Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II
Part 3
Les uniformes étaient très variés; leur diversité pouvait être favorable pour me cacher..... Cependant je crus que ce serait mal me déguiser que d'emprunter l'habit militaire. Je songeai un instant à me faire soldat en réalité. Mais, pour entrer dans un régiment, il eût fallu avoir des papiers; et je n'en avais pas. Je renonçai donc à mon projet. Cependant le séjour à Boulogne était dangereux, tant que je n'aurais pas trouvé à me fourrer quelque part.
Un jour que j'étais plus embarrassé de ma personne et plus inquiet que de coutume, je rencontrai sur la place de la haute ville un sergent de l'artillerie de marine, que j'avais eu l'occasion de voir à Paris; comme moi, il était Artésien; mais, embarqué presque enfant sur un vaisseau de l'état, il avait passé la plus grande partie de sa vie aux colonies; depuis, il n'était pas revenu au pays, et il ne savait rien de ma mésaventure. Seulement il me regardait comme un bon vivant; et quelques affaires de cabaret, dans lesquelles je l'avais soutenu avec énergie, lui avaient donné une haute opinion de ma bravoure.
«Te voilà, me dit-il, Roger-Bontemps; et que fais-tu donc à Boulogne?--Ce que j'y fais? Pays, je cherche à m'employer à la suite de l'armée.--Ah! tu cours après un emploi; sais-tu que c'est diablement difficile de se placer aujourd'hui; tiens, si tu veux suivre un conseil.... Mais, écoute, ce n'est pas ici que l'on peut s'expliquer à son aise; entrons chez Galand.» Nous nous dirigeâmes vers une espèce de rogomiste, dont le modeste établissement était situé à l'un des angles de la place. «Ah! bonjour, Parisien, dit le sergent au cantinier.--Bonjour, père Dufailli, que peut-on vous offrir? une _potée_; du doux ou du rude?--Vingt-cinq dieu! papa Galand, nous prenez-vous pour des rafalés? C'est la fine rémoulade qu'il nous faut, et du vin à trente, entendez-vous?» Puis il s'adressa à moi: «N'est-il pas vrai, mon vieux, que les amis des amis sont toujours des amis. Tope là», ajouta-t-il en me frappant dans la main; et il m'entraîna dans un cabinet où M. Galand recevait les pratiques de prédilection.
J'avais grand appétit, et je ne vis pas sans une bien vive satisfaction les apprêts d'un repas dont j'allais prendre ma part. Une femme de vingt-cinq à trente ans, de la taille, de la figure et de l'humeur de ces filles qui peuvent faire le bonheur de tout un corps-de-garde, vint nous mettre le couvert: c'était une petite Liégeoise bien vive, bien enjouée, baragouinant son patois, et débitant à tout propos de grosses polissonneries, qui provoquaient le rire du sergent, charmé qu'elle eût autant d'esprit. «C'est la belle-soeur de notre hôte, me dit-il; j'espère qu'elle en a _des bossoirs_; c'est gras comme une pelotte, rond comme une _bouée_; aussi est-ce un plaisir.» En même temps Dufailli, arrondissant la forme de ses mains, lui faisait des agaceries de matelot, tantôt l'attirant sur ses genoux (car il était assis), tantôt appliquant sur sa joue luisante un de ces baisers retentissants, qui révèlent un amour sans discrétion.
J'avoue que je ne voyais pas sans peine ce manége, qui ralentissait le service, lorsque mademoiselle Jeannette (c'était le nom de la belle-soeur de M. Galand) s'étant brusquement échappée des bras de mon Amphitryon, revint avec une moitié de dinde fortement assaisonnée de moutarde, et deux bouteilles qu'elle plaça devant nous.
«A la bonne heure! s'écria le sergent; voilà de quoi chiquer les vivres et pomper les huiles, et je vais m'en acquitter du bon coin. Après çà, nous verrons, car, dans la cassine, tout est à notre discrétion; je n'ai qu'à faire signe. N'est-il pas vrai, mademoiselle Jeannette? Oui, mon camarade, continua-t-il, je suis le patron de céans.»
