Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

Part 4

Chapter 43,761 wordsPublic domain

«Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a précédé ma mise en jugement, et devant la cour d'assises, j'ai affirmé et soutenu que c'était M. Vidocq qui m'avait donné trois francs, pour acheter la pince à l'aide de laquelle a été commis le vol qui m'a fait arrêter, ainsi que Berthelet, Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persisté à dire toujours la même chose, espérant que cela pourrait ou diminuer ou alléger ma peine. J'avais pensé à ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il pourrait me servir. Je dois à la vérité de déclarer aujourd'hui que M. Vidocq ne m'a point donné l'argent en question pour acheter la pince; que c'est moi qui l'ai achetée de mon argent: cette pince me coûta quarante-huit sous, et je l'ai achetée chez un ferrailleur en boutique, qui demeure dans la première rue à droite en entrant dans la rue des Arcis, du côté du pont Notre-Dame. Je ne connais pas le nom du ferailleur; mais je pourrais facilement faire connaître sa boutique, qui, au surplus, est la deuxième à droite, en descendant dans cette rue. C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le ferrailleur et sa femme étaient dans la boutique; c'était la première fois que j'achetais quelque chose chez eux.»

Trois jours après, Peyois ayant été transféré à Bicêtre, écrivit au chef de la deuxième division de la préfecture de police une lettre dans laquelle il confessait qu'il en avait constamment imposé à la justice, et témoignait le désir de faire des révélations sincères: cette fois, la vérité toute entière allait être connue. _Utinet_, _Chrestien_, _Decostard_, _Coco-Lacour_, qui étaient venus à l'audience déposer dans le sens de l'imposture, furent tout à coup dévoilés: il devint évident que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait amener mon expulsion de la police. Une déclaration que reçut le maire de Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,[13] dont _Lacour_, _Chrestien_, _Decostard_ et _Utinet_ s'étaient promis le succès le plus complet. C'étaient eux qui m'avaient envoyé Peyois, lorsqu'il était venu me trouver sous le prétexte de me demander si je ne pourrais pas lui indiquer un recruteur qui eût besoin d'un remplaçant; c'étaient encore eux qui avaient engagé Berhtelet à se présenter dans mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se commettre. Ils avaient ainsi dressé, pour le soutien de l'accusation sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un échafaudage de vraisemblance résultant de mes rapports avec les voleurs antérieurement à leur arrestation. Selon toutes les apparences, il n'était pas impossible qu'ils eussent quelque temps fermé les yeux sur les expéditions de Peyois et consors, à la condition que s'il leur arrivait d'être pris en flagrant délit, ils adopteraient un système de défense conforme à leurs intérêts. Il n'existait pas de vestige d'une transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les démarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procédure, soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'élever le moindre doute à cet égard. Peyois est arrêté, aussitôt Utinet et Chrestien se rendent à la Force, et ont avec lui un entretien dans lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra faire prendre à son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas être condamné, il n'a qu'à les faire appeler l'un et l'autre comme témoins de ce qu'il leur convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son assertion, et déposeront dans le même sens que lui, que même ils diront qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.

Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils; pour être certains, à tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu'ils ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le préservera de toute espèce de condamnation, et qui, si par hasard une condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour faire casser le jugement.

Les débats ouverts, _Utinet_, _Chrestien_, _Lacour_ et _Decostard_ s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par _Peyois_. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l'impunité, est frappé par le verdict; alors, appréhendant qu'enfin éclairé sur sa position, il ne les fasse repentir de l'avoir trompé, en dévoilant leurs perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent de lui donner un défenseur à leurs frais et s'engagent à payer tous les dépens que cet appel occasionera. La mère de Peyois est également obsédée par ces intrigants; ils lui font les mêmes offres de service et les mêmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entraînent chez le sieur _Bazile_, marchand de vin, place du Palais de Justice; et là, en présence d'une bouteille de vin et de la femme _Leblanc_, ils déploient toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de le sauver; _soyez tranquille_, lui dit Chrestien, _nous ferons tout ce qu'il faudra faire_.

