Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

Part 16

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Le marchand de vin-traiteur, dont l'établissement porte pour enseigne la grotesque image d'un disciple de Saint-François, jouissait alors de la faveur de ce public aux yeux duquel la quantité en tout a toujours plus de prix que la qualité; et puis pour ces célébrateurs du dimanche ou du lundi, pour ces bons vivants qui se mettent _en riole_ sur semaine, n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, où, sans faire trop mauvaise chère, et sans blesser personne, on puisse se présenter dans toutes tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les degrés d'ivresse?

Tels étaient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter l'immense tabatière bannale, toujours ouverte sur le comptoir du bourgeois, pour l'agrément de quiconque, en passant, souhaitait se régaler d'une petite prise. Il était quatre heures quand nous nous installâmes dans ce lieu de liberté et de jouissance. Jusqu'à six heures, l'intervalle était long; j'étais impatient de revenir à la _Maison rustique_, où devaient se rassembler les compagnons de Christian. Après le repas, nous allâmes les rejoindre; ils étaient au nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage; aussitôt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fête à l'envi; la satisfaction brille dans tous les regards. «Point de comédie, point de comédie, s'écrient les nomades d'une voix unanime.

--»Vous avez raison, dit Christian, point de comédie, nous irons au spectacle une autre fois; buvons, mes enfans, buvons.

--»Buvons, répètent les Bohémiens.»

Le vin et le punch coulent à grands flots. Je bois, je ris, je cause, et je fais mon métier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc., rien ne m'échappe; je récapitule quelques indications qui m'ont été fournies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pièces de cent sous, qui n'avait été pour moi que le principe d'une conjecture, devient la base d'une conviction entière. Christian, je n'en doute pas, Christian, ou ses affidés, sont les auteurs du vol dénoncé à la police. Combien je m'applaudis alors d'un coup-d'oeil fortuit, donné si à propos à l'intérieur de la _Maison rustique_! Mais ce n'est pas tout que d'avoir découvert les coupables: j'attends que les cerveaux soient raisonnablement exaltés par les sublimations alcoholiques, et quand toute la société est dans un état où il ne faut qu'une chandelle pour en voir deux, je sors et cours en toute hâte au théâtre de la Gaîté, où, après avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que je suis avec des voleurs, et me concerte avec lui pour que dans une heure ou deux au plus, il nous fasse tous arrêter, hommes et femmes.

L'avis donné, je fus promptement de retour. On ne s'était pas aperçu de mon absence; mais à dix heures, la maison est cernée; l'officier de paix se présente, et avec lui un formidable cortége de gendarmes et de mouchards; on attache chacun de nous séparément, et l'on nous entraîne au corps-de-garde. Le commissaire nous y avait précédé; il ordonne une fouille générale. Christian, qui prétend se nommer _Hirch_, s'efforce en vain de dissimuler les six couverts d'argent de M. Sebillotte, et sa compagne, madame _Villemain_, c'est ainsi qu'elle prétend s'appeler, ne peut dérober à une investigation des plus rigoureuses les deux montres en or, mentionnées dans la plainte; les autres sont aussi obligés de mettre en évidence de l'argent et des bijoux, dont on les débarrasse.

J'étais bien curieux de savoir quelles réflexions cet événement suggérerait à mes anciens camarades: je croyais lire dans leurs yeux que je ne leur inspirais pas la moindre défiance, et je ne me trompais pas, car à peine fûmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses d'avoir été la cause involontaire de mon arrestation: «Tu ne nous en veux pas? me dit Christian, mais qui diable aussi se serait attendu à ce qui vient d'arriver? Tu as bien fait de dire que tu ne nous connaissais pas; sois tranquille, nous nous garderons bien de dire le contraire; et comme on n'a rien trouvé sur toi qui puisse te compromettre, tu es bien sûr qu'on ne te retiendra pas.» Christian me recommanda ensuite d'être discret, au sujet de son nom véritable, et de ceux de ses compagnons: «Au reste, ajouta-t-il, la recommandation est superflue, puisque tu n'es pas moins intéressé que nous à garder le silence à cet égard.»

J'offris aux Bohémiens de leur consacrer les premiers moments de ma liberté; et dans l'espoir que je ne tarderais pas à être élargi, ils m'indiquèrent leurs domiciles, afin qu'à ma sortie, je pusse aller prévenir leurs complices. Vers minuit, le commissaire me fit extraire, sous le prétexte de m'interroger, et nous nous transportâmes aussitôt au _Marché Lenoir_, où restaient la fameuse _Duchesse_ ainsi que trois autres des affidés de Christian que nous arrêtâmes à la suite d'une perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves nécessaires pour les faire déclarer coupables.

