Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III
Part 17
Le boucher bon enfant.--Trop parler nuit.--L'innocence du petit vin.--Un assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La levée du corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton frère.--La blessure perfide.--C'est lui.--Le front de Caïn.--Le réveil matinal.--Arrestation de deux époux.--Un coupable.--J'en cherche un autre.--L'accusé de libéralisme.--Les goguettes, ou les bardes du quai du Nord.--Une couleur.--Les chansons séditieuses.--J'aide à la cuisine.--Le vin de propriétaire.--L'homme irréprochable.--Translation à la préfecture.--Une confession.--Résurrection d'un marchand de volaille.--Une scène de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus confitentes reos_.--Deux amis s'embrassent.--Un souper sous les verroux.--Départ de Paris.
Depuis environ quatre mois, un grand nombre d'assassinats et de vols à main armée avaient été commis sur les routes à proximité de la capitale, sans qu'il eût été possible de découvrir les auteurs de ces crimes: en vain la police s'était-elle attachée à faire surveiller quelques individus mal famés, toutes ses démarches avaient été infructueuses, lorsqu'un nouvel attentat, accompagné d'horribles circonstances, vint fournir des indices d'après lesquels il fut enfin permis d'espérer que l'on atteindrait les coupables. Un nommé Fontaine, boucher, établi à la Courtille, se rendait à une foire dans l'arrondissement de Corbeil; muni de sa sacoche, dans laquelle il y avait une somme de quinze cents francs, il avait dépassé la Cour-de-France et s'avançait à pied dans la direction d'Essonne, quand, à très peu de distance d'une auberge où il s'était arrêté pour prendre quelques rafraîchissements, il fit la rencontre de deux hommes assez proprement vêtus. Le soleil étant sur son déclin, Fontaine n'était pas fâché de voyager en compagnie; il accoste les deux inconnus, et aussitôt il entre en conversation avec eux. «Bonsoir, messieurs, leur-dit-il.
--»Bonsoir l'ami, lui répond-t-on.»
Le colloque engagé, «Savez-vous, reprend le boucher, qu'il commence à faire nuit?
--»Que voulez-vous? c'est la saison.
--»A la bonne heure, mais c'est qu'il me reste encore à faire un bon bout de chemin.
--»Et où allez-vous donc, sans être trop curieux?
--»Où je vais? à Milly, acheter des moutons.
--»En ce cas, si vous le permettez, nous ferons route ensemble; puisque c'est à Corbeil que nous allons, ça ne peut pas mieux tomber.
--»C'est vrai, reprit le boucher, ça ne peut pas mieux tomber: aussi vais-je profiter de votre société; quand on a de l'argent sur soi, voyez-vous, il n'est rien de tel que de ne pas être seul.
--»Ah! vous avez de l'argent!
--»Je le crois bien que j'en ai, et une assez forte somme.
--»Nous aussi nous en avons, mais, il nous est avis que dans le canton il n'y a pas de danger.
--»Vous croyez? au surplus j'ai là de quoi me défendre, ajouta-t-il, en montrant son bâton; et puis, avec vous autres, savez-vous bien que les voleurs y regarderaient à deux fois?
--»Ils ne s'y frotteraient pas.
--»Non, sacredieu, ils ne s'y frotteraient pas.»
Tout en s'entretenant de la sorte, le trio arrive à la porte d'une maisonnette que le rameau de genièvre signale comme un cabaret. Fontaine propose à ses compagnons de vider avec lui une bouteille. On entre; c'est du Beaugency, huit sols le litre; on s'attable, le bon marché, l'occasion, l'innocence du petit vin, l'on ne s'en va pas sur une seule jambe; il y a là plus d'un motif de prolonger la station; chacun veut payer son écot. Trois quarts d'heure s'écoulent, et lorsqu'on se décide à lever le siége, Fontaine, qui avait un peu trop levé le coude, était un peu plus qu'en pointe de gaîté. Dans une telle situation, quel homme garde de la défiance!
