Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II
Part 12
On se souvient, ou on ne se souvient pas, que ma femme, après son divorce, avait convolé à de secondes noces: je la croyais dans le département du Pas-de-Calais, tout occupée de faire son bonheur et celui de son nouveau mari, lorsque dans la rue du Petit-Carreau, je me trouvai nez à nez avec elle; impossible de l'éviter, elle m'avait reconnue. Je lui parlai donc, et, sans lui rappeler ses torts à mon égard, comme le délabrement de sa toilette me montrait de reste qu'elle n'était pas des plus heureuses, je lui donnai quelque argent. Peut-être imagina-t-elle alors que c'était-là une générosité intéressée, cependant il n'en était rien. Il ne m'était pas même venu à la pensée que l'ex-dame Vidocq pût me dénoncer. A la vérité, en me remémoriant plus tard nos anciens demêlés, je jugeai que mon coeur m'avait tout-à-fait conseillé dans le sens de la prudence; je m'applaudis alors de ce que j'avais fait, et il me parut très convenable que cette femme, dans sa détresse, pût compter sur moi pour quelques secours; détenu ou éloigné de Paris, je n'étais plus à même de soulager sa misère. Ce devait être pour elle une considération qui devait la déterminer à garder le silence, je le crus du moins; on verra plus tard si je m'étais trompé.
L'entretien de mon ex-femme était une charge à laquelle je m'étais résigné, mais cette charge, je n'en connaissais pas tout le poids. Une quinzaine s'était écoulée depuis notre entrevue; un matin, on me fait prier de passer rue de l'Échiquier: je m'y rends, et au fond d'une cour, dans un rez-de-chaussée assez propre quoique médiocrement meublé, je revois non-seulement ma femme, mais encore, ses nièces et leur père, le terroriste Chevalier, qui venait de subir une détention de six mois, pour vol d'argenterie: un coup d'oeil suffit pour me convaincre que c'était une famille qui me tombait sur les bras. Tous ces gens-là étaient dans le plus absolu dénuement; je les détestais, je les maudissais, et pourtant je n'avais rien de mieux à faire que de leur tendre la main. Je me saignai pour eux. Les réduire au désespoir, c'eût été me perdre, et plutôt que de revenir en la puissance des argouzins, j'étais résolu à faire le sacrifice de mon dernier sou.
A cette époque, il semblait que le monde entier se fût ligué contre moi; à chaque instant il me fallait dénouer les cordons de ma bourse, et pour qui? pour des êtres qui, regardant ma libéralité comme obligatoire, étaient prêts à me trahir aussitôt que je ne leur paraîtrais plus une ressource assurée. Quand je rentrai de chez ma femme, j'eus encore une preuve du malheur attaché à la condition de forçat évadé, Annette et ma mère étaient en pleurs. En mon absence, deux hommes ivres m'avaient demandé, et sur la réponse que je n'y étais pas, ils s'étaient répandus en invectives et en menaces, qui ne me laissaient aucun doute sur la perfidie de leurs intentions. Au portrait que me fit Annette de ces deux individus, il me fut aisé de reconnaître Blondy et son camarade Duluc. Je n'eus pas la peine de deviner leurs noms; d'ailleurs ils avaient donné une adresse avec injonction formelle d'y porter _quarante francs_, c'était plus qu'il ne fallait pour me mettre sur la voie; car, à Paris, il n'y avait qu'eux de capables de m'intimer un pareil ordre. Je fus obéissant, très obéissant; seulement, en payant ma contribution à ces deux coquins, je ne pus m'empêcher de leur faire observer qu'ils avaient agi fort inconsidérement. «Voyez le beau coup que vous avez fait, leur dis-je, on ne savait rien à la _cassine_ et vous avez _mangé le morceau_! (vous avez tout dit) ma femme, qui a l'établissement en son nom, va peut-être vouloir me mettre à la porte, et alors il me faudra _gratter les pavés_ (vivre dans la misère).--Tu viendras _grinchir_ (voler) avec nous, me répondirent les deux brigands.»
