Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

Part 3

Chapter 33,710 wordsPublic domain

Fatigué à la fin de ces perpétuelles inculpations, je résolus d'y mettre un terme. Pour réduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne pouvais pas couper les bras à mes agents, ils en avaient besoin; mais afin de tout concilier, je leur signifiai qu'à l'avenir ils eussent à porter constamment des gants de peau de daim, et je leur déclarai que le premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans être ganté, serait expulsé immédiatement.

Cette mesure déconcerta tout-à-fait la malveillance: désormais il était impossible de reprocher à mes agents de _travailler_ dans la foule. Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient pas qu'il n'est point de main adroite, si elle n'est complétement nue, restèrent bouche close, ils savaient le proverbe: _Il n'est si bon matou qui attrape une souris avec des mitaines_. Ce fut le matin à l'ordre que je fis connaître aux agents l'expédient que j'avais trouvé pour faire cesser toutes les clabauderies auxquelles ils étaient en butte.

«Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire à votre probité qu'on ne croit à la chasteté des prêtres. Eh bien! pour donner tort aux incrédules, j'ai pensé qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut être l'instrument du péché; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais que vous êtes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour éviter tout prétexte au soupçon, j'exige que dorénavant vous ne sortiez qu'avec des gants.»

Cette précaution, je dois le dire, n'était pas commandée par la conduite de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forçats que j'ai employé ne s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade; quelques-uns sont retombés dans le crime, mais s'ils sont devenus coupables, ce n'a été qu'après avoir été renvoyés. Vu les antécédents et la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerçais sur eux était en quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait une volonté de fer et une résolution plus forte encore. Mon ascendant sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon entrée dans la police: plusieurs m'avaient vu soit à la Force, soit à Bicêtre; mais je n'avais jamais été que leur camarade de détention, et je pouvais les mettre au défi de citer une affaire à laquelle j'eusse participé, soit avec d'autres, soit avec eux.

Il est à remarquer que la plupart de mes agents étaient des libérés, que j'avais moi-même arrêtés à l'époque ou ils s'étaient brouillés avec la justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les enrôler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les utilisais pour le service de sûreté: une fois admis dans la brigade, ils s'amendaient momentanément, mais sous un seul rapport; ils ne volaient plus: quand au reste, ils étaient toujours des êtres perdus de débauche, adonnés au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux y allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vêtements. En vain faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses habitudes. Obligés de consacrer dix-huit heures par jour à la police, ils se dépravaient moins que s'ils eussent été des sinécuristes; mais toujours est-il que de temps à autre ils se permettaient des incartades; et quand elles étaient légères, ordinairement je les leur pardonnais. Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne connusse pas ce vieil adage qui dit qu'_il est impossible d'empêcher la rivière de couler_. Tant que leurs torts n'étaient que de l'inconduite, je devais me borner à la réprimande; souvent les mercuriales que je leur adressais étaient autant de coups d'épée dans l'eau, mais quelquefois aussi, suivant les caractères, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs tous les agents sous mes ordres étaient persuadés qu'ils étaient de ma part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient pas; car j'avais _mes mouches_, et par elles j'étais instruit de tout ce qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de près, je ne les perdais jamais de vue, et toute infraction au réglement qui traçait leurs obligations[12] était aussitôt réprimée. Ce qui paraîtra surprenant, c'est que, dans toutes les circonstances où le service l'exigeait, ces hommes, indisciplinables à tant d'égards, se pliaient à ma volonté, lors même qu'il y avait du péril à le faire. Nul autre que moi, j'ose le dire, n'eût obtenu d'eux un pareil dévouement.

En général, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade, ceux qui prenaient ce qu'on appelle du coeur à l'ouvrage, finissaient par devenir des sujets supportables; c'est-à-dire que sortis d'une ornière pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se déranger de leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient dans une irrégularité dont les suites leur étaient toujours funestes. J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un nommé _Desplanques_, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de secrétaire.

Ce Desplanques était un jeune homme bien élevé; il avait de l'esprit, une rédaction facile, une belle écriture, et quelques autres talents qui auraient pu le mettre à même de prendre un rang honorable dans le monde. Malheureusement il était possédé de la manie du vol, et, pour comble de disgrâce, il était paresseux au plus haut degré. C'était un voleur qui avait le tempérament des escrocs, ce qui revient à dire qu'il n'était propre à rien de ce qui nécessite de l'assiduité et de l'énergie. Comme il n'était pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il m'arrivait assez fréquemment de le gronder. «Vous vous plaignez sans cesse de ma négligence, me répondait-il, avec vous il faudrait être esclave; ma foi, je ne suis pas accoutumé à être tenu.» Desplanques sortait du bagne, où il avait passé six ans.

