Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III
Part 19
LADY OWINSON.»Le fameux Poulailler? Ah! M. Picard, contez-nous donc ça, le fameux Poulailler.
M. PICARD.»Puisque vous le commandez, madame; cependant, c'est bien long, et puis, c'est une histoire que tout le monde connaît.
LADY OWINSON.»Je vous en prie, M. Picard.
M. PICARD.»C'était un bien adroit voleur que Poulailler; depuis Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mère m'en a rapporté; la bonne femme a bientôt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.
LE GÉNÉRAL BEAUFORT.»Au fait, avocat, pas de digression.
LADY OWINSON.»Général, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...
M. PICARD.»Pour vous abréger, la Cour était à Fontainebleau; on y célébrait des réjouissances à l'occasion d'un mariage. Mon père, qui était capitaine de maréchaussée, reçoit dans la nuit un exprès qui lui annonce qu'à la suite d'un bal, plusieurs individus déguisés en grands seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour une somme considérable. Cet enlèvement s'était effectué avec tant d'audace et de subtilité, qu'il était tout naturel de l'attribuer à Poulailler. On l'avait vu, à la tête d'une cavalcade de six hommes, superbement montés, prendre la route de Paris. Il était à présumer que c'étaient les voleurs, et qu'ils passeraient à Essonne. Mon père s'y rendit sur-le-champ, et là, il apprit que la cavalcade était descendue à l'auberge _du Grand-Cerf_, c'est aujourd'hui la maison déserte qu'on appelle la ferme. Ils étaient tous couchés, et leurs chevaux étaient à l'écurie. Mon père voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva sellés, bridés, et ferrés à rebours, si bien qu'ils semblaient aller dans l'endroit d'où ils venaient.
LADY OWINSON.»Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces brigands!
M. PICARD.»Mon père fit couper les sous-ventrières, et aussitôt il monta à la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le guet, celui-ci avait déjà levé le pied, et toute la bande s'était dispersée dans la campagne. Il n'y avait pas de temps à perdre pour se mettre à leur poursuite. Mon père ne s'arrêta qu'à la Cour-de-France, où on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau. Pas de doute, c'est Poulailler. Mon père va droit au cabaret, le beau monsieur y était: _au nom du roi, je vous arrête_, lui dit mon père. «Ah! mon bon monsieur, ne m'arrêtez pas, je ne suis pas celui que vous croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait à Paris un troupiau de dindons; j'ai rencontré sur mon chemin un seigneur qui me les a achetés, et qui a troqué sa défroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au change, sans compter qu'il m'a bien payé ma marchandise quinze beaux louis d'or, qu'il m'a donnés... si c'est lui que vous cherchez, ne lui faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme ça qu'il était dégoûté de vivre avec les grands, et qu'il voulait tâter de la vie des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu! qu'il n'a fait que ça depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons, dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'écartent.» Mon père n'eut pas plus tôt reçu ce renseignement qu'il se mit à galoper après le nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se voyant découvert, voulut prendre la fuite; mon père le gagna de vitesse: alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se déconcerter, mon père sauta de cheval, saisit Poulailler à la gorge, et après l'avoir terrassé, il le garrotta. Je vous réponds que c'était un rude homme que ce Poulailler, mais mon père l'était aussi.
LE GÉNÉRAL BEAUFORT.»Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort de dire que vous êtes un enfant de la balle.
MOI (au général Beaufort).»Général, je vous demande pardon, mais plus je vous considère, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connaître; ne commandiez-vous pas les gendarmes à Mons?
LE GÉNÉRAL.»Oui, mon ami, en 1793.... Nous étions avec Dumouriez et le duc d'Orléans actuel.
MOI.»C'est cela, général, j'étais sous vos ordres.
LE GÉNÉRAL. (me tendant la main avec enthousiasme).»Eh! venez donc, mon camarade, que je vous embrasse; je vous retiens à dîner. Messieurs, je vous présente un de mes anciens gendarmes; il est taillé en force, celui-là, j'espère qu'il aurait bien arrêté Poulailler; n'est-ce pas, M. Picard!»
