Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III
Part 12
M. Henry, qui était un homme habile, les employa souvent dans les affaires les plus épineuses, et rarement il n'a pas eu à se louer de leur intelligence. A l'exemple de ce chef, dans mainte occasion, j'ai eu recours au ministère des mouchardes; presque toujours j'ai été satisfait de leurs services. Cependant, comme les mouchardes sont des êtres profondément pervertis, et plus perfides peut-être que les mouchards, avec elles, pour ne pas être trompé, j'avais besoin d'être constamment sur mes gardes. Le trait suivant montrera qu'il ne faut pas toujours croire au zèle dont elles font parade.
J'avais obtenu la liberté de deux voleuses en renom, à la condition qu'elles serviraient fidèlement la police. Elles avaient antérieurement donné des preuves de leur savoir-faire, mais, employées sans traitement, et obligées de se livrer au vol pour subsister, elles s'étaient fait reprendre en flagrant délit: la peine qu'elles subissaient pour ces nouveaux méfaits fut celle dont j'abrégeai la durée. _Sophie_ Lambert et la fille _Domer_, surnommée _la belle Lise_, furent dès lors en relation directe avec moi. Un matin, elles vinrent me dire qu'elles étaient certaines de procurer à la police l'arrestation du nommé _Tominot_, homme dangereux, que l'on avait long-temps recherché; elles venaient assuraient-elles, de déjeûner avec lui, et il devait dans la soirée les rejoindre chez un marchand de vin de la rue Saint-Antoine. Dans toute autre circonstance, j'aurais pu être dupe de la supercherie de ces femmes; mais Tominot avait été arrêté par moi la veille, et il était assez difficile qu'elles eussent déjeûné avec lui. Je voulus savoir néanmoins jusqu'où elles pousseraient l'imposture, et je promis de les accompagner à leur rendez-vous. J'y allai en effet; mais, comme on le pense bien, Tominot ne vint pas. Nous attendîmes jusqu'à dix heures; enfin Sophie, jouant l'impatience, s'informa près du garçon de cave, s'il n'était pas venu un monsieur les demander.
--»Celui avec qui vous avez déjeûné, répondit le garçon? il est venu un peu avant la brune, il m'a chargé de vous dire qu'il ne pourrait pas se trouver avec vous ce soir, mais que ce serait pour demain.»
Je ne doutai pas que le garçon ne fût un compère à qui l'on avait fait la leçon, mais je feignis de ne point concevoir de soupçon, et me résignai à voir combien de temps ces dames me promèneraient. Pendant une semaine entière, elles me conduisirent tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre; nous devions toujours y trouver Tominot, et jamais nous ne le rencontrions. Enfin, le 6 janvier, elles me jurent de l'amener; je vais les attendre, mais elles reparaissent sans lui, et m'allèguent de si bonnes raisons qu'il m'est impossible de me fâcher; je me montre au contraire très satisfait des démarches qu'elles ont faites, et pour leur témoigner combien je suis content d'elles, j'offre de les régaler d'un gâteau des Rois: elles acceptent, et nous allons ensemble nous installer au _Petit Broc_, rue de la _Verrerie_. Nous tirons la fève; la royauté écheoit à Sophie, elle est heureuse comme une reine. On mange, on boit, on rit, et quand approche le moment de se séparer, on propose de mettre le comble à cette gaieté par quelques coups d'eau-de-vie; mais de l'eau-de-vie de marchand de vin, fi donc! c'est bon tout au plus pour des forts de la Halle, et je suis trop galant pour que ma reine s'enivre d'un breuvage indigne d'elle. A cette époque, j'étais établi distillateur près du Tourniquet-Saint-Jean; j'annonce que je vais aller chez moi chercher la fine goutte. A cette nouvelle, la compagnie saute d'enthousiasme, on me recommande d'aller et de revenir bien vite; je pars, et deux minutes après, je reparais avec une demi-bouteille de Coignac, qui fut vidée en un clin-d'oeil. La chopine se trouvant à sec: «Ah çà! vous voyez que je suis un bon enfant, dis-je à mes deux commères, il s'agit de me rendre un service.
