Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II

Part 15

Chapter 153,834 wordsPublic domain

Une après-midi, il se manifesta quelque tumulte dans la cour; il s'y livrait un furieux combat à coups de poings. A pareille heure, c'était un événement fort ordinaire, mais cette fois il y avait autant à s'en étonner que d'un duel entre Oreste et Pilade. Les deux champions, Blignon et Charpentier, dit _Chante-à-l'heure_, étaient connus pour vivre dans cette intimité révoltante qui n'a pas même d'excuse dans la plus rigoureuse claustration. Une rixe violente s'était engagée entre eux; on prétendait que la jalousie les avait désunis: quoi qu'il en soit, lorsque l'action eut cessé, _Chante-à-l'heure_, couvert de contusions, entra à la cantine pour se faire bassiner; je faisais alors ma partie de piquet. _Chante-à-l'heure_, irrité de sa défaite, ne se possédait plus; bientôt l'eau-de-vie du pansement qu'il buvait sans s'en apercevoir, l'animant encore, il se trouva dans cette situation d'esprit où les épanchements deviennent un besoin.

--«Mon ami, me dit-il, car tu es mon ami, toi;... vois-tu comme il m'a arrangé ce gueux de Blignon?... mais il ne le portera pas en paradis!...

--«Laisse tout cela, lui répartis-je, il est plus fort que toi,... il faut prendre ton parti. Quand tu te ferais assommer une seconde fois?

--»Oh! ce n'est pas çà que je veux dire!... Si je voulais, il ne battrait plus personne, ni moi, ni d'autres. On sait ce que l'on sait!...

--»Eh! que sais-tu? m'écriai-je, frappé du ton dont il avait prononcé ces derniers mots.

--»Oui, oui, reprit _Chante-à-l'heure_, toujours plus exaspéré, il a bien fait de me pousser à bout; je n'aurais qu'à _jaspiner_ (jaser)... Il serait bientôt _fauché_ (guillotiné).

--»Eh! tais-toi donc, lui dis-je en affectant d'être incrédule; vous êtes tous taillés sur le même patron; quand vous en voulez à quelqu'un, on dirait qu'il n'y a qu'à souffler sur sa tête pour la faire tomber.

--»Tu crois ça, s'écria _Chante-à-l'heure_, en frappant du poing sur la table; si je te disais qu'_il a escarpé une largue_ (assassiné une femme)!

--»Pas si haut, _Chante-à-l'heure_, pas si haut, lui dis-je, en me mettant mystérieusement un doigt sur la bouche. Tu sais bien qu'à la _Lorcefée_ (la Force) les murs ont des oreilles. Il ne s'agit de _servir de belle_ (dénoncer à faux) un camarade.

--»Qu'appelles-tu _servir de belle_, répliqua-t-il, plus irrité à mesure que je feignais de vouloir l'empêcher de parler; quand je te dis qu'il ne tient qu'à moi de lui donner un _redoublement de fièvre_ (révéler un nouveau fait à charge.)

--»Tout cela est bon, repris-je, mais pour faire mettre un homme sur _la planche au pain_ (traduire devant la cour d'assises), il faut des preuves!

--»Des preuves, est-ce que le _boulanger_ (le diable) en manque jamais?... Écoute.... tu connais bien la marchande d'asticots qui se tient au bas du pont Notre-Dame?