Cette bande était composée de douze individus, six hommes et six femmes; ils furent tous condamnés, les uns aux fers, les autres à la réclusion. Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses couverts, et la plus grande partie de son argent.

Madame Sebiliotte fut dans la joie. Le spécifique des Bohémiens avait eu pour effet de rendre sa santé moins chancelante, la nouvelle des douze mille francs retrouvés la guérit radicalement; et, sans doute aussi, l'expérience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle; elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en cuire d'avoir vendu cent quatre sous des pièces de cinq francs: _Chat échaudé craint l'eau froide_.

Cette rencontre des Bohémiens est presque miraculeuse; mais dans le cours des dix-huit années que j'ai été attaché à la police, il m'est arrivé plus d'une fois d'être fortuitement rapproché de personnes avec lesquelles le hasard m'avait mis en contact durant les agitations de ma jeunesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis résister à l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille réclamations absurdes qu'il me fallait entendre chaque jour; celle-ci me procura une bien singulière reconnaissance.

Un matin, tandis que j'étais occupé à rédiger un rapport, on m'annonce qu'une dame fort bien mise désire me parler: elle a, me dit-on, à vous entretenir d'une affaire des plus importantes. J'ordonne de la faire entrer. Elle entre: «Je vous demande pardon de vous avoir dérangé; vous êtes monsieur Vidocq? c'est à monsieur Vidocq que j'ai l'honneur de parler?

--»Oui, madame; que puis-je pour votre service?

--»Beaucoup, monsieur; vous pouvez me rendre l'appétit et le sommeil... Je ne dors plus, je ne mange plus... Qu'on est malheureuse d'être sensible!... Ah! monsieur, que je plains les personnes qui ont de la sensibilité; je vous jure, c'est un bien triste présent que le ciel leur a fait là!...... Il était si intéressant, si bien élevé..... Si vous l'aviez connu, vous n'auriez pas pu vous empêcher de l'aimer...... Pauvre Garçon!......

--»Mais, madame, daignez vous expliquer; peut-être me faites-vous perdre un temps précieux.

--»Il était ma seule consolation....

--»Enfin, de quoi s'agit-il?

--»Je n'aurai pas la force de vous le dire. (Elle fouille dans son sac, d'où elle tire un imprimé qu'elle me remet en détournant la vue). Lisez plutôt.

--»Ce sont les Petites-Affiches que vous me donnez-là; sans doute vous vous méprenez.

--»Je le voudrais, monsieur, je le voudrais. Je vous en supplie, jetez les yeux sur le numéro 32740, dans mon affliction je ne saurais vous en dire davantage. Ah! qu'il est cruel..... (Des larmes s'échappent de ses yeux, la parole expire sur ses lèvres, elle est agitée par des sanglots, elle paraît éprouver des suffocations.) Ah! j'étouffe! j'étouffe! je sens quelque chose qui me remonte... Ah! ah! ah! ah! ah.....»

Je tends un siége à la dame, et tandis qu'elle s'abandonne à sa douleur, je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numéro 32740, c'est sous la rubrique des effets perdus; la page est trempée de larmes; je lis: _Petit épagneul, longues soies argentées oreilles tombantes; il est parfaitement coiffé; une marque de feu au-dessus de chaque oeil; physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant l'oiseau de paradis. Il est très caressant de son naturel, ne mange que du blanc de volaille, et répond au nom de_ Garçon, _prononcé avec douceur. Sa maîtresse est dans la désolation: cinquante francs de récompense à qui le ramènera rue de Turenne, numéro 23._ «Eh bien! madame, que voulez-vous que je fasse pour _Garçon_? les chiens ne sont pas de ma compétence. Je veux bien que celui-là ait été fort aimable.

