Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

Part 18

Chapter 183,939 wordsPublic domain

«Le diable les emporte, lui dis-je, actuellement ne prétendent-ils pas que ce n'est pas ici que nous devrions être, mais à votre domicile de Paris?

--»Si ce n'est que cela, me répondit-il, allons-y.

--»Allons-y, et puis quand nous y serons, il nous faudra revenir à la chaussée de Clignancourt. Oh! l'on n'est pas chiche de nos pas. Tenez, si j'étais à votre place, tandis que nous y sommes, j'irais solliciter le commissaire de police de faire perquisition dans mon cabaret, ce serait un moyen de le disposer à penser que l'on vous a suspecté à tort.»

Raoul jugeant le conseil excellent, fit la démarche que je lui suggérais; le commissaire accéda à son désir, et la perquisition fut faite avec le plus grand soin: elle ne produisit rien.

«Eh bien! s'écria Raoul, avec ce ton de satisfaction qui semble annoncer l'homme irréprochable, êtes-vous bien avancés maintenant? pour des torche..... faire tant d'embarras! j'aurais assassiné que ce ne serait pas pis.»

L'assurance avec laquelle il articula ce dernier membre de phrase me déconcerta; j'eus presque des scrupules de l'avoir cru coupable; pourtant il l'était, et l'impression qui lui était favorable s'effaça promptement de mon esprit. Il est douloureux de penser qu'un brigand, les mains encore fumantes du sang de sa victime, puisse sans frissonner proférer des paroles qui rappellent son attentat. Raoul était calme, il était triomphant, Quand nous montâmes en fiacre pour nous transporter à son domicile de Paris, on eût dit qu'il allait à la noce.

«Ma femme, répétait-il, sera bien surprise de me voir en si bonne compagnie.»

Ce fut elle qui vint nous ouvrir. A notre aspect son visage n'éprouva pas la moindre altération: elle nous offrit des siéges; mais comme nous n'avions pas de temps à perdre, sans avoir égard à sa politesse, le commissaire et moi nous nous mîmes en devoir de procéder à la nouvelle perquisition. Raoul était présent; il nous guidait avec une complaisance extrême.

Afin de rendre vraisemblable l'histoire que je lui avais faite, c'était aux papiers que l'on devait s'attacher de préférence. Il me donna la clef de son secrétaire. Je m'empare d'une liasse, et la première pièce sur laquelle se portent mes regards est une assignation, dont une partie est déchirée. Soudain, je me retrace la forme du lambeau sur lequel est écrite l'adresse annexée au procès-verbal des magistrats de Corbeil..... Ce lambeau s'adapte évidemment à la déchirure. Le commissaire, à qui je fais part de mon observation, est de mon avis. Raoul ne nous vit d'abord qu'avec indifférence examiner l'assignation; peut-être n'y prenait-il pas garde, mais tout à coup ses muscles se contractent, il pâlit, et s'élançant vers le tiroir d'une commode qui renferme des pistolets chargés, il va s'en saisir, lorsque, par un mouvement non moins rapide, mes agents se précipitent sur lui, et le mettent hors d'état de faire résistance.

Il était près de minuit quand Raoul et sa femme furent amenés à la préfecture: Court y arriva un quart d'heure après. Les deux complices furent enfermés séparément. Jusque là l'on n'avait contre eux que des présomptions et des semi-preuves. Je me proposai de les confesser pendant qu'ils étaient encore dans la stupeur. Ce fut d'abord sur Court que j'essayai mon éloquence; je le pris ce qu'on appelle par tous les bouts; j'employai toute espèce d'arguments pour le convaincre qu'il était dans son intérêt de faire des aveux.

«Croyez-m'en, lui disais-je, déclarez toute la vérité; pourquoi vous opiniâtrer à cacher ce que l'on sait? Au premier interrogatoire que vous allez subir, vous verrez que l'on est plus instruit que vous ne le pensez. Tous les gens que vous avez attaqués ne sont pas morts, on produira contre vous des témoignages foudroyants; vous aurez gardé le silence, mais vous n'en serez pas moins condamné; l'échafaud n'est pas ce qu'il y a de plus terrible, ce sont les tourments, les rigueurs dont on punira votre obstination. Justement irrités contre vous, les magistrats ne vous laisseront ni paix ni trêve, jusqu'à l'heure de l'exécution; on vous obsédera, on vous fera périr à petit feu; si vous vous taisez, la prison sera pour vous un enfer; parlez, au contraire, montrez du repentir, de la résignation, et puisque vous ne pouvez échapper à votre sort, tâchez au moins que les juges vous plaignent et désirent vous traiter avec humanité.»

