Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III
Part 6
Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait à Bicêtre, j'étais sûr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux qui me furent adressés par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne dédaignais pas toujours de lui répondre, dans la crainte qu'il ne lui vint à l'idée, non que je le méprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en présence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou moins à se plaindre de moi, puisque tous m'avaient passé par les mains ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'était indispensable de montrer de la fermeté; mais cette fermeté ne me fut jamais plus nécessaire que le jour où je parus pour la première fois au milieu de cette horrible population.
Je ne fus pas plutôt l'agent principal de la police de sûreté, que, jaloux de remplir convenablement la tâche qui m'était confiée, je m'occupai sérieusement d'acquérir toutes les notions dont je pensais avoir besoin pour mon état. Il me parut utile de classer dans ma mémoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui avaient été repris de justice. J'étais ainsi plus apte à les reconnaître, si jamais ils venaient à s'évader, et à l'expiration de leur peine, il me devenait plus facile d'exercer à leur égard la surveillance qui m'était prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry l'autorisation de me rendre à Bicêtre avec mes auxiliaires, afin d'examiner pendant l'opération du ferrement, et les condamnés de Paris et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me détourner d'une démarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien démontrés que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.
«Je suis informé, me dit-il, que les détenus ont comploté de vous faire un mauvais parti. Si vous vous présentez au départ de la chaîne, vous leur offrez une occasion qu'ils attendent depuis long-temps; et ma foi! quelque précaution que l'on prenne, je ne réponds pas de vous.» Je remerciai ce chef de l'intérêt qu'il me témoignait, mais en même temps j'insistai pour qu'il m'accordât l'objet de ma demande, et il se décida enfin à me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.
Le jour fixé pour le ferrement, je me transporte à Bicêtre, avec quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements affreux se font entendre, des cris: _à bas les mouchards! à bas le brigand! à bas Vidocq!_ partent de toutes les croisées, où les prisonniers, montés sur les épaules les uns des autres et la face collée contre les barreaux, sont rassemblés en groupe. Je fais quelques pas, les vociférations redoublent; de toutes parts l'air retentit d'invectives et de menaces de mort, proférées avec l'accent de la fureur: c'était un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles contractions la soif du sang et le désir de la vengeance. Il se faisait dans toute la maison un vacarme épouvantable; je ne pus me défendre d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu s'en fallut que je ne prisse le parti de battre en retraite; mais tout à coup je sens renaître mon courage. «Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas tremblé lorsque tu attaquais ces scélérats dans leurs repaires; ils sont ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous périr, faisons tête à l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir intimidé!»
Ce retour à une résolution plus conforme à l'opinion que je devais donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de remarquer ma faiblesse; bientôt j'ai recouvré toute mon énergie; ne redoutant plus rien, je promène fièrement mes regards sur toutes les croisées, je m'approche même de celles du rez-de-chaussée. A ce moment, les prisonniers éprouvent un nouvel accès de rage; ce ne sont plus des hommes, ce sont des bêtes féroces qui rugissent; c'est une agitation, un bruit, on eût dit que Bicêtre allait s'arracher de ses fondements et que les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succède à la tempête, on écoute: «Tas de canaille, m'écriai-je, que vous sert de brailler? C'est quand je vous ai _emballés_ qu'il fallait, non pas crier, mais vous défendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard, mais vous l'êtes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une impunité que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrés à la justice parce que vous étiez coupables.--Je ne vous ai pas épargnés, je le sais; quel motif aurais-je eu de garder des ménagements? Y a-t-il ici quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir jamais _travaillé_ avec lui? Et puis, lors même que j'aurais été voleur, dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus heureux que vous, puisque je n'ai jamais été pris _marron_.--Je défie le plus malin de montrer un écrou qui constate que j'aie été accusé de vol ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi à quatorze heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que vous tous.--Est-ce le métier que vous désapprouvez? que ceux qui me blâment le plus sous ce rapport me répondent franchement, ne leur arrive-t-il pas cent fois le jour de désirer être à ma place?»
Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de huées. Bientôt les vociférations et les rugissements recommencèrent; mais je n'éprouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation: transporté de colère, je devins d'une audace presque au-dessus de mes forces. On annonce que les condamnés vont être amenés dans la cour des fers: je vais me poster sur leur passage, au moment où ils se présentent à l'appel, et résolu à vendre chèrement ma vie, j'attends là qu'ils osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intérieurement je désirais que l'un d'eux tentât de porter la main sur moi, tant m'animait le désir de la vengeance. Malheur a qui m'eût provoqué! mais aucun de ces misérables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui déconcerte un ennemi. L'appel terminé, un bourdonnement sourd est le prélude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprécations contre moi, _qu'il vienne donc! il reste à la porte_, répètent les condamnés en accollant à mon nom les épithètes les plus grossières. Poussé à bout par cette espèce de défi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me voilà au milieu de deux cent brigands, la plupart arrêtés par moi: _allons, amis! courage!_ leur criaient des cabanons où ils étaient enfermés les condamnés à la réclusion, _cernez le gros cochon, tuez-le, qu'il n'en soit plus parlé_.
C'était le cas ou jamais de payer de front: «Allons, messieurs, dis-je aux forçats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme ça. Vous voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez.» Je ne sais quelle révolution s'opéra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en quelque sorte à leur discrétion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient juré de m'exterminer, s'étaient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prièrent de leur rendre quelques légers services. Ils n'eurent pas à se repentir d'avoir compté sur mon obligeance, et le lendemain, à l'heure du départ, après m'avoir adressé leurs remercîments, ils me firent des adieux pleins de cordialité. Tous étaient changés du noir au blanc; les plus mutins de la veille étaient devenus souples, respectueux, du moins dans l'apparence, et presque rampants.
Cette expérience fut pour moi une leçon dont je n'ai pas perdu le souvenir: elle me démontra qu'avec des gens de cette trempe, on est toujours fort quand on déploie de la fermeté: pour les tenir éternellement en respect, il suffit de leur en avoir imposé une seule fois. A partir de cette époque, je ne laissai plus passer un départ de la chaîne sans aller voir ferrer les condamnés; et, sauf quelques exceptions, il ne m'arriva plus d'être insulté. Les condamnés s'étaient accoutumés à me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur eût manqué quelque chose; et en effet presque tous avaient des commissions à me donner. Au moment où ils tombaient sous l'empire de la mort civile, j'étais, pour ainsi dire, leur exécuteur testamentaire. Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'étaient pas effacés, mais rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la guerre aux _grinches_, petits ou grands, j'ai été souvent menacé; bien des forçats renommés pour leur intrépidité, ont fait le serment de m'assassiner aussitôt qu'ils seraient libres, tous ont été parjures et tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la première, la seule affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-là l'occupe exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma bourse, ceci est du métier; il me tuera pour anéantir un témoignage qui le perdrait, le métier le permet encore; il me tuera pour échapper au châtiment; mais quand le châtiment est subi, à quoi bon? Les voleurs n'assassinent pas à leur temps perdu.
CHAPITRE XXXVII.
L'utilité d'un bon estomac.--L'occurence suspecte.--La procession des ballots.--Les hirondelles de la Grève.--La commodité d'un fiacre.--Les fredaines de ces messieurs.--Le garçon de chantier.--Il n'y a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras ou la marchande scrupuleuse.--Annette ou la bonne femme.--On ne mange pas toujours.--Le premier qui fut roi.--_Vidocq enfoncé_; pièce nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde.--Je joue le rôle de Vidocq.--Représentation à mon bénéfice.--Applaudissements unanimes.--La pomme rouge.--Le grand casuel.--L'inspection des papiers.--Je fais évader un voleur.--Le vétéran qui prend un potage.--L'auteur du _Pied-de-Mouton_.--Les bas et les madras accusateurs.--J'ai perdu ma pièce de cinq francs.--Le soufflet et le marchand de vin.--Je suis arrêté.--La ronde du commissaire.--Ma délivrance.--La chute du bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans Vidocq l'enfoncé.--Souhaitez-vous un bon conseil?--Gare à la caboche!