--»Oh! oui, monsieur, aimable! c'est le mot, soupira la dame avec un accent qui allait au coeur; et de l'intelligence! on n'en a pas plus que cela; il ne me quittait pas..... Ce cher Garçon! croiriez-vous que pendant nos saints exercices de la mission, il avait l'air aussi recueilli que moi? Enfin, on l'admirait, c'était édifiant..... Hélas! dimanche dernier, nous allions encore ensemble au salut, je le portais sous mon bras; vous savez que ces petits êtres ont toujours des besoins....; au moment d'entrer à l'église, je le pose à terre, pour qu'il fasse ses nécessités; j'avance quelques pas afin de ne pas le gêner, et quand je me retourne... plus de Garçon... J'appelle, Garçon! Garçon...! Il avait disparu... Je manque la bénédiction pour courir après; et.... jugez de mon malheur, il ne m'a pas été possible de le retrouver. C'est pourquoi je viens aujourd'hui près de vous, afin que vous ayez l'extrême bonté d'envoyer à sa recherche. Je paierai tout ce qu'il faudra; mais, surtout, qu'on ne le brutalise pas, car je répondrais qu'il n'y a pas de sa faute.

--»Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou non, cela ne me regarde pas; votre réclamation n'est pas de la nature de celles qu'il m'est permis d'écouter; s'il fallait ici nous occuper de chiens, de chats, d'oiseaux, nous n'en finirions pas.

--»C'est bien, monsieur; puisque vous le prenez sur ce ton, je m'adresserai à son Excellence... Si l'on n'a pas de la complaisance pour les personnes qui pensent bien... Savez-vous que j'appartiens à la Congrégation, et que....

--»Que vous apparteniez au diable, si vous voulez....» Je ne puis pas achever; une difformité que je remarque tout à coup dans la dévote maîtresse de Garçon, provoque de ma part un éclat de rire tel, qu'elle en est tout-à-fait déconcertée.

«N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-elle; riez, monsieur, riez.»

Au moment où ma subite gaîté s'appaise un peu. «Pardonnez, madame, à ce mouvement dont je n'ai pas été le maître; j'ignorais d'abord à qui j'avais affaire, maintenant je sais à quoi m'en tenir. Vous déplorez donc bien la perte de Garçon?

--»Ah! monsieur, je n'y survivrai pas.

--»Vous n'avez donc jamais éprouvé de perte à laquelle vous ayez été plus sensible?

--»Non, monsieur.

--»Cependant, vous eûtes un mari en ce monde; vous eûtes un fils; vous avez eu des amants....

--»Moi, monsieur? je vous trouve bien osé....

--»Oui, madame Duflos, vous avez eu des amants; vous en avez eu. Rappelez-vous une certaine nuit de Versailles....» A ces mots, elle me considère plus attentivement; le rouge lui monte au visage: «Eugène, s'écrie-t-elle!» et elle s'enfuit.

Madame Duflos était cette marchande de nouveautés, dont j'avais été quelque temps le commis, lorsque, pour me dérober aux recherches de la police d'Arras, j'étais venu me cacher dans Paris. C'était une drôle de femme que madame Duflos; elle avait une tête superbe, l'oeil hautain, le sourcil en relief, le front majestueux; sa bouche, relevée par les coins, était plus grande que nature, mais elle était ornée de trente-deux dents d'une éclatante blancheur; des cheveux d'un beau noir et un nez aquilin à cheval sur une petite moustache passablement fournie, donnaient à sa physionomie un air qui eût peut-être été imposant, si sa poitrine placée entre deux bosses, et son cou plongé dans ces doubles épaules, n'eussent fait naître l'idée d'un polichinelle. Elle était environ quarante ans quand je la vis pour la première fois: sa mise était des plus recherchées, et elle visait à se donner un port de reine; mais du haut de la chaise où elle était perchée de telle façon que ses genoux s'élevaient de beaucoup au-dessus du comptoir, elle ressemblait moins à une Sémiramis qu'à l'idole grotesque de quelque pagode indienne. En l'apercevant sur cette espèce de trône, j'eus beaucoup de peine à tenir mon sérieux; cependant je ne dérogeai point à la gravité de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi pour convertir en salutations respectueuses des dispositions d'un tout autre genre. Madame Duflos tira de son sein un gros lorgnon, à l'aide duquel elle se mit à me regarder, et quand elle m'eût toisé de là tête aux pieds «Que souhaite, monsieur, me dit-elle?» J'allais répondre, mais un commis qui s'était chargé de ma présentation, lui ayant dit que j'étais le jeune homme dont il lui avait parlé, elle me fixe de nouveau et me demande si je m'entends au commerce. En fait de commerce, j'étais assez novice, je garde le silence; elle réitère la question, et comme elle manifeste de l'impatience, je me vois forcé de ne m'expliquer. «Madame, lui dis-je, je ne connais pas le commerce de nouveautés, mais avec du zèle et de là persévérance, j'espère parvenir à vous satisfaire, surtout si vous avez la bonté de m'aider de vos conseils.