Je le félicitai sur tant de bonheur; et nous commençâmes l'un et l'autre à manger et à boire largement. Il y avait long-temps que je ne m'étais trouvé à pareille fête; je me lestai d'importance. Force bouteilles furent vidées; nous allions, je crois, déboucher la septième, lorsque le sergent sortit, probablement pour satisfaire un besoin, et rentra presque aussitôt, ramenant avec lui deux nouveaux convives; c'étaient un fourrier et un sergent-major. «Vingt-cinq dieu! j'aime la société, s'écria Dufailli; aussi, Pays, viens-je de faire deux recrues: je m'y entends à recruter; demandez plutôt à ces Messieurs.
»Oh, c'est vrai, répartit le fourrier, à lui le coq, le papa Dufailli, pour inventer des emblèmes et embêter le conscrit: quand j'y pense, fallait-il que je fusse loff pour donner dans un godan pareil!--Ah! tu t'en souviens encore?--Oui, oui, notre ancien, je m'en souviens, et le major aussi, puisque vous avez eu le toupet de l'engager en qualité de notaire du régiment.
--»Eh bien! n'a-t-il pas fait son chemin? et, mille noms d'une pipe! ne vaut-il pas mieux être le premier comptable d'une compagnie de canonniers, que de gratter le papier dans une étude? Qu'en dis-tu, fourrier?--Je suis de votre avis; pourtant...--Pourtant, pourtant, tu me diras peut-être, toi, que tu étais plus heureux, quand, dès le patron minet, il te fallait empoigner l'arrosoir, et te morfondre à jeter du ratafia de grenouilles sur tes tulipes. Nous allions nous embarquer à Brest sur _l'Invincible_; tu ne voulais partir que comme jardinier fleuriste du bord: allons t'ai-je dit, va pour jardinier fleuriste; le capitaine aime les fleurs, chacun son goût, mais aussi chacun son métier; j'ai fait le mien. Il me semble que je te vois encore: étais-tu emprunté, lorsqu'au lieu de t'employer à cultiver des plantes marines, comme tu t'y attendais, on t'envoya faire la manoeuvre de haubans sur du trente-six, et lorsqu'il te fallut mettre le feu au mortier sur la bombarde! c'était là le bouquet! Mais ne parlons plus de çà, et buvons un coup. Allons, Pays, verse donc à boire aux camarades.»
Je me mis en train d'emplir les verres. «Tu vois, me dit le sergent, qu'ils ne m'en veulent plus: aussi à nous trois maintenant ne faisons-nous plus qu'une paire d'amis. Ce n'est pas l'embarras, je les ai fait _joliment_ donner dans le panneau; mais tout çà n'est rien; nous autres recruteurs de la marine, nous ne sommes que de la Saint-Jean auprès des recruteurs d'autre fois; vous êtes encore des blancs-becs, et vous n'avez pas connu Belle-Rose; c'est celui-là qui avait le truque. Tel que vous me voyez, je n'étais pas trop niolle, et cependant il m'emmaillota le mieux du monde. Je crois que je vous ai déjà conté çà, mais, à tout hasard, je vais le répéter pour le Pays.
»Dans l'ancien régime, voyez-vous, nous avions des colonies, l'île de France, Bourbon, la Martinique, la Guadeloupe, le Sénégal, la Guyane, la Louisiane, Saint-Domingue, etc. A présent, çà fait brosse; nous n'avons plus que l'île d'Oléron; c'est un peu plus que rien, ou, comme dit cet autre, c'est un pied à terre, en attendant le reste. La descente aurait pu nous rendre tout çà. Mais bah! la descente, il n'y faut plus songer, c'est une affaire faite: la flottille pourrira dans le port et puis on fera du feu avec la défroque. Mais je m'aperçois que je cours une bordée et que je vais à la dérive; en avant donc Belle-Rose! car je crois que c'est de Belle-Rose que je vous parlais.
»Comme je vous le disais c'était un gaillard qui avait le fil; et puis dans ce temps là, les jeunes gens n'étaient pas si allurés qu'aujourd'hui.