Une nuit dont j'avais passé la moitié dans les mauvais lieux de la Halle, espérant y rencontrer quelques voleurs, qui, dans un accès de cette bonhomie que produisent deux ou trois coups de _paff_ versés à propos, se laisseraient _tirer la carotte_ sur leurs affaires passées, présentes et futures, je me retirais assez mécontent d'avoir, au détriment de mon estomac, avalé en pure perte bon nombre de petits verres de cet esprit mitigé, auquel le _vitriol_ donne du montant, lorsque, tout près du coin de la rue _des Coutures-Saint-Gervais_, j'aperçus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A la lueur des réverbères, je ne tardai pas à distinguer auprès d'eux des paquets dont on s'efforçait de dissimuler le volume, mais dont la blancheur indiscrète ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des paquets à cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une embrasure, au moment où il ne tombe pas une goutte d'eau; il ne fallait pas une forte dose de perspicacité pour trouver, dans un tel concours de circonstances, tout ce qui caractérise une occurence suspecte. J'en conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils viennent de faire. «C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien, suivons le cortége quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un corps de garde, _enfoncé_!... dans le cas contraire, je les mène coucher chez eux, je prends leur numéro, et je leur envoie la police.» Je file en conséquence mon noeud, sans paraître m'inquiéter de ce que je laisse derrière moi; à peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle: _Jean-Louis!_ c'est la voix d'un nommé _Richelot_ que j'avais souvent rencontré dans des réunions de voleurs: je m'arrête.
«Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable fais-tu à cette heure dans ce quartier? Est-tu seul? Comme tu as l'air effrayé!
--»On le serait à moins, je viens de manquer d'être _enflaqué_ sur le boulevard du Temple.
--»Enflaqué! et pourquoi?
--»Pourquoi! tiens, avance, vois-tu les amis et les _baluchons_ (ballots)?
--»Tu m'en diras tant! si vous êtes _fargués de camelotte grinchie_... (si vous êtes chargés de marchandise volée).»
Je m'approche, soudain toute la bande se lève, et dès qu'ils sont debout, je reconnais _Lapierre_, _Commery_, _Lenoir_ et _Dubuisson_; tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main de l'amitié.
«COMMERY. Va, nous l'avons échappé belle, j'en ai encore le _palpitant_ (le coeur) qui bat la générale; pose ta main là-dessus, sens-tu comme il fait tic-tac?
»MOI. Ce n'est rien.
»LAPIERRE. Oh! c'est que nous avons eu la _moresque_ (la peur) d'une fière force: je sais bien que quand je m'ai senti les _verds_[82] au dos _le treffe me faisait trente et un_.
»DUBUISSON. Et par-dessus le marché, les _hirondelles de la Grève_[83] que nous nous sommes rendus nez-à-nez avec leurs chevaux, au détour, presque en face la Gaîté.
»MOI. Que vous êtes _niolles_ (bêtes)! Il fallait faire _gaffer un roulant pour y planquer les paccins_ (il fallait faire stationner un fiacre, afin d'y placer les paquets). Vous n'êtes que des _pégriots_ (mauvais voleurs).
»RICHELOT. _Pégriots_ tant que tu voudras; mais nous n'avons pas de roulant, et il faut se tirer de là, c'est pour ça que nous nous sommes jetés dans les petites rues.
»MOI. Et où allez-vous maintenant? Si je puis vous être utile à quelque chose....
»RICHELOT. Si tu veux marcher en éclaireur et venir avec nous jusque dans la rue Saint-Sébastien, où nous allons déposer ces _fredaines_, tu auras _ton fade_ (ta part).
»MOI. Avec plaisir, les amis.
»RICHELOT. En ce cas, passe devant, et _allume_ si tu _remouches la sime ou la patraque_ (et regarde si tu vois des bourgeois ou la patrouille).»
Aussitôt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me porte en avant. Le trajet fut heureux, nous arrivâmes sans encombre à la porte de la maison; chacun de nous se déchausse pour faire moins de bruit en montant. Nous voici sur le palier du troisième: on nous attendait; une porte s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste chambre faiblement éclairée, dont le locataire, que je reconnais, est un garçon de chantier qui avait déjà été repris de justice: bien qu'il ne me connaisse pas, ma présence paraît l'inquiéter, et pendant qu'il aide à cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse à voix basse une question, dont la réponse hautement articulée me dévoile la teneur.
»RICHELOT. C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois tranquille, _il est franc_.
»LE LOCATAIRE. Tant mieux! il y a aujourd'hui tant de _railles_ et de _cuisiniers_, qu'il n'y a plus de _fiat_ du tout.
»LAPIERRE. Calme! calme! j'en réponds comme de moi, c'est un ami et un français.