--»Eh bien! vous me faites plaisir, j'aime que l'on soit franc; je vous accepte, vous remplacerez Théodore.

--»Dès qu'il vous conviendra, madame, je suis à vos ordres.

--»En ce cas, je vous arrête, et à dater d'aujourd'hui, je vous prends à l'essai.»

Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualité de dernier commis, c'était à moi qu'était dévolue la tâche d'approprier le magasin et l'atelier, où une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les unes que les autres, étaient occupées à façonner des colifichets destinés à tenter la coquetterie provinciale. Jeté au milieu de cet essaim de beautés, je me crus transporté au sérail, et convoitant tantôt la brune, tantôt la blonde, je me proposais de faire circuler le mouchoir, lorsque, dans la matinée du quatrième jour, madame Duflos qui avait sans doute surpris quelque oeillade, m'invita à passer dans son cabinet: «M. Eugène, me dit-elle, je suis fort mécontente de vous; vous n'êtes ici que depuis très peu de temps, et déjà vous vous permettez de former des desseins criminels au sujet des jeunes personnes que j'occupe. Je vous avertis que cela ne me convient pas du tout, du tout, du tout.»

Confondu de ce reproche mérité, et ne pouvant imaginer comment elle avait deviné mes intentions, je ne lui répondis que par quelques paroles insignifiantes. «Vous seriez bien embarrassé de vous justifier, reprit-elle; je sais bien qu'à votre âge vous ne pouvez guères vous passer d'avoir une inclination; mais ces demoiselles ne sont votre fait sous aucun rapport: d'abord elles sont trop jeunes, ensuite elles sont sans fortune; à un jeune homme il faut quelqu'un qui puisse subvenir à ses besoins, quelqu'un de raisonnable.» Pendant cette morale, madame Duflos, nonchalamment étendue sur une chaise longue, roulait des yeux dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant désopilement de ma rate, si sa bonne ne fût venue très à propos lui dire qu'on la demandait au magasin.

Ainsi finit cet entretien, qui me démontra la nécessité de me tenir désormais sur mes gardes. Sans renoncer à mes prétentions, je ne parus plus voir qu'avec indifférence les ouvrières de ma patronne, et je fus assez habile pour mettre en défaut sa pénétration; sans cesse elle veillait sur moi, épiait mes gestes, mes paroles, mes regards; mais elle ne fut frappée que d'une seule chose, la rapidité de mes progrès. Je n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et déjà je savais vendre un schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus ergoté des commis. Madame était enchantée, elle eut même la bonté de me dire que si je continuais à me montrer docile à ses leçons, elle ne désespérait pas de faire de moi le coq de la nouveauté. «Mais surtout, ajouta-t-elle, plus de familiarité avec les poulettes; vous m'entendez, M. Eugène, vous m'entendez. Et puis j'ai encore une recommandation à vous faire, c'est de ne pas vous négliger sous le rapport de la toilette, c'est si gentil un homme bien mis! Au surplus, dorénavant, c'est moi qui veux vous habiller, laissez-moi faire, et vous verrez si je ne fais pas de vous un petit Amour.» Je remerciai madame Duflos, et comme je craignais qu'avec son goût extravagant, elle ne me transformât en Cupidon à peu près comme elle s'était transformée en Vénus, je lui dis que je désirais lui épargner le soin d'une métamorphose qui me paraissait impossible; mais que si elle se bornait aux avis, je les recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre à profit.

A quelque temps de là (c'était quatre jours avant la Saint-Louis), madame Duflos m'annonça que voulant, suivant son usage, aller à la foire de Versailles avec une partie de marchandises, elle avait jeté les yeux sur moi pour l'accompagner. Nous partîmes le lendemain, et quarante-huit heures après, nous étions établis sur le Champ-de-Foire. Un domestique qui nous avait suivi couchait dans la boutique; quant à moi, je logeais avec madame à l'auberge; nous avions demandé deux chambres, mais, vu l'affluence des étrangers, on ne put nous en donner qu'une; il fallut se résigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont elle se servit pour séparer la pièce en deux, de manière que nous devions être chacun à notre particulier. Avant d'aller nous coucher, elle me sermonna pendant une heure. Enfin nous montons: madame passe chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au lit. Bientôt elle laisse échapper quelques soupirs, c'est sans doute l'effet de la fatigue qu'elle a éprouvée pendant la journée; elle soupire encore, mais la chandelle est éteinte, et je m'endors. Tout à coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a prononcé mon nom; j'écoute... _Eugène_, c'est la voix de madame Duflos; je ne réponds pas; «Eugène, appelle-t-elle de nouveau, avez-vous bien fermé la porte?