»J'avais quitté Arras à quatorze ans, et j'étais depuis six mois à Paris en apprentissage chez un armurier, quand un matin le patron me chargea de porter au colonel des carabiniers, qui demeurait à la Place Royale, une paire de pistolets qu'il lui avait remis en état. Je m'acquittai assez lestement de la commission; malheureusement ces maudits pistolets devaient faire rentrer dix-huit francs à la boutique; le colonel me compta l'argent et me donna la pièce. Jusque là c'était à merveille; mais ne voilà-t-il pas, qu'en traversant la rue du Pélican, j'entends frapper à un carreau. Je m'imagine que c'est quelqu'un de connaissance, je lève le nez, qu'est-ce que je vois? une madame de Pompadour qui, ses appas à l'air, se carrait derrière une vitre plus claire que les autres; et qui, par un signe de la tête, accompagné d'un aimable sourire, m'engageait à monter. On eût dit d'une miniature mouvante dans son cadre. Une gorge magnifique, une peau blanche comme de la neige, une poitrine large, et par-dessus le marché une figure ravissante, il n'en fallait pas tant pour me mettre en feu; j'enfile l'allée, je monte l'escalier quatre à quatre, on m'introduit près de la princesse: c'était une divinité!--Approche, mon miston, me dit-elle, en me frappant légèrement sur la joue, tu vas me faire ton petit cadeau, n'est-ce pas?
»Je fouille alors en tremblant dans ma poche, et j'en tire la pièce que le colonel m'avait donnée.--Dis-donc petit, continua-t-elle, je crois, ma foi de Dieu, que t'es Picard. Eh bien! je suis ta payse: oh! tu paieras bien un verre de vin à ta payse!
»La demande était faite de si bonne grâce! je n'eus pas la force de refuser; les dix-huit francs du colonel furent entamés. Un verre de vin en amène un autre, et puis deux, et puis trois et puis quatre, si bien que je m'enivrai de boisson et de volupté. Enfin la nuit arriva, et, je ne sais comment cela se fit, mais je m'éveillai dans la rue, sur un banc de pierre, à la porte de l'hôtel des Fermes...
»Ma surprise fut grande, en regardant autour de moi; elle fut plus grande encore quand je vis le fond de ma bourse:..... les oiseaux étaient dénichés......
»Quel moyen de rentrer chez mon bourgeois? Où aller coucher? Je pris le parti de me promener en attendant le jour; je n'avais point d'autre but que de tuer le temps, ou plutôt de m'étourdir sur les suites d'une première faute. Je tournai machinalement mes pas du côté du marché des Innocents. Fiez-vous donc aux payses! me disais-je en moi-même; me voilà dans de beaux draps! encore s'il me restait quelque argent...
»J'avoue que, dans ce moment, il me passa de drôles d'idées par la tête..... J'avais vu souvent afficher sur les murs de Paris: Portefeuille perdu, avec mille, deux mille et trois mille francs de récompense à qui le rapporterait. Est-ce que je ne m'imaginai pas que j'allais trouver un de ces portefeuilles; et dévisageant les pavés un à un, marchant comme un homme qui cherche quelque chose; j'étais très sérieusement préoccupé de la possibilité d'une si bonne aubaine, lorsque je fus tiré de ma rêverie par un coup de poing qui m'arriva dans le dos.--Eh bien! Cadet, que fais-tu donc par ici si matin?--Ah! c'est toi, Fanfan, et par quel hasard dans ce quartier à cette heure?
»Fanfan était un apprenti pâtissier, dont j'avais fait la connaissance aux Porcherons; en un instant, il m'eut appris que depuis six semaines il avait déserté le four, qu'il avait une maîtresse qui fournissait aux appointements, et que, pour le quart d'heure, il se trouvait sans asile, parce qu'il avait pris fantaisie au monsieur de sa particulière de coucher avec elle. Au surplus, ajouta-t-il, je m'en bats l'oeil; si je passe la nuit à la Souricière, le matin je reviens au gîte, et je me rattrappe dans la journée. Fanfan le pâtissier me paraissait un garçon dégourdi; je supposais qu'il pourrait m'indiquer quelque expédient pour me tirer d'affaire; je lui peignis mon embarras.
--»Ce n'est que çà, me dit-il; viens me rejoindre à midi au cabaret de la barrière des Sergents; je te donnerai peut-être un bon conseil: dans tous les cas, nous déjeunerons ensemble.»
»Je fus exact au rendez-vous. Fanfan ne se fit pas attendre; il était arrivé avant moi: aussitôt que j'entrai, on me conduisit dans un cabinet où je le trouvai en face d'une cloyère d'huîtres, attablé entre deux femelles, dont l'une, en m'apercevant, partit d'un grand éclat de rire.--Et qu'a-t-elle donc celle-là, s'écria Fanfan?--Eh! Dieu me pardonne, c'est le _pays_!--C'est la _payse_! dis-je à mon tour, un peu confus.--Oui, mon minet, c'est la payse. Je voulus me plaindre du méchant tour qu'elle m'avait joué la veille; mais, en embrassant Fanfan, qu'elle appelait _son lapin_, elle se prit à rire encore plus fort, et je vis que ce qu'il y avait de mieux à faire, était de prendre mon parti en brave.