Pendant que le général pressait mes mains dans les siennes, un gendarme m'ayant aperçu parmi les spectateurs, vint à moi, et me touchant légèrement l'épaule: «M. Vidocq, me dit-il, le procureur du roi vous demande.» Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger d'une étrange façon. _Quoi_! _c'est Vidocq_? et puis _c'est Vidocq_, _c'est Vidocq_, répétait-on, et les plus empressés donnaient force coups de coude pour se faire jour jusqu'à moi. On se montait les uns sur les autres pour me voir ou de plus près ou de plus loin. Toute cette masse de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure humaine; les exclamations de surprise que je saisissais à la volée m'en donnèrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oubliées. _Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros réjoui!... fiez-vous donc à la mine._
Telles étaient à peu près les observations que le public faisait en prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je n'arrivai pas sans peine auprès du procureur du roi: ce magistrat me chargea de conduire les prévenus devant le juge d'instruction. Court, que j'emmenai le premier, parut intimidé quand il se vit en présence de plusieurs personnes: je l'exhortai à renouveler ses aveux; il le fit sans trop de difficulté, pour tout ce qui était relatif à l'assassinat du boucher; mais interrogé au sujet du marchand de volailles, il rétracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener à déclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit dans le cabinet, ne balança pas à confirmer tous les faits consignés dans le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi à la suite de son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable sang-froid tout ce qui s'était passé entre eux et le malheureux Fontaine, jusqu'à l'instant où il l'avait frappé. «L'homme, dit-il, n'était qu'étourdi par les deux coups de bâton; lorsque je vis qu'il ne tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais à la main le couteau qui est ici sur la table.» En même temps, il s'élance vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux pas en arrière, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur étincelle, il prend une attitude menaçante. Ce mouvement auquel on ne s'était pas attendu glaça d'épouvante toute l'assistance; le sous-préfet faillit se trouver mal; moi-même, je n'étais pas sans quelque frayeur: cependant, persuadé qu'il était prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'à un bon motif, «Eh! messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant, Raoul est incapable de commettre une lâcheté et de mésuser de la confiance qu'on lui témoigne; il n'a pris le couteau que pour vous mettre à même de mieux juger le geste.--Merci, M. Jules, me dit cet homme, charmé de l'explication, et en déposant tranquillement le couteau sur la table; il ajouta: «J'ai voulu seulement vous montrer comment je m'en suis servi.»
La confrontation des prévenus avec Fontaine était indispensable pour compléter les préliminaires de l'instruction: on consulte le médecin, afin de savoir si l'état du malade lui permet de soutenir une si rude épreuve, et sur sa réponse affirmative, Court et Raoul sont amenés à l'hôpital. Introduits dans la salle où est le boucher, ils cherchent des yeux leur victime. Fontaine a la tête enveloppée, sa figure est recouverte de linges, il est méconnaissable, mais près de lui sont exposés les vêtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si cruellement assailli. «Ah! pauvre Fontaine! s'écrie Court en tombant à genoux au pied du lit que décorent ces sanglants trophées, pardonnez aux misérables qui vous ont mis dans cet état; puisque vous en êtes réchappé, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour que nous portions la peine de nos méfaits. Pardon! pardon! répétait Court en cachant son visage dans ses mains.» Pendant qu'il s'exprimait ainsi, Raoul, qui s'était également agenouillé, gardait le silence, et paraissait plongé dans une affliction profonde. «Allons! debout, et regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais.» Ils se levèrent. «Otez de ma vue ces assassins, s'écria Fontaine, je ne les ai que trop reconnus à leur figure et au son de leur voix.»
Cette reconnaissance et la vue des coupables étaient plus que suffisantes pour établir que Court et Raoul avaient assassiné le boucher; mais j'étais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre d'autres crimes à se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient dû être plus de deux; c'était là encore un secret qu'il m'importait de leur arracher; je résolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent révélé tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la prison à souper pour les prévenus et pour moi; le concierge me demanda s'il fallait mettre des couteaux sur la table. «Oui, oui, lui dis-je, mettez des couteaux.» Mes deux convives mangèrent avec autant d'appétit que s'ils eussent été les plus honnêtes gens du monde. Quand ils eurent une légère pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pensée de leurs crimes. «Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je gagerais que vous avez été entraînés; c'est quelque scélérat qui vous a perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il m'est démontré que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas versé celui que vous avez répandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos complices, vous êtes responsables de tout le mal qu'ils feront. Plusieurs des personnes que vous avez attaquées ont déposé que vous étiez au moins quatre dans vos expéditions.