--»Oui, Madame.

--»Je pense que vous vous trompez; voyez-y, je vous prie, et surtout assurez-vous si le verrou est bien poussé; on ne saurait prendre trop de précautions dans les auberges.»

Je procède à la vérification, et reviens me coucher. A peine me suis-je replacé sur le côté gauche, que madame commence à se plaindre. «Quel mauvais lit! on est rongé punaises, impossible de fermer l'oeil! Et vous, Eugène, avez-vous de ces insectes insupportables?» Je fais la sourde oreille, elle reprend: «Eugène, répondez donc, ayez-vous, comme moi, des punaises?

--»Ma foi, Madame, je n'en ai pas encore senti.

--»Vous êtes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi, elles me dévorent, j'ai des ampoules d'une grosseur.....; si cela continue, je passerai une nuit blanche.»

Je garde le silence, mais force à moi est de le rompre, lorsque madame Duflos, exaspérée par la souffrance, et ne sachant plus, entre les picotements et les démangeaisons, de quel bois faire flèche, se mit à crier à tue-tête: «Eugène! Eugène! mais levez-vous donc, je vous prie, et faites-moi le plaisir d'aller dire à l'aubergiste qu'il vous donne de la lumière, pour faire la chasse à ces maudites bêtes. Dépêchez-vous, mon ami, je suis dans un enfer.»

Je descends, et remonte avec une chandelle allumée, que je dépose sur le _somno_, auprès de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'étais ce qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est-à-dire le paniau volant ou la bannière au vent, je me retirai bien vite, autant pour ménager la pudeur de madame Duflos, que pour échapper aux séductions d'un négligé galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais, à peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. «Ah! qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de la tuer; comme elle court, elle va s'échapper. Eugène! Eugène! venez ici, je vous en supplie.» Il n'y avait pas à reculer; nouveau Thésée, je me risque, et, m'approchant du lit, «Où est-il, dis-je, où est-il le Minotaure, que je l'extermine?

--»Je vous en conjure, monsieur Eugène, ne plaisantez pas comme cela... Tenez, tenez, la voilà qui court; l'apercevez-vous sous l'oreiller? A présent elle descend... quelle vitesse! il semble qu'elle sente ce que vous lui réservez.»

J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux animal. Je cherchai partout où il aurait pu se glisser; je me donnai tout le mouvement imaginable pour le découvrir, ce fut peine inutile; le sommeil nous gagna pendant cet exercice, et à mon réveil, si, par un retour sur le passé, je fus porté à réfléchir que madame Duflos avait été plus heureuse que l'épouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.

Dès ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits à ce que madame ne fût plus incommodée par les punaises. Mon service de jour en devint considérablement plus doux. Les égards, les prévenances, les petits présents, ne m'étaient pas épargnés; j'étais, ainsi que le conscrit de Charlet, nourri, chaussé, habillé et couché avec le gouvernement aux frais de la princesse. Par malheur, la princesse était quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excédé de cette tyrannie, je lui déclarai un soir que j'étais décidé à m'en affranchir. «Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons!» puis s'armant d'un couteau, elle s'élance pour m'en percer le coeur. J'arrêtai son bras, et sa rage s'étant appaisée, je m'engageai à rester, sous la condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais, dès le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adaptés au grillage du cabinet où j'étais relégué, depuis que madame avait jugé à propos de m'employer exclusivement à la tenue de ses livres. Cette mesure était d'autant plus vexatoire, que désormais il n'y avait plus moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos était par trop ingénieuse à m'isoler du reste de la terre; chaque jour c'était nouvelle précaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont j'étais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui étaient bien aise de mettre martel en tête à la bourgeoise, venaient à chaque instant me parler, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; cette pauvre madame Duflos en était tourmentée c'était une pitié... A toute heure du jour, il me fallait essuyer des reproches c'était des scènes à n'en plus finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus long-temps soumis à un pareil régime. Afin d'éviter un éclat qui, dans ma position, aurait pu me compromettre (j'étais alors évadé du bagne), je fis secrètement retenir ma place à la diligence, et je filai. J'étais loin de supposer à cette époque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe qui l'a voulu: _Deux montagnes ne se rencontrent pas_.......

CHAPITRE XLII.