Pendant cette exhortation, qui fut beaucoup plus longue, Court était intérieurement très agité. Lorsque je lui annonçai que tous les gens attaqués par lui n'étaient pas morts, il changea de couleur et détourna la vue. Je remarquai qu'insensiblement il perdait contenance, sa poitrine se gonflait visiblement, il respirait avec peine. Enfin, à quatre heures et demie du matin, il me saute au cou, des larmes coulent en abondance de ses yeux.

»Ah! M. Jules, s'écria-t-il en sanglottant, je suis un grand coupable; je vais tout vous raconter.»

Je m'étais bien gardé de dire à Court de quel assassinat il était accusé; comme probablement il avait commis plus d'un meurtre, je ne voulus rien spécifier; j'espérais qu'en restant dans des termes vagues, en m'abstenant de toute désignation trop précise, il me mettrait peut-être sur la voie d'un crime autre que celui pour lequel il était poursuivi. Court réfléchit un instant.

«Eh bien! oui, c'est moi qui ai assassiné le marchand de volailles. Fallait-il qu'il eût l'ame chevillée dans le corps! Le pauvre diable! en être revenu après un assaut pareil! Voici comment cela s'est fait, M. Jules: que je meure sur l'heure si je mens.... Ils étaient plusieurs Normands qui s'en retournaient après avoir débité leur marchandise à Paris.... Je les croyais chargés d'argent; j'allai en conséquence les attendre au passage: j'arrête les deux premiers qui se présentent, mais je ne trouve presque rien sur eux.... J'étais alors dans la plus affreuse nécessité; c'était la misère qui me poussait; je sentais que ma femme manquait de tout, ça me saignait le coeur. Enfin, pendant que je me livre au désespoir, j'entends le bruit d'une voiture: je cours, c'était celle d'un marchand de volailles. Je le surprends à moitié endormi; je le somme de me donner sa bourse; il se fouille, je le fouille moi-même: il possédait en tout _quatre-vingts francs_. Quatre-vingts francs! qu'est-ce que c'est quand on doit à tout le monde? J'avais deux termes à payer; mon propriétaire avait menacé de me mettre à la porte. Pour comble de disgrâce, j'étais harcelé par d'autres créanciers. Que vouliez-vous que je fisse avec quatre-vingts francs? La rage m'empoigne, je prends mes pistolets et les décharge tous les deux dans la poitrine du _messière_. Quinze jours après, on m'a donné la nouvelle qu'il était encore vivant... Jugez si j'ai été surpris! aussi depuis ce moment je n'ai pas eu une minute de repos; je me doutais bien qu'il me jouerait quelque mauvais tour.

--»Vos craintes étaient fondées, lui dis-je: mais le marchand de volaille n'est pas le seul que vous avez assassiné; et ce boucher que vous avez criblé de coups de couteau, après lui avoir enlevé sa sacoche?

--»Pour celui-là, reprit le scélérat, Dieu veuille avoir son ame! Je répondrais bien que s'il dépose contre moi, ce ne sera qu'au jugement dernier.

--»Vous êtes dans l'erreur, le boucher n'en mourra pas.

--»Ah! tant mieux, s'écria Court.

--»Non il n'en mourra pas, et je dois vous prévenir qu'il a signalé, vous et vos complices de manière à ce qu'on ne puisse pas s'y méprendre.»

Court essaya de soutenir qu'il n'avait pas de complices; mais il n'eut pas la force de persister long-temps dans le mensonge, et il finit par m'indiquer Clair Raoul. J'insistai pour qu'il m'en nommât d'autres, ce fut en vain: je dus provisoirement me contenter des aveux qu'il venait de faire, et dans la crainte qu'il n'imaginât de les rétracter, je fis immédiatement appeler le commissaire, en présence de qui il les réitéra dans les plus grands détails.

