Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

Part 15

Chapter 153,748 wordsPublic domain

J'ai fait par _comblance_[91] _Gironde larguecapé_,[92] _Soiffant picton sans lance_,[93] _Pivois non maquillé_,[94] _Tirants, passe à la rousse_,[95] _Attaches de gratousse_,[96] _Combriot galuché_.[97] Cheminant en bon drille, Un jour à la Courtille, J'm'en étais _enganté_.[98]

En faisant nos gambades, un grand _messière franc_[99] Voulant faire parade, Serre un _bogue d'orient_.[100] Après la _gambriade_,[101] _Le filant sus l'estrade_,[102] _D'esbrouf je l'estourbis_,[103] _J'enflaque sa limace_,[104] Son _bogue_, ses _frusques_, ses _passes_,[105] J'm'en fus au _fouraillis_.[106]

Par contretemps, ma _largue_, Voulant se piquer d'honneur, Craignant que je la nargue, Moi qui n'suis pas _taffeur_,[107] Pour gonfler ses _valades_, _Encasque dans un rade_,[108] _Sert des sigues_ à foison;[109] On la _crible à la grive_,[110] Je _m'la donne_ et m'esquive,[111] Elle est _pommée maron_.[112]

Le _quart d'oeil_ lui _jabotte_[113] _Mange sur tes nonneurs_,[114] Lui tire une carotte, Lui _montant la couleur_.[115] L'on vient, on me _ligotte_,[116] Adieu ma _cambriote_, Mon _beau pieu_, mes _dardants_.[117] Je monte à la _cigogne_,[118] On me _gerbe à la grotte_[119] Au _tap_ et pour douze ans.[120]

Ma largue n'sera plus gironde, Je serai _vioc_ aussi;[121] Faudra, pour plaire au monde, Clinquant, _frusque_, _maquis_.[122] Tout passe dans la _tigne_,[123] Et quoiqu'on en _jaspine_,[124] C'est in f.... _flanchet_.[125] Douz, _longes de tirade_,[126] Pour une _rigolade_,[127] Pour un moment d'attrait.

Winter, lorsque je l'arrêtai, avait beaucoup des confrères dans Paris: les Tuileries étaient notamment l'endroit où l'on rencontrait le plus de ces brillants voleurs, qui se recommandaient à la publique vénération, en se parant effrontément des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux de l'observateur qui sait s'isoler des préventions de parti, le Château était alors moins une résidence royale qu'une forêt infestée de brigands. Là affluaient une foule de galériens, d'escrocs, de filous de toute espèce, qui se présentaient comme les anciens compagnons d'armes de Charette, des La Roche-Jaquelin, des Stoflet, des Cadoudal, etc. Les jours de revue et de grande réception, on voyait accourir au rendez-vous tous ces prétendus héros de la fidélité. En ma qualité d'agent supérieur de la police secrète de sûreté, je pensai qu'il était de mon devoir de surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientôt je fus assez heureux pour en réintégrer quelques-uns dans les bagnes.

Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'étais à l'affut sur la place du Carousel, nous aperçûmes, sortant du _pavillon de Flore_, un personnage dont le costume, non moins riche qu'élégant, attirait tous les regards: ce personnage était tout au moins un grand seigneur; n'eût-il pas été chamarré de cordons, on l'aurait reconnu à la délicatesse de ses broderies, à la fraîcheur de sa plume, au noeud étincelant de son épée.... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prétendit, en me faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une ressemblance frappante entre lui et le nommé Chambreuil, avec qui il s'était trouvé au bagne de Toulon. J'avais l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgré l'habit à la française, le jabot à points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes, je reconnus sans peine l'ex-forçat: c'était bien Chambreuil, un fameux faussaire, à qui ses évasions avaient fait un grand renom parmi les galériens. Sa première condamnation datait de nos belles campagnes d'Italie. A cette époque, il avait suivi nos phalanges pour être plus à portée d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. Il avait un véritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigué les preuves de son habileté, il avait fini par s'attirer une condamnation à trois ans de fers. Trois ans sont bientôt écoulés, Chambreuil ne put cependant se résoudre à subir sa prison, il s'évada, et accourut à Paris, où, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-même. On lui fit encore un crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et fut envoyé à Brest, où, en vertu d'une sentence, il devait faire un séjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau à rompre son banc; mais comme le faux était sa ressource ordinaire, il se fit reprendre une troisième fois, et fit partie d'une chaîne que l'on expédia pour Toulon. A peine arrivé, il tenta encore de brûler la politesse à ses gardiens; arrêté et ramené au bagne, il fut placé dans la trop fameuse salle nº 3, où il fit son temps, augmenté de trois années.