--»Une ancienne _ogresse_ (femme qui loue des effets aux filles), la maîtresse de Chatonnet, la femme du bossu.--Tout juste!--Eh bien! il y a trois mois que Blignon et moi nous étions à _bouffarder_ tranquillement dans un estaminet de la rue Planche-Mibray, lorsqu'elle vint nous y trouver. Il y a gras, nous dit-elle, et pas loin d'ici, rue de la Sonnerie! Puisque vous êtes de bons enfants, je veux vous l'enseigner. C'est une vieille femme qui reçoit de l'argent pour beaucoup de monde; il y a des jours qu'elle a quinze et vingt mille francs, or ou billets; comme elle rentre souvent à la _sorgue_ (à la nuit), il faudrait lui couper le cou et la f..... à la rivière, après avoir _poissé ses philippes_ (pris son argent). D'abord qu'elle nous a fait la proposition, nous ne voulions pas en entendre parler, parce que nous ne faisions pas l'_escarpe_ (l'assassinat), mais cette emblêmeuse nous a tant tourmentés, en nous répétant qu'il y avait _gras_ (beaucoup d'argent), et que d'ailleurs il n'y avait pas grand mal à _étourdir_ (tuer) une vieille femme, que nous nous sommes laissés aller. On tomba d'accord que la marchande d'asticots nous avertirait du jour et du moment favorables. Ça me contrariait pourtant de m'_enflaquer_ là-dedans, parce que, vois-tu, quand on n'est pas habitué à faire la chose, ça fait toujours un effet. Enfin, n'importe, tout était convenu, lorsque le lendemain, aux _Quatre-Cheminées_, près de Sèvres, nous avons rencontré Voivenel avec un autre _grinche_ (voleur). Blignon leur a parlé de l'affaire, mais en témoignant qu'il avait de la répugnance pour le crime. Alors ils proposèrent de nous donner un coup de main, si toutefois nous y consentions.--Volontiers, répondit Blignon, quand il y en a pour deux, il y en a pour quatre. Voilà donc qu'est décidé, ils devaient être de _mèche_ (de complicité) avec nous. Depuis ce jour le camarade de Voivenel était toujours sur notre dos; il n'aspirait qu'au moment. Enfin la marchande d'asticots nous fait prévenir; c'était le 30 décembre. Il faisait du brouillard. C'est pour aujourd'hui, me dit Blignon. Vous me croirez si vous le voulez, foi de grinche, j'avais envie de ne pas y aller, mais entraîné, je suivis la vieille avec les autres, et, le soir, au moment où, sa recette terminée, elle sortait de chez un M. Rousset, loueur de carosses, dans le cul de sac de la Pompe, nous l'avons expédiée. C'est l'ami de Voivenel qui l'a _chourinée_ (frappée à coups de couteau), pendant que Blignon, après l'avoir entortillée dans son mantelet, la tenait par derrière. Il n'y a que moi qui ne m'en suis pas mêlé, mais j'ai tout vu, puisqu'ils m'avaient planté à faire le _gaf_ (le guet), et j'en sais assez pour faire _gerber à la passe_ (guillotiner) ce gueux de Blignon.»

_Chante-à-l'heure_ me raconta en détail et avec une rare insensibilité toutes les circonstances de ce meurtre. J'entendis jusqu'au bout ce récit abominable, faisant à chaque instant d'incroyables efforts pour cacher mon indignation: chaque parole qu'il prononçait était de nature à faire dresser les cheveux de l'homme le moins susceptible d'émotions. Quand ce scélérat eut achevé de me retracer avec une horrible fidélité les angoisses de la victime, je l'engageai de nouveau à ne pas perdre son ami Blignon; mais, en même temps, je jetai habilement de l'huile sur le feu, que je semblais vouloir éteindre. Je me proposais d'amener _Chante-à-l'heure_ à faire de sang froid à l'autorité l'horrible révélation à laquelle l'avait poussé la colère. Je désirais en outre pouvoir fournir à la justice les moyens de conviction qui lui étaient nécessaires pour frapper les assassins. Il y avait beaucoup à éclaircir. Peut-être _Chante-à-l'heure_ ne m'avait-il fait qu'une fable qui lui aurait été suggérée par le vin et l'esprit de vengeance. Quoi qu'il en soit, je fis à M. Henry un rapport, dans lequel je lui exposais mes doutes, et bientôt il me fit savoir que le crime que je lui dénonçais n'était que trop réel. M. Henry m'engageait en même temps à faire en sorte de lui procurer des renseignements précis sur toutes les circonstances qui avaient précédé et suivi l'assassinat, et dès le lendemain je dressai mes batteries pour les obtenir. Il était difficile de faire arrêter les complices sans que l'on pût soupçonner d'où partait le coup; dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, le hasard se mit de moitié avec moi. Le jour venu, j'allai éveiller _Chante-à-l'heure_ qui, encore malade de la veille, ne put se lever; je m'assis sur son lit, et lui parlai de l'état complet d'ivresse dans lequel je l'avais vu, ainsi que des indiscrétions qu'il avait commises: le reproche parut l'étonner; je lui répétai un ou deux mots de l'entretien que j'avais eu avec lui, sa surprise redoubla; alors il me protesta qu'il était impossible qu'il eut tenu un pareil langage, et soit qu'effectivement il eut perdu la mémoire, soit qu'il se défiât de moi, il essaya de me persuader qu'il n'avait pas le moindre souvenir de ce qui s'était passé. Qu'il mentît ou non, je saisis cette assertion avec avidité, et j'en profitai pour dire à _Chante-à-l'heure_ qu'il ne s'était pas borné à me raconter confidentiellement toutes les circonstances de l'assassinat, mais encore qu'il les avait exposées à haute voix dans le chauffoir, en présence de plusieurs détenus qui avaient tout aussi-bien entendu que moi.--«Ah! malheureux que je suis, s'écria-t-il, en montrant la plus grande affliction: qu'ai-je fait? A présent comment me tirer de là?--Rien de plus aisé, lui répondis-je, si l'on te questionne au sujet de la scène d'hier, tu diras: ma foi, quand je suis ivre, je suis capable de tout, surtout si j'en veux à quelqu'un, je ne sais pas ce que je n'inventerais pas.»