Fontaine s'applaudit d'avoir trouvé de bons vivants; persuadé qu'il ne saurait mieux faire que de les prendre pour guides, il s'abandonne à eux, et les voilà tous trois engagés dans un chemin de traverse. Il allait en avant avec un des inconnus, l'autre les suivait de près; l'obscurité était complète, on voyait à peine à quatre pas; mais le crime a l'oeil du lynx, il perce les ténèbres les plus épaisses; tandis que Fontaine ne s'attend à rien, le bon vivant resté en arrière le vise à la tête et lui assène de son gourdin un coup qui le fait chanceler: surpris, il veut se retourner, un second coup le renverse; au même instant l'autre brigand, armé d'un poignard, se précipite sur lui et le frappe jusqu'à ce qu'il le croie mort. Fontaine s'est long-temps débattu, mais à la fin il a succombé; les assassins s'emparent alors de sa sacoche, et après l'avoir fouillé, ils s'éloignent, le laissant baigné dans son sang. Bientôt vient à passer un voyageur, il entend des gémissements; c'était Fontaine, que le fraicheur de l'air avait rappelé à la vie. Le voyageur s'approche, s'empresse de lui prodiguer les premiers soins, et court ensuite demander du secours aux habitations les plus voisines; on fait avertir sur-le-champ les magistrats de Corbeil; le procureur du roi arrive sur le lieu du meurtre, il interroge les personnes présentes et s'enquiert des moindres circonstances: vingt-huit blessures plus ou moins profondes attestent combien les assassins avaient craint que leur victime n'échappât. Fontaine cependant peut encore prononcer quelques paroles; mais il est trop faible pour donner tous les renseignements dont la justice peut avoir besoin. On le transporte à l'hôpital, et deux jours après, une amélioration notable dans sa situation donne l'espoir que l'on parviendra à le sauver.
La levée du corps avait été faite avec la plus minutieuse exactitude; on n'avait rien négligé de ce qui pouvait conduire à la découverte des assassins: des vestiges de pas avaient été calqués, des boutons, des fragments de papier teints de sang avaient été recueillis; sur l'un de ces fragments, qui paraissait avoir servi à essuyer la lame d'un couteau trouvé non loin de là, on remarquait quelques caractères tracés à la main... mais ils étaient sans suite et ne pouvaient par conséquent fournir des indices dont il fût facile de tirer parti. Toutefois, le procureur du roi attachant une haute importance à l'explication de ces signes, on explora de nouveau les approches du lieu où Fontaine avait été trouvé gisant, et un second morceau de papier, ramassé dans l'herbe, présenta l'apparence d'une adresse tronquée. En examinant avec attention, on parvint à déchiffrer ces mots:
_A Monsieur Rao_ _marchand de vins, bar_ _Roche_ _Cli_
Ce morceau de papier semblait avoir fait partie d'un imprimé; mais de quelle nature était cet imprimé? c'est ce qu'il fut impossible d'éclaircir. Quoi qu'il on soit, comme en pareille occasion il n'est pas si petite circonstance qu'il ne soit bon de constater en attendant des lumières certaines, on prit note de tout ce qui pouvait contribuer à l'instruction.
Les magistrats qui rassemblèrent ces premières données méritent des éloges pour le zèle et l'habileté qu'ils déployèrent. Dès qu'ils eurent rempli cette partie de leur mission, ils se rendirent en toute hâte à Paris, afin de s'y concerter avec l'autorité judiciaire et administrative. Sur leur demande, on m'aboucha immédiatement avec eux, et muni du procès-verbal qu'ils avaient dressé, je mis en campagne pour rechercher les assassins. La victime les avait signalés; mais devais-je m'en rapporter aux renseignements qui me venaient de cette source? Peu d'hommes dans un grand danger conservent assez de présence d'esprit pour bien voir, et cette fois, je devais d'autant plus suspecter le témoignage de Fontaine, qu'il était plus précis. Il racontait que pendant la lutte, qui avait été longue, l'un des assaillants, tombé sur les genoux, avait jeté un cri de douleur, et que l'instant d'après il avait dit à son complice qu'il éprouvait une vive souffrance. D'autres remarques qu'il prétendait avoir faites me paraissaient extraordinaires, d'après l'état où il s'était trouvé. Il m'était difficile de croire qu'il fût bien sûr de ses réminiscences. Je me proposai néanmoins d'en faire mon profit; mais avant tout, il convenait