Pendant cette détention, il chercha à se distraire, partageant ses loisirs entre la dénonciation et l'escroquerie qui n'étaient pas moins de son goût l'une que l'autre: son moyen de prédilection était des lettres imaginaires, qui, à sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de réclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y être conduit, lorsque S. A. R. le duc d'Angoulême, passant dans cette ville, il fit tenir à ce prince un placet dans lequel il se représentait comme un ancien vendéen, un serviteur dévoué, à qui son royalisme avait attiré des persécutions. Chambreuil fut immédiatement élargi, et bientôt après, il recommença à user de sa liberté comme il avait fait toujours.

Quand nous le découvrîmes, à l'étalage qu'il faisait, il nous fut aisé de juger qu'il était dans une bonne veine de fortune; nous le suivîmes un instant afin de nous assurer que c'était bien lui, et dès qu'il n'y eut plus de doute, je l'abordai de front, et lui déclarai qu'il était mon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage une effrayante série de qualités et de titres dont il se disait revêtu. Il n'était rien moins que directeur de la police du Château, et chef des haras de France; et moi j'étais un misérable dont il ferait châtier l'insolence. Malgré la menace, je ne persistai pas moins à vouloir qu'il montât dans un fiacre; et comme il faisait difficulté d'obéir, nous prîmes sur nous de l'y contraindre par la violence.

En présence de M. Henry, M. le directeur de la police du Château ne se déconcerta pas; loin de là, il prit un ton de supériorité arrogante, qui fit trembler les chefs de la préfecture; tous redoutaient que je n'eusse commis une méprise. «On n'a pas d'idée d'une audace pareille, s'écriait Chambreuil, c'est une insulte pour laquelle j'exige une réparation. Je vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas osé se permettre.» Je vis le moment où on allait lui faire des excuses et me réprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forçat, mais on craignait d'avoir offensé en lui un homme puissant, comblé des faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'énergie qu'il n'était qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une perquisition à domicile. Je devais assister le commissaire de police dans cette opération, à laquelle il fallait que Chambreuil fût présent; chemin faisant, ce dernier me dit à l'oreille, «mon cher Vidocq, il y a dans mon secrétaire des pièces qu'il m'importe de faire disparaître, promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas à t'en repentir.

--»Je te le promets.

--»Tu les trouveras sous un double fonds, dont je t'expliquerai le secret.» Il m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet les papiers de l'endroit où ils étaient, mais pour les joindre aux pièces qui légitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait disposé avec plus de soin l'échaffaudage de sa supercherie: on trouva chez lui une grande quantité d'imprimés, les uns avec cette suscription: _Haras de France_; les autres avec celle-ci: _Police du Roi_; des feuilles à la _Tellière_ portant les intitulés du ministère de la guerre, des états de services, des brevets, des diplômes, et un registre de correspondance toujours ouvert, comme par mégarde, afin de mieux tromper l'espion, étaient autant de pièces probantes des hautes fonctions que Chambreuil s'attribuait. Il était censé en relation avec les plus éminents personnages: les princes, les princesses lui écrivaient; leurs lettres et les siennes étaient transcrites en regard les unes des autres, et, ce qui paraîtra bien étrange, c'est qu'il s'entretenait aussi avec le préfet de police, dont la réponse se trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.

Les lumières que la perquisition avait fournies corroborèrent si complétement mes assertions au sujet de Chambreuil, qu'on n'hésita plus à l'envoyer à la Force en attendant sa mise en jugement.

Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener à confesser qu'il était le forçat que je m'opiniâtrais à reconnaître. Il produisit, au contraire, des certificats authentiques par lesquels il était constaté qu'il n'avait pas quitté la Vendée depuis l'an II. Entre lui et moi les juges furent un instant embarrassés de prononcer; mais je réunis tant et de si fortes preuves à l'appui de mes dires, que l'identité ayant été reconnu, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, et enfermé au bagne de Lorient, où il ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes de dénonciateur. C'est ainsi qu'à l'époque de l'assassinat du duc de Berry, de concert avec un nommé Gérard _Carette_, il écrivit à la police qu'ils avaient des révélations à faire au sujet de ce crime affreux. On connaissait Chambreuil, on ne le crut pas; mais quelques personnes, assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandèrent que Carette fût amené à Paris; Carette fit le voyage, et l'on n'apprit rien de plus que ce que l'on savait.