»LE LOCATAIRE. Puisque c'est comme ça, je m'en rapporte. Là-dessus, buvons la goutte.» (Il monte sur une espèce de tabouret, et passant son bras sur la corniche d'une vieille armoire, il en ramène une vessie pleine). «La v'la _l'enflée_, c'est de _l'eau d'affe_ (eau-de-vie), elle est toute _mouchique_, celle-là! c'est moi qui l'ai _entolée_ (entrée); allons, _Jean-Louis_, à toi l'_entame_.
»MOI. Volontiers (je verse dans un genieu verd, et je bois). C'est fichu! elle est bonne; ça fait du bien par où ça passe; à ton tour Lapierre, rince-toi le gosier.
Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est suffisamment abreuvé, nous nous jetons sur le lit en travers, jusqu'au lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'un ramoneur (on sait que dans Paris, les savoyards sont les coqs des quartiers déserts).
»RICHELOT (secouant son voisin). Eh! Lapierre, allons-nous chez la _fourgatte_ (recéleuse)?
»LAPIERRE. Laisse-moi dormir.
»RICHELOT. Voyons, bouge-toi donc.
»LAPIERRE. Vas-y seul, ou emmène Lenoir.
»RICHELOT. Tiens plutôt, toi, qui lui a déjà _bloqui_ (vendu), c'est plus sûr.
»LAPIERRE. F....-moi la paix, j'ai trop sommeil.
»MOI. Eh mon dieu! que vous êtes féniants! je vais y aller, moi, si vous voulez m'indiquer sa demeure.
»RICHELOT. T'as raison, Jean-Louis, mais la _fourgatte_ ne t'a pas encore vu, elle ne veut _fourguer_ (recéler) qu'à nous. Puisque tu te proposes, nous irons ensemble?
»MOI. Oui, à nous deux, ça fera qu'une autre fois elle connaîtra ma _frimousse_.»
Nous partons. La _fourgatte_ restait rue de Bretagne, nº 14, dans la maison d'un charcutier, qui vraisemblablement était le propriétaire. Richelot entre dans la boutique, et s'informe si madame _Bras_ est chez elle; _oui_, lui répond-on et après avoir enfilé l'allée, nous grimpons l'escalier jusqu'au troisième. Madame Bras n'est pas sortie, mais elle tient à l'honneur, et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. «Au moins, lui dit Richelot, si vous ne pouvez pas prendre à présent la marchandise, donnez-nous un à-compte: allez, c'est du bon butin, et puis vous savez que nous sommes honnêtes.
--»C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne puis pas me compromettre; revenez ce soir, la nuit tous chats sont gris.» Richelot la prit par tous les bouts pour lui arracher quelques pièces, mais elle fut inexorable, et nous nous retirâmes sans avoir rien obtenu. Mon compagnon pestait, jurait, tempêtait; il fallait l'entendre.
«Eh! lui dis-je, ne croirait-on pas que tout est perdu? pourquoi te chagriner? Qui refuse muse: si elle ne veut pas, un autre voudra; viens avec moi chez ma _fourgatte_, je suis sûr qu'elle nous prêtera quatre ou cinq _tunes_ de cinq _balles_ (pièces de cinq francs.)»
Nous nous rendons rue Neuve-Saint-François, où j'avais mon domicile. D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette; elle descend rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.
--«Bonjour, madame.
--»Bonjour, Jean-Louis.
--»Tenez, si vous étiez bonne enfant, vous me prêteriez vingt francs, et ce soir je vous les rendrais.
--»Oui, ce soir! si vous avez gagné quelque chose, vous irez à la Courtille.
--»Non, je vous assure que je serai exact.
--»C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous refuser, venez avec moi, tandis que votre camarade ira vous attendre au cabaret du coin de la rue de l'_Oseille_.
Seul avec Annette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus certain qu'elle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Richelot au cabaret «voilà, lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui s'appelle une _larque_, et une bonne!
--»Parbleu! il n'y a qu'à lui _bloquir_ les _pacins_.
--»Est-ce qu'elle en voudrait? Elle ne _fourgue_ que de la _blanquette_, des _bogues_ et des _bréguilles_ (elle n'achète que de l'argenterie, des montres et des bijoux.)
--»C'est dommage, car c'est une bonne b..., c'est comme ça qu'il m'en faudrait une.»
