l'autre. Allons! prenez moi çà, M. Fanfan, continua-t-il, en présentant les fleurets en croix.

»Fanfan hésite; cependant, sur une seconde invitation, il saisit la monture, mais si gauchement qu'elle lui échappe. Ce n'est rien, dit Belle-Rose en ramassant le fleuret qu'il remet à la main de Fanfan, après l'avoir placé vis-à-vis de son adversaire. Allons! en garde! on va voir qui est-ce qui empoignera les zharicots.

»Un moment, s'écrie le témoin de ce dernier, j'ai une question à faire auparavant.--Monsieur, dit-il en s'adressant à Fanfan, qui pouvait à peine se soutenir, n'est ni prévôt ni maître?--Qu'est-ce que c'est? répond Fanfan du ton d'un homme qui se meurt.--D'après les lois du duel, reprit le témoin, mon devoir m'oblige à vous sommer de déclarer sur l'honneur si vous êtes prévôt ou maître? Fanfan garde le silence et adresse un regard à M. Belle-Rose, comme pour l'interroger sur ce qu'il doit dire. Parlez donc, lui dit encore le témoin.--Je suis,... je suis,... je ne suis qu'apprenti, balbutia Fanfan.--Apprenti, on dit amateur, observa Belle-Rose.--En ce cas, continua le témoin, monsieur l'amateur va se déshabiller, car c'est à sa peau que nous en voulons.--C'est juste, dit Belle-Rose, je n'y songeais pas; on se déshabillera: vite, vite, M. Fanfan, habit et chemise bas.

»Fanfan faisait une fichue mine; les manches de son pourpoint n'avaient jamais été si étroites: il se déboutonnait par en bas et se reboutonnait par en haut. Quand il fut débarrassé de son gilet, il ne put jamais venir à bout de dénouer les cordons du col de sa chemise, il fallut les couper; enfin, sauf la culotte, le voilà nu comme un ver. Belle-Rose lui redonne le fleuret: Allons! mon ami, lui dit-il, en garde!--Défends-toi, lui crie son adversaire; les fers sont croisés, la lame de Fanfan frémit et s'agite: l'autre lame est immobile; il semble que Fanfan va s'évanouir.--C'en est assez, s'écrient tout-à-coup Belle-Rose et le témoin, en se jetant sur les fleurets; c'en est assez, vous êtes deux braves; nous ne souffrirons pas que vous vous égorgiez; que la paix soit faite, embrassez-vous, et qu'il n'en soit plus question. Sacredieu! il ne faut pas tuer tout ce qui est gras.... Mais c'est un intrépide ce jeune homme. Appaisez-vous donc, M. Fanfan.

»Fanfan commença à respirer; il se remit tout-à-fait quand on lui eut prouvé qu'il avait montré du courage; son adversaire fit pour la frime quelques difficultés de consentir à un arrangement; mais à la fin il se radoucit; on s'embrassa; et il fut convenu que la réconciliation s'achèverait en déjeûnant au parvis Notre-Dame, à la buvette des chantres; c'était là qu'il y avait du bon vin!

»Quand nous arrivâmes, le couvert était mis, le déjeûner prêt: on nous attendait.

»Avant de nous attabler, M. Belle-Rose prit Fanfan et moi en particulier.--Eh bien! mes amis, nous dit-il, vous savez à présent ce que c'est qu'un duel; ce n'est pas la mer à boire; je suis content de vous, mon cher Fanfan, vous vous en êtes tiré comme un ange. Mais il faut être loyal jusqu'au bout: vous comprenez ce que parler veut dire; il ne faut pas souffrir que ce soit lui qui paie.

»A ces mots le front de Fanfan se rembrunit, car il connaissait le fond de notre bourse. Eh! mon Dieu, laissez bouillir le mouton, ajouta Belle-Rose, qui s'aperçut de son embarras, si vous n'êtes pas en argent, je réponds pour le reste; tenez, en voulez-vous de l'argent? voulez-vous trente francs? en voulez-vous soixante? entre amis, on ne se gêne pas; et là-dessus il tira de sa poche douze écus de six livres: à vous deux, dit-il, ils sont tous à la vache, cela porte bonheur.

»Fanfan balançait: Acceptez, vous rendrez quand vous pourrez. A cette condition, on ne risque rien d'emprunter. Je poussai le coude à Fanfan, comme pour lui dire: prends toujours. Il comprit le signe, et nous empochâmes les écus, touchés du bon coeur de M. Belle-Rose.

»Il allait bientôt nous en cuire. Ce que c'est quand on n'a pas d'expérience. Oh! il avait du service M. Belle-Rose!