J'essayai de leur démontrer qu'il vaut infiniment mieux devoir son existence au travail que d'avoir sans cesse à redouter l'action d'une police, qui, tôt ou tard, enveloppe les malfaiteurs dans ses filets. J'ajoutai que souvent un crime conduit à un autre; que tel croit risquer le carcan, qui court tout droit à la guillotine, et la conclusion de mon discours fut qu'ils feraient sagement de renoncer à la périlleuse carrière qu'ils avaient embrassée.
«Pas mal! s'écria Blondy, quand j'eus achevé ma mercuriale.. Pas mal! Pourrais-tu pas en attendant nous indiquer quelque _cambriole à rincer_ (quelque chambre à dévaliser)? c'est que, vois-tu, nous sommes comme Arlequin, nous avons plus besoin d'argent que d'avis». Et ils me quittèrent en me riant au nez. Je les rappelai pour leur protester de mon dévouement, et les priai de ne plus reparaître à la maison. «Si ce n'est que çà, me dit Duluc, on s'en abstiendra.--Eh! oui, l'on s'en abstiendra, répéta Blondy, puisque çà déplaît à madame.»
Ce dernier ne s'abstint pas long-temps. Dès le surlendemain, à la tombée de la nuit, il se présenta à mon magasin, et demanda à me parler en particulier. Je le fis monter dans ma chambre. «Nous sommes seuls,» me dit-il, en faisant d'un coup d'oeil la revue du local; et quand il se crut assuré qu'il n'y avait pas de témoins, il tira de sa poche onze couverts d'argent et deux montres d'or, qu'il posa sur le guéridon: «quatre cents _balles_ (francs) tout cela... ce n'est pas cher... les _bogues d'orient et la blanquelle_ (les montres d'or et l'argenterie). Allons, _aboule du carle_ (compte-moi de l'argent).--Quatre cents balles, répondis-je tout troublé par une aussi brusque sommation, je ne les ai pas.--Peu m'importe. Va _bloquir_ (vendre).--Mais si l'on veut savoir!...--Arrange-toi; il me faut du _poussier_ (de la monnaie), ou si tu aimes mieux, je t'enverrai des chalands de la préfecture..... Tu entends ce que parler veut dire..... Du poussier, et pas tant de façon.»
Je ne l'entendais que trop bien... Je me voyais déjà dénoncé, privé de l'état que je m'étais fait, reconduit au bagne... Les quatre cents francs furent comptés.
CHAPITRE XXII.
Encore un brigand.--Ma carriole d'osier.--Arrestation des deux forçats.--Découverte épouvantable.--Saint-Germain veut m'embaucher pour un vol.--J'offre de servir la police.--Perplexités horribles.--On veut me prendre au chaud du lit.--Ma cachette.--Aventure comique.--Travestissements sur travestissements.--Chevalier m'a dénoncé.--Annette au dépôt de la Préfecture.--Je me prépare à quitter Paris.--Deux faux monnoyeurs.--On me saisit en chemise.--Je suis conduit à Bicêtre.
Me voilà recéleur! J'étais criminel malgré moi; mais enfin je l'étais, puisque je prêtais les mains au crime: on ne conçoit pas d'enfer pareil à celui dans lequel je vivais. Sans cesse j'étais agité; remords et crainte, tout venait m'assaillir à la fois; la nuit, le jour, à chaque instant, j'étais sur le qui vive. Je ne dormais plus, je n'avais plus d'appétit, le soin de mes affaires ne m'occupait plus, tout m'était odieux. Tout! non, j'avais près de moi Annette et ma mère. Mais ne me faudrait-il pas les abandonner?... Tantôt, je frémis à cette réminiscence de mes appréhensions, ma demeure se transformait en un abominable repaire, tantôt elle était envahie par la police, et la perquisition mettait au grand jour les preuves d'un méfait qui allait attirer sur moi la vindicte des lois. Harcelé par la famille Chevalier, qui me dévorait; tourmenté par Blondy, qui ne se lassait pas de me soutirer de l'argent; épouvanté de ce qu'il y avait d'horrible et d'incurable dans ma position, honteux d'être tyrannisé par les plus viles créatures que la terre eût porté, irrité de ne pouvoir briser cette chaîne morale qui me liait irrévocablement à l'opprobre du genre humain, je me sentis poussé au désespoir, et pendant huit jours je roulai dans ma tête les plus sinistres projets. Blondy, l'exécrable Blondy, était celui surtout contre qui se tournait toute ma rage. Je l'aurais étranglé de bon coeur, et pourtant je l'accueillais encore, je le ménageais. Emporté, violent comme je l'étais, tant de patience était un miracle, c'était Annette qui me la commandait. Oh! que je faisais alors des voeux bien sincères pour que, dans une des excursions fréquentes que faisait Blondy, quelque bon gendarme pût lui mettre la main sur le collet! Je me flattais que c'était là un événement très prochain, mais chaque fois qu'une absence un peu plus longue que de coutume me faisait présumer que j'étais enfin délivré de ce scélérat, il reparaissait, et avec lui revenaient tous mes soucis.