C'était sans doute une première victoire que d'avoir déterminé Court à se reconnaître coupable et à signer ses déclarations, mais il m'en restait une seconde à remporter: il s'agissait d'amener Raoul à suivre l'exemple de son ami. Je pénétrai sans bruit dans la pièce où il était: Raoul dormait; je prends des précautions pour ne pas l'éveiller, et m'étant placé près de lui, je parle bas dans la direction de son oreille; il remue légèrement, ses lèvres s'agitent, je présume qu'en lui adressant des questions, il y répondra; sans élever la voix, je l'interroge sur son affaire; il articule quelques paroles inintelligibles, mais il m'est impossible de donner un sens à ce qu'il dit. Cette scène de somnambulisme durait depuis près d'un quart d'heure, lorsqu'à cette interpellation, _qu'avez-vous fait du couteau_? Il éprouva un sursaut, proféra quelques mots entrecoupés, et tourna ses regards de mon côté.

En me reconnaissant, il tressaillit d'étonnement et d'épouvante: on eût dit qu'à son intérieur il venait de se livrer un combat dont il tremblait que j'eusse été le témoin. A l'air d'anxiété avec lequel il me considérait, je vis qu'il cherchait à lire dans mes yeux ce qui s'était passé. Peut-être pendant son sommeil s'était-il trahi. Il avait le front couvert de sueur, une pâleur mortelle était répandue sur ses traits; il s'efforçait de sourire en grinçant les dents malgré lui. L'image que j'avais devant moi était celle d'un damné à qui sa conscience donne la torture.... c'était Oreste poursuivi par les Euménides. Les dernières vapeurs d'un songe affreux n'étaient pas encore dissipées.... je saisis la circonstance: ce n'était pas la première fois que j'avais pris le cauchemar pour mon auxiliaire.

«Il paraît, dis-je à Raoul, que vous venez de faire un rêve bien terrible? vous avez beaucoup parlé et considérablement souffert; je vous ai éveillé pour vous délivrer des tourments que vous enduriez et des remords auxquels vous étiez en proie. Ne vous fâchez pas de ce langage, il n'est plus temps de dissimuler; les révélations de votre ami Court nous ont tout appris; la justice n'ignore aucun des détails du crime qui vous est imputé; ne vous défendez pas d'y avoir participé, l'évidence, contre laquelle vous ne pouvez rien, résulte des dires de votre complice. Si vous vous retranchez dans un système de dénégation, sa voix vous confondra en présence de vos juges, et si ce n'est pas assez de son témoignage, le boucher que vous avez assassiné près de Milly paraîtra pour vous accuser.»

A ce moment, j'examinai la figure de Raoul, et je la vis se décomposer; mais se remettant graduellement, il me répondit avec fermeté:

«M. Jules, vous voulez m'entortiller, c'est peine perdue: vous êtes malin, mais je suis innocent. Pour ce qui est de Court, on ne me persuadera pas qu'il soit coupable, encore moins qu'il m'ait inculpé, surtout quand il n'y a pas l'ombre de vraisemblance qu'il ait pu le faire.»

Je déclarai de nouveau à Raoul qu'il cherchait inutilement à me dérober la connaissance de la vérité. Au surplus, ajoutais-je, je vais vous confronter à votre ami, et nous verrons si vous osez le démentir. «Faites-le venir, repartit Raoul, je ne demande pas mieux; je suis certain que Court est incapable d'une mauvais action. Pourquoi voulez-vous qu'il aille s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis, et m'y impliquer de gaîté de coeur, à moins qu'il ne soit fou, et il ne peut pas l'être? Tenez, M. Jules, je suis si sûr de ce que j'avance, que s'il dit qu'il a assassiné et que j'étais avec lui, je consens à passer pour le plus grand scélérat que la terre ait porté; je reconnaîtrai pour vrai tout ce qu'il dira, j'en prends l'engagement, quitte à monter avec lui sur le même échafaud. Mourir de ça ou mourir d'autre chose, la guillotine ne me fait pas peur. Si Court parle, eh bien! tout est dit, la nappe est mise; il roulera deux têtes sur le plancher.»

