Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III
Part 2
La cérémonie terminée, nous allâmes dîner chez un traiteur; les fidèles faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut épargné. On but copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il eût été impossible de me cacher: d'abord il ne fut question que des bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espèces sonnantes. La carte payée, il restait cent francs, et l'on m'en donna vingt pour ma part, en me recommandant la discrétion: comme l'argent n'a pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accepter. Les convives se montrèrent enchantés de m'avoir _affranchi_, et deux flacons de Beaune furent vidés pour célébrer mon initiation. On ne parla pas de la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paraître plus instruit que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'étais tout yeux et tout oreilles, et je ne tardai pas à acquérir la certitude que la montre était au pouvoir de Gaffré. Alors je me mis à contrefaire l'homme ivre, et prétextant un besoin, je priai le garçon de service de me donner l'indication qui m'était nécessaire. Il me conduisit, et dès que je fus seul, j'écrivis au crayon un billet ainsi conçu:
«Gaffré et Manigant viennent de voler une montre dans l'église Saint-Roch; dans une heure, à moins qu'ils ne changent d'idée, ils passeront au marché Saint-Jean. Gaffré est porteur de l'objet.»
Je descendis en toute hâte, et tandis que Gaffré et ses complices me croyaient encore au cinquième étage, occupé de mettre du coeur sur le carreau, j'étais dans la rue, d'où j'expédiai un courrier à M. Henry. Je remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas été trop longue; quand je reparus, j'étais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me demanda si je me sentais soulagé.
--«Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.
--»Tiens-toi donc, me dit Manigant.
--»Il voit double, observa Gaffré.
--»Est-il Pompette, reprit Compère! l'est-il! mais le grand air le remettra.»
On me fit donner de l'eau sucrée. «N.. de D...! m'écriai-je, de l'eau à moi! à moi de l'eau!
--»Oui, prends, ça te fera du bien!
--»Tu crois?»
Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se brise. Je me livrai ensuite à quelques lazzis d'ivrogne qui égayèrent la société, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir ma dépêche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement à mon sang-froid.
En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinéraire n'était pas changé. Nous nous dirigeâmes en effet vers le marché Saint-Jean; il y avait là un corps-de-garde. Lorsque j'aperçus de loin les soldats assis devant la porte, je doutais d'autant moins que leur présence sur la voie publique ne fût le résultat de mon message, que l'inspecteur Ménager était en observation derrière eux. Quand nous passâmes, ils vinrent à nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitèrent à entrer au poste. Gaffré ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il supposait que les soldats étaient dans l'erreur. Il voulut argumenter, on le somma d'obéir et bientôt après il fallut se soumettre à la fouille. Ce fut par moi que l'on commença, l'on ne trouva rien; vint ensuite le tour de Gaffré, il n'était pas à son aise; enfin la fatale montre sort de son gousset; il est un peu déconcerté, mais au moment où on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire à son secrétaire, _écrivez: une montre entourée de brillants_, il pâlit et me regarde. Avait-il quelque soupçon de ce qui s'était passé? je ne le pense pas; car il étais convaincu que j'ignorais le vol de la montre, et, de plus, il était certain que, même en étant instruit, puisque je ne l'avais pas quitté, je n'aurais pu _manger le morceau_.
Gaffré, interrogé, prétendit avoir acheté la montre: on fut persuadé qu'il mentait; mais la personne volée ne s'étant pas présentée pour réclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint néanmoins administrativement, et après un assez long séjour à Bicêtre, il fut envoyé en surveillance à Tours, d'où il revint plus tard à Paris. Ce scélérat y est mort en 1822.
Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il n'était sorte d'expédients auxquels elle ne recourût pour les éprouver. Un jour on me détacha Goupil, qui vint me faire une singulière proposition.
«Tu sais bien, me dit-il, François le cabaretier.
»--Oui, qu'est-ce qu'il y a?
»--Si tu veux, nous lui arracherons une dent.
»--Et comment cela?
»--Voilà déjà plusieurs fois qu'il s'adresse à la préfecture pour obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a toujours refusé, et je lui ai donné à entendre qu'il ne dépendrait que de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.
»--Tu as eu tort; car je ne puis rien.
»--Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.
»--C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?
»--Dis plutôt que nous en reviendra-t-il? François, si tu t'y prends bien, est un _messière_ qui financera. Il est déjà averti que tu fais la pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi, ainsi, pas de doute, il jouera du pouce à la première réquisition.
»--Tu penses qu'il lâchera la monnaie?
»--Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel, après on le promène.
»--A la bonne heure; mais s'il se fâche?
»--Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquiète pas, je me charge de tout. Pas de _broderie_ (écrit), par exemple, tu connais le proverbe, _les écrits sont des mâles, et les paroles sont des femelles_.