Telles furent les lumières que produisit l'enquête; il devint évident pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq était une invention de mes agents; et depuis l'on a brodé sur ce fonds une foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du _Pilier littéraire_ ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il prend fantaisie à l'imprimeur Tiger ou à son successeur d'ajouter à la collection de livres forains, _l'Histoire admirable et pourtant véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard, représenté en personne naturelle et vivante, tel qu'il était avant sa mort, arrivée sans accident le jour de son décès, en sa maison de Saint-Mandé, à l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grâce 1875_.

CHAPITRE XXXV.

Les nouvellistes de malheur.--L'Écho de la rue de Jérusalem et lieux circonvoisins.--Toujours Vidocq.--Feu les Athéniens et défunt Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La patte du chat.--Je fais des voleurs.--Les deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le chaos et la création.--Monsieur Double-Croche et la cage à poulets.--Une mise décente.--Le suprême bon ton.--Guerre aux _modernes_.--_Le cadran bleu de la Canaille._--Une société bien composée.--Les Orientalistes et les Argonautes.--Les gigots des prés salés.--La queue du chat.--Les pruneaux et la _chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'Entrée triomphale.--Le petit père noir.--Deux ballades.--L'hospitalité.--L'ami de collége.--_Les Enfants du Soleil._

Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien désiré lui épargner l'ennui d'un chapitre qui n'intéresse que ma réputation; mais, avant d'aller plus loin, j'avais à coeur de montrer qu'il n'est pas toujours bon, bien qu'on ne prête qu'aux riches, d'ajouter foi aux sornettes que débitent mes ennemis. Que n'ont pas imaginé les mouchards, les voleurs et les escrocs, qui n'éprouvaient pas moins les uns que les autres le besoin de me voir évincé de la police?

«Un tel est _enfoncé_, racontait un _ami_ à sa femme, lorsque le matin ou le soir il revenait au gîte.

--»Pas possible!

--»Eh! mon Dieu! comme je te dis.

--»Par qui donc?

--»Faut-il le demander? par ce gueux de _Vidocq_.»

Deux de ces faiseurs d'affaires, qui sont nombreux sur le pavé de Paris, se rencontraient-ils:

«Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson est à la Force.

--»Tu plaisantes.

--»Je voudrais plaisanter; il était en train de traiter d'une partie de marchandises, j'aurais eu mon droit de commission; eh bien! mon cher, le diable s'en est mêlé; en prenant livraison il a été arrêté.

--»Et par qui?

--»_Par Vidocq._

--»Le misérable!»

Une capture d'une haute importance était-elle annoncée dans les bureaux de la préfecture; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout aussitôt les mouches de bourdonner: «C'est _encore ce maudit Vidocq_ qui a empoigné celui-là.» C'étaient dans la gent moucharde des récriminations à n'en plus finir: tout le long des rues de Jérusalem et de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'écho répétait avec l'accent du dépit, _encore Vidocq! toujours Vidocq!_ et ce nom résonnait plus désagréablement aux oreilles de la cabale, qu'à celles de feu les Athéniens le surnom de _Juste_, qui leur avait fait prendre en grippe défunt Aristide.

Quel bonheur pour la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards, si, tout exprès pour leur offrir un moyen de se délivrer de moi, on avait ressuscité en leur faveur la loi de l'_Ostracisme_! Comme alors ils auraient rejoint leurs _coquilles_! Mais, sauf les conspirations du genre de celles dont _M. Coco_ et ses complices se promettaient un si fortuné dénouement, que pouvaient-ils faire? Dans la ruche, on imposait silence aux frélons. «_Voyez Vidocq_, leur disaient les chefs; prenez exemple sur lui; quelle activité il déploie! toujours sur pied, jour et nuit, il ne dort pas; avec quatre hommes comme lui, on répondrait de la sûreté de la capitale.»