»--Eh bien! me dit Fanfan, en me versant un verre de vin blanc, et m'alongeant une douzaine d'huîtres, tu vois qu'il ne faut jamais désespérer de la Providence; les pieds de cochon sont sur le gril: aimes-tu les pieds de cochon? Je n'avais pas eu le temps de répondre à sa question, que déjà ils étaient servis. L'appétit avec lequel je dévorais était tellement affirmatif, que Fanfan n'eut plus besoin de m'interroger sur mon goût. Bientôt le Chablis m'eut mis en gaité; j'oubliai les désagréments que pourrait me causer le mécontentement de mon bourgeois, et comme la compagne de ma payse m'avait donné dans l'oeil, je me lançai à lui faire ma déclaration. Foi de Dufailli! elle était gentille à croquer; elle me rendit la main.
--»Tu m'aimes donc bien, me dit Fanchette, c'était le nom de la perronnelle.--Si je vous aime!--Eh bien! si tu veux, nous nous marierons ensemble.--C'est çà, dit Fanfan, mariez-vous; pour commencer, nous allons faire la noce. Je te marie, Cadet, entends-tu? Allons, embrasses-vous; et en même-temps, il nous empoigna tous deux par la tête pour rapprocher nos deux visages.--Pauvre chéri, s'écria Fanchette, en me donnant un second baiser, sans l'aide de mon ami; sois tranquille, je te mettrai au pas.
»J'étais aux anges; je passai une journée délicieuse. Le soir, j'allai coucher avec Fanchette; et, sans vanité, elle s'y prit si bien qu'elle eût tout lieu d'être satisfaite de moi.
»Mon éducation fut bientôt faite. Fanchette était toute fière d'avoir rencontré un élève qui profitait si bien de ses leçons; aussi me récompensait-elle généreusement.
»A cette époque, les notables venaient de s'assembler. Les notables étaient de bons pigeons; Fanchette les plumait, et nous les mangions en commun. Chaque jour c'étaient des bombances à n'en plus finir. Nous ont-ils fait faire des gueuletons, ces notables, nous en ont-ils fait faire! Sans compter que j'avais toujours le gousset garni!
»Fanchette et moi nous ne nous refusions rien: mais que les instants du bonheur sont courts!... Oh! oui, très-courts!
»Un mois de cette bonne vie s'était à peine écoulé, que Fanchette et ma payse furent arrêtées et conduites à la Force. Qu'avaient-elles fait? je n'en sais rien; mais comme les mauvaises langues parlaient du saut d'une montre à répétition, moi, qui ne me souciais pas de faire connaissance avec M. le lieutenant général de police, je jugeai prudent de ne pas m'en informer.
»Cette arrestation était un coup que nous n'avions pas prévu; Fanfan et moi, nous en fûmes attérés. Fanchette était si bonne enfant! Et puis, maintenant que devenir, plus de ressources, me disais-je; la marmite est renversée; adieu les huîtres, adieu le Chablis, adieu les petits soins. N'aurait-il pas mieux valu rester à mon étau? De son côté, Fanfan se reprochait d'avoir renoncé à ses brioches.
»Nous nous avancions ainsi tristement sur le quai de la Ferraille, lorsque nous fûmes tout à coup réveillés par le bruit d'une musique militaire, deux clarinettes, une grosse caisse et des cimballes. La foule s'était rassemblée autour de cet orchestre porté sur une charrette, au-dessus de laquelle flottaient un drapeau et des panaches de toutes les couleurs. Je crois qu'on jouait l'air, _Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?_ Quand les musiciens eurent fini, les tambours battirent un banc; un monsieur galonné sur toutes les coutures se leva et prit la parole, en montrant au public une grande pancarte sur laquelle était représenté un soldat en uniforme.--Par l'autorisation de Sa Majesté, dit-il, je viens ici pour expliquer aux sujets du roi de France les avantages qu'il leur fait en les admettant dans ses colonies. Jeunes gens qui m'entourez, vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du pays de Cocagne; c'est dans l'Inde qu'il faut aller pour le trouver ce fortuné pays; c'est là que l'on a de tout à gogo.