»Le déjeuner se passa fort gaiement: on parla beaucoup de l'avarice des parents, de la ladrerie des maîtres d'apprentissage, du bonheur d'être indépendant, des immenses richesses que l'on amasse dans l'Inde: les noms du Cap, de Chandernagor, de Calcutta, de Pondichéry, de Tipoo-Saïb, furent adroitement jetés dans la conversation; on cita des exemples de fortunes colossales faites par des jeunes gens que M. Belle-Rose avait récemment engagés. Ce n'est pas pour me vanter, dit-il, mais je n'ai pas la main malheureuse; c'est moi qui ai engagé le petit Martin, eh bien! maintenant, c'est un Nabab; il roule sur l'or et sur l'argent. Je gagerais qu'il est fier; s'il me revoyait, je suis sûr qu'il ne me reconnaîtrait plus. Oh! j'ai fait diablement des ingrats dans ma vie! Que voulez-vous? c'est la destinée de l'homme!

»La séance fut longue... Au dessert, M. Belle-Rose remit sur le tapis les beaux fruits des Antilles; quand on but des vins fins: Vive le vin du Cap; c'est celui-là qui est exquis, s'écriait-il; au café, il s'extasiait sur le Martinique; on apporta du Coignac: Oh! oh! dit-il, en faisant la grimace, ça ne vaut pas le tafia, et encore moins l'excellent rhum de la Jamaïque; on lui versa du parfait-amour: Çà se laisse boire, observa Belle-Rose, mais ce n'est encore que de la petite bierre auprès des liqueurs de la célèbre madame Anfous.

»M. Belle-Rose s'était placé entre Fanfan et moi. Tout le temps du repas il eut soin de nous. C'était toujours la même chanson: _videz donc vos verres_, et il les remplissait sans cesse. Qui m'a bâti des poules mouillées de votre espèce? disait-il d'autres fois; allons! un peu d'émulation, voyez-moi, comme j'avale çà.

»Ces apostrophes et bien d'autres produisirent leur effet. Fanfan et moi, nous étions ce qu'on appelle bien pansés, lui surtout.--M. Belle-Rose, c'est-il encore bien loin les colonies, Chambernagor, Sering-a-patame? c'est-il encore bien loin? répétait-il de temps à autre, et il se croyait embarqué, tant il était dans les branguesindes.--Patience! lui répondit enfin Belle-Rose, nous arriverons: en attendant, je vais vous conter une petite histoire. Un jour que j'étais en faction à la porte du gouverneur...--Un jour qu'il était gouverneur, redisait après lui Fanfan.--Taisez-vous donc, lui dit Belle-Rose, en lui mettant la main sur la bouche, c'est quand je n'étais encore que soldat, poursuivit-il. J'étais tranquillement assis devant ma guérite, me reposant sur un sopha, lorsque mon nègre, qui portait mon fusil...... Il est bon que vous sachiez que dans les colonies, chaque soldat a son esclave mâle et femelle; c'est comme qui dirait ici un domestique des deux sexes, à part que vous en faites tout ce que vous voulez, et que s'ils ne vont pas à votre fantaisie, vous avez sur eux droit de vie et de mort, c'est-à-dire que vous pouvez les tuer comme on tue une mouche. Pour la femme, ça vous regarde encore, vous vous en servez à votre idée.... j'étais donc en faction, comme je vous disais tout à l'heure; mon nègre portait mon fusil.....

»M. Belle-Rose à peine achevait de prononcer ces mots, qu'un soldat en grande tenue entra dans la salle où nous étions, et lui remit une lettre qu'il ouvrit avec précipitation: C'est du ministre de la marine, dit-il; M. de Sartine m'écrit que le service du roi m'appelle à Surinam. Eh bien! va pour Surinam. Diable, ajouta-t-il en s'adressant à Fanfan et à moi, voilà pourtant qui est embarrassant; je ne comptais pas vous quitter sitôt; mais, comme dit cet autre, qui compte sans son hôte compte deux fois; enfin, c'est égal.