»--C'est çà, autant en emporte le vent; point de reçu, et empochons.
»--Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est quitte pour nier. En attendant, je vais _battre comptoir_, et il faudra bien qu'il _aboule_.» Goupil me prend alors la main, et me la serrant dans la sienne, il continue: «Je me rends de ce pas chez François, je t'annoncerai pour ce soir, je serai censé t'avoir donné rendez-vous pour huit heures, et tu ne viendras qu'à onze, parce que, soi-disant, tu auras été retardé; à minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras semblant de t'en formaliser, et François saisira l'occasion pour te pousser la botte. Tu es un homme d'_estoque_, le reste va sans dire. Au revoir.»
»--Au revoir, répondis-je; nous nous séparâmes. Mais à peine étions-nous dos-à-dos, que Goupil revint sur ses pas.
»--Ah ça! me dit-il, tu sais qu'à des fois la plume vaut mieux que le pigeon, il me faut de la plume, ou sinon...» Soudain prenant une attitude disloquée, ouvrant une bouche énorme, balançant ses mains à six pouces du sol, comme s'il eût voulu raser le pavé, il compléta la menace par une retraite de corps et par une avancée des jambes dans lequel la mobilité de ses pieds n'était pas ce qu'il y avait de moins grotesque.
»--C'est bien, dis-je à Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons, c'est convenu.
»--Foi de _grinche_?
»--Oui, sois tranquille.»
Goupil prit aussitôt le chemin de la Courtille, où il allait assez fréquemment, et moi celui de la préfecture de police, où j'instruisis M. Henry de la proposition que l'on m'avait faite. «J'espère, me dit ce chef, que vous ne vous prêterez pas à cette intrigue.» Je lui protestai que je n'y étais nullement disposé, et il témoigna qu'il me savait bon gré de l'avoir averti. «Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner une preuve de l'intérêt que je vous porte,» et il se leva pour prendre dans son casier un carton qu'il ouvrit: «Vous voyez qu'il est plein; ce sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent.» Ces rapports étaient l'oeuvre des inspecteurs et des officiers de paix, qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement: c'était là leur refrain, c'était aussi celui des voleurs que j'avais fait prendre en flagrant délit; ils me dénonçaient comme leur complice, mais quand de toutes parts de défavorables préventions me rendaient accessible, je défiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vérité qui, à force d'_alibi_ incontestables ou d'impossibilités d'un autre genre, devenait resplendissante d'évidence. Accusé chaque jour pendant seize ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrogé par M. Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amené devant lui offrait quelques probabilités, je n'eus qu'à paraître, elles s'évanouirent, et je fus renvoyé sur-le-champ.
CHAPITRE XXXIII.
Un enfonceur enfoncé.--La provocation.--Les loups, les agneaux et les voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande à Vidocq_ et le Vieux de la Montagne.--Il n'y a plus de morale dans la Police.--Mes agents calomniés.--Il _n'est si bon matou, qui attrappe une souris avec des mitaines_.--L'instrument du péché.--Mettez des gants.--Desplanques, ou l'amour de l'indépendance; où diable va-t-il se nicher?--Le réglement et MM. Delaveau et Duplessis.--Les roulettes ambulantes et les _trop philantropes_.--_Les bonnes moeurs, les bonnes lettres, les bonnes études._--Les jésuites de robe longue et de robe courte.--L'empire du cotillon.--Dureté des voleurs qui se croient corrigés.--Coco-Lacour et un _ancien ami_.--_Castigat ridendo mores._
_Gaffré_ et _Goupil_ ayant échoué dans leurs manoeuvres pour me compromettre, Corvet voulut à son tour essayer si je ne succomberais pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me rendis chez cet agent dont la femme était aussi attachée à la police. Je trouvai les deux époux dans leur logement, et quoique je ne les connusse que pour avoir coopéré avec eux à quelques découvertes de peu d'importance, ils mirent tant de bonne grâce à me donner les renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les régaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul accepta, et nous allâmes ensemble nous installer dans un cabinet particulier.
Le vin était excellent; nous en bûmes une bouteille, puis deux, puis trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut pas tant pour disposer à la confidence. Depuis une heure environ, je croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture à me faire; enfin, étant un peu lancé, «Écoute Vidocq, me dit-il, en posant bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas franc avec les amis; nous savons bien que tu _travailles_, mais t'es une _lime sourde_ (un dissimulé): sans ça nous pourrions faire de bonnes affaires.»
J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.
«Tiens, reprit-il, t'as _beau battre_, on ne m'en conte pas à moi; je n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te parler comme si t'étais mon frère, après ça je pense que tu n'auras plus de détours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi on ne gagne pas le diable: un petit écu c'est pas sitôt changé que c'est rien du tout. Vois-tu, si tu veux être discret, il y a deux ou trois affaires que _je reluque_, nous les ferons ensemble, ça ne nous empêchera pas par après d'enfoncer les amis.»