Ces éloges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se réveillaient-ils, ce n'était jamais que la verre à la main; et au lieu de se rendre à tire-d'aile où les appelait le devoir, ils se formaient en petit comité, et s'amusaient à me _travailler le casaquin_, qu'on me passe l'expression, elle n'est pas de moi.

«Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi _marons_ les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.

--»Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en oeuvre; il se sert de la patte du chat.....

--»Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisième.»

Puis un quatrième, brochant sur le tout, s'écriait d'un ton sententieux: «Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.»

Or, voici comment je faisais des voleurs.

Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mémoires, il s'en trouve un seul qui, même par cas fortuit, ait mis les pieds chez _Guillotin_.--Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!»

Ce savant médecin, Que l'amour du prochain Fit mourir de chagrin.

Vous n'y êtes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de vins, dont l'établissement, fort connu des voleurs du plus bas étage, est situé en face de ce _cloaque Desnoyers_, que les riboteurs de la barrière appellent le _grand salon_ de la Courtille. Un ouvrier peut encore être honnête jusqu'à un certain point, et se risquer, en passant, chez le _papa Desnoyers_. S'il n'a pas _froid aux yeux_, et qu'au bâton ainsi qu'à la savatte, il s'entende à moucher les malins, il se pourra, les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et n'ait à payer d'autre écot que le sien. Chez _Guillotin_, il ne s'en tirera pas à si bon marché, surtout s'il y est venu proprement couvert et avec le gousset passablement garni.

Que l'on se figure une salle carrée assez vaste, dont les murs, jadis blancs, ont été noircis par des exhalaisons de toute espèce: tel est, dans toute sa simplicité, l'aspect d'un temple consacré au culte de _Bachus_ et de _Terpsychore_; d'abord, par une illusion d'optique assez naturelle, on n'est frappé que de l'exiguïté du local, mais l'oeil venant à percer l'épaisse atmosphère de mille vapeurs qui ne sont pas inodores, l'étendue se manifeste par les détails qui s'échappent du chaos. C'est l'instant de la création, tout s'éclaircit, le brouillard se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire de la matière qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de béatitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des _épicuriens_, tant de félicités ne furent rassemblées, ceux qui aiment à se vautrer y ont la main, de la fange partout: plusieurs rangées de tables, sur lesquelles, sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus dégoûtantes libations, encadrent un espace réservé à ce qu'on appelle les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'élève, supportée par quatre pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des débris de bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux de vieille tapisserie. C'est sur cette cage à poulets qu'est juchée la musique: deux clarinettes, un crincrin, le trombone retentissant, et l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements cadencés de la béquille de monsieur _Double-Croche_, petit boiteux qui prend le titre de chef d'orchestre, régularise les terribles accords. Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on prépare: _une mise décente est de rigueur_; il n'y a pas de bureau où l'on dépose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer avec son crochet, mais l'on est prié de laisser son équipage à la porte (le mannequin); les femmes sont _coiffées en chien_, c'est-à-dire les cheveux à volonté, et le mouchoir perché au sommet de la tête, où par un noeud formé en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous l'aimez mieux une cocarde qui menace l'oeil à la manière de celle des mulets provençaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue obligée: la culotte n'est pas nécessaire; le suprême bon ton serait le bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la défroque surannée de trois ou quatre régiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas de _fanfan_ ainsi costumé qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant elles adorent la cavalerie, et ont un goût prononcé pour les habillés de toutes les réformes; mais rien ne leur plaît comme des moustaches et le charivari rouge, orné de son cuir.

Dans cette réunion, le chapeau de feutre, à moins qu'il ne soit défoncé ou privé de ses bords, n'apparaît que de loin en loin; on ne se souvient pas d'y avoir vu un habit, et quiconque oserait s'y montrer en redingotte, à moins d'être un habitué serait bien sûr de s'en aller en gilet rond. En vain demanderait-il grâce pour ces pans dont s'offusquent les regards de la noble assemblée; trop heureux si après avoir été baffoué et traité de _moderne_ à l'unanimité, il n'en laisse qu'un seul entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaieté, hurle plutôt qu'elle ne chante ces paroles si caractéristiques:

Laissez-moi donc, j'veux m'en aller: Tout débiné z'à la Courtille; Laissez-moi donc, j'veux m'en aller Tout débiné chez Desnoyers!