--»Deux, mon ami Jules, s'écria Sophie, voyons, parle.
--»Eh bien! voilà ce que c'est. Un de mes agents viennent d'arrêter deux voleuses; on présume qu'elles ont chez elles une grande quantité d'objets volés, mais pour faire perquisition, il faudrait connaître leur domicile, et elles refusent de l'indiquer; elles sont maintenant au poste du marché Saint-Jean, si vous y alliez, vous tâcheriez de leur arracher leur secret. Une heure ou deux vous suffiront pour leur tirer les vers du nez: ça vous sera bien aisé, vous qui êtes des malignes.
--»Sois tranquille, mon cher Jules, me dit Sophie, nous nous acquitterons de la commission; tu sais que l'on peut s'en rapporter à nous; tu nous enverrais au bout du monde, que nous y irions pour te faire plaisir, du moins moi.
--»Et moi, donc, reprit _la belle Lise_.
--»En ce cas, vous allez porter un mot au chef du poste, afin qu'il vous reconnaisse.» J'écris un billet que je cachète; je le leur remets et nous sortons ensemble; à peu de distance du marché Saint-Jean, nous nous séparons, et tandis que je reste en observation, la reine et sa compagne se dirigent vers le corps-de-garde. Sophie entre la première, elle présente le billet, le sergent le lit: «C'est bien, vous voici toutes deux; caporal, prenez avec vous quatre hommes et conduisez ces dames à la préfecture.» Ce commandement était fait en vertu d'un ordre que j'avais remis au sergent pendant ma sortie pour aller chercher la goutte, il était ainsi conçu: «Monsieur le chef du poste fera conduire sous sûre et bonne escorte, à la préfecture de police, les nommées _Sophie Lambert_ et _Lise Domer_, arrêtées par les ordres de M. le Préfet.»
Ces dames durent alors faire de singulières réflexions; sans doute qu'elles devinèrent que je m'étais lassé d'être leur jouet. Quoi qu'il en soit, j'allai les voir le lendemain au dépôt, et leur demandai comment elles avaient trouvé le tour.
«Pas mal, répondit Sophie, pas mal, nous ne l'avons pas volé; puis s'adressant à Lise, aussi c'est ta faute à toi, pourquoi vas-tu chercher un homme qui est enfoncé.
--»Le savais-je? Ah! vas, si je l'avais su, je te promets bien...... et puis, que veux-tu, c'est un enfant de fait, il n'y a plus qu'à le bercer.
--»Tout ça est bel et bon, si encore on nous disait pour combien nous serons à Lazarre; parle donc, Jules, sais-tu?
--»Six mois au moins.
--»Ce n'est que ça! s'écrièrent-elles ensemble.
--»Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, c'est bientôt passé, un coup qu'on est là. Enfin, mon doux bénin Jésus, à la volonté du préfet!»
Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annoncé. Dès qu'elles furent libres, elles vinrent me trouver pour me donner de nouveaux renseignements. Cette fois, ils étaient exacts. Une particularité assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus ordinairement incorrigibles que les voleurs. Sophie Lambert ne put jamais prendre sur elle de renoncer à son péché d'habitude. Dès l'âge de dix ans, elle avait débuté dans la carrière du vol, et elle n'en avait pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'était écoulé dans les prisons.
Peu de temps après mon entrée à la police, je la fis arrêter et condamner à deux années de détention. C'était principalement dans les hôtels garnis qu'elle exerçait sa coupable industrie; on n'était pas plus habile à déjouer la vigilance des portiers, ni plus féconde en expédients pour échapper à leurs questions. Une fois introduite, elle faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'oeil: apercevait-elle une clé sur quelque porte, elle la faisait tourner sans bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne qui l'occupait était endormie, quelque léger qu'elle eût le sommeil, Sophie avait la main encore plus légère, et en moins de rien, montres, bijoux, argent, tout passait dans sa _gibecière_, c'était le nom qu'elle donnait à une poche secrète que recouvrait son tablier. Le locataire que Sophie visitait était-il éveillé, elle en était quitte pour faire des excuses, en déclarant qu'elle s'était trompée. S'éveillait-il pendant qu'elle opérait; sans se déconcerter, elle courait à son lit, et le pressant dans ses bras. «Ah! pauvre petit Mimi, disait-elle, viens donc que je te baise!... Ah! monsieur, je vous demande bien pardon! Comment, ce n'est pas ici le nº 17? je croyais être chez mon amant.»