En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente acquisition, mais je ne tardai pas à me convaincre qu'il était incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisiveté. Un soir passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise un carreau, enlève une sébille pleine d'or et se sauve. Au même instant on entend crier au voleur, et l'on se met à sa poursuite. A ces mots _arrêtez, arrêtez_, officieusement répétés de loin en loin, Desplanques redouble de vitesse, bientôt il sera hors d'atteinte; mais au détour d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens camarades: la rencontre était fatale. Il veut s'échapper, inutiles efforts; les agents l'entraînent et le conduisent chez le commissaire, où le flagrant délit est aussitôt constaté. Desplanques était en état de récidive: on le condamna aux travaux forcés à perpétuité; il est aujourd'hui à Toulon, où il subit sa peine.

Des gens qui veulent juger de tout sans avoir été à même de s'éclairer par les faits, ont prétendu que des agents sortis de la caste des voleurs, devaient nécessairement entretenir avec eux des intelligences, ou du moins les ménager aussi long-temps qu'ils étaient assez adroits pour ne pas venir se brûler à la chandelle. Je puis attester que les voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les libérés qui se sont ralliés à la bannière de la police; et que ces derniers à l'exemple de tous les transfuges ne déploient jamais plus de zèle que quand il s'agit de _servir un ami_, c'est-à-dire d'arrêter un ex-camarade. En général, un voleur qui se croit corrigé est sans pitié pour ses anciens confrères: plus il aura été intrépide dans son temps, plus il se montrera implacable à leur égard.

Un jour les nommés _Cerf, Macolein et Dorlé_, sont amenés au bureau comme prévenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur compagnon et leur intime, est comme transporté d'indignation, il se lève et apostrophe Dorlé en ces termes:

«LACOUR. Eh bien! monsieur le drôle, vous ne voulez donc pas vous corriger?

»DORLÉ. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!

»LACOUR, _furieux_. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?

»DORLÉ. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous êtes Lacour; mais vous n'avez sans doute pas oublié que lorsque nous étions camarades, vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les _amis_ ne vous ont jamais appelé»autrement.--Dis donc Cerf, as-tu déjà vu un coco de cette force?

»CERF, _haussant les épaules_. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde s'en mêle; monsieur Lacour!!!

»LACOUR. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres moeurs; _castigat ridendo mores_; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des égarements; mais....»

Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer le mot honneur; mais Dorlé qui n'était pas d'humeur à écouter sa remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions dans lesquelles ils avaient _travaillé_ ensemble. Maintes fois Lacour a éprouvé des désagréments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher à des voleurs leur ténacité au métier, c'était toujours par des impertinences qu'il était récompensé de ses bonnes intentions.

CHAPITRE XXXIV.

_Dieu vous bénisse!_--Les conciliabules.--L'héritage d'Alexandre.--Les _cancans_ et les prophéties.--Le salut en spirale.--Grande conjuration.--Enquête.--Révélations au sujet d'un _Monseigneur le dauphin_.--Je suis innocent.--La fable souvent reproduite.--Les Plutarque du pilier littéraire et l'imprimeur Tiger.--L'histoire admirable et pourtant véridique du fameux Vidocq.--Sa mort, en 1875.

Une fois parvenu au poste de chef de la police de sûreté, je n'eus plus à me garantir des piéges dans lesquels on avait si souvent cherché à m'attirer. Le temps des épreuves était passé; mais il fallut me tenir en garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonnés qui convoitaient mon emploi, et mettaient tout en oeuvre afin de parvenir à me supplanter. _Coco-Lacour_ fut notamment l'un de ceux qui se donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au moment où ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait renversé toutes les chaises d'une église pour venir me saluer d'un mielleux _Dieu vous bénisse!_ lorsque, par hasard, il m'avait entendu éternuer, j'étais bien sûr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se méprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand à peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces démonstrations d'une politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que _Lacour_ était l'ame de certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'était formé un parti qui conspirait avec lui: j'étais le tyran qu'il fallait abattre. D'abord, les conjurés se contentèrent de clabauder; et comme ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire mutuellement plaisir, ils se la prédisaient à l'envi, et chacun d'eux se partageait d'avance l'héritage d'_Alexandre_. J'ignore si cet héritage est échu au plus _digne_; mais ce que je sais bien, c'est que mon successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.

