Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III

Part 13

Chapter 133,568 wordsPublic domain

--»Impossible? s'écria M. Sénard, que vais-je devenir? Mais non, je n'aurai pas en vain imploré votre secours, ne savez-vous pas tout, ne pouvez-vous pas tout, quand vous le voulez? Mes diamants! mes pauvres diamants, je donnerais tout à l'heure cent mille francs pour les recouvrer.

--»Vous donneriez le double, que si le voleur a pris toutes ses précautions, nous ne saurions rien.

--»Ah! monsieur, vous me désespérez, reprit le bijoutier, en pleurant à chaudes larmes et se jetant aux genoux du chef de division. Cent mille écus de diamants! s'il faut que je les perde, j'en mourrai de chagrin; je vous en conjure, ayez pitié de moi.

--»Ayez pitié, cela vous est bien aisé à dire; cependant, si votre homme n'est pas trop retors, en le faisant surveiller et circonvenir par quelque agent adroit, peut-être viendrons-nous à bout de lui arracher son secret.

--»Combien je vous aurais de reconnaissance! oh! je ne tiens pas à l'argent; cinquante mille francs seront la récompense du succès.

--»Eh bien! Vidocq, qu'en pensez-vous?

--»L'affaire est épineuse, répondis-je à M. Henry, mais si je m'en chargeais, je ne serais pas surpris d'en venir à mon honneur.

--»Ah! me dit M. Sénard en me pressant affectueusement la main, vous me rendez la vie; n'épargnez rien, je vous en prie, monsieur Vidocq; faites toutes les dépenses nécessaires pour arriver à un heureux résultat, ma bourse vous est ouverte, aucun sacrifice ne me coûtera. Comment! vous croyez réussir?

--»Oui, monsieur, je le crois.

--»Allons, faites-moi retrouver ma cassette, et il y a dix mille francs pour vous, oui, dix mille francs, le grand mot est lâché, je ne m'en dédis pas.»

Malgré les rabais successifs de M. Sénard, à mesure que la découverte lui semblait plus probable, je promis de faire pour l'effectuer, tout ce qui serait en mon pouvoir. Mais avant de rien entreprendre, il fallait qu'une plainte eût été portée: M. Sénard ainsi que le curé, se rendirent en conséquence à Pontoise, et par suite de leur déclaration, le délit ayant été constaté, Moiselet fut arrêté et interrogé. On le prit par tous les bouts pour le déterminer à s'avouer coupable, mais il persista à se dire innocent, et faute de preuves du contraire, la prévention allait s'évanouir, lorsque, pour consolider son existence, s'il était possible, je mis en campagne un de mes agents. Celui-ci, revêtu de l'uniforme militaire et le bras gauche en écharpe, s'introduit avec un billet de logement chez la femme de Moiselet; il est censé sortir de l'hôpital et ne devoir faire à Livry qu'un séjour de quarante-huit heures, mais, peu d'instants après son arrivée, il fait une chute, et une entorse de commande vient tout à coup le mettre hors d'état de continuer sa route. Dès lors, il lui devient indispensable de s'arrêter, et le maire décide qu'il sera l'hôte de la tonnelière jusqu'à nouvel ordre.

Madame Moiselet est une de ces bonnes grosses réjouies à qui il ne déplaît pas de vivre sous le même toit qu'un conscrit blessé; elle prend assez gaîment son parti sur l'accident qui retient le jeune soldat près d'elle, d'ailleurs, il peut la consoler de l'absence de son mari, et comme elle n'a pas atteint sa trente-sixième année, elle est encore dans l'âge où une femme ne dédaigne pas les consolations. Ce n'est pas tout, les mauvaises langues reprochent à madame Moiselet de n'aimer pas le vin bu, c'est sa petite réputation locale! Le prétendu soldat ne manque pas de caresser tous les faibles par lesquels elle est accessible; d'abord il se rend utile, et afin d'achever de se concilier les bonnes grâces de sa bourgeoise, de temps en temps, pour lui payer bouteille, il défait les courroies d'une ceinture passablement garnie.