»M. Belle-Rose, prenant alors son verre de la main droite, frappait à coups redoublés sur la table. Pendant que les autres convives s'esquivaient un à un, enfin une fille de service accourut. La carte, et faites venir le bourgeois. Le bourgeois arrive en effet, avec une note de la dépense.--C'est étonnant! comme cela se monte! observa Belle-Rose, cent quatre-vingt-dix livres douze sols, six deniers! Ah! pour le coup, M. Nivet, vous voulez nous écorcher tout vifs? Voilà d'abord un article que je ne vous passerai pas: quatre citrons vingt-quatre sols. Il n'y en a eu que trois; première réduction. Peste, papa Nivet, je ne suis plus surpris si vous faites vos orges. Sept demi-tasses; c'est joli; il paraît qu'il fait bon vérifier: nous n'étions que six. Je suis sûr que je vais encore découvrir quelque erreur....... Asperges, dix-huit livres; c'est trop fort.--En avril! dit M. Nivet, de la primeur!--C'est juste, continuons: petits pois, artichaux, poisson. Le poisson d'avril n'est pas plus cher que l'autre, voyons un peu les fraises... vingt-quatre livres...... il n'y a rien à dire..... Quant au vin, c'est raisonnable... A présent, c'est à l'addition que je vous attends: pose zéro, retiens un, et trois de retenus.... Le total est exact, les 12 sols sont à rabattre, puis les 6 deniers, reste 190 livres. Me trouvez-vous bon pour la somme, papa Nivet?...--Oh! oh! répondit le traiteur; hier oui, aujourd'hui non;.... crédit sur terre tant que vous voudrez, mais une fois que vous serez dans le sabot, où voulez-vous que j'aille vous chercher? à Surinam? au Diable les pratiques d'outre-mer!... Je vous préviens que c'est de l'argent qu'il me faut, et vous ne sortirez pas d'ici sans m'avoir satisfait. D'ailleurs, je vais envoyer chercher le guet, et nous verrons....

»M. Nivet sortit fort courroucé en apparence.

»Il est homme à le faire, nous dit Belle-Rose; mais il me vient une idée, aux grands maux les grands remèdes. Sans doute que vous ne vous souciez pas plus que moi d'être conduits à M. Lenoir, entre quatre chandelles. Le roi donne 100 francs par homme qui s'engage; vous êtes deux, cela fait 200 francs,... vous signez votre enrôlement, je cours toucher les fonds, je reviens et je vous délivre. Qu'en dites-vous?

»Fanfan et moi nous gardions le silence.--Quoi! vous hésitez? j'avais meilleure opinion de vous, moi qui me serais mis en quatre... et puis, en vous engageant vous ne faites pas un si mauvais marché...... Dieu! que je voudrais avoir votre âge, et savoir ce que je sais!..... Quand on est jeune il y a toujours de la ressource. Allons! continua-t-il en nous présentant du papier, voilà le moment de battre monnaie, mettez votre nom au bas de cette feuille.

»Les instances de M. Belle-Rose étaient si pressantes, et nous avions une telle appréhension du guet, que nous signâmes.--C'est heureux, s'écria-t-il. A présent, je vais payer; si vous êtes fâchés, il sera toujours temps, il n'y aura rien de fait; pourvu cependant que vous rendiez les espèces; mais nous n'en viendrons pas là..... Patience, mes bons amis, je serai promptement de retour.

»M. Belle-Rose sortit aussitôt, et bientôt après nous le vîmes revenir.--La consigne est levée, à présent, nous dit-il, libre à nous d'évacuer la place ou de rester;... mais vous n'avez pas encore vu madame Belle-Rose, je veux vous faire faire connaissance avec elle; c'est ça une femme! de l'esprit jusqu'au bout des ongles.

»M. Belle-Rose nous conduisit chez lui; son logement n'était pas des plus brillants: deux chambres sur le derrière d'une maison d'assez mince apparence, à quelque distance de l'arche Marion. Madame Belle-Rose était dans un alcove au fond de la seconde pièce, la tête exhaussée par une pile d'oreillers. Près de son lit étaient deux béquilles, et non loin de là, une table de nuit, sur laquelle étaient un crachoir, une tabatière en coquillage, un gobelet d'argent et une bouteille d'eau de vie en vuidange. Madame Belle-Rose pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans; elle était dans un négligé galant, une fontange et un peignoir garnis de malines. Son visage lui faisait honneur. Au moment où nous parûmes, elle fut saisie d'une quinte de toux.--Attendez qu'elle ait fini, nous dit M. Belle-Rose. Enfin, la toux se calma. Tu peux parler, ma mignonne?--Oui mon minet, répondit-elle.--Eh bien! tu vas me faire l'amitié de dire à ces messieurs quelle fortune on fait dans les colonies.--Immense, M. Belle-Rose, immense!--Quels partis on y trouve pour le mariage.--Quels partis? superbes, M. Belle-Rose, superbes! la plus mince héritière a des millions de piastres.--Quelle vie on y fait?--Une vie de chanoine, M. Belle-Rose.

»--Vous l'entendez, dit le mari, je ne le lui fais pas dire.»