L'année 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement sous le rapport des captures importantes que j'opérai coup sur coup. Il en est quelques-unes qui donnèrent lieu à des incidents assez bizarres. Au surplus, puisque je suis en train de coudre des narrations les unes aux autres, je vais raconter.

Depuis près de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque était signalé comme l'auteur d'un grand nombre de vols commis dans Paris. Au portrait que tous les plaignants faisaient de cet individu, il était impossible de ne pas reconnaître le nommé _Sablin_, voleur excessivement adroit et entreprenant, qui, libéré de plusieurs condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice du métier, avec tous les avantages de l'expérience des prisons. Divers mandats furent décernés contre Sablin; les plus fins limiers de la police furent lancés à ses trousses; on eut beau faire, il se dérobait à toutes les poursuites; et si l'on était averti qu'il s'était montré quelque part, lorsqu'on y arrivait, il n'était déjà plus temps de découvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs à la préfecture s'étant à la fin lassé de courir après cet invisible, ce fut à moi que revint la tâche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait. Pendant plus de quinze mois, je ne négligeai rien pour parvenir à le rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de quelques heures, et sitôt un vol commis, il s'éclipsait sans qu'il fût possible de savoir où il était passé. Sablin n'était en quelque sorte connu que de moi, aussi, de tous les agents, étais-je celui qu'il redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il s'y prenait si bien pour m'éviter, qu'il ne me fut pas donné une seule fois d'apercevoir même son ombre.

Cependant, comme le manque de persévérance n'est pas mon défaut, je finis par être informé que Sablin venait de fixer sa résidence à Saint-Cloud, où il avait loué un appartement. A cette nouvelle, je partis de Paris, de manière à n'arriver qu'à la tombée de la nuit; on était alors en novembre, et il faisait un temps affreux. Quand j'entrai dans Saint-Cloud, tous mes vêtements étaient trempés: je ne pris pas même le temps de les faire sécher, et dans l'impatience de vérifier si je ne m'étais pas embarqué sur un faux avis, je pris, au sujet du nouvel habitant, quelques renseignements desquels il résultait qu'une femme, dont le mari marchand forain, avait près de cinq pieds dix pouces, était récemment emménagée dans la maison de la mairie.

Les tailles de cinq pieds dix pouces ne sont pas communes, même parmi les Patagons: je ne doutai plus que l'on ne m'eût indiqué le véritable domicile de Sablin. Toutefois, comme il était trop tard pour m'y présenter, je remis ma visite au lendemain, et pour être bien certain que notre homme ne m'échapperait pas, malgré la pluie je me décidai à passer la nuit devant sa porte. J'étais en vedette avec un de mes agents; au point du jour, on ouvre, et je me glisse doucement dans la maison, afin d'y pousser une reconnaissance; je veux m'assurer s'il est temps d'agir. Mais, près de mettre le pied sur la première marche de l'escalier, je m'arrête, quelqu'un descend.... C'est une femme, dont les traits altérés et la démarche pénible révèlent un état de souffrance: à mon aspect, elle jette un cri, et remonte; je la suis, et m'introduisant avec elle dans le logement dont elle a la clef; je m'entends annoncer par ces mots prononcés avec effroi: «_Voilà Vidocq!_» Le lit est dans la seconde pièce, j'y cours; un homme est encore couché, il lève la tête, c'est Sablin; je me précipite sur lui, et avant qu'il ait pu se reconnaître, je lui passe les menottes.

Pendant cette opération, madame, tombée sur une chaise, poussait des gémissements, elle se tordait et paraissait en proie à une douleur horrible. «Et qu'a donc votre femme, dis-je à Sablin?

»--Ne voyez-vous pas qu'elle est dans les _mals_? Toute la nuit, ça été le même train; quand vous l'avez rencontrée, elle sortait pour aller chez madame _Tire-monde_.»