Des clabauderies et des _cancans_, Lacour et ses affidés passèrent à des trames plus réelles; et à l'approche des assises, pendant lesquelles devaient être jugés les nommés _Peyois_, _Leblanc_, _Berthelet_ et _Lefebure_, prévenus de vol avec effraction, à l'aide d'une pince ou _monseigneur le dauphin_, ils répandirent le bruit que j'étais à la veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais pas les chausses nettes.

Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vin des environs du Palais de Justice, me fut promptement rapportée; mais je ne m'en inquiétais pas plus que de tant d'autres qui ne s'étaient pas réalisées; seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait à mon égard de souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, à la faveur de ce mouvement en spirale qu'il imprime à sa tête, lorsqu'il vise à donner les grâces de l'homme comme il faut, évitaient de plus en plus la rencontre des miens. A la même époque, je remarquai chez trois autres de mes agents, _Chrestien_, _Utinet_ et _Decostard_, un redoublement d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'étonnait. J'étais instruit que ces messieurs avaient de fréquentes conférences avec Lacour; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leurs démarches, dans mon intérêt personnel, je les avais surpris chuchotant et s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire), j'avais entendu l'un d'eux se réjouir de ce que _je ne parerais pas la botte qu'on allait me porter_. Quelle était cette botte? je ne m'en faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-accusés ayant été traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce, tendant à établir que j'étais l'instigateur du crime qui les avait amenés sur les bancs. _Peyois prétendait que s'étant adressé à moi, pour me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaçant à fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty._ _Berthelet_ et _Lefebure_ confirmaient le dire de _Peyois_, et un marchand de vins, nommé _Leblanc_, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le véritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les encourageait à persévérer dans un système de défense qui, s'il était admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les avocats qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout le parti possible de la prétendue instigation qui m'était imputée; et comme ils parlaient d'après leur conviction, s'ils ne déterminèrent pas le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins parvinrent-ils à jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles préventions contre moi. Dès lors, je crus qu'il était urgent de me disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le préfet de police de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la vérité.

Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'être condamnés; j'imaginais que n'ayant plus désormais aucun intérêt à soutenir le mensonge, ils confesseraient qu'ils m'avaient calomnié; je présumais, en outre, que dans le cas où leur conduite aurait été le résultat d'une suggestion, ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l'imposture qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet ordonna l'enquête que je sollicitai, et au moment où il confiait le soin de la diriger à M. _Fleuriais_, commissaire de police pour le quartier de la cité, un premier document, sur lequel je n'avais pas compté, préluda à ma justification: c'était une lettre de Berthelet au marchand de vins Leblanc, qui avait été déclaré non-coupable; je la transcris ici, parce qu'elle montre à quoi se réduisent les accusations que l'on n'a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j'ai été attaché à la police, et depuis que j'ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce, dont je reproduis jusqu'à l'orthographe:

A MONSIEUR

Monsieur _le Blanc_, maître marchand de vin, demeurant barrière du Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, à proche Paris.

«Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de l'état de votre santée Et au meme tamps pour vous prévenir que nous sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si vous mabandonné, je ferais de nouvelle Révélation de la peine que vous avez fourny et qui a deplus été trouvé chés vous, dont vous n'ignorés pas ce que nous avons caché à la justice a cette Egard, et dont un chef de la police a été cités dans cette affaire qui était innocant Et qu'on a cherché à rendre victime, vous n'ignorés pas les promesse que vous m'avés faite dans votre chambre pour vous soutenir dans le tribunal, vous n'ignorés pas que j'ai vendu le suc et de la chandelle à votre femme C'est pourquoi si vous mabandonné je ne vous regarderés pas pour un nomme daprés toutes vos belles promesse.

«Rappelés vous que la justice ne pert pas ces droit et que je pourés vous faire appellés en....

«Vous navés Rien a craindre cette a passer secréttement BERTHELET.»

_Et plus bas:_ «japrouve Lecriture ci desus.»

Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrètement, fut remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitôt parvenir à la préfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par conséquent, ni répondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit patience, et, en exécution des menaces qu'il avait faites, il m'écrivit, de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conçue:

Ce 29 septembre 1823.