Après avoir vidé notre chopine, nous nous mîmes en route pour regagner le logis, où nous rentrâmes avec une oie normande de première taille et une assiette assortie à la Lyonnaise. Je mis en même temps l'argent en évidence, et comme il était destiné à nous ravitailler, notre hôte alla nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Nous avions si bon appétit que toutes ces provisions ne firent en quelque sorte que paraître et disparaître. La vessie ou _l'enflée_ d'_eau d'aff_, fut pressée jusqu'à la dernière goutte. Notre réfection prise, on parla de procéder à l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrême, des robes garnies de superbes malines brodées, des cravattes, des bas, etc.; tous ces objets étaient encore mouillés. Les voleurs me racontèrent qu'ils avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de l'Échiquier, où ils s'étaient introduits par une croisée, dont ils avaient brisé les barreaux de fer.
L'inventaire terminé, j'ouvris l'avis de faire divers lots, afin de ne pas tout vendre dans le même endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait autant pour chaque moitié que pour la totalité, et qu'il valait mieux deux fois qu'une. Les camarades se rangèrent de mon opinion, et l'on fit deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'opérer le placement: ils étaient déjà sûrs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un acquéreur pour le surplus: un marchand d'habits, nommé la _Pomme-Rouge_, restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis long-temps il m'était signalé comme achetant du premier venu. Il se présentait une occasion de le mettre à l'épreuve, je ne voulais pas la laisser échapper; car s'il succombait, le résultat de mes combinaisons était bien plus beau, puisqu'au lieu d'un recéleur, j'en faisais arrêter deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.
Il fut convenu qu'on ferait des offres à mon homme, mais on ne pouvait rien tenter avant la nuit, et jusque là il y avait de quoi s'ennuyer mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un quart d'heure. Que faire? les _grinches_ ne font rien, quand ils ne _travaillent_ pas, et quand ils _travaillent_, ils ne font rien. Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant nous, on vote du vin par acclamation, et nous voilà de nouveau occupés de fêter Bacchus. Les fils de Mercure boivent sec et dru; mais l'on ne peut pas toujours boire. Si encore les buveurs étaient comme le tonneau des Danaïdes, ouverts par un bout et défoncés par l'autre, le dégoût ne proviendrait pas de plénitude! Malheureusement chacun a sa capacité, et quand, entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est trop petite remonte vers sa source, il n'y a pas à dire mon bel ami, si l'on veut éviter le débordement, il faut chômer; c'est ce que firent nos compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tête pour un peu plus tard, et que déjà un épais brouillard s'amoncelait sous la voûte osseuse qui couvre le souverain régulateur de nos actions, afin de ne pas perdre _la boussole_, ils cessèrent insensiblement de faire de leur bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que pour jaboter. De quoi s'entretenaient-ils? La conversation qu'ils eussent été très embarrassés d'alimenter autrement roulait sur les camarades qui étaient au _pré_, sur ceux qui étaient en _gerbement_ (en jugement). Ils parlaient aussi des _railles_ (mouchards).
«A propos de _railles_, dit le garçon de chantier, vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un fameux coquin, qui s'est fait _cuisinier_ (mouchard), Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?
»TOUS ENSEMBLE (je fais chorus). Oui, oui, de nom simplement.
»DUBUISSON. Je crois bien qu'on en parle! On dit qu'il vient du _pré_ (bagne), où il était _gerbé_ à 24 _longes_ (condamné à 24 ans).
»LE GARÇON DE CHANTIER. Tu n'y es pas, _couillé_ (nigaud)! Ce Vidocq est un _grinche_, qui était pire qu'_à vioque_ (à vie), à cause de ses évasions. Il est sorti parce qu'il a promis de faire _servir l'zamis_. Ce n'est que pour ça qu'on le tient z'à Paris. C'est z'un malin; quand il veut faire _enflaqué_ z'_un pègre_, il tâche pour se faire ami z'avec lui, et sitôt qu'il est z'ami, il lui _refile_ des objets _grinchis_ dans ses poches, et puis tout est dit; z'ou bein il _l'emmène_ su z'une affaire, pour qu'il soit servi _marron_. C'est lui a z'_emballé Bailli_, _Jacquet_ et _Martinot_. Oh mon Dieu oui! c'est lui; que je vous conte comme il les a _étourdis_.
--»ENSEMBLE (je fais encore chorus). Étourdis, que c'est bien dit!
--»LE GARÇON DE CHANTIER. Étant z'à boire avec un autre brigand comme lui, vous savez bien, le faubourien Riboulet, l'homme à Manon.