--»Elles se sont trompées, répliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules; nous n'avons jamais été plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant des douanes, qui se nomme _Pons Gérard_, il reste tout près de la frontière, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, département de l'Aisne. Mais, si vous voulez l'arrêter, je vous préviens que c'est un lapin qui n'a pas froid aux yeux.
--»Non, dit Court, il n'est pas facile à brider, et si vous ne prenez pas toutes vos précautions, il vous donnera du fil à retordre.
--»Oh! c'est un rude compère, reprit Raoul. Vous n'êtes pas manchot non plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout cas, vous êtes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il résistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.
--»Oui, mais il ne dort guères, observa Court.»
Je m'informai des habitudes de Pons Gérard et me fis donner son signalement. Dès que j'eus obtenu tous les renseignements dont je pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant à faire constater les révélations que je venais d'entendre, je proposai aux deux prisonniers d'écrire sur-le-champ à celui des magistrats qui avait caractère pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main à la plume, et lorsqu'il eut achevé, bien qu'il fût près d'une heure du matin, je portai moi-même la lettre au procureur du roi; elle était à peu près conçue en ces termes:
«Monsieur, revenus à des sentiments plus conformes à notre position, et mettant à profit les conseils que vous nous avez donnés, nous sommes décidés à vous faire connaître tous les crimes dont nous nous sommes rendus coupables, et à vous signaler notre troisième complice. Nous vous prions, en conséquence, de vouloir bien venir près de nous, afin de recevoir nos déclarations.»
Le magistrat s'empressa de se rendre à la prison, et Court, ainsi que Raoul, répétèrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons Gérard. J'avais maintenant à m'occuper de ce dernier; comme il ne fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la mésaventure de ses camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrêter.
CHAPITRE XLIV.
Voyage à la frontière.--Un brigand.--La mère Bardou.--Les indications d'une petite fille.--La délibération.--J'aborde mon homme.--La reconnaissance simulée.--Quel gaillard!--Les deux font la paire.--Le faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le brigand pétrifié.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je délivre le pays d'un fléau.--L'Hercule à la peau d'ours.--Le mangeur de tabac.
Déguisé en marchand de chevaux, je partis avec les agents _Goury_ et _Clément_, qui passaient pour mes garçons. Nous fîmes si grande diligence, que, malgré la rigueur de la saison et la difficulté des chemins (on était dans l'hiver), nous arrivâmes à la Capelle le lendemain soir, veille de la foire. Je connaissais le pays, je l'avais parcouru étant militaire, aussi n'eus-je besoin que d'un instant pour m'orienter et prendre langue. Tous les habitants à qui je parlai de Pons Gérard me le peignirent comme un brigand qui ne vivait que de fraude et de rapine, son nom était un sujet d'effroi, tout le monde tremblait devant lui; les autorités locales, auxquelles il était dénoncé journellement, n'osaient le réprimer. Enfin c'était un de ces êtres terribles qui font la loi à tout ce qui les entoure: quoi qu'il en fût, peu accoutumé à reculer devant une entreprise périlleuse, je n'en persistai pas moins à vouloir tenter l'aventure. Tout ce que j'entendais dire de Pons piquait mon amour-propre, mais comment en venir à mon honneur? je n'en savais encore rien; en attendant l'inspiration, je déjeûnai avec mes agents, et quand nous nous fûmes suffisamment garni l'estomac, nous nous mîmes en route pour aller à la recherche du complice de Raoul et de Court. Ceux-ci m'avaient indiqué une auberge isolée qui était un repaire de contrebandiers. Pons y venait fréquemment, il était fort connu de l'aubergiste, qui, le regardant comme une de ses meilleures pratiques, lui portait beaucoup d'intérêt. Cette auberge m'avait été si parfaitement désignée, que je n'eus pas besoin d'autres indications pour la trouver. Escorté de mes deux compagnons, j'arrive, j'entre, sans plus de façon je m'assieds, et prenant les manières d'un homme qui n'est pas étranger aux usages de la maison.
«Bonjour, la mère Bardou. Comment que ça va?
--»Bonjour, mes enfants, soyez les bien-venus, ça va comme vous voyez, à la douce; que peut-on vous servir?
--»A dîner, nous mourons de faim.
--»Ce sera bientôt prêt; passez dans la salle et chauffez-vous.»
Tandis qu'elle met le couvert, j'entame la conversation avec elle.