_Chante-à-l'heure_ prit le conseil pour argent comptant. Le même jour, un nommé _Pinson_ qui passait pour un mouton, fut conduit de la Force à la préfecture de police: cette translation ne pouvait s'effectuer plus à propos; je m'empressai de l'annoncer à _Chante-à-l'heure_, en ajoutant que tous les prisonniers pensaient que Pinson n'était extrait que parce qu'il allait faire quelques révélations. A cette nouvelle, il parut consterné. «Etait-il dans le chauffoir? me demanda-t-il aussitôt; je lui dis que je n'y avais pas fait attention.» Alors il me communiqua plus franchement ses alarmes, et j'obtins de lui de nouveaux renseignements qui, transmis sur-le-champ à M. Henry, firent tomber sous la main de la police tous les complices de l'assassinat, parmi lesquels la marchande d'asticots et son mari. Les uns et les autres furent mis au secret; _Blignon_ et _Chante-à-l'heure_, dans le bâtiment neuf; la marchande d'asticots, son mari, Voivenel et le quatrième assassin dans l'infirmerie, ou ils restèrent très long-temps. La procédure s'instruisit, et je ne m'en occupai plus: elle n'eut aucun résultat, parce qu'elle avait été mal commencée dès le principe: les accusés furent absous.

Mon séjour, tant à Bicêtre qu'à la Force, embrasse une durée de vingt-un mois, pendant laquelle il ne se passa pas de jours que je ne rendisse quelque important service; je crois que j'aurais été un _mouton perpétuel_, tant on était loin de supposer la moindre connivence entre les agents de l'autorité et moi. Les concierges et les gardiens ne se doutaient même pas de la mission qui m'était confiée. Adoré des voleurs; estimé des bandits les plus déterminés, car ces gens-là ont aussi un sentiment qu'ils appellent de l'estime, je pouvais compter en tout temps sur leur dévouement: tous se seraient fait hacher pour moi; ce qui le prouve c'est qu'à Bicêtre le nommé _Mardargent_, dont j'ai déjà parlé, s'est battu plusieurs fois contre des prisonniers qui avaient osé dire que je n'étais sorti de la Force que pour servir la police. Coco-Lacour et Goreau, détenus dans la même maison comme voleurs incorrigibles, ne prirent pas ma défense avec moins de générosité. Alors, peut-être, auraient-ils eu quelque raison de me taxer d'ingratitude puisque je ne les ai pas plus ménagés que les autres, mais le devoir commandait; qu'ils reçoivent aujourd'hui le tribut de ma reconnaissance, ils ont plus concouru qu'ils ne pensent aux avantages que la société a pu retirer de mes services.

M. Henry ne laissa pas ignorer au préfet de police les nombreuses découvertes qui étaient dues à ma sagacité. Ce fonctionnaire, à qui il me représenta comme un homme sur lequel l'on pouvait compter, consentit enfin à mettre un terme à ma détention. Toutes les mesures furent prises pour que l'on ne crut pas que j'eusse recouvré ma liberté. On vint me chercher à la Force, et l'on m'emmena sans négliger aucune des précautions rigoureuses: on me mit les menotes, et je montai dans la cariole d'osier, mais il était convenu que je m'évaderais en route; et en effet je m'évadai. Le même soir toute la police était à ma recherche. Cette évasion fit grand bruit, surtout à la Force, où mes amis la célébrèrent par des réjouissances: ils burent à ma santé et me souhaitèrent un bon voyage!