Un jour, je le vis arriver avec Duluc et un ex-employé des droits réunis, nommé Saint-Germain, que j'avais connu à Rouen, où, comme tant d'autres, il ne jouissait que provisoirement de la réputation d'honnête homme. Saint-Germain, pour qui j'étais le négociant Blondel, fut fort étonné de la rencontre; mais il suffit de deux mots de Blondy pour lui donner la clef de toute mon histoire: j'étais un _fieffé coquin_; la confiance prit la place de l'étonnement, et Saint-Germain, qui, à mon aspect, avait d'abord froncé le sourcil, se dérida. Blondy m'apprit qu'ils allaient partir tous trois pour les environs de Senlis, et me pria de lui prêter la carriole d'osier dont je me servais pour courir les foires. Heureux d'être débarrassé de ces garnements à ce prix, je m'empressai de leur donner une lettre pour la personne qui la remisait. On leur livra la voiture avec les harnais; ils se mirent en route, et je restai dix jours sans recevoir de leurs nouvelles: ce fut Saint-Germain qui m'en apporta. Un matin, il entra chez moi, il avait l'air effaré et paraissait excédé de fatigue. «Eh bien! me dit-il, les camarades sont arrêtés.» Arrêtés! m'écriai-je, dans le transport d'une joie que je ne pus contenir; mais, reprenant aussitôt mon sang-froid, je demandai des détails, en affectant d'être consterné. Saint-Germain me raconta fort briévement comme quoi Blondy et Duluc avaient été arrêtés, uniquement parce qu'ils voyageaient sans papiers; je ne crus rien de ce qu'il disait, et je ne doutai pas qu'ils n'eussent fait quelque coup. Ce qui me confirma dans mes soupçons, c'est qu'à la proposition que je fis de leur envoyer de l'argent, Saint-Germain répondit qu'ils n'en avaient que faire. En s'éloignant de Paris, ils possédaient cinquante francs à eux trois; certes, avec une somme aussi modique il leur aurait été bien difficile de faire des économies; comment advenait-il qu'ils ne fussent pas encore au dépourvu? la première idée qui me vint fut qu'ils avaient commis quelque vol considérable, dont ils ne se souciaient pas de me faire confidence; je découvris bientôt qu'il s'agissait d'un attentat beaucoup plus grave.
Deux jours après le retour de Saint-Germain, il me prit la fantaisie d'aller voir ma carriole, qu'il avait ramenée: je remarquai d'abord qu'on en avait changé la plaque. En visitant l'intérieur, j'aperçus sur la doublure de coutil blanc et bleu des taches rouges fraîchement lavées; puis, ayant ouvert le coffre pour prendre la clef d'écrou, je le trouvai rempli de sang, comme si l'on y eût déposé un cadavre. Tout était éclairci, la vérité s'annonçait plus épouvantable encore que mes conjectures; je n'hésitai pas: plus intéressé peut-être que les auteurs du meurtre, à en faire disparaître les traces, la nuit suivante je conduisis la voiture sur les bords de la Seine; parvenu au-dessus de Bercy, dans un lieu isolé, je mis le feu à de la paille et à du bois sec dont je l'avais bourrée, et je ne me retirai que lorsqu'elle eût été réduite en cendres.