La tonnelière est charmée de tant de prévenances; le soldat sait écrire, il devient son secrétaire, mais les lettres qu'elle adresse à son cher époux sont de nature à ne pas le compromettre; pas la moindre expression à double entente, c'est l'innocence qui s'entretient avec l'innocence. Le secrétaire plaint madame Moiselet, il s'apitoie sur le compte du détenu, et pour provoquer des ouvertures, il fait parade de cette morale large, qui admet tous les moyens de s'enrichir; mais madame est trop renardée pour être dupe de ce langage; constamment sur le qui-vive, elle n'est pas moins circonspecte dans ses paroles que dans ses démarches. Enfin, après une expérience de quelques jours, il m'est démontré que mon agent, malgré son habileté, ne retirera aucun fruit de sa mission. Je me propose alors de manoeuvrer en personne, et déguisé en marchand colporteur, je me mets à parcourir les environs de Livry. J'étais un de ces juifs qui tiennent de tout, draps, bijoux, rouennerie, etc., etc., et j'acceptais en échange, de l'or, de l'argent, des pierreries, enfin tout ce qui m'était offert. Une ancienne voleuse, qui connaissait les localités, m'accompagnait dans ma tournée, c'était la veuve d'un fameux voleur, _Germain Boudier_, dit le _père Latuile_, qui, après avoir subi une demi-douzaine de jugements, venait de mourir à Sainte-Pélagie: elle-même avait été retenue seize ans dans les prisons de Dourdans, où les apparences de modestie et de dévotion qu'elle affichait l'avaient fait surnommer _la Religieuse_. Personne n'était plus habile à moucharder les femmes, ou à les tenter par l'appât des colifichets et des ajustements: elle avait ce qu'on appelle le fil au suprême degré. Je me flattais que madame Moiselet, séduite par son éloquence et par nos marchandises, se laisserait aller à mettre en dehors les écus du curé, ou quelque brillant de la plus belle eau, voire même le calice ou la patène, dans le cas où le troc serait de son goût; mon calcul fut mis en défaut, la tonnelière n'était pas pressée de jouir, et sa coquetterie ne la fit pas succomber. Madame Moiselet était le Phénix des femmes, je l'admirai, et puisqu'il n'y avait aucune épreuve à laquelle elle ne résistât, convaincu que je perdrais mon temps à faire sur elle un nouvel essai de mes stratagèmes, je songeai à ne plus expérimenter que sur son mari. Bientôt, le juif colporteur fut métamorphosé en un domestique allemand, et sous ce travestissement, je commençai à rôder aux alentours de Pontoise, dans le dessein de me faire arrêter. Je cherchai les gendarmes en ayant l'air de les éviter, si bien qu'à la première rencontre, ils supposèrent que je ne les cherchais pas, et me sommèrent de leur exhiber mes papiers. On se doute bien que je n'en avais pas: partant ils m'ordonnèrent de marcher avec eux et me conduisirent devant un magistrat, qui, ne comprenant rien au baragouin par lequel je répondais à ses questions, désira connaître le fonds de mes poches, dans lesquelles exacte perquisition fut immédiatement faite en sa présence. Elles contenaient passablement d'argent et quelques objets dont on devait s'étonner que je fusse possesseur. Le magistrat, curieux comme un commissaire, veut absolument savoir d'où proviennent les objets et l'argent, je l'envoie paître en proférant deux ou trois jurons tudesques des mieux conditionnés, et lui, pour m'apprendre à être plus poli une autre fois m'envoie en prison.