d'adopter pour mon exploration un point de départ plus positif. L'adresse tronquée était, suivant moi, une énigme qu'il fallait d'abord deviner; je me mis l'esprit à la torture, et sans beaucoup d'efforts, je ne tardai pas à me convaincre que, sauf le nom, sur lequel il ne me restait plus que des doutes, elle pouvait se rétablir ainsi: _A Monsieur......... marchand de vins, barrière Rochechouart, chaussée de Clignancourt_. Il était donc évident que les assassins s'étaient trouvés en contact avec un marchand de vins de ce quartier, peut-être même ce marchand de vins était-il un des auteurs du crime. Je dressai mes batteries de manière à savoir promptement la vérité, et avant la fin de la journée, je fus persuadé que je ne me trompais pas en faisant planer tous les soupçons sur le nommé Raoul. Cet individu ne m'était pas connu sous de très bons auspices: il passait pour un des contrebandiers les plus intrépides de la ligne, et le cabaret qu'il tenait était le rendez-vous d'une foule de mauvais sujets qui venaient y faire des orgies. Raoul avait en outre pour femme la soeur d'un forçat libéré, et j'étais instruit qu'il avait des accointances avec toute espèce de gens mal famés. En un mot, sa réputation était abominable, et lorsqu'un crime était dénoncé, s'il n'y avait pas participé, on était du moins autorisé à lui dire: _Si ce n'est pas toi, c'est ton frère ou quelqu'un des tiens_.
Raoul était en quelque sorte en état de perpétuelle prévention, soit par lui, soit par ses alentours. Je résolus de faire surveiller les approches de son cabaret, et je donnai l'ordre à mes agents d'avoir l'oeil sur toutes les personnes qui le hantaient, afin de s'assurer si dans le nombre il ne s'en trouverait pas une qui fût blessée au genou. Pendant que les observateurs étaient au poste que je leur avais assigné, des informations que je fis de mon côté me conduisirent à apprendre que Raoul recevait habituellement chez lui un ou deux garnements d'assez mauvaise mine, avec lesquels il paraissait intimement lié. Les voisins affirmaient qu'on les voyait toujours aller ensemble, qu'ils faisaient de fréquentes absences, et ils ne doutaient pas que le plus fort de son commerce ne fût la contrebande. Un marchand de vin qui était le plus à portée de voir tout ce qui se passait au domicile de Raoul, me dit qu'il avait remarqué que son confrère sortait souvent à la brune et ne rentrait que le lendemain, ordinairement excédé de fatigue et crotté jusqu'à l'échine. On me raconta encore que Raoul avait une cible dans son jardin, et qu'il s'exerçait à tirer le pistolet. Tels étaient les propos qui me revenaient de toutes parts.
Dans le même temps, mes agents me rapportèrent avoir vu chez Raoul un homme qu'ils présumaient être un des assassins signalés: celui-ci ne boitait pas, mais il marchait avec peine, et son costume était en tout semblable à celui que Fontaine avait décrit. Les agents ajoutaient que cet homme se faisait constamment accompagner de sa femme, et que les deux époux étaient fort liés avec Raoul. On était de plus certain qu'ils logeaient au premier étage d'une maison de la rue Coquenard. Toutefois, dans la crainte de donner l'éveil sur l'objet de démarches que la prudence prescrivait de faire le plus secrètement possible, on n'avait pas jugé à propos de pousser plus loin l'investigation.
Ce rapport fortifiait toutes mes conjectures; je ne l'eus pas plutôt reçu, que je songeai à aller me poster aux aguets à proximité de la maison qui m'avait été désignée. Il était nuit, j'attendis le jour, et avant qu'il parût, j'étais en vedette dans la rue Coquenard; j'y restai à faire le pied de grue jusqu'à quatre heures de l'après-midi, et je commençais véritablement à m'impatienter, quand les agents me montrèrent un individu dont les traits et le nom me revinrent soudain à la mémoire. C'est lui, me dirent-ils; en effet, à peine eus-je aperçu le nommé _Court_, que d'après le souvenir de ses antécédents, je fus convaincu qu'il était l'un des assassins que je cherchais; sa moralité, qui était des plus suspectes, lui avait dans maintes occasions attiré de terribles désagréments; il venait de subir une détention de six mois, et je me rappelai très bien l'avoir arrêté comme prévenu de fraude à main armée. C'était un de ces êtres dégradés qui, comme Caïn, portent sur le front une sentence de mort.