Desnoyers est le _Cadran bleu de la Canaille_, mais avant de franchir le seuil du cabaret de Guillotin, la canaille elle-même y regarde à deux fois, de telle sorte que dans ce réceptacle on ne voit que des filles publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces pertubateurs nocturnes, intrépides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une consacrée au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la seule langue que l'on parle dans cette aimable société; c'est presque toujours du français, mais tellement détourné de sa signification primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des _quarante_ qui pût se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les abonnés de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceux-là prétendent que l'argot a pris naissance à Lorient, et sans croire qu'on puisse leur contester la qualité d'_Orientalistes_, ils se l'appliquent sans plus de façon, comme aussi celle d'_Argonautes_, lorsqu'il leur est arrivé d'achever leurs études sous la direction des argousins, en faisant dans le port de Toulon, _la navigation dormante_ à bord d'un vaisseau rasé. Si les notes étaient de mon goût, je pourrais saisir aux cheveux l'occasion d'en faire quelques-unes de très savantes, peut-être irais-je jusqu'à la dissertation, mais je suis en train de peindre le paradis des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyées, achevons le tableau.

Si l'on boit chez Guillotin, on y mange également, et les mystères de la cuisine de ce lieu de délices valent bien la peine d'être dévoilés. Le petit père Guillotin n'a pas de boucher, mais il a son équarrisseur; et dans ses casseroles de cuivre, dont le vert-de-gris n'empoisonne pas, le cheval fourbu se transforme en boeuf à la mode, les cuisses du caniche mis à mort dans la rue Guénegaud deviennent des gigots des prés salés, et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-né de la laitière l'apétissant coup d'oeil du _Pontoise_. La chère assure-t-on, y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas; et sous M. Delaveau, si parfois dans l'été le pain était hors de prix, durant le _massacre des innocents_, on était certain d'y trouver du mouton à bon compte.

Dans ce pays des métamorphoses, le lièvre n'eut jamais droit de bourgeoisie, il a cédé sa place au lapin, et le lapin... que les rats sont heureux! _oh fortunati nimium si... nôrint..._ c'est le magister de Saint-Mandé qui me prête la citation; on me dit que c'est du latin, peut-être est-ce du grec ou de l'hébreu, n'importe, je m'abandonne, advienne que pourra, à la volonté de Dieu; mais toujours est-il que si les rats avaient pu voir ce que j'ai vu, à moins que d'être une race ingrate et perverse, ils auraient ouvert une souscription pour ériger une statue au _libérateur_ petit père Guillotin.

Un soir, pressé par ce besoin qu'un bon Français ne satisfait jamais seul, je me lève pour chercher une issue; je pousse une porte, elle cède; à la fraîcheur de l'air, je reconnais que je suis dans une cour; l'endroit est propice, je m'avance à tâtons, tout-à-coup je fais un faux pas, on avait vraisemblablement dérangé quelques pavés, je tends les bras pour me retenir, et tandis que de l'un je saisis un poteau, de l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'étais dans les ténèbres, il me semble voir briller quelques étincelles, et au toucher, je crois reconnaître certain appendice velu de la colonne vertébrale d'un quadrupède; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il me reste à la main un paquet de dépouilles avec lequel je rentre dans la salle, au moment même où M. _Double-Croche_, désignant les figures aux danseurs, s'égosille à crier _la queue du chat_.

Il ne faut pas demander si l'on saisit l'à-propos; il se fit dans l'assemblée un miaulement général, mais ce n'était au plus qu'une plaisanterie, les amateurs de gibelotte miaulèrent comme les autres, et après avoir enfoncé leurs casquettes, «allons, dirent-ils en se léchant les doigts, au petit bonheur! Coiffé de chat, nourri de même, nous ne manquerons pas de sitôt; la mère des matous n'est pas morte.»

Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile qu'en coton, cependant je puis affirmer que, de mon temps, il s'est fait dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides, n'eussent pas coûté d'avantage au café _Riche_ ou chez _Grignon_. Il me souvient de six individus, les nommés _Driancourt_, _Vilattes_, _Pitroux_ et trois autres, qui trouvèrent le moyen d'y dépenser 166 francs dans une soirée. A la vérité, chacun d'eux avait amené sa particulière. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu écorchés, mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Rabelais trouve si dur à passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils payèrent grandement, sans oublier le pour-boire du garçon. Je les fis arrêter pendant qu'ils acquittaient le montant de la carte, qu'ils n'avaient pas même pris le temps d'examiner. Les voleurs sont généreux quand ils ont rencontré une bonne veine. Ceux-là venaient de commettre plusieurs vols considérables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes de France.

On a peine à croire qu'au centre de la civilisation, il puisse exister un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir vu: Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait de bouche en bouche, et la plus aimable galanterie que l'on pût faire aux nymphes qui venaient à ce rendez-vous, étaler leurs grâces dans les postures et attitudes de l'indécente _chahut_, était de leur offrir le _pruneau_, c'est-a-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roulé, soumis ou non, suivant le degré de familiarité, à l'épreuve d'une première mastication.

Les officiers de paix et les inspecteurs étaient de trop grands seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient au contraire soigneusement à l'écart, évitant un contact qui leur répugnait; moi aussi j'étais dégoûté, mais en même temps j'étais persuadé que pour découvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos bras; je me décidai donc à aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans résultat, je m'attachai surtout à connaître les endroits qu'ils fréquentaient par prédilection, ensuite comme le pêcheur qui a rencontré un vivier, je jetai ma ligne à coup sûr. Je ne perdais pas mon temps à vouloir, comme on dit, trouver une aiguille dans une botte de foin: quand on veut avoir de l'eau, à moins que la rivière ne soit à sec, il est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la métaphore, et m'explique: tout cela signifie que le mouchard qui se propose de travailler utilement à la destruction des voleurs, doit autant que possible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur tête la vindicte des lois. C'était ce que je faisais, et c'était aussi, ce que mes rivaux appelaient _faire des voleurs_; j'en ai fait de la sorte bon nombre, notamment à l'époque de mes débuts dans la police. Dans une après-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une séance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans être superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cédé à des inspirations de ce genre; je mis donc à contribution mon vestiaire, et après m'être accommodé de manière à n'avoir pas l'air _d'un moderne_, je partis de chez moi avec un autre agent secret, le nommé Riboulet, _arsouille_ consommé, que toutes les houris de la _guinche_ (de la guinguette) revendiquaient comme leur chevalier, bien qu'il donnât aussi dans les _cotonneuses_ (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agréable des _faubouriens_. Pour l'excursion projetée, une femme était un bagage indispensable; Riboulet avait sous la main celle qui nous convenait, c'était sa maîtresse en titre, une fille publique nommée _Manon_ la Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups de temps elle eût fait un polisson de ses bas de laine, serré les cordons de taille de sa robe écarlate, passé son schall gris angora à bordure blanche, chaussé ses galoches à pantoufles, rejoint ses cheveux, et donné au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crânerie qui n'est pas obligatoire pour le négligé. Manon était à la joie de son coeur de faire le panier à deux anses.

Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille. Arrivés au cabaret, nous commençons par nous attabler dans un coin, afin d'être plus à portée d'examiner ce qui se passe. Riboulet était un de ces hommes dont la seule présence commande l'empressement, il n'avait pas parlé ni moi non plus que nous étions servis. «Tu vois, me dit-il, le _daron_ sait l'ordonnance, le _pivois_ (le vin), le rôti et la salade. Je demandai s'il n'était pas possible d'avoir de la matelotte.