Je le laissai dans ces dispositions, et j'allai proposer l'entrevue à son camarade. Celui-ci refusa, m'alléguant qu'après avoir avoué, il n'aurait jamais la force de regarder Raoul. «Puisque j'ai signé ma déclaration, disait-il, faites-la lui lire, elle suffira pour le convaincre; d'ailleurs il connaît mon écriture.» Cette répugnance, à laquelle je ne m'étais pas attendu, me contrariait d'autant plus, que souvent, en moins d'une seconde, j'ai vu les idées d'un prévenu changer du blanc au noir; je m'efforçai donc de la vaincre, et je parvins assez promptement à décider Court à faire ce que je désirais. Enfin, je mets les deux amis en présence; ils s'embrassent, et improvisant une ruse que je ne lui avais pas suggérée, bien qu'elle secondât merveilleusement mes projets, Court dit à Raoul: «Eh bien! tu as donc fait comme moi, tu as confessé notre crime? tu as bien fait.»

Celui à qui s'adressait cette phrase fut un instant comme anéanti; mais reprenant bientôt ses esprits: «Ma foi, M. Jules, c'est bien joué; vous nous avez tiré la carotte au parfait. A présent, comme je suis un homme de parole, je veux tenir celle que je vous ai donnée, en ne vous cachant rien;» et sur-le-champ il se mit à me faire un récit qui confirmait pleinement celui de son complice. Ces nouvelles révélations ayant été reçues par le commissaire dans les formes voulues par la loi, je restai à causer avec les deux assassins; ils furent dans la conversation d'une gaîté qui ne tarissait pas; c'est l'effet ordinaire de l'aveu sur les plus grands criminels. Je soupai avec eux, ils burent raisonnablement. Leur physionomie était redevenue calme; il n'y avait plus de vestige de la catastrophe de la veille: on voyait que c'était une affaire arrangée; en avouant, ils avaient pris l'engagement de payer leur dette à la justice. Au dessert, je leur annonçai que nous partirions dans la nuit pour Corbeil; «en ce cas, dit Raoul, ce n'est pas la peine de nous coucher,» et il me pria de lui faire apporter un jeu de cartes. Quand arriva la voiture qui devait nous emmener, ils étaient à faire leur cent de piquet aussi paisiblement que de bons bourgeois.

Ils montèrent dans le coucou sans que cela parût leur faire la plus légère impression. Nous n'étions pas encore à la barrière d'Italie, qu'ils ronflaient comme des bienheureux; à huit heures du matin ils ne s'étaient pas éveillés, et nous entrions dans la ville.

CHAPITRE XLIII.

Arrivée à Corbeil.--Sornettes populaires.--La foule.--Les gobe-mouches.--La bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine Picard.--Le dégoût des grandeurs.--Le marchand de dindons.--Le général Beaufort.--L'idée qu'on se fait de moi.--Grande terreur d'un sous-préfet.--Les assassins et leur victime.--Le repentir.--Encore un souper.--Mettez des couteaux.--Révélations importantes, etc., etc.

Le bruit de notre arrivée se répandit en un instant. Les habitants accoururent pour voir les assassins du boucher; j'étais aussi pour eux un objet de curiosité. Dans cette occasion, je ne fus pas fâché d'apprendre ce que l'on pensait de moi à six lieues de la Capitale; je me faufilai dans la foule assemblée devant la porte de la prison, et là je n'eus qu'à prêter l'oreille pour entendre les propos les plus singuliers; _c'est lui_! _c'est lui_! répétaient les spectateurs, en se haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait pour laisser entrer ou sortit un de mes agents.

«Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mauricaud qui n'a pas cinq pieds.

--»Bah! un avorton comme ça, j'en aurais cinquante comme lui à mes trousses....

--»Un avorton! il est toujours assez grand pour te fiche ta tournée: d'abord il tire la savate comme un ange, et puis il a une manière de vous passer la jambe.

--»Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connaît pas les couleurs aussi bien que lui?

--»C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air méchant, avec ses cheveux roux!

--»Oh! il est comme un échalat; il m'est avis qu'une main dans la poche je le ploierais en deux.

--»Toi?

--»Oui, moi.

--»Ah! tu crois qu'il se laisserait empoigner? pas si bête! il viendrait soi-disant pour te parler amicablement, puis au moment où tu t'y attendrais le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait dans le _brochet_ (le creux de l'estomac), ou suivant qu'il trouverait sa belle, il te saluerait d'une _mure_ (coup de poing sur le nez) que tu en verrais trente-six chandelles.