«Je suis sûr que vous ne me remettez pas.
--»Attendez donc.
--»Vous m'avez vu vingt fois l'hiver dernier, avec Pons, quand nous venions pendant la nuit.
--»Quoi! c'est vous?
--»Je crois bien que c'est moi.
--»Je vous remets parfaitement.
--»Et le compère Gérard, qu'en faites-vous? Toujours bien portant?
--»Oh! pour ça, oui, il a bu ici la goutte à ce matin, en allant travailler à la maison _Lamare_.»
J'ignorais complétement où était située cette maison, mais comme j'étais censé au fait des localités, je me gardai bien de m'en enquérir. J'espérais d'ailleurs que sans adresser de question directe, je parviendrais à me la faire indiquer. A peine avalons-nous les premières bouchées, la mère Bardou vient me dire! «Vous parliez de Gérard toute à l'heure, sa fille est là.
--»Laquelle?
--»La plus petite.»
Aussitôt je me lève, je cours vers la petite, je l'embrasse avant qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de sa famille. Quand elle m'eut répondu, je lui dis: «Allons, c'est bien, tu es une belle fille, tiens, voilà une pomme, tu vas la manger, et puis après nous irons ensemble chez ta mère.» Notre repas fut promptement terminé, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se dirigea d'abord vers la demeure de sa mère, mais une fois que je fus certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, «Écoute donc, petite, dis-je à notre guide, sais-tu où est la _maison Lamare_?
--«C'est là-bas, me répondit-elle, en me montrant avec son doigt de l'autre côté d'Hirson.
--»A présent, tu diras à ta mère que tu as vu trois amis de ton père, qu'elle prépare à souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au revoir, mon enfant.»
La fille de Gérard poursuivit son chemin, et nous ne tardâmes pas à nous trouver vis-à-vis de la maison Lamare; mais là il n'y avait point de travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils étaient un peu plus loin: nous continuâmes de marcher, et parvenus sur une éminence, je vis en effet une trentaine d'hommes occupés de réparer la grande route. Gérard, en sa qualité de piqueur, devait être au milieu de ce groupe. Nous avançons: à cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer à mes agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout-à-fait conformes au signalement qui m'a été donné. Je ne doute pas que ce ne soit Gérard, mes agents partagent mon avis; mais Gérard est trop bien entouré pour aller le saisir; seul, sa témérité le rendrait redoutable, et si ses compagnons prennent sa défense, n'est-il pas vraisemblable que nous échouerons dans l'exécution du mandat! La conjoncture était embarrassante; à la moindre démonstration, de notre part, Gérard pouvait ou nous faire un mauvais parti, ou nous échapper en gagnant la frontière. Jamais je n'avais senti davantage la nécessité de la prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'étaient deux hommes intrépides: «Faites ce que vous voudrez, me répondirent-ils, nous sommes prêts à vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le pas.--Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-être serons-nous les plus malins.»
Je vais droit à l'individu que je suppose être Gérard, mes deux agents se tiennent à quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis convaincu que je ne me suis pas trompé; enfin j'aborde mon homme, et sans autre préambule, je lui prends la tête dans mes mains et l'embrasse. «Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes enfants sont-ils en bonne santé?» Pons est comme étourdi d'un salut aussi brusque, il paraît étonné, il m'examine.
--»Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te connais. Qui es-tu?
--»Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien changé?
--»Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien vu cette figure-là quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir où et quand.»
Alors je me penchai à son oreille, et je lui dis: «Je suis un ami de Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.
--»Ah! dit-il, en me pressant affectueusement la main, et se tournant du côté des travailleurs, faut-il que j'aie peu de mémoire? je ne connais que lui! un ami, nom de D....! un ami! Viens donc, que je t'embrasse.» Et il me serrait dans ses bras à m'étouffer.
Pendant cette scène, les agents ne me perdaient pas de vue; Pons, les apercevant, me demanda s'ils étaient avec moi.» Ce sont mes garçons, lui répondis-je.
--»Je m'en étais douté. Ah! ça, ce n'est pas tout tu dois avoir besoin de te rafraîchir, ces messieurs aussi; il nous faut boire un coup.
--»Je le veux bien; ça ne nous fera pas de mal.
--»Ce n'est-il pas guignonnant! dans ce fichu pays de loups, on ne peut rien trouver, ce n'est qu'à Hirson, à une grande lieue d'ici, que nous aurons du vin; tu y as sans doute passé?