Me voici sous les verroux; au moment de mon arrivée, les prisonniers étaient en récréation dans la cour; le geolier m'introduit parmi eux, et me présente en ces termes: «Je vous amène un hacheur de paille, tâchez de le comprendre, si vous pouvez.» Aussitôt on s'empresse autour de moi, et je suis accueilli par une salve de _Landsman_ et de _Meiner_ à n'en plus finir. Pendant cette réception, je cherchais des yeux le tonnelier de Livry, il me parut que ce devait être une sorte de paysan demi-bourgeois, qui, prenant part au concert de saluts qui m'étaient adressés, avait prononcé le _Landsman_ de ce ton doucereux, que contractent presque toujours les rats d'église qui ont l'habitude de vivre des miettes de l'autel. Celui-là n'était pas trop gras, tant s'en fallait, mais on voyait que c'était sa constitution, et à part sa maigreur, il était resplendissant de santé: il avait le cerveau étroit, de petits yeux bruns à fleur de tête, une bouche énorme, et bien qu'en détaillant ses traits, on pût en remarquer quelques-uns de fort mauvais augure, de l'ensemble résultait pourtant cet air benin qui ferait ouvrir à un diable les portes du paradis; ajoutez, pour compléter le portrait, que dans son costume le personnage était au moins en arrière de quatre ou cinq générations, circonstance qui, dans un pays ou les Gérontes sont en possession de faire les réputations de probité, établit toujours une présomption en faveur de l'individu. Je ne sais pourquoi je me figurais que Moiselet devait être au fait de ce raffinement du coquin, qui, pour se donner des apparences de bonhomie et se concilier les suffrages des vieillards, ne manque pas de s'habiller comme eux. En l'absence d'autres signes plus caractéristiques, une paire de lunettes campées sur un nez superbe, de larges boutons attachés sur un habit noisette de nuance claire et de forme carrée, une culotte courte, un chapeau à trois cornes vieux style, et des bas chinés auraient eu le privilége d'attirer mon attention. La mise et la figure se trouvant réunies, j'avais bien des motifs de croire que je devinais juste. Je voulus m'en assurer. «Mossiè, Mossiè,» dis-je en m'adressant au prisonnier, dans lequel il me semblait avoir reconnu Moiselet. «Écoute Mossiè _hapit fiante_» (ignorant son nom, je le désignais ainsi parce que son habit était presque couleur de chair). «Sacreminte, tertaiffle, langue à moi pas tourne: goute françons, moi misérâple, moi trink vind, ferme trink vind for guelt, schwardz vind.» J'indique du doigt son chapeau qui est noir, il ne me comprend pas, mais je lui fais signe de boire, et je deviens pour lui parfaitement intelligible. Tous les boutons de ma redingotte étaient des pièces de vingt francs, j'en donne une à mon homme, il demande qu'on nous apporte du vin, et bientôt après j'entends un porte-clefs, crier: «_Père Moiselet, je vous en ai monté deux bouteilles._» _L'habit viande_ est donc Moiselet, je le suis dans sa chambre, et nous nous mettons à boire comme deux sonneurs; deux autres bouteilles arrivent, nous ne procédions que par couple. Moiselet, en sa qualité de chantre, de tonnelier, de sacristain, etc., etc., n'est pas moins ivrogne que bavard, il entonne à faire plaisir, et ne décesse pas de parler en baragouinant comme moi: «_Moi, aimer beaucoup les Hâllemâgne, me disait-il, pour vous couche ici, brave kinserlique._» Et le geolier étant venu trinquer avec nous, il le pria de dresser un lit pour moi à côté du sien.

«Pour vous contente kinserlique?

--»Moi contente tu te même.

--»Pour vous beaucoup trinque.

--»Moi trinque tuchur.

--»Toujours trinque! ah bonne camarade;» et il fait encore venir du vin.

La consommation allait bon train, après deux ou trois heures de ce régime, je feins de me trouver étourdi. Moiselet, pour me remettre, me fait donner une tasse de café sans sucre; au café succèdent les verres d'eau, on ne se fait pas d'idée des soins que me prodigue mon nouvel ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire... L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le croit. Cependant je le vis très distinctement, à plusieurs reprises, remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain à mon réveil, il me paya la goutte, et pour paraître de bon compte, il me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, étaient ce qui me revenait de ma pièce de vingt francs. J'étais un excellent compagnon, Moiselet s'en était aperçu, il ne pouvais plus me quitter; j'achevai avec lui la pièce de vingt francs, et j'en entamai une de quarante, qui fila avec la même rapidité; lorsqu'il vit celle-ci tirer à sa fin, il craignit que ce ne fût la dernière. «Pour vous bouton, encore? me dit-il, avec un ton d'anxiété des plus comiques.» Je lui montre une nouvelle pièce. «Ah! vous encore gros bouton, s'écrie-t-il en sautant de joie.»

Le gros bouton eut la même destination que les précédents, enfin à force de boire ensemble, il vient un moment où Moiselet entend et parle ma langue presque aussi bien que moi: nous pouvons alors nous conter nos peines. Moiselet était très curieux de connaître mon histoire; celle que je lui fabriquai était appropriée au genre de confiance que je souhaitais lui inspirer. «Pour moi venir France avec maître à moi, moi l'y être tomestique. Maître à moi, maréchal Autriche, Autriche peaucoup l'or en son famile; maître à moi l'y être michante, michante encore plis que dafantache; tuchur pinir, tuchur schelag; schlag l'y être pas ponne; maître à moi, emporté mon personne avec régiment en Montreau..... Montreau...., ô Jésus mingotte! grouss, grouss pataille, peaucoup monte capout maq, dormir tuchur. Franz, Napoléon, patapon, poum, poum, Prisse, Autriche, Rousse, tous estourbe.... Moi peur pour estourbe; moi chemine, chemine avec eine gross pitin, que âfre maître à moi dans le hâfre-sac, sir ma chival; moi pas pitin ditout, miserâple; moi quitte maître, moi tu de suite pitin, pli miserâple, peaucoup l'or, peaucoup petite qui prille, peaucoup quelle heure il est.... Galope galope Fritz; moi appelle Fritz en mon maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, où lé harpre i tuche lé harpre, moi affre créssé, et mettre hâfre-sac pas fissiple, et si moi bartir Allemagne, prentre hâfre-sac, et moi riche; maîtresse à moi riche, père à moi riche, tu le monte riche.» Bien que la narration ne fût pas des plus claires, le père Moiselet se la traduisit sans se méprendre sur le fait: il vit très bien que pendant la bataille de Montereau, je m'étais enfui avec le porte-manteau de mon maître, et que je l'avais caché dans la forêt de Bondy. La confidence ne l'étonna pas, elle eut même pour effet de me concilier de plus en plus son affection. Ce redoublement d'amitié, après un aveu qui ne signalait en moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience très vaste. Dès lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne où étaient passés les diamants de M. Sénard, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de m'en donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'après avoir bien dîné, je lui vantais les délices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et me demanda s'il y avait du bon vin dans le pays.