Saint-Germain, à qui je communiquai le lendemain mes remarques, sans lui dire toutefois que j'eusse brûlé ma carriole, m'avoua enfin que le cadavre d'un roulier assassiné par Blondy, entre Louvres et Dammartin, y avait été caché jusqu'à ce qu'on eut trouvé l'occasion de le jeter dans un puits. Cet homme, l'un des plus audacieux scélérats que j'aie rencontrés, parlait de ce forfait comme s'il se fût entretenu de l'action la plus innocente: c'était le rire sur les lèvres et du ton le plus détaché, qu'il en énumérait jusqu'aux moindres circonstances. Il me faisait horreur, je l'écoutais dans une sorte de stupéfaction; quand je l'entendis me déclarer qu'il lui fallait l'empreinte des serrures d'un appartement dont je connaissais le locataire, mes terreurs furent à leur comble. Je voulus lui faire quelques observations. «Eh que ça me fait à moi? me répondit-il, en affaires comme en affaires; parce que tu le connais!... raison de plus: tu sais les êtres, tu me conduiras et nous partagerons... Allons! ajouta-t-il, il n'y a pas à tortiller, il me faut l'empreinte.» Je feignis de me rendre à son éloquence: «Des scrupuleux comme ça!... tais-toi donc! reprit Saint-Germain, tu me fais _suer_ (l'expression dont il se servit était un peu moins congrue). Enfin, à présent c'est dit, nous sommes de moitié.«Grand Dieu! quelle association! ce n'était guères la peine de me réjouir de la mésaventure de Blondy: je tombais véritablement de fièvre en chaud mal. Blondy pouvait encore céder à certaines considérations, Saint-Germain jamais, et il était bien plus impérieux dans ses exigences. Exposé à me voir compromis d'un instant à l'autre, je me déterminai à faire une démarche auprès de M. Henry, chef de la division de sûreté à la préfecture de police: j'allai le voir; et après lui avoir dévoilé ma situation, je lui déclarai que si l'on voulait tolérer mon séjour à Paris, je donnerais des renseignements précieux sur un grand nombre de forçats évadés, dont je connaissais la retraite et les projets.
M. Henry me reçut avec assez de bienveillance, mais, après avoir réfléchi un moment à ce que je lui disais, il me répondit qu'il ne pouvait prendre aucun engagement vis-à-vis de moi. «Cela ne doit point vous empêcher de me faire des révélations, continua-t-il, on jugera alors à quel point elles sont méritoires, et peut-être...»--Ah! Monsieur, point de peut-être, ce serait risquer ma vie: vous n'ignorez pas de quoi sont capables les individus que je désire vous signaler, et si je dois être reconduit au bagne après que quelque partie d'une instruction juridique aura constaté que j'ai eu des rapports avec la police, je suis un homme mort.--«En ce cas, n'en parlons plus.» Et il me laissa partir sans même me demander mon nom.
J'avais l'ame navrée de l'insuccès de cette tentative. Saint-Germain ne pouvait manquer de revenir: il allait me sommer de lui tenir ma parole; je ne savais plus que faire: devais-je avertir la personne que nous étions convenus de dévaliser ensemble? S'il eût été possible de me dispenser d'accompagner Saint-Germain, il aurait été moins dangereux de donner un pareil avis; mais j'avais promis de l'assister, il n'y avait pas d'apparence que je pusse, sous aucun prétexte, me dégager de ma promesse; je l'attendais comme on attend un arrêt de mort. Une semaine, deux semaines, trois semaines se passèrent dans ces perplexités. Au bout de ce temps je commençai à respirer; après deux mois je fus tranquillisé tout-à-fait; je croyais que, comme ses deux camarades, il s'était fait arrêter quelque part. Annette, je m'en souviendrai toujours, fit une neuvaine, et _brûla_ au moins une douzaine de cierges, _à leur intention_. «Mon Dieu! s'écriait-elle quelquefois, faites-moi la grâce qu'ils restent où ils sont!» La tourmente avait été de longue durée; les instants de calme furent bien courts, ils précédèrent la catastrophe qui devait décider de mon existence.