CHAPITRE XXIV.

M. Henry surnommé l'_Ange malin_.--MM. Bertaux et Parisot.--Un mot sur la Police.--Ma première capture.--Bouhin et Terrier sont arrêtés d'après mes indications.

Les noms de M. le baron Pasquier et de M. Henry ne s'effaceront jamais de mon souvenir. Ces deux hommes généreux furent mes libérateurs! combien je leur dois d'actions de grâces! ils m'ont rendu plus que la vie; pour eux je la sacrifierais mille fois, et je pense que l'on me croira quand on saura que souvent je l'exposai pour obtenir d'eux une parole, un regard de satisfaction.

Je respire, je circule librement, je ne redoute plus rien: devenu agent secret, j'ai maintenant des devoirs tracés, et c'est le respectable M. Henry qui se charge de m'en instruire: car c'est sur lui que repose presque toute la sûreté de la capitale. Prévenir les crimes, découvrir les malfaiteurs, et les livrer à l'autorité, c'est à ces points principaux que l'on doit rapporter les fonctions qui m'étaient confiées. La tâche était difficile à remplir. M. Henry prit le soin de guider mes premiers pas; il m'aplanit les difficultés, et si par la suite j'ai acquis quelque célébrité dans la police, je l'ai due à ses conseils, ainsi qu'aux leçons qu'il m'a données... Doué d'un caractère froid et réfléchi, M. Henry possédait au plus haut degré ce tact d'observation qui fait démêler la culpabilité sous les apparences les plus innocentes; il avait une mémoire prodigieuse, et une étonnante pénétration: rien ne lui échappait; ajoutez à cela qu'il était excellent physionomiste. Les voleurs ne l'appelaient que l'_Ange malin_, et à tous égards il méritait ce surnom; car chez lui l'aménité était la compagne de la ruse. Rarement un grand criminel, interrogé par lui, sortait de son cabinet sans avoir avoué son crime, ou donné à son insu quelques indices, qui laissaient l'espoir de le convaincre. Chez M. Henry, il y avait une sorte d'instinct qui le conduisait à la découverte de la vérité; ce n'était pas de l'acquis, et quiconque aurait voulu prendre sa manière pour arriver au même résultat, se serait fourvoyé; car sa manière n'en était pas une; elle changeait avec les circonstances: personne plus que lui n'était attaché à son état: il couchait comme on dit dans l'ouvrage, et était à toute heure à la disposition du public. On n'était pas obligé alors de ne venir dans les bureaux qu'à midi, et de faire souvent antichambre pendant des quarts de journées, ainsi que cela se pratique aujourd'hui. Passionné pour le travail, il n'était rebuté par aucune espèce de fatigue; aussi après trente-cinq ans de service, est-il sorti de l'administration accablé d'infirmités. J'ai vu quelquefois ce chef passer deux ou trois nuits par semaine, et la plupart du temps pour méditer sur les instructions qu'il allait me donner, et pour parvenir à la prompte répression des crimes de tous genres. Les maladies, et il en a eu de très graves, n'interrompaient presque pas ses labeurs: c'était dans son cabinet qu'il se faisait traiter; enfin c'était un homme comme il y en a peu: peut-être même comme il n'y en a point. Son nom seul faisait trembler les voleurs, et quand ils étaient amenés devant lui, tant audacieux fussent-ils, presque toujours ils se troublaient, ils se coupaient dans leurs réponses; car tous étaient persuadés qu'il lisait dans leur intérieur.