Sans être grand prophète, on aurait pu hardiment prédire à celui-là qu'il était destiné à l'échafaud. Un de ces pressentiments qui ne m'ont jamais trompé m'avertit qu'il touchait enfin au terme de la carrière périlleuse dans laquelle sa fatalité l'avait poussé. Cependant ne voulant pas agir avec trop de précipitation, je fis une enquête, dans le but de m'assurer s'il avait des moyens d'existence; on ne lui en connaissait aucun, et il était de notoriété publique qu'il ne possédait rien et ne travaillait pas. Les voisins, que j'interrogeai, s'accordèrent tous à dire qu'il menait une conduite des plus irrégulières; en somme, Court ainsi que Raoul étaient regardés comme des bandits achevés; on les eût condamnés sur la mine. Quant à moi, qui avais des motifs pour voir en eux de francs scélérats, que l'on juge si leur culpabilité m'était démontrée: aussi me hâtai-je de solliciter des mandats afin d'être autorisé à les saisir.
L'ordre d'opérer leur capture me fut donné, et dès le jour suivant, avant le lever du soleil, je me présentai à-la porte de Court. Parvenu sur le palier du premier, je frappe.
«Qui est-là? demande-t-on.
--»Ouvre, c'est Raoul; et je contrefais la voix de ce dernier.»
Aussitôt je l'entends se presser d'accourir, et quand il eut ouvert, supposant qu'il parlait à son ami: «Est-ce qu'il y a du nouveau? me dit-il.
--»Oui, oui, répondis-je, il y en a du nouveau.»
Je n'avais pas achevé de prononcer ces mots, qu'à la lueur du crépuscule, il s'aperçut que je l'avais trompé. «Ah! s'écria-t-il, avec un mouvement d'effroi, _c'est M. Jules_!» (C'était le nom que me donnaient les filles et les voleurs.)
--»_M. Jules!_» répéta la femme de Court, encore plus épouvantée que lui.
«Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dis-je au couple alarmé d'un réveil si matinal, n'avez-vous pas peur? Je ne suis pas si diable que noir.
--»C'est vrai, observa le mari, M. Jules est un bon enfant; il m'a déjà _emballé_, mais c'est égal, je ne lui en veux pas.
--»Je le crois bien, repris-je, est-ce ma faute à moi si tu fais la _maltouse_? (contrebande.)
--»La maltouse! répartit Court, de l'accent rassuré d'un homme qui se sent soulagé d'un grand poids, la maltouse! ah! M. Jules, vous le savez bien, si cela était, avec vous je ne m'en cacherais pas. Vous pouvez d'ailleurs faire le _rapiot_ (perquisition).»
Pendant qu'il se tranquillisait de plus en plus, je me mis en devoir de fouiller le logement, où furent trouvés une paire de pistolets chargés et amorcés, des couteaux, des vêtements qui paraissaient fraîchement lavés, et quelques autres objets dont j'effectuai la saisie.
Il ne s'agissait plus que de compléter l'expédition: si j'eusse arrêté le mari en laissant la femme libre, nul doute qu'elle n'eût averti Raoul de ce qui venait de se passer. Je les conduisis tous deux au poste de la place Cadet. Court, que j'avais garrotté, redevint tout-à-coup sombre et pensif; les précautions que j'avais prises lui causaient de l'inquiétude; sa femme me semblait aussi en proie à de terribles réflexions. Ils furent consternés, lorsqu'une fois au corps-de-garde ils m'entendirent faire la recommandation de les séparer et de les garder à vue. J'avais prescrit de pourvoir à leurs besoins; mais ils n'avaient ni faim, ni soif. Lorsqu'on questionnait Court à ce sujet, il ne répondait que par un signe de tête négatif; il fut dix-huit heures sans desserrer les dents; il avait l'oeil fixe et la physionomie immobile. Cette impassibilité m'indiquait que trop qu'il était coupable. En pareille circonstance, j'ai presque toujours remarqué les deux extrêmes, un morne silence ou une insupportable volubilité de paroles.