--»Eh bien! allons à Hirson.»
Pons dit adieu à ses camarades et nous partîmes ensemble. Chemin faisant, je me livrai à des observations d'où il me fut aisé de conclure qu'on ne m'avait pas exagéré la force de cet homme. Il n'était pas d'une haute stature, il avait tout au plus cinq pieds quatre pouces; mais il était carré dans sa taille. Sa figure brune, lors même qu'elle n'eût pas été hâlée par le soleil, se distinguait par l'énergie de ses traits vigoureusement tracés. Il avait des épaules, un cou, des cuisses, des bras énormes; ajoutez à cela de gros favoris, une barbe bleue excessivement fournie, des mains courtes, très larges et velues jusqu'au bout des doigts. Son air dur, impitoyable, appartenait à l'une de ces physionomies qui peuvent rire parce qu'elles sont mobiles, mais sur lesquelles jamais le sourire ne vient se placer.
Tandis que nous marchions côte à côte, je voyais que Pons me considérait de la tête aux pieds: «Tudieu, me dit-il, en s'arrêtant un instant, comme pour me contempler: Quel gaillard! tu peux te vanter que tu remplis joliment ta culotte de peau.
--»N'est-ce pas? le daim ne fait pas un pli.
--»Je ne suis pas mince non plus, et en nous voyant, on peut bien dire que les deux font la paire. Ce n'est pas comme ce criquet, ajouta-t-il en désignant Clément, qui était le plus petit des agents de ma brigade; combien que j'en avalerais comme ça à mon déjeûner?
--»Ne t'y fie pas, répliquai-je.
--»C'est possible, quelquefois ces bas-du-cul, c'est tout nerfs.»
Après ces propos de gens qui n'ont rien de mieux à dire, Pons me demanda des nouvelles de ses amis. Je lui dis qu'ils étaient en bonne santé, mais que comme ils ne l'avaient pas vu depuis _l'affaire d'Avesnes_, je les avais laissés fort inquiets de ce qu'il était devenu (l'affaire d'Avesnes était un assassinat: lorsque je lui en parlai, il ne sourcilla pas).
«Eh! qui est-ce qui t'amène dans ce pays, me dit Pons, ferais-tu la _maltouse_, par hasard?
--»Comme tu le dis, mon homme, je suis venu ici pour passer en fraude une bande de chevaux; on m'a fait entendre que tu pourrais me donner un coup de main.
--»Ah! tu peux compter sur moi, me protesta Pons». Et en causant de la sorte, nous arrivons à Hirson, où il nous fait entrer chez un horloger qui débitait du vin. Nous voici tous quatre attablés; on nous sert, et tout en buvant, je ramène la conversation sur Court et Raoul. «A l'heure qu'il est, lui dis-je, ils sont peut-être bien dans l'embarras.
--»Et pourquoi cela?
--»Je n'ai pas voulu te l'apprendre tout de suite, mais il leur est survenu un malheur: ils ont été arrêtés, et je crains bien qu'ils ne soient encore en prison.
--»Et le motif?
--»Le motif, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'étais à déjeûner avec Court chez Raoul, lorsque la police y a fait une descente, on nous a ensuite interrogés tous les trois; j'ai été aussitôt relâché. Quant aux autres, on les a retenus, et ils sont au secret, et tu ne serais pas encore averti de ce qui leur est arrivé, si Raoul n'avait pu, en revenant de chez l'interrogateur, me dire deux mots en particulier; c'était pour que je te prévienne d'être sur tes gardes, parce qu'on lui avait parlé de toi: je ne t'en dirai pas davantage.
--»Qui donc vous a arrêtés, me demanda Pons, qui paraissait consterné de l'événement?
--»C'est Vidocq.
--»Oh! le gredin! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce Vidocq, qui fait tant parler de lui? Je n'ai jamais pu le voir en face; une fois seulement j'ai aperçu par derrière un particulier qui entrait chez Causette, on m'a dit que c'était lui, mais je n'en sais rien, et je paierais volontiers quelques bouteilles de bon vin à celui qui me le montrerait.
--»Il n'est pas si difficile de le rencontrer, puisqu'il est toujours par voies et par chemins.
--»Qu'il ne tombe pas sous ma coupe; s'il était ici, je lui ferais passer un mauvais quart d'heure.