--»Monsieur a raison, observait en me regardant un gros bourgeois à lunettes, qui était mon plus proche voisin, c'est un être bien extraordinaire que ce Vidocq; on prétend que quand il veut arrêter quelqu'un, il a un coup à lui qui le rend tout de suite maître de son homme.

--»Je me suis laissé dire, c'était un charretier qui prenait la parole, qu'il a toujours aux pieds des souliers avec des _caboches_ (gros clous), et qu'en vous donnant une poignée de main, il vous lève sur l'os de la jambe une tartine de longueur.

--»Faites donc attention où vous marchez, gros butor, s'écriait une jeune fille, dont le charretier venait maladroitement d'écraser les cors.

--»Ça vous fait jouir la belle enfant, ripostait le rustre, ce n'est rien; vous en verrez bien d'autres avant que de mourir; si Vidocq avec le talon de sa botte vous écrasait le _gros arpion_ (gros orteil).....

--»Vraiment! qu'il y vienne donc!

--»Il serait gêné; c'est encore un cadet...»

A ce moment, je pris part à la conversation; «Mademoiselle, dis-je au charretier, a de trop jolis yeux pour que Vidocq, tant méchant soit-il, veuille lui faire du mal.

--»Oh! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude avec les femmes. D'abord c'est un gaillard qu'on dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et qu'il est fameusement porté là-dessus. Mais ce n'est pas tout ça: j'en voulais venir que quand on écrase le gros arpion à un particulier, tant fort soit-il, il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si on ne le ramasse pas, il reste sur la place.»

Il se fit alors un brouhaha.--Ah! ah! ah!

«Qu'est-ce qu'il y a?

--»A bas le chapeau!

--»Eh! l'homme à la perruque!

--»C'est-il les assassins?

--»Le voilà! le voilà!

--»Et qui donc?

--»Ne poussez donc pas tant.

--»Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?

--»Donnez-lui un soufflet.

--»Comme les femmes sont imprudentes, se risquer dans un état pareil!

--»Aie, aie!

--»Montez sur mon épaule.

--»Eh! là-bas, vous n'êtes pas de verre.

--»Sont-ils fous de faire tant de bruit?

--»C'est rien! c'est rien! c'est un exempt.

--»Y en a-t-il de ces mouchards!

--»Des mouchards! il n'y en a que quatre.»

Quand ces criailleries cessèrent, le flux et le reflux de la multitude m'avaient transporté au milieu d'un groupe nouveau, où une douzaine de gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.

PREMIER GOBE-MOUCHE (celui-là avait des cheveux blancs). «Oui, monsieur, il a été condamné pour cent un ans de galères: un relevé de mort.

SECOND GOBE-MOUCHE.»Cent et un ans! c'est plus d'un siècle.

UNE VIEILLE FEMME.»Ah! grand Dieu! qu'est-ce que vous me faites l'honneur de me dire? cent et un ans! comme dit cet autre, ce n'est pas un jour.

TROISIÈME GOBE-MOUCHE.»Non! non, ce n'est pas un jour, c'est un beau bail.

QUATRIÈME GOBE-MOUCHE.»Il avait donc assassiné?

CINQUIÈME GOBE-MOUCHE.»Quoi! vous ne savez pas ça? C'est un scélérat couvert de crimes; il a tout fait. Vingt fois il a mérité la guillotine, mais comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grâce de la vie.

LA VIEILLE FEMME.»C'est-il vrai qu'il a été fouetté marqué?

PREMIER GOBE-MOUCHE.»Certainement, madame, avec un fer chaud sur les deux épaules; je vous réponds que si on les mettait à nu, on y trouverait la fleur de lis.

AUTRE GOBE-MOUCHE. (Son numéro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle seulement qu'il était vêtu de noir, et coiffé à l'oiseau royal, c'était, à ce que je présume, un des marguillers de la paroisse.) «La fleur de lis? c'est bien mieux que cela, puisqu'il est assujetti à porter un anneau à la jambe, c'est un fait que je tiens du commissaire.

MOI.»Laissez donc, avec votre anneau, est-ce qu'on ne le verrait pas?