Court et sa femme étant en lieu de sûreté, il restait à m'emparer de Raoul. Je me transportai chez lui; il n'y était pas; le garçon qui gardait sa boutique me dit qu'il avait couché à Paris, où il avait un pied à terre; mais que, comme c'était dimanche, il ne manquerait pas d'arriver de bonne heure.
L'absence de Raoul était un contre-temps que je n'avais pu prévoir, je tremblai qu'avant de rentrer il ne lui eût prit la fantaisie de dire bonjour à son ami. Dans ce cas, il était certainement instruit de son arrestation, et il était probable qu'il se mettrait en mesure de m'échapper. Je craignais encore qu'il ne nous eût vus au moment de l'expédition de la rue Coquenard, et mes appréhensions redoublèrent lorsque le garçon m'eut déclaré que son bourgeois avait sa demeure de ville dans le faubourg Montmartre. Il n'y était jamais allé et ne pouvait m'enseigner l'endroit; mais, présumait-il, c'était aux environs de la place Cadet; chaque renseignement qu'il me donnait me confirmait dans mes craintes, car peut-être Raoul ne tardait-il tant que parce qu'il se doutait de quelque chose. A neuf heures il n'était pas de retour: le garçon que j'interrogeai, mais sans dire rien qui pût lui inspirer de la défiance, ne concevait pas qu'il ne fût pas encore installé à son comptoir; il était vraiment inquiet. La domestique, en préparant le déjeûner que j'avais commandé pour mes agents et pour moi, exprimait son étonnement de ce que son maître et surtout sa maîtresse étaient moins exacts que de coutume; elle redoutait qu'ils n'en eussent été empêchés par quelque accident. «Si je savais leur adresse, me disait-elle, j'enverrais voir s'ils sont morts.»
J'étais bien persuadé qu'ils ne l'étaient pas: mais qu'étaient-ils devenus? A midi nous étions sans nouvelles, et je croyais définitivement que la mèche était éventée, quand le garçon de boutique, qui depuis un instant s'était mis en faction devant la porte, accourut en disant: «Le voici.»
--»Qui me demande? dit Raoul.»
Mais à peine a-t-il franchi le seuil, qu'il me reconnaît.
--«Ah! bonjour, M. Jules, me dit-il en venant à moi, qui est-ce qui vous amène aujourd'hui dans notre quartier?»
Il était loin de penser que ce fût à lui que j'avais affaire. Pour ne pas l'effrayer, j'essayai de lui donner le change sur l'objet de ma visite.
«Ah çà, lui dis-je, vous vous avisez donc d'être libéral?
--»Libéral?
--»Oui, oui, libéral, et de plus on vous accuse.... mais ce n'est pas ici que nous pouvons nous expliquer; il faut que je vous parle en particulier.
--»Volontiers: montez au premier, et je vous suis.»
Je montai, en faisant signe à mes agents de veiller sur Raoul, et de se saisir de sa personne s'il faisait mine de vouloir sortir. Le malheureux n'y songeait même pas, et j'en eus bientôt la preuve, puisqu'il vint aussitôt me trouver comme il l'avait promis. Il m'aborda avec un air presque jovial; je fus charmé de le voir dans cette sécurité.
«A présent, lui dis-je, que nous voilà seuls, nous pouvons causer à notre aise; je vais vous conter pourquoi je suis venu. Vous ne devinez pas?
--»Ma foi non.
--»Vous avez déjà été chagriné à cause des _goguettes_[128], que vous vous obstinez à tenir dans votre cabaret, malgré la défense qui vous en a été faite. La police est informée que tous les dimanches, ici, il y a des réunions dans lesquelles on chante des couplets contre le gouvernement. Non-seulement on sait que vous recevez chez vous un ramassis de gens suspects, mais encore on est averti qu'aujourd'hui même vous les attendez en assez grand nombre, de midi à quatre heures: vous voyez, que quand elle le veut la police n'ignore rien. Ce n'est pas tout, on prétend que vous avez entre les mains une foule de chansons séditieuses ou immorales, dont le recueil est si soigneusement caché, que pour le découvrir, il nous a été recommandé de ne venir que déguisés, et de ne pas agir avant que les messieurs de la goguette aient ouvert leur séance. Je suis bien fâché que l'on m'ait chargé d'une mission aussi désagréable; mais j'ignorais que j'étais envoyé chez quelqu'un de ma connaissance, autrement je me serais récusé; car, avec vous, que me sert un déguisement?