»Souhaitez-vous de l'or, des perles, des diamants? les chemins en sont pavés; il n'y a qu'à se baisser pour en prendre, et encore ne vous baissez vous pas, les Sauvages les ramassent pour vous.
»Aimez-vous les femmes? il y en a pour tous les goûts: vous avez d'abord les négresses, qui appartiennent à tout le monde; viennent ensuite les créoles, qui sont blanches comme vous et moi, et qui aiment les blancs à la fureur, ce qui est bien naturel dans un pays où il n'y a que des noirs; et remarquez bien qu'il n'est pas une d'elles qui ne soit riche comme un Crésus, ce qui, soit dit entre nous, est fort avantageux pour le mariage.
»Avez-vous la passion du vin? c'est comme les femmes, il y en a de toutes les couleurs, du Malaga, du Bordeaux, du Champagne, etc. Par exemple, vous ne devez pas vous attendre à rencontrer souvent du Bourgogne; je ne veux pas vous tromper, il ne supporte pas la mer, mais demandez de tous les autres crus du globe, à six blancs la bouteille, vu la concurrence, on sera trop heureux de vous en abreuver. Oui, messieurs, à six blancs, et cela ne vous surprendrais quand vous saurez que, quelquefois cent, deux cents, trois cents navires tous chargés de vins, sont arrivés en même temps dans un seul port. Peignez-vous alors l'embarras des capitaines: pressés de s'en retourner, ils déposent leur cargaison à terre, en faisant annoncer que ce sera leur rendre service de venir puiser gratis à même les tonneaux.
»Ce n'est pas tout: croyez-vous que ce ne soit pas une grande douceur que d'avoir sans cesse le sucre sous sa main?
»Je ne vous parle pas du café, des limons, des grenades, des oranges, des ananas, et de mille fruits délicieux qui viennent là sans culture comme dans le Paradis terrestre, je ne dis rien non plus de ces liqueurs des Iles, dont on fait tant de cas, et qui sont si agréables, que, sauf votre respect, il semble, en les buvant, que le bon Dieu et les anges vous pissent dans la bouche.
»Si je m'adressais à des femmes ou à des enfants, je pourrais leur vanter toutes ces friandises; mais je m'explique devant des hommes.
»Fils de famille, je n'ignore pas les efforts que font ordinairement les parents pour détourner les jeunes gens de la voie qui doit les conduire à la fortune; mais soyez plus raisonnables que les papas et surtout que les mamans.
»Ne les écoutez-pas, quand ils vous diront que les Sauvages mangent les Européens à la croque-au-sel: tout cela était bon au temps de Christophe Colomb, ou de Robinson Crusoé.
»Ne les écoutez-pas, quand ils vous feront un monstre de la fièvre jaune; la fièvre jaune? eh! messieurs, si elle était aussi terrible qu'on le prétend, il n'y aurait que des hôpitaux dans le pays: et Dieu sait qu'il n'y en a pas un seul?
»Sans doute on vous fera encore peur du climat, je suis trop franc pour ne pas en convenir: le climat est très chaud, mais la nature s'est montrée si prodigue de rafraîchissements, qu'en vérité il faut y faire attention pour s'en apercevoir.
»On vous effraiera de la piqûre des maringouins, de la morsure des serpents à sonnettes. Rassurez-vous; n'avez-vous pas vos esclaves toujours prêts à chasser les uns? quant aux autres, ne font-ils pas du bruit tout exprès pour vous avertir?
»On vous fera des contes sur les naufrages. Apprenez que j'ai traversé les mers cinquante-sept fois; que j'ai vu et revu le _bon homme tropique_; que je me soucie d'aller d'un pôle à l'autre comme d'avaler un verre d'eau, et que sur l'Océan où il n'y a ni trains de bois, ni nourrices, je me crois plus en sûreté à bord d'un vaisseau de 74, que dans les casemates du coche d'Auxerre, ou sur la galliote qui va de Paris à Saint-Cloud. En voilà bien assez pour dissiper vos craintes. Je pourrais ajouter au tableau de ces agréments;... je pourrais vous entretenir de la chasse, de la pêche: figurez-vous des forêts où le gibier est si confiant, qu'il ne songe pas même à prendre la fuite, et si timide, qu'il suffit de crier un peu fort pour le faire tomber; imaginez des fleuves et des lacs où le poisson est si abondant, qu'il les fait déborder. Tout cela est merveilleux, tout cela est vrai.