«Ia, ia, lui répondis-je, pon fin et charmante mamesselle.

--»Charmante mamesselle aussi?

--»Ia, ia.

--»Landsman, vous contente, moi partir avec vous?

--»Ia, ia, fréli, ia, moi bien contente.

--»Ah! vous bien contente, eh bien! moi quitte France, quitte vieille femme; (il me montre par ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq ans), et dans pays à vous, moi prends petite mamesselle, pas plis quince ans.

--»Ia, goute, goute eine neuve mamesselle, pas l'enfant encore. Ah! fou être eine petite friponne.»

Moiselet revint plus d'une fois à son projet d'émigration; il y songeait très sérieusement, mais pour émigrer, il fallait être libre, et l'on ne se pressait pas de nous donner la clé des champs. Je lui suggérai la pensée de s'évader avec moi à la première occasion; et quand il m'eut promis que nous ne nous quitterions plus, pas même pour dire tout bas un dernier adieu à madame son épouse, je fus certain qu'il ne tarderait pas à tomber dans mes filets. Cette certitude résultait d'un raisonnement fort simple: Moiselet, me disais-je, veut me suivre en Allemagne; on ne voyage pas avec des coquilles; il compte y bien vivre, il est vieux, et, comme le roi Salomon, il se propose de se passer la fantaisie d'une petite Abisag de Sunem. Oh! pour le coup, le père Moiselet a trouvé la poule noire; ici il est dépourvu d'argent, sa poule noire n'est donc pas ici; mais où est-elle? Nous le saurons bien, puisqu'il est convenu que nous sommes désormais inséparables.

Dès que mon commensal eut fait toutes ses réflexions, et que, la tête pleine de ses châteaux en Allemagne, il fut bien décidé à s'expatrier, j'adressai au procureur du roi une lettre dans laquelle, en me faisant reconnaître comme agent supérieur de la police de sûreté, je le priai d'ordonner que je fusse extrait avec Moiselet, lui pour être conduit à Livry, et moi à Paris.

L'ordre ne se fit pas long-temps attendre, le geolier vint nous l'annoncer la veille de son exécution, et j'eus encore toute la nuit devant moi pour fortifier Moiselet dans ses résolutions; il y persistait plus que jamais, et accueillit presque avec transport la proposition que je lui fis de nous échapper la plutôt possible des mains de notre escorte. Il lui tardait tant de se mettre en route qu'il n'en dormit pas. Au jour, je lui donnait à entendre que je pensais qu'il était un voleur aussi: «Pour fous, gripp aussi, lui dis-je; oh! schlim, schlim Françous, toi pas parlir, toi spispouf tute même.» Il ne répondit pas, mais quand, avec mes doigts crispés à la normande, il me vit faire le geste de prendre, il ne put s'empêcher de sourire avec cette expression pudibonde du _Oui_ que l'on n'ose prononcer. Le tartuffe avait de la vergogne; vergogne de dévot, s'entend.

Enfin vient le moment tant désiré d'une extraction, qui va nous mettre à même d'accomplir nos desseins. Il y a trois grandes heures que Moiselet est prêt; pour lui donner du courage, je n'ai pas négligé de le pousser au vin et à l'eau-de-vie, et il ne sort de la prison qu'après avoir reçu tous ses sacrements.