Une remarque que j'ai souvent eu l'occasion de faire, c'est que les hommes capables sont toujours les mieux secondés; serait-ce en vertu de ce vieux proverbe, _qui se ressemble s'assemble_? Je n'en sais rien; mais ce que je n'ai pas oublié, c'est que M. Henry avait des collaborateurs dignes de lui: de ce nombre était M. Bertaux, interrogateur d'un grand mérite: il avait un talent particulier pour saisir une affaire, quelle qu'elle fût: ses trophées sont dans les dossiers de la préfecture. Près de lui, j'aime à mentionner le chef des prisons, M. Parisot, qui suppléait M. Henry avec une grande habileté. Enfin, MM. Henry, Bertaux et Parisot formaient un véritable _triumvirat_ qui conspirait sans cesse contre le brigandage: l'extirper de Paris, et procurer aux habitants de cette immense cité une sécurité à toute épreuve, tel était leur but, telle était leur unique pensée, et les effets répondaient pleinement à leur attente. Il est vrai qu'à cette époque, il existait entre les chefs de la police une franchise, un accord, une cordialité qui ont disparu depuis cinq à six ans. Aujourd'hui, chefs ou employés, tous sont dans la défiance les uns des autres; tous se craignent réciproquement; c'est un état d'hostilités continuelles; chacun dans son confrère redoute un dénonciateur, il n'y a plus de convergence, plus d'harmonie entre les divers rouages de l'administration: et d'où cela vient-il? de ce qu'il n'y a plus d'attributions distinctes et parfaitement définies; de ce que personne, à commencer par les sommités, ne se trouve à sa place. D'ordinaire à son avénement, le préfet lui-même était étranger à la police; et c'est dans l'emploi le plus éminent qu'il vient y faire son apprentissage: il traîne à sa suite une multitude de protégés, dont le moindre défaut est de n'avoir aucune capacité spéciale; mais qui, faute de mieux, savent le flatter et empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. C'est ainsi que tantôt sous une direction, tantôt sous une autre, j'ai vu s'organiser, ou plutôt se désorganiser la police: chaque mutation de préfet y introduisait des novices, et faisait éliminer quelques sujets expérimentés. Je dirai plus tard quelles sont les conséquences de ces changements, qui ne sont commandés que par le besoin de donner des appointements aux créatures du dernier venu. En attendant je vais reprendre le fil de ma narration.