»La farce était jouée. M. Belle-Rose nous offrit de nous rafraîchir d'un coup de rhum: nous trinquâmes avec son épouse, en buvant à sa santé, et elle but à notre bon voyage.--Car je pense bien, ajouta-t-elle, que ces messieurs sont des nôtres. Cher ami, dit-elle à Fanfan, vous avez une figure comme on les aime dans ce pays-là: épaules carrées, poitrine large, jambe faite au tour, nez à la Bourbon. Puis, en s'adressant à moi:--Et vous aussi; oh! vous êtes des gaillards bien membrés.....--Et des gaillards qui ne se laisseront pas marcher sur le pied, reprit Belle-Rose; monsieur, tel que tu le vois, a fait ses preuves ce matin.--Ah! monsieur a fait ses preuves, je lui en fais mon compliment, approchez donc, mon pauvre Jésus, que je vous baise; j'ai toujours aimé les jeunes gens, c'est ma passion à moi; chacun la sienne. Tu n'es pas jaloux, Belle-Rose, n'est-ce pas?--Jaloux! et de quoi? monsieur s'est conduit comme un Bayard: aussi j'en informerai le corps; le colonel le saura; c'est de l'avancement tout de suite, caporal au moins, si on ne le fait pas officier;... Hein! quand vous aurez l'épaulette, vous redresserez-vous! Fanfan ne se sentait pas de joie. Quant à moi, sûr de n'être pas moins brave que lui, je me disais: S'il avance, je ne reculerai pas. Nous étions tous deux assez contents.

»--Je dois vous avertir d'une chose, poursuivit le recruteur: recommandés comme vous l'êtes, il est impossible que vous ne fassiez pas des jaloux; d'abord, il y a partout des envieux, dans les régiments comme ailleurs,... mais souvenez-vous que si l'on vous manque d'une syllabe, c'est à moi qu'ils auront affaire.... Une fois que j'ai pris quelqu'un sous ma protection.... enfin, suffit. Écrivez-moi.--Comment! dit Fanfan, vous ne partez donc pas avec nous?--Non, répondit Belle-Rose, à mon grand regret; le ministre a encore besoin de moi: je vous rejoindrai à Brest. Demain, à huit heures, je vous attends ici, pas plus tard; aujourd'hui je n'ai pas le loisir de rester plus long-temps avec vous; il faut que le service se fasse; à demain.

»Nous prîmes congé de madame Belle-Rose, qui voulut aussi m'embrasser. Le lendemain nous accourûmes à sept heures et demie, réveillés par les punaises qui logeaient avec nous au Griffon.--Vivent les gens qui sont exacts! s'écria Belle-Rose, en nous voyant; moi je le suis aussi. Puis, prenant le ton sévère: Si vous avez des amis et des connaissances, il vous reste la journée pour leur faire vos adieux. Actuellement, voici votre feuille de route: il vous revient trois sous par lieue et le logement, place au feu et à la chandelle. Vous pouvez brûler des étapes tant qu'il vous plaira, çà ne me regarde pas; mais n'oubliez pas surtout que si l'on vous rencontre demain soir dans Paris, c'est la maréchaussée qui vous conduira à votre destination.

»Cette menace cassa bras et jambes à Fanfan ainsi qu'à moi. Le vin était tiré, il fallait le boire: nous prîmes notre parti. De Paris à Brest, il y a un fameux ruban de queue; malgré les ampoules, nous faisions nos dix lieues par jour. Enfin nous arrivâmes; et ce ne fut pas sans avoir mille fois maudit Belle-Rose. Un mois après, nous fûmes embarqués. Dix ans après, jour pour jour, je passai caporal d'emblée, et Fanfan devint appointé; il est crevé à Saint-Domingue pendant l'expédition de Leclerc; c'est le pian des Nègres qui l'a emporté: c'était un fameux lapin. Quant à moi, j'ai encore bon pied bon oeil; le coffre est solide, et s'il n'y a pas d'avarie, je me fais fort de vous enterrer tous. J'ai essuyé bien des traverses dans ma vie; j'ai été trimballé d'une colonie à l'autre; j'ai roulé ma bosse partout, je n'en ai pas amassé davantage; c'est égal, les enfants de la joie ne périront pas.... Et puis quand il n'y en a plus il y en a encore», poursuivit le sergent Dufailli, en frappant sur les poches de son uniforme râpé, et en relevant son gilet pour nous montrer une ceinture de cuir qui crevait de plénitude. «Je dis qu'il y en a du beurre à la cambuse, et du jaune, sans compter qu'avant peu les Anglais nous feront le prêt. La compagnie des Indes me doit encore un décompte; c'est quelque trois mâts qui me l'apporte.--En attendant, il fait bon avec vous, père Dufailli, dit le fourrier.--Très bon, répéta le sergent-major.»--Oui, très bon, pensai-je tout bas, en me promettant bien de cultiver une connaissance que le hasard me rendait si à propos.

CHAPITRE XIX.