Nous ne sommes attachés qu'avec une corde très mince; chemin faisant, il me fait signe qu'il ne sera pas difficile de la rompre. Il ne se doute guères que ce sera rompre le charme qui l'a préservé jusqu'alors. Plus nous allons, plus il me témoigne qu'il met en moi l'espoir de son salut; à chaque minute, il me réitère la prière de ne pas l'abandonner, et moi de répondre: «_Ia, Françous, ia moi pas lâchir vous._» Enfin, nous touchons à l'instant décisif; la corde est rompue, je franchis le fossé qui nous sépare d'un taillis. Moiselet, qui a retrouvé ses jambes de quinze ans, s'élance après moi; un des gendarmes met pied à terre pour nos poursuivre, mais le moyen de courir et surtout de sauter avec des bottes à l'écuyère et un grand sabre; tandis qu'il fait un circuit pour nous joindre, nous disparaissons dans le fourré, et bientôt nous sommes hors d'atteinte.

Un sentier que nous suivons nous conduit dans le bois de Vaujours. Là, Moiselet s'arrête, et après avoir promené ses regards autour de lui, il se dirige vers des broussailles. Je le vois alors se baisser et plonger son bras dans une touffe des plus épaisses, d'où il ramène une bèche; il se relève brusquement, fait quelques pas sans proférer un seul mot, et quand nous sommes près d'un bouleau sur lequel je remarque plusieurs branches cassées, il ôte avec prestesse son chapeau et son habit, et se met en devoir de creuser la terre; il y allait de si grand coeur qu'il fallait bien que la besogne avançât. Tout à coup il se renverse, et en s'échappant de sa poitrine, le ah prolongé de la satisfaction m'apprend que sans avoir eu besoin de faire tourner la baguette, il a su découvrir un trésor. On croirait que le tonnelier va tomber en syncope, mais il se remet promptement; encore quelques coups de bêche, la chère boîte est à nu, il s'en empare. Je me saisis en même temps de l'instrument explorateur, et changeant subitement de langage, je déclare en très bon français, à l'ami des kaiserliques, qu'il est mon prisonnier. «Pas de résistance, lui dis-je, ou je vous brise la tête.» A cette menace, il crut rêver, mais lorsqu'il se sentit appréhender par cette main de fer qui a dompté les plus vigoureux scélérats, il dut être convaincu que ce n'était pas un songe. Moiselet fut doux comme un mouton; je lui avais juré de ne pas le lâcher, je lui tins parole. Pendant le trajet pour arriver au poste de la brigade de gendarmerie où je le déposai, il s'écria à plusieurs reprises: «Je suis perdu; qui aurait jamais dit ça? il avait l'air si bonasse!» Traduit aux assises de Versailles, Moiselet fut condamné à six mois de réclusion.

M. Sénard fut au comble de la joie d'avoir retrouvé ses cent mille écus de diamants. Fidèle à son système de rabais, il réduisit de moitié la récompense, encore eut-on de la peine à lui arracher les cinq mille francs, sur lesquels j'avais été obligé d'en dépenser plus de deux mille; je vis le moment où j'en aurais été pour les frais.

CHAPITRE XLI.

Les glaces enlevées.--Un beau jeune homme.--Mes quatre états.--La fringale.--Le connaisseur.--Le Turc qui a vendu ses odalisques.--Point de complices.--Le général Bouchu.--L'inconvénient des bons vins.--Le petit saint Jean.--Le premier dormeur de France.--Le grand uniforme et les billets de banque.--La crédulité d'un recéleur.--Vingt-cinq mille francs de flambés.--L'officieux.--Capture de vingt-deux voleurs.--L'adorable cavalier.--Le parent de tout le monde.--Ce que c'est d'être lancé.--Les Lovelaces de carcan.--L'aumônier du régiment.--Surprise au café Hardi.--L'Anacréon des galères.--Encore une petite chanson.--Je vais à l'affût aux Tuileries.--Un grand seigneur.--Le directeur de la police du château.--Révélations au sujet de l'assassinat du duc de Berry.--Le géant des voleurs.--Paraître et disparaître.--Une scène par madame de Genlis.--Je suis accoucheur.--Les synonymes.--La mère et l'enfant se portent bien.--Une formalité.--Le baptême.--Il n'y a pas de dragées.--Ma commère à Saint-Lazarre.--Un pendu.--L'allée des voleurs.--Les médecins dangereux.--Craignez les bénéfices.--Je revois d'anciens amis.--Un dîner au Capucin.--J'enfonce les Bohémiens.--Un tour chez la duchesse.--On retrouve les objets.--Deux montagnes ne se rencontrent pas.--La bossue moraliste.--La foire de Versailles.--Les insomnies d'une marchande de nouveautés.--Les ampoules et la chasse aux punaises.--Amour et tyrannie.--Le grillage et les rideaux verts.--Scènes de jalousie.--Je m'éclipse.