«Monsieur

Daprès les debats de la cours dassise Et le resumée du président qui porte a charge Daprès la De claration du nommé Peyois qui par une Fosse de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui aviez donnés pour acheté linstrument qui a Cassés la porte à Monsieur Labbaty.

»Moi Berthelet En présence des autoritées veux faire Reconnaître la véritée Et votre innoncence je déclare 1º savoir ou la peince a eté achetée 2º de la maison dou elle est sorty 3º et le nom de celui qui la fourny avec véritée

«BERTHELET.»

_Et plus bas:_ «j'approuve leCriture ci Desue.»

Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de la main du chef des employés de la Conciergerie... «_lecriture cidessus et la signature est celle de Berthelet_.»

«EGLY.»

Berthelet, interrogé par M. Fleuriais, déclara que la pince avait coûté quarante-cinq sous; qu'elle avait été achetée au faubourg du Temple, chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on devait en faire, avait avancé l'argent pour la payer. «Le marché conclu, poursuivit Berthelet, Leblanc, qui était resté un peu en arrière, me dit: _Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de ton métier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai que tu es mon apprenti._ J'allai le rejoindre ayant pince à la main, et il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la crainte que je ne fusse rencontré par des agents. Leblanc me conduisit de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre à sa cave, pour y déposer la pince. Je remontai au premier où je trouvai Lefebure, à qui je dis que j'avais acheté la pince. Le soir même, après avoir bu jusqu'à dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allâmes rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom; Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande lingère. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des trous, ayant cassé, et notre coup ayant manqué, nous nous retirâmes; nous allâmes ensuite à la halle, contre la pointe Saint-Eustache, où Peyois, se servant de la pince dont j'ai parlé, essaya de faire sauter la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intérieur ayant demandé ce qu'on voulait, nous prîmes la fuite; il était alors deux heures et demie du matin. Nous allâmes tous les trois à l'hôtel d'Angleterre, où Peyois remit à la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie qu'il avait avec lui.

»Avant d'y entrer, Peyois avait remis à une marchande de café qui était en plein air, près le Palais-Royal, la pince qui était enveloppée dans un sac. Nous sortîmes de l'hôtel d'Angleterre à près de cinq heures du matin, et Peyois reprit à la marchande de café la pince qu'il lui avait donnée à garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'était. Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec lui. Lefebure et moi ne nous quittâmes plus, et nous retournâmes chez Leblanc à cinq heures du soir, où nous restâmes jusqu'à dix. Leblanc me remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un bout de chandelle. Je m'étais même amusé avec la pointe d'un couteau à tracer sur ce briquet, qui était en plomb, la lettre L qui commence le nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortîmes ensemble. Peyois ayant pris sur lui la pince, la passa à la barrière et nous la remit après. Il s'arrêta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allâmes commettre chez Labbaty le vol par suite duquel nous avons été arrêtés. La pince et une partie des effets qui avaient été volés, furent portés par Lefebure chez Leblanc.

»_Leblanc, qui a été mis en jugement avec nous, m'avait engagé à ne pas le charger et à ne pas démentir Peyois, qui devait dire que c'était M. Vidocq qui lui avait donné trois francs pour acheter la pince; et il m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir la même chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vérité mon affaire ne devint plus mauvaise._» (Déclaration du 3 octobre 1823.)

_Lefebure_, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec Berthelet, confirma la déclaration de ce dernier, en ce qui concernait Leblanc. «Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni à Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait engagé à dire que c'était lui Peyois qui l'avait achetée. Peyois étant compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.»

Un sieur _Egly_, chef des employés de la Conciergerie, et les nommés _Lecomte_ et _Vermont_, détenus dans cette maison, ayant été entendus par M. Fleuriais, rapportèrent plusieurs conversations dans lesquelles Berthelet, Lefebure et Peyois étaient convenus devant eux qu'ils m'avaient inculpé à tort. Dans leur témoignage, tous les condamnés s'accordaient à dire que je les avais constamment détournés de faire le mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blâmés de ce qu'ils m'avaient compromis sans motif, ils lui répondirent: «_Bah! nous nous f....... bien de cela, nous aurions compromis le Père éternel, pour nous sauver; mais ça a mal réussi._»

Peyois, qui était le plus jeune des condamnés mit moins de franchise dans ses réponses; son amitié pour Leblanc le porta d'abord à cacher une partie de la vérité; cependant il ne put s'empêcher de reconnaître que j'étais étranger à l'achat de la pince.