Un matin, un employé, qu'elle était en train de dévaliser, ayant tout à coup ouvert les yeux, l'aperçoit auprès de sa commode: il fait un mouvement de surprise, aussitôt Sophie, de jouer sa scène; mais l'employé est entreprenant, il veut profiter de la prétendue méprise; si Sophie résiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte, peut trahir le but de la visite..., si elle cède, le péril est encore plus grand...... Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des plus embarrassantes; Sophie n'est plus cruelle, mais à l'aide d'un mensonge, elle tourne la difficulté, et l'employé satisfait, lui permet d'effectuer sa retraite. Il ne perdit à ce jeu que sa bourse, sa montre et six couverts.
Cette créature était une intrépide: deux fois elle donna tête baissée dans mes filets, mais après sa libération, en vain essayai-je de l'attirer dans le piége: il n'y avait plus de surveillance à laquelle elle ne réussît à se soustraire, tant elle était sur ses gardes. Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendre en flagrant délit, je le dus à une circonstance tout-à-fait fortuite.
Sorti de chez moi à la petite pointe du jour, je traversais la place du Châtelet, lorsque je me rencontre face à face avec Sophie: elle m'aborde avec aisance. «Bonjour, Jules, où vas-tu donc si matin? je gage que tu vas enfoncer quelque ami?
--»Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sûr c'est que ce n'est pas toi; mais où vas-tu toi-même?
--»Je pars pour Corbeil, où je vais voir ma soeur qui doit me placer dans une maison. Je suis lasse de manger du _collége_ (de la prison), je _rengrâcie_ (je m'amende), veux-tu boire la goutte?
--»Volontiers, c'est moi qui régale, un poisson chez _Leprêtre_, à six sols.
--»Allons, je te laisse faire, mais dépêchons-nous, que je ne manque pas la diligence, tu m'y accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la rue Dauphine.
--»Impossible, j'ai affaire à _La Chapelle_, je suis déjà en retard, tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce.»
Nous entrons chez Leprêtre, en buvant nous échangeons encore deux ou trois paroles, et je lui dis _adieu_.
--«Adieu? Jules, bonne réussite!»
Tandis que Sophie s'éloigne, je détourne la rue de la Haumerie, et cours me cacher au coin de celle Planche-Mibray; de là, je la vois filer sur le Pont-au-Change, elle marche à grands pas et regarde à chaque instant derrière elle; il est certain qu'elle craint d'être suivi, j'en conclus qu'il serait à propos de la suivre; je gagne donc le pont Notre-Dame, et le franchissant avec rapidité, j'arrive assez tôt sur le quai pour ne pas perdre sa trace.... Parvenue dans la rue Dauphine, elle entre effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuadé que son départ n'est qu'une fable imaginée pour me tromper sur le but de son apparition matinale, je me tapis dans une allée d'où je puis épier sa sortie. Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient à passer, je m'y installe, et je promets au cocher un bon pour-boire, s'il suit adroitement une femme que je lui désignerai. Pour le moment, nous devions stationner: bientôt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je l'aurais parié; mais quelques minutes après, elle se présente à la porte cochère, examine avec soin de tous côtés, et prenant son essort, elle enfile la rue Christine. Elle entre successivement dans plusieurs maisons garnies, mais à son allure, il est aisé de reconnaître que l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste à explorer le même quartier..., j'en tire la conséquence naturelle qu'elle a manoeuvré sans succès, et comme je suis persuadé que sa tournée n'est pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe, elle entre dans l'allée d'une fruitière, et un instant après, elle reparaît portant au bras un énorme panier de blanchisseuse, elle en avait sa charge. Toutefois elle ne laissait pas d'aller très vîte; elle fut bientôt dans la rue des Mathurins-Saint-Jaques, puis dans celle des Mâçons-Sorbonne. Malheureusement pour Sophie, il est un passage qui communique de la rue de la Harpe à la rue des Mâçons; c'est là qu'après avoir mis pied à terre, je cours m'embusquer et quand elle arrive à la hauteur de l'issue, je débouche, et nous nous trouvons nez à nez. A mon aspect, elle change de couleur et veut parler, mais son trouble est si grand, qu'elle ne peut venir à bout de s'exprimer. Cependant elle se remet peu à peu, et feignant d'être hors d'elle-même, «Tu vois, me dit-elle, une femme en colère; ma blanchisseuse qui devait m'apporter mon linge à la diligence, m'a manqué de parole, je viens de lui retirer, et vais le faire repasser chez une de mes amies; cela m'a empêché de partir.