En ce moment, les gémissements redoublent: «Mon Dieu! mon Dieu! je n'en puis plus, je me meurs, messieurs, ayez pitié de moi; que je souffre donc! Aie, aie, à mon secours.» Bientôt ce ne sont plus que des sons entrecoupés. Pour ne pas être touché d'une telle situation, il aurait fallu avoir un coeur de bronze. Mais que faire? Il est évident qu'ici une sage-femme serait très nécessaire.... Cependant, par qui l'envoyer chercher? nous ne sommes pas trop de deux pour garder un gaillard de la force de Sablin.... Je ne puis sortir, je ne puis non plus me résoudre à laisser mourir une femme; entre l'humanité et le devoir, je suis réellement l'homme le plus embarrassé du monde. Tout à coup un souvenir historique, très bien mis en scène par madame de Genlis, vient m'ouvrir l'esprit; je me rappelle le grand monarque, faisant auprès de Lavallière l'office d'accoucheur. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus délicat que lui? Allons vite, un chirurgien; c'est moi qui le suis. Soudain je mets habit bas, en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est délivrée: c'est un fils, un fils superbe à qui elle a donné le jour. J'emmaillote le poupon, après lui avoir fait la toilette de la première entrée ou de la première sortie, car je crois qu'ici les deux expressions sont synonymes; et quand la cérémonie est terminée, en contemplant mon ouvrage, j'ai la satisfaction de voir que la mère et l'enfant se portent bien.

Maintenant il s'agit de remplir une formalité, l'inscription du nouveau né sur les registres de l'état civil; nous étions tout portés, je m'offre à servir de témoin, et lorsque j'ai signé, madame Sablin me dit: «Ah! monsieur Jules, pendant que vous y êtes vous devriez bien nous rendre un service.

--»Lequel?

--»Je n'ose vous le demander.

--»Parlez, si c'est possible....?

--»Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bonté de l'être?

--»Autant moi qu'un autre. Où est la marraine?»

Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses voisines, et dès que celle-ci fut prête, nous allâmes à l'église, accompagnés de Sablin, j'avais mis dans l'impossibilité de se sauver. Les honneurs de ce parrainage ne me coûtèrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il n'y eut pas de dragées au baptême.

Malgré le chagrin qu'il éprouvait, Sablin était tellement pénétré de mes procédés qu'il ne put s'empêcher de m'en témoigner sa reconnaissance.

Après un bon déjeûner que nous nous fîmes apporter dans la chambre de l'accouchée, j'emmenai son mari à Paris, où il fut condamné à cinq ans de prison. Devenu garçon de guichet à la Force, où il subissait sa peine, Sablin trouva, dans cet emploi, non-seulement le moyen de bien vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dépens des prisonniers et des personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se proposait de partager avec son épouse; mais, à l'époque où il fut libéré, ma commère, madame Sablin, qui aimait aussi à s'approprier le bien d'autrui, était en expiation à Saint-Lazarre. Dans l'isolement où le jetait la détention de sa ménagère, Sablin fit comme tant d'autres, il tourna à mal, c'est-à-dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de ses économies, qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit tout. Deux jours après, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne: il avait choisi pour s'accrocher un des arbres de l'_Allée des Voleurs_.

Ce n'était pas, comme on l'a vu, sans m'être donné beaucoup de peine, que j'étais parvenu à livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les explorations eussent nécessité autant de pas et de démarches, je n'y aurais pas suffi; mais presque toujours le succès se faisait moins attendre, et quelquefois il était si prompt que j'en étais moi-même étonné. Peu de jours après mon aventure de Saint-Cloud, le sieur Sebillotte, marchand de vin, rue de Charenton, nº 145, se plaignit d'avoir été volé: suivant sa déclaration, les voleurs s'étant introduits chez lui, à l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui avaient enlevé douze mille francs, espèces sonnantes, deux montres d'or et six couverts d'argent. Il y avait eu effraction tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Enfin, toutes les circonstances de ce crime étaient si extraordinaires, que l'on conçut sur la véracité de M. Sebillotte des doutes que j'eus la mission d'éclaircir. Un entretien que j'eus avec lui me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits très réels.

M. Sebillotte était propriétaire, il y avait chez lui plus que de l'aisance, et il ne devait rien; par conséquent, je ne voyais pas dans sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se plaignait fût simulé, cependant ce vol était de telle nature, que pour le commettre, il avait fallu connaître parfaitement les êtres de la maison. Je demandai à M. Sebillotte quelles personnes fréquentaient le plus habituellement son cabaret; et quand il m'en eût désigné quelques-unes, il me dit: «C'est à peu près tout, sauf les passants, et puis ces étrangers qui ont guéri ma femme; ma foi, nous avons été bien heureux de les rencontrer! la pauvre diablesse était souffrante depuis trois ans, ils lui ont donné un remède qui lui a fait bien du bien.

--»Les voyez-vous souvent ces étrangers?

--»Ils venaient ici prendre leurs repas, mais depuis que ma femme va mieux, on ne les voit que de loin en loin.