--«Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait à la boutique, on ne se gênerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans à Bicêtre.»
--«Ah! te voilà comme les autres, reprit Corvet? ça te va-t-il pas bien de faire le délicat? t'es délicat, toi! laisse donc: on te connaît pas p'têtre.»
Je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage, et j'ajoutai que j'étais persuadé qu'il n'avait que l'intention de m'éprouver, ou peut être de me tendre un piége.
«Un piége! s'écria-t-il, un piége! moi vouloir te faire de la peine! plutôt _être gerbé à vioque_ (jugé à vie): faut être bien _mézière_ (nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis quelque chose, c'est que c'est ça: avec moi il y a pas de porte de derrière; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais te confier que pas plus tard qu'à ce soir je fais un _chopin_. J'ai déjà préparé tout mon _bataclan_, les fausses clés ont été essayées; si tu veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.»
--«Je m'en doute; ou tu as perdu la tête, ou tu ne serais pas fâché de m'entortiller.»
--«Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour ça? (Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main à la pâte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme, c'est pas la première fois que je l'emmène; mais il ne tient qu'à toi que ce soit la dernière. A deux hommes il y a toujours plus de ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, ça te regarde pas; tu nous attendras dans un café, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est presque en face de la maison où nous serons à _grinchir_, et sitôt que tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et t'auras ta part. Après tu seras maître de ne plus te méfier de nous. C'est-il ça parler?
Il y avait une telle apparence de sincérité dans ce discours, que véritablement je ne savais plus à quoi m'en tenir sur le compte de Corvet. Cherchait-il un associé, ou se proposait-il de me perdre? Je n'ai encore que des doutes à cet égard, mais dans un cas comme dans l'autre, il m'était manifeste que Corvet était un coquin. De son propre aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il était de mon devoir de faire en sorte de le livrer à la justice; si au contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraîner à une action criminelle pour me dénoncer, il était bon de pousser l'intrigue vers son dénouement, afin de montrer à l'autorité qu'à vouloir me tenter, c'était perdre son temps.
J'avais essayé de détourner Corvet du dessein dont il m'entretenait, lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'être laissé séduire.
«Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.»
Aussitôt il m'embrasse, et le rendez-vous est donné pour quatre heures, chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et dès qu'il m'eut quitté, j'écrivis à M. Allemain, commissaire de police, rue du Cimetière-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre dans la soirée; je lui donnai en même temps toutes les instructions qui lui étaient nécessaires pour parvenir à saisir les coupables en flagrant délit.
A l'heure convenue j'étais au poste: Corvet et sa femme ne tardèrent pas à venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils eurent pris cet encouragement, ils s'acheminèrent vers la besogne. Un instant après je les vis entrer dans une allée de la rue de la _Haumerie_. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrêta les deux époux au moment où, chargés de butin, ils sortaient de la chambre qu'ils avaient dévalisée. Ce couple, si intéressant, fut condamné à dix ans de fers.
Pendant les débats, Corvet et sa digne compagne prétendirent que j'avais joué auprès d'eux le rôle de provocateur. Certainement, dans la conduite que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractériser la provocation: d'ailleurs, en matière de vol, je ne pense pas qu'il y ait de provocation possible. Un homme est honnête ou il ne l'est pas; s'il est honnête, aucune considération ne sera assez puissante pour le déterminer à commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que l'occasion, et n'est-il pas évident qu'elle s'offrira tôt ou tard? Et si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir assassin? Sans doute celui qui travaillerait à démoraliser un être faible et à lui inculquer des principes pernicieux, pour se ménager l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infâme des scélérats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est déclaré en état d'hostilité contre ses semblables, l'attirer dans un piége, l'allècher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra saisir, lui donner enfin à flairer l'appât auquel il doit se prendre, n'est-ce pas rendre un véritable service à la société? Ce n'est pas la brebis que l'on montre au loup qui crée son instinct déprédateur. Il en est de même du penchant au vol; il est préexistant à l'action, et l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans l'autre, le voleur sera à portée de l'accomplir. Ce qui est important, c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait commencement d'exécution sans préjudice pour personne; ainsi le fait est constaté, et la société par un attentat surveillé, est préservée d'une foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignoré, aurait peut-être joui d'une impunité fatale. En définitive, on ne me persuadera jamais que ce soit un mal de jeter à la vipère le lambeau d'étoffe sur lequel doit s'épuiser son venin.
Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de coeurs gangrenés, d'âmes profondément criminelles; mais chacun des brigands que renferme cette cité, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en est d'assez adroits pour fournir une longue carrière de crimes avant d'être découverts. Ceux-là sont coupables; il ne s'agit plus que de les atteindre et de les convaincre, c'est-à-dire de les prendre la main dans le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espèce m'étaient signalés, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connût de moyens d'existence, pour couper court à leurs exploits, c'était moi qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de s'approprier le bien d'autrui, à peu près comme les loups sont des animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne peut guère confondre les loups avec les agneaux; mais s'il était possible que les uns fussent cachés dans la peau des autres, un berger, quand il lui aurait été démontré que des coups de dents ont été donnés, serait-il blâmable, pour éviter les atteintes futures, de tenter la voracité de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin à mordre. Si Corvet et sa femme ont volé, c'est que déjà, de fait ou d'intention, ils étaient voleurs. D'un autre côté, je ne les ai point provoqués; j'ai tout simplement adhéré à leur proposition. On m'objectera qu'en les menaçant, je pouvais les empêcher de commettre le vol qu'ils avaient prémédité; mais les menacer, ce n'était pas les corriger: aujourd'hui ils se seraient abstenu, demain ils auraient levé un nouveau lièvre; et certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en advenait-il? que la responsabilité morale du délit dont ils se seraient rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses conséquences. Et puis, si Corvet avait reçu la mission de m'impliquer dans une mauvaise affaire, sous la promesse d'être revendiqué par le préfet de police, après l'événement, le soin de ma sûreté personnelle ne me prescrivait-il pas de prendre mes précautions, de manière à dégoûter des trames de cette espèce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient les agens; c'est là du moins le résultat que j'obtenais, en dénonçant Corvet au commissaire du quartier où il devait opérer, au lieu de le dénoncer à la préfecture. En suivant cette marche, j'étais assuré que s'il avait été mis en avant, on le désavouerait, et que la justice aurait son cours.
Si j'ai insisté sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est que c'était là le grand moyen de défense de la plupart des accusés que j'avais fait prendre en flagrant délit. On verra, dans le chapitre suivant, que l'idée de recourir à une si pitoyable excuse, leur fut souvent suggérée par mes ennemis. Le récit d'un complot ourdi par quatre des agens de ma brigade, les nommés _Utinet_, _Chrestien_, _Decostard_ et _Coco-Lacour_, montrera à quoi se réduisent les imputations les plus fortes dirigées contre moi.
Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation à des attentats politiques. Le mécontentement, légitime ou non, l'exaltation, l'exaspération, le fanatisme même, ne constituent pas un état de perversité; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement momentané sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le plus vertueux sera facilement égaré. Des raisonnements captieux, des combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperçoit pas les fils, peuvent le conduire dans l'abîme. Satan vient et le transporte sur la montagne d'où il lui fait découvrir les royaumes de la terre; il lui montre tout un arsenal de chimères, des armées, des canons, des soldats, les peuples prêts à se soulever contre l'oppression. Il le séduit par des impossibilités, et pour des impossibilités, il le salue du titre de libérateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rêveuse dans des espaces imaginaires, croit enfin avoir trouvé un point d'appui et un levier pour remuer le monde. Poussé par le plus exécrable des démons, il ose prononcer son rêve; l'enfer a ses témoins, ses juges, et le délire se termine au pied de l'échafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire des _patriotes_ de 1816 sollicités par l'infâme _Schilkin_. Mais revenons à la brigade de sûreté.
Après la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs agents, qui m'en voulaient déjà beaucoup, crièrent à l'abomination: ce furent eux qui semèrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils imaginèrent le surnom de _bande à Vidocq_, qui fut appliqué au personnel de la police de sûreté; ils publièrent que ce personnel n'était composé que de forçats libérés ou d'anciens filous habiles à faire la bourse et la montre. «Peut-on, disaient-ils, permettre à un pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre à sa discrétion la vie et l'argent des citoyens?» D'autres fois ils me comparaient au Vieux de la montagne: «quand il voudra, il nous égorgera tous, prétendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Séïdes? C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a plus de morale, pas même à la police.» Le bon homme!!! avec sa morale! Au surplus, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait; messieurs les officiers de paix nous auraient volontiers pardonné d'avoir été aux galères, si le préfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il s'agissait de découvrir un voleur ou de l'arrêter, on devait un peu plus compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre expérience les tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut démontré que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi étaient inutiles, changèrent-ils de batteries; ils ne m'attaquèrent plus directement, mais ils attaquèrent mes agents, et tous les moyens de les rendre odieux à l'autorité leur semblèrent bons. S'était-il commis un vol, soit à l'entrée d'un théâtre, soit à l'intérieur, vite ils rédigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade étaient désignés comme les auteurs présumés. Il en était de même chaque fois que dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers de paix ne laissaient pas échapper une seule de ces occasions de faire le procès à la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui reprochât de l'avoir volé.