Le 3 mai 1809, au point du jour, je suis éveillé par quelques coups frappés à la porte de mon magasin; je descends pour voir de quoi il s'agit, et je me dispose à ouvrir, lorsque j'entends un colloque à voix basse: «C'est un homme vigoureux, disent les interlocuteurs, prenons nos précautions!» Plus de doute sur les motifs de cette visite matinale; je remonte à la hâte dans ma chambre; Annette est instruite de ce qui se passe; elle ouvre la fenêtre, et, tandis qu'elle entame la conversation avec les agents, m'esquivant en chemise par une issue qui donne sur le carré, je gagne rapidement les étages supérieurs. Au quatrième, je vois une porte entre ouverte, et m'introduis: je regarde; j'écoute: je suis seul. Dans un renfoncement au-dessous du lambris, se trouve un lit caché par un lambeau de damas cramoisi en forme de rideau: pressé par la circonstance, et certain que déjà l'escalier est gardé, je me jette sous les matelas; mais à peine m'y suis-je blotti, quelqu'un entre; on parle, je reconnais la voix, c'est celle d'un jeune homme nommé Fossé, dont le père, monteur en cuivre, était couché dans la pièce contiguë; un dialogue s'établit:
SCÈNE PREMIÈRE
_Le Père, la Mère, le Fils._
_Le fils._ «Vous ne savez pas, papa? on cherche le tailleur;... on veut l'arrêter; toute la maison est en l'air... Entendez-vous la sonnette?... Tiens, tiens, les voilà qui sonnent chez l'horloger.
»_La mère._ Laisse-les sonner, te mêle pas de çà; les affaires des autres nous regardent pas: (_à son mari_) allons mon homme, habille-toi donc, ils n'auraient qu'à venir.
_Le père._»(_Bâillant; il est à présumer qu'en même temps il se frottait le front_). Le diable les emporte! et qu'est-ce qu'ils veulent donc au tailleur?
_Le fils._»Je ne sais pas, papa; mais ils sont joliment du monde, et des mouchards, et des gendarmes, qui mènent le commissaire avec eux.
_Le père._»C'est pt'être rien du tout seulement.
_La mère._»Et qu'est-ce qu'il peut avoir fait? un tailleur!
_Le père._»Qu'est-ce qu'il peut avoir fait...? il peut avoir fait;... ah! j'y suis...! puisqu'il vend du drap; il aura fait des habits avec des marchandises anglaises.
_La mère._»Il aura, comme on dit, employé des denrées coroniales; tu me fais rire, toi: est-ce qu'on l'arrêterait pour ça?
_Le père._»Je le crois bien qu'on l'arrêterait pour ça, et le blocus continental, c'est-il pour des prunes qu'on l'a décrété?
_Le fils._»Le blocus continental! qu'est-ce que ça veut dire papa...? ça va-t-il sur l'eau?
_La mère._»Ah oui! dis-nous donc ce que ça veut dire, et mets-nous ça au plus juste?
_Le père._»Ça veut dire, que le tailleur va pt'être bien être bloqué.
_La mère._»Oh! mon Dieu! le pauvre homme! je suis sûre qu'ils vont l'emmener... des criminels comme ça, qui ne sont pas coupables, si ça ne dépendait que de moi... je crois que je les cacherais dans ma chemise.
_Le père._»Sais-tu qui fait du volume le tailleur? c'est un fameux corps!
_La mère._»C'est égal, je le cacherais tout de même. Je voudrais qu'il vienne ici. Tu te souviens de ce déserteur?...
_Le père._»Chut! chut! les voilà qui montent.
SCÈNE DEUXIÈME
_Les précédents, le Commissaire, des Gendarmes, des Mouchards._
Dans ce moment, le commissaire et ses estafiers, après avoir parcouru la maison du haut en bas, arrivent sur le pallier du quatrième.
_Le commissaire._ «Ah! la porte est ouverte. Je vous demande pardon du dérangement, mais c'est dans l'intérêt de la société.... Vous avez pour voisin un grand scélérat, un homme capable de tuer père et mère.
_La femme._»Quoi, monsieur _Vidocq_?
_Le commissaire._»Oui, _Vidocq_, madame, et je vous enjoins, dans le cas où vous ou votre mari lui auriez donné asile, de me le déclarer sans délai.
_La femme._»Ah! monsieur le commissaire, vous pouvez chercher partout, si ça vous fait plaisir,.... nous, donner asile à quelqu'un!...