Dès que je fus installé en qualité d'agent secret, je me mis à battre le pavé, afin de me reconnaître, et de me mettre à même de travailler utilement. Ces courses, dans lesquelles je fis un grand nombre d'observations, me prirent une vingtaine de jours, pendant lesquels je ne fis que me préparer à agir: j'étudiais le terrain. Un matin je fus mandé par le chef de la division: il s'agissait de découvrir un nommé Watrin, prévenu d'avoir fabriqué et mis en circulation de la fausse-monnaie et des billets de banque. Watrin avait déjà été arrêté par les inspecteurs de police; mais suivant leur usage, ils n'avaient pas su le garder. M. Henry me donna toutes les indications qu'il jugeait propres à me mettre sur ses traces; malheureusement ces indications n'étaient que de simples données sur ses anciennes habitudes; tous les endroits qu'il avait fréquentés m'étaient signalés; mais il n'était pas vraisemblable qu'il y vînt de sitôt, puisque dans sa position, la prudence lui prescrivait de fuir tous les lieux où il était connu. Il ne me restait donc que l'espoir de parvenir jusqu'à lui par quelque voie détournée; lorsque j'appris que dans une maison garnie où il avait logé, sur le boulevart du Mont-Parnasse, il avait laissé des effets. On présumait que tôt ou tard il se présenterait pour les réclamer, ou tout au moins qu'il les ferait réclamer par une autre personne: c'était aussi mon avis. En conséquence, je dirigeai sur ce point toutes mes recherches, et après avoir pris connaissance du manoir, je m'embusquai nuit et jour à proximité, afin de surveiller les allant et les venant. Cette surveillance durait déjà depuis près d'une semaine; enfin las de ne rien apercevoir, j'imaginai de mettre dans mes intérêts le maître de la maison, et de louer chez lui un appartement ou je m'établis avec Annette, ma présence ne pouvait paraître suspecte. J'occupais ce poste depuis une quinzaine, quand un soir, vers les onze heures, je fus averti que Watrin venait de se présenter, accompagné d'un autre individu. Légèrement indisposé, je m'étais couché plus tôt que de coutume: je me lève précipitamment, je descends l'escalier quatre à quatre; mais quelque diligence que je fisse, je ne pus atteindre que le camarade de Watrin. Je n'avais pas le droit de l'arrêter; mais je pressentais qu'en l'intimidant, je pourrais obtenir de lui quelques renseignements; je le saisis, je le menace, bientôt il me déclare en tremblant qu'il est cordonnier, et que Watrin demeure avec lui, rue des Mauvais-Garçons-St.-Germain, nº 4; il ne m'en fallait pas davantage. Je n'avais passé qu'une mauvaise redingotte sur ma chemise: sans prendre d'autres vêtements, je cours à l'adresse qui m'était donnée, et j'arrive devant la maison au moment où quelqu'un va sortir, persuadé que c'est Watrin, je veux le saisir, il m'échappe, je m'élance après lui dans l'escalier; mais au moment de l'atteindre, un coup de pied qu'il m'envoie dans la poitrine me précipite de vingt marches; je m'élance de nouveau, et d'une telle vitesse, que pour se dérober à la poursuite, il est obligé de s'introduire chez lui par une croisée du carré: alors heurtant à sa porte, je le somme d'ouvrir, il s'y refuse. Annette m'avait suivi, je lui ordonne d'aller chercher la garde, et tandis qu'elle se dispose à m'obéir, je simule le bruit d'un homme qui descend. Watrin trompé par cette feinte, veut s'assurer si effectivement je m'éloigne, il met la tête à la croisée: c'était là ce que je demandais, aussitôt je le prends aux cheveux; il m'empoigne de la même manière, et une lutte s'engage. Cramponné au mur de refend qui nous sépare, il m'oppose une résistance opiniâtre; cependant je sens qu'il faiblit; je rassemble toutes mes forces pour une dernière secousse; déjà il n'a plus que les pieds dans sa chambre, encore un effort et il est à moi; je le tire avec vigueur, et il tombe dans le corridor. Lui arracher le tranchet dont il était armé; l'attacher, et l'entraîner dehors fut l'affaire d'un instant: accompagné seulement d'Annette, je le conduisis à la préfecture, où je reçus d'abord les félicitations de M. Henry, et ensuite celles du préfet de police, qui m'accorda une récompense pécuniaire. Watrin était un homme d'une adresse rare, il exerçait une profession grossière, et pourtant il s'était adonné à des contre-façons qui exigent une grande délicatesse de main. Condamné à mort il obtint un sursis à l'heure même où il devait être conduit au supplice; l'échafaud était dressé, on le démonta, les amateurs en furent pour un déplacement inutile: tout Paris s'en souvient. Le bruit s'était répandu qu'il allait faire des révélations, mais comme il n'avait rien à dire, quelques jours après la sentence reçut son exécution.

Watrin était ma première capture: elle était importante; le succès de ce début éveilla la jalousie des officiers de paix et des agents sous leurs ordres; les uns et les autres se déchaînèrent contre moi; mais ce fut vainement. Ils ne me pardonnaient pas d'être plus adroit qu'eux: les chefs m'en savaient au contraire beaucoup de gré. Je redoublai de zèle pour mériter de plus en plus la confiance de ces derniers.

Vers cette époque, un grand nombre de pièces de cinq francs fausses avaient été jetées dans la circulation du commerce. On m'en montra plusieurs; en les examinant, il me sembla reconnaître le faire de mon dénonciateur _Bouhin_ et de son ami le docteur _Terrier_. Je résolus de m'assurer de la vérité: en conséquence je me mis à épier les démarches de ces deux individus, mais comme je ne pouvais les suivre de trop près, attendu qu'ils me connaissaient, et que je leur aurais inspiré de la défiance, il m'était difficile d'obtenir les lumières dont j'avais besoin. Toutefois, à force de persévérance, je parvins à acquérir la certitude que je ne m'étais pas trompé, et les deux faux-monnoyeurs furent arrêtés au moment de la fabrication: quelque temps après ils furent condamnés à mort et exécutés. On a répété dans le public, d'après un bruit accrédité par les inspecteurs de police, que le médecin Terrier avait été entraîné par moi, et que je lui avais en quelque sorte mis à la main les instruments de son crime. Que le lecteur se rappelle la réponse qu'il me fit lorsque, chez Bouhin, j'essayai de le déterminer à renoncer à sa coupable industrie, et il jugera si Terrier était homme à se laisser entraîner.

CHAPITRE XXV.