»J'allais oublier de vous parler des chevaux: des chevaux, messieurs, on ne fait pas un pas sans en rencontrer par milliers;.... on dirait des troupeaux de moutons; seulement ils sont plus gros: êtes-vous amateurs? voulez-vous vous monter? vous prenez une corde dans votre poche; il est bon qu'elle soit un peu longue; vous avez la précaution d'y faire un noeud coulant; vous saisissez l'instant où les animaux sont à paître, alors ils ne se doutent de rien; vous vous approchez doucement, vous faites votre choix, et quand votre choix est fait, vous lancez la corde; le cheval est à vous, il ne vous reste plus qu'à l'enfourcher ou à l'emmener à la longe, si vous le jugez à propos: car notez bien qu'ici chacun est libre de ses actions.
»Oui, messieurs, je le répète, tout cela est vrai, très vrai, excessivement vrai: la preuve, c'est que le roi de France, Sa Majesté Louis XVI, qui pourrait presque m'entendre de son palais, m'autorise à vous offrir de sa part tant de bienfaits. Oserais-je vous mentir si près de lui?
»Le roi veut vous vêtir, le roi veut vous nourrir, il veut vous combler de richesses; en retour, il n'exige presque rien de vous: point de travail, bonne paie, bonne nourriture, se lever et se coucher à volonté, l'exercice une fois par mois, la parade à la Saint-Louis; pour celle-là, par exemple, je ne vous dissimule pas que vous ne pouvez pas vous en dispenser, à moins que vous n'en ayez obtenu la permission, et on ne la refuse jamais. Ces obligations remplies, tout votre temps est à vous. Que voulez-vous de plus? un bon engagement? vous l'aurez; mais dépêchez-vous, je vous en préviens; demain peut-être il ne sera plus temps; les vaisseaux sont en partance, on n'attend plus que le vent pour mettre à la voile... Accourez donc, Parisiens, accourez. Si, par hasard, vous vous ennuyez d'être bien, vous aurez des congés quand vous voudrez: une barque est toujours dans le port, prête à ramener en Europe ceux qui ont la maladie du pays; elle ne fait que ça. Que ceux qui désirent avoir d'autres détails viennent me trouver; je n'ai pas besoin de leur dire mon nom, je suis assez connu; ma demeure est à quatre pas d'ici, au premier réverbère, maison du marchand de vin. Vous demanderez M. Belle-Rose.
»Ma situation me rendit si attentif à ce discours, que je le retins mot pour mot, et quoiqu'il y ait bientôt vingt ans que je l'ai entendu, je ne pense pas en avoir omis une syllabe.
»Il ne fit pas moins d'impression sur Fanfan. Nous étions à nous consulter, lorsqu'un grand escogriffe, dont nous ne nous occupions pas le moins du monde, appliqua une calotte à Fanfan, et fit rouler son chapeau par terre.--Je t'apprendrai, lui dit-il, Malpot, à me regarder de travers. Fanfan était tout étourdi du coup; je voulus prendre sa défense; l'escogriffe leva à son tour la main sur moi; bientôt nous fûmes entourés; la rixe devenait sérieuse; le public prenait ses places; c'était à qui serait aux premières. Tout à coup un individu perce la foule; c'était M. Belle-Rose: Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit-il; et en désignant Fanfan, qui pleurait, je crois que monsieur a reçu un soufflet: cela ne peut pas s'arranger; mais monsieur est brave, je lis ça dans ses yeux; cela s'arrangera. Fanfan voulut démontrer qu'il n'avait pas tort, et ensuite qu'il n'avait pas reçu de soufflet. C'est égal, mon ami, répliqua Belle-Rose; il faut absolument s'allonger.--Certainement, dit l'escogriffe, cela ne se passera pas comme ça. Monsieur m'a insulté, il m'en rendra raison; il faut qu'il y en ait un des deux qui reste sur la place.
--»Eh bien! soit, l'on vous rendra raison, répondit Belle-Rose; je réponds de ces messieurs: votre heure?--La vôtre?--Cinq heures du matin, derrière l'archevêché. J'apporterai des fleurets.