_Le commissaire._»D'abord, cela vous regarde, la loi est excessivement sévère! c'est un article sur lequel elle ne plaisante pas, et vous vous exposeriez à des peines très graves; pour un condamné à la peine capitale, il n'y va rien moins que de...
_Le mari_ (vivement).»Nous ne craignons rien, monsieur le commissaire.
_Le commissaire._»Je le crois,..... je m'en rapporte parfaitement à vous. Cependant pour n'avoir rien à me reprocher, vous me permettrez de faire ici une petite perquisition, c'est une simple formalité d'usage. (_S'adressant à sa suite._) Messieurs, les issues sont bien gardées?»
Après une visite assez minutieuse de la pièce du fond, le commissaire revient dans celle où je suis.--Et dans ce lit, dit-il, en levant le lambeau de damas cramoisi, pendant que du côté des pieds, je sentais remuer un des coins du matelas, que l'on laissa retomber nonchalamment.--«Pas plus de Vidocq que sur la main. Allons! il se sera rendu invisible, reprit le commissaire, il faut y renoncer.» On n'imaginerait jamais de quel énorme poids ces paroles me soulagèrent. Enfin toute la bande des alguasils se retira; la femme du monteur en cuivre les accompagna avec force politesses, et je me trouvais seul avec le père, le fils et une petite fille, qui ne me croyaient pas si près d'eux. Je les entendis me plaindre. Mais bientôt madame Fossé accourut en montant l'escalier quatre à quatre; elle était tout essouflée; j'eus encore la vedette.
SCÈNE TROISIÈME
_Le Mari, la Femme et le Fils._
_La femme._»Oh! mon Dieu, mon Dieu! Combien qu'il y a de monde d'amassé dans la rue..... Allez! on en dit de belles sur le compte de M. Vidocq, j'espère qu'on en dégoise, et de toutes les couleurs. Tout de même, il faut qu'il y ait quelque chose de vrai; il n'y a jamais de feu sans fumée... Je sais bien toujours que c'était un fier _faigniant_ que ton monsieur Vidocq: pour un maître tailleur, il avait plus souvent les bras que les jambes croisées.
_Le mari._»Te voilà encore comme les autres à faire des suppositions; vois-tu comme t'es mauvaise langue;... d'ailleurs, il n'y a qu'un mot qui serve, ça nous regarde pas. Je suppose encore que ça nous regarderait; eh bien! de quoi qu'ils l'accusent, qu'est-ce qu'ils chantent? je ne suis pas curieux...
_La femme._»Qu'est-ce qu'ils chantent, ça fait trembler seulement rien que d'y penser... Quand on dit d'un homme qu'il a été condamné à être fait mourir pour assassinat. Je voudrais que t'entende le petit tailleur de dessus de la place.
_Le mari._»Bah! jalousie de métier.
_La femme._»Et la portière du nº 27, qui dit comme ça qu'elle est bien sûre qu'elle l'a vu sortir tous les soirs avec un gros bâton, si bien déguisé qu'elle ne le reconnaissait pas.
_Le mari._»La portière dit ça?
_La femme._»Et qu'il allait attendre le monde dans les Champs-Elysées.
_Le mari._»Faut-il que tu sois bête!
_La femme._»Ah! faut-il que je sois bête! le rogomiste est p't-être bête aussi, quand il dit que c'est tous voleurs qui viennent là dedans, et qu'il a vu M. Vidocq avec des visages qui avaient mauvaise mine.
_Le mari._»Eh bien! qui avaient mauvaise mine, après....
_La femme._»Après, après, toujours est-il que le commissaire a dit à l'épicier que c'est rien qui vaille,... et pire que ça, puisqu'il a ajouté que c'était un grand coupable, que la justice ne pouvait venir à bout de rattraper.
_Le mari._»Et tu la gobes.... t'es joliment encore de ton pays;... tu crois le commissaire, toi, tu ne vois pas que c'est un quart qu'il bat; et puis, tiens, on ne me mettra jamais dans la tête que M. Vidocq soit un malhonnête homme, il m'est avis, au contraire, que c'est un bon enfant, un homme rangé. Au surplus, qu'il soit ce qu'il voudra, ça nous regarde pas; mêlons-nous de notre ouvrage; voilà l'heure qui s'avance,... il faut valser. Allons, _preste_ au travail!»