--»Savez-vous quels sont ces gens? Peut-être auront-ils remarqué?...

--»Ah, monsieur, s'écria madame Sebillotte, qui prenait part à la conversation, n'allez pas les soupçonner, ils sont honnêtes, j'en ai la preuve.

--»Oh oui! reprit le mari, elle en a la preuve; qu'elle vous conte ça: vous verrez. Raconte donc à monsieur....

Alors madame Sebillotte commença son récit en ces termes: «Oui, monsieur, ils sont honnêtes, j'en mettrais ma main au feu. Enfin figurez-vous, il n'y a pas plus de quinze jours, c'était justement la semaine d'après le terme; j'étais occupée à compter l'argent de nos loyers, quand une des femmes qui sont avec eux est venue à entrer; c'était celle qui m'a donné le remède dont j'ai éprouvé un si grand soulagement; et il n'y a pas à dire qu'elle m'ait pris un sou pour ça, bien au contraire. Vous sentez bien que je ne puis pas faire autrement que de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir à côté de moi, et pendant que je mettais les pièces par cent francs, voilà qu'elle en aperçoit une où il y a ce gros père, appuyé sur deux jeunesses, avec une peau sur les épaules, en manière de sauvage, qui tient un bâton; ah! me dit-elle, en avez-vous beaucoup de cette façon-là?

--»Pourquoi, lui dis-je?

--»C'est que, voyez-vous, ça vaut cent quatre sous. Autant vous en aurez à ce prix, autant mon mari vous en prendra, si vous voulez les mettre à part.

--»Je croyais qu'elle plaisantait, mais le soir, je n'ai jamais été plus surprise que de la voir, son mari était avec elle, nous avons vérifié ensemble notre argent, et comme il s'est trouvé parmi trois cents pièces de cent sous de celles qui lui convenaient, je les lui ai cédées, et il m'a compté soixante francs de bénéfice. Ainsi jugez, d'après cela, si ce sont d'honnêtes gens, puisqu'il n'aurait tenu qu'à eux de les avoir troc pour troc.»

A l'oeuvre, on connaît l'ouvrier: la dernière phrase de madame Sebillotte me disait assez de quelle espèce d'honnêtes gens elle faisait l'éloge: il ne m'en fallut pas davantage pour être certain que le vol dont je devais rechercher les auteurs, avait été commis par des Bohémiens. Le fait de l'échange était dans leur manière, et puis madame Sebillotte, en me les dépeignant, ne fit que me confirmer de plus en plus dans l'opinion que je m'étais formée.

Je quittai bien vite les deux époux, et dès ce moment tous les teints basanés me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tête où je pourrais en trouver le plus de cette nuance, lorsque, passant sur le boulevard du Temple, j'aperçois, attablés dans un espèce de cabaret, appelé _la Maison rustique_, deux individus dont le teint cuivré et l'étrange tournure éveillent dans mon esprit quelques réminiscences de mon séjour à Malines. J'entre, qui vois-je? _Christian_ avec un de ses affidés, qui est également de ma connaissance: je vais droit à eux, et présentant la main à Christian, je le salue du nom de _Coroin_, il m'examine un instant, puis mes traits lui revenant à la mémoire, _ah!_ s'écrie-t-il, en me sautant au cou avec transport, _voilà mon ancien ami_.

Il y avait si long-temps que nous ne nous étions vus, que nécessairement, après les compliments d'usage, nous avions bien des questions à nous adresser mutuellement. Il voulut savoir quelle avait été la cause de mon départ de Malines, lorsque je l'avais quitté sans le prévenir; je lui fis un conte qu'il eut l'air de croire. «C'est bien, me dit-il, que cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs je te retrouve, c'est le point essentiel. Ah! vas, les autres seront bien contents de te revoir. Ils sont tous à Paris, _Caron_, _Langarin_, _Ruffler_, _Martin_, _Sisque_, _Mich_, _Litle_, enfin jusque à la mère _Lavio_ qui est avec nous..., et _Betche_ donc.... la petite _Betche_.

--»Ah oui, ta femme?

--»C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici à six heures, la réunion sera complète. Nous nous sommes donné rendez-vous pour aller au spectacle ensemble. Tu seras de la partie, j'espère: d'abord puisque te voilà, nous ne nous quittons plus; tu n'as pas dîné?

--»Non.

--»Ni moi non plus; nous allons entrer au _Capucin_.

--»Au Capucin, soit, c'est tout près.

--»Oui, à deux pas, au coin de la rue d'Angoulême.»