--»C'est juste, répondit Raoul, ça ne peut pas prendre......
--»N'importe, continuai-je, il vaut encore mieux que ce soit moi qu'un autre; vous savez que je ne vous veux pas de mal, ainsi ce que vous avez de mieux à faire, c'est de me remettre toutes les chansons qui sont en votre possession..... ensuite, pour éviter de nouveaux désagréments, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne plus recevoir des hommes dont les opinions peuvent vous compromettre.
--»Je ne croyais pas, observa Raoul, que la politique fût de votre ressort?
--»Que voulez-vous, mon ami? quand on est de la boutique, il faut faire un peu de tout. Ne sommes-nous pas des chevaux à toute selle?
--»Enfin, vous faites ce qu'on vous commande. C'est égal, aussi vrai que je m'appelle Clair Raoul, je puis bien vous jurer que j'ai été dénoncé à faux. Faut-il que le monde soit canaille...! Moi qui ne cherche qu'à gagner ma pauvre vie. On a bien raison de dire qu'il y a toujours des envieux. Mais écoutez, M. Jules, avec moi il n'y a pas de porte de derrière, faites mieux que ça, restez ici toute la journée avec vos messieurs, vous verrez si je vous en impose.
--»J'y consens, mais pas de bamboche au moins; c'est que vous êtes un cadet à faire disparaître les chansons: surtout pas d'intelligence au dehors. C'est que si vous faisiez prévenir les chanteurs de la goguette......
--»Pour qui que vous me prenez? répliqua Raoul avec vivacité, si je vous donne ma parole de ne rien faire, je suis incapable d'y manquer: on a de l'honneur ou l'on n'en a pas. D'ailleurs, pour prouver que je n'ai pas de mauvaises intentions, vous n'avez qu'à ne pas me quitter; je m'engage à ne souffler mot à qui que ce soit, pas même à ma femme, quand elle reviendra: de la sorte, vous serez bien sûr......... Par exemple, il faudra que vous me permettiez de découper mes viandes.
--»Avec plaisir, ne sais-je pas qu'il faut que service se fasse? Je suis même tout prêt à vous donner un coup de main.
--»Vous êtes trop bon, M. Jules; cependant ce n'est pas de refus.
--»Allons, lui dis-je, à l'ouvrage.»
Nous descendons ensemble. Raoul s'arme d'un grand couperet, et bientôt les manches retroussées jusqu'aux coudes, une serviette étalée devant moi, je l'aide à dépécer le veau qui ce jour là était destiné, avec la salade de rigueur, à faire les délices des Lucullus du cabaret. Du veau je passe au mouton; tant bien que mal, nous parons quelques douzaines de côtelettes; nous arrondissons le gigot, qui est la pièce de luxe de la barrière; j'arrache la queue à deux ou trois dindons, je donne un tour aux abattis, et quand il ne nous reste plus rien à faire dans la cuisine, je me rends utile à la cave, où j'assiste en amateur à la fabrication du _vin propriétaire_ à six sols le litre.
Pendant cette opération, j'étais seul en face de Raoul, près de qui je jouais le rôle de l'_ami intime_, je ne le quittais non plus que son ombre ou que son tranchelard. J'avoue que plusieurs fois je tremblai qu'il ne vînt à soupçonner le motif pour lequel je le veillais de si près; alors il m'aurait infailliblement égorgé, et je serais tombé sous ses coups sans qu'il eût été possible de me secourir; mais il ne voyait en moi qu'un familier de l'inquisition politique, et à l'égard des imputations séditieuses dirigées contre lui, il était parfaitement tranquille.
Il y avait près de quatre heures que je faisais les fonctions de second chef d'office, lorsque le commissaire de police (aujourd'hui chef de la 2^{e} division), que j'avais fait prévenir, arriva enfin. J'étais au rez-de-chaussée; d'aussi loin que je l'aperçus, je courus à lui, et après l'avoir prié de ne se présenter que dans quelques minutes, je revins auprès de Raoul.