LE GOBE-MOUCHE NOIR. (Sèchement).»Non, monsieur, on ne le verrait pas. D'abord, ne vous mettez pas dans la tête que ce soit un anneau de fer du poids de quatre ou cinq livres; c'est un anneau d'or, tout léger, et presque imperceptible. Ah! parbleu, s'il s'avisait comme moi de porter des culottes courtes, ça sauterait aux yeux, mais le pantalon cache tout. Le pantalon, jolie mode! ça nous vient de la révolution, c'est comme la Titus, on ne distingue plus un honnête homme d'un galérien. Je vous le demande, messieurs, si ce Vidocq était parmi nous, ne seriez-vous pas bien aise de vous trouver dans la compagnie d'un tel misérable? qu'en pensez-vous, chevalier?

UN CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.»Pour mon compte, je n'en serais pas très flatté, et vous, M. de la Potonière?

M. DE LA POTONIÈRE.»Dans le fait, ce n'est pas un si grand honneur; un forçat, et qui pis est, un espion de police! Si encore il n'arrêtait que des brigands de l'espèce de ceux que l'on vient d'amener aujourd'hui, ce serait pain béni; mais savez-vous à quelle condition on l'a tiré du bagne? Pour obtenir sa liberté, il s'est engagé à livrer cent individus par mois, et il n'y a pas à dire, coupables ou non, il faut qu'il les trouve, autrement il serait bien sûr d'être reconduit où on l'a pris; par exemple, s'il dépasse le nombre, il a une prime. Est-ce ainsi que cela se passe en Angleterre, sir Wilson?

SIR WILSON.»Non, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point encore admis de pareille commutation de peine. Je ne connais pas votre M. Vidocq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup moins sans doute que ceux qui tiennent suspendue sur sa tête l'épée, qui tombe du moment qu'il y a impossibilité pour lui de remplir un marché abominable. O'méara, qui n'est pas plus que moi partisan de notre ministère, vous attestera qu'il ne s'est pas encore avili à ce point. Vous vous taisez, docteur, parlez donc.

LE DOCTEUR O'MÉARA.»Il ne lui aurait plus manqué que d'avoir choisi parmi les héros de Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui répondent de la sûreté de Londres; quand les voleurs font la chasse aux voleurs, on n'est jamais certain qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors, que devient la chasse?

LE CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.»C'est juste; il est inconcevable que, dans tous les temps, la police n'ait jamais employé que des hommes tarés; il y a tant d'honnêtes gens!

MOI.»Monsieur accepterait la place de Vidocq?

LE CHEVALIER.»Moi! monsieur, Dieu m'en garde!

MOI.»Eh Bien! ne demandez donc pas l'impossible.

SIR WILSON.»L'impossible! jusqu'à ce que la police de France, qui n'est qu'une institution ténébreuse, une machination perpétuelle, ait cessé d'être l'espionnage, et soit devenue la force visible pour le maintien de l'ordre public et de la sûreté de tous.»

UNE ANGLAISE (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui paraissent lui faire leur cour, peut-être était-ce lady Owinson). «Le général entend toutes ces choses à merveille.

UN DES OFFICIERS.»Ah! voici le général Beaufort, avec la famille Picard.

LADY OWINSON.»Ah! bonjour, général; je dois vous faire mes compliments de condoléance, car on m'a conté l'événement de votre tabatière: chez nous, il y a un vieux proverbe qui dit, _qu'il vaut mieux s'éveiller sous la table de la taverne que de s'exposer à dormir dans le fossé_.

LE GÉNÉRAL (avec aigreur).»C'est une leçon qui aurait pu profiter au boucher.

LADY OWINSON.»Et à vous, général. Mais à propos, que ne vous adressez-vous à Vidocq pour retrouver votre tabatière?

LE GÉNÉRAL.»A Vidocq! un voleur, un chauffeur, un gredin! si je savais respirer le même air que lui, je me pendrais tout de suite. Que je m'adresse à Vidocq!

LE CAPITAINE PICARD.»Et pourquoi pas? s'il peut vous faire rendre l'objet.

LE GÉNÉRAL.»Ah! voilà comme vous êtes, vous (avec un ton de supériorité). Mon ami Picard, on s'aperçoit que vous êtes un enfant de la balle.

LE CAPITAINE.»Merci, général.

LE GÉNÉRAL.»N'êtes-vous pas le fils d'un capitaine de maréchaussée? Ne m'avez-vous pas dit cent fois que votre père avait arrêté le fameux Poulailler?