--»C'est comme moi, en allant à la Chapelle, j'ai rencontré quelqu'un qui m'a dit que mon homme était dans ce quartier; c'est là ce qui m'y amène.
--»Tant mieux; si tu veux m'attendre, je vais à deux pas porter mon panier, et nous mangerons une côtelette.
--»Ce n'est pas la peine, je..... Eh! mais, qu'est-ce que j'entends?»
Sophie et moi nous restons stupéfaits: des cris aigus s'échappent du panier, je lève le linge qui le recouvre, et je vois.... un enfant de deux à trois mois, dont les vagissements auraient déchiré le tympan d'un mort.
«Eh bien! dis-je à Sophie, le poupon est sans doute à toi? Pourrais-tu me dire de quel sexe il est?»
--»Allons! me voilà encore enfoncée; je me souviendrai de celle-là; et si jamais on me demande le sujet pourquoi, je pourrai répondre: rien, presque rien, une affaire d'enfant. Une autre fois, quand je volerai du linge, j'y regarderai.
--»Et ce parapluie, en est-il?
--»Eh! mon Dieu! oui..... Comme tu vois, j'avais pourtant de quoi me mettre à couvert, ça n'a pas empêché; quand la chance y est, on a beau faire....»
Je conduisis Sophie chez M. de Fresne, commissaire de police, dont le bureau était dans le voisinage. Le parapluie fut gardé comme pièce de conviction, quant à l'enfant qu'elle avait enlevé à son insu, on le rendit immédiatement à sa mère. La voleuse en eut pour ses cinq ans de prison. C'était, je crois, la cinquième ou sixième condamnation qu'elle subissait; depuis, elle s'est encore fait reprendre de justice, et je ne serais pas surpris qu'elle fût toujours à Saint-Lazare. Sophie ne voyait rien que de très naturel au métier qu'elle faisait, et la répression, lorsqu'elle ne pouvait l'éviter, était pour elle un accident tout comme un autre. La prison ne lui faisait pas peur, loin de là, elle était en quelque sorte sa sphère; Sophie y avait contracté ces goûts plus que bizarres, que ne justifie pas l'exemple de l'antique Sapho, et sous les verroux, les occasions de s'abandonner à ses honteuses dépravations étaient plus fréquentes; ce n'était pas, comme on le voit, sans motifs qu'elle prisait si peu la liberté. Était-elle arrêtée, l'événement lui causait bien quelque peine, mais ce n'était qu'une impression passagère, et elle se consolait bientôt par la perspective des moeurs qui lui plaisaient. C'était un bien étrange caractère que celui de cette femme; que l'on en juge: une nommée _Gillion_, avec qui elle vivait dans une coupable intimité, est prise en commettant un vol; Sophie, qui l'assistait, parvient à s'échapper, elle n'a plus rien à craindre, mais ne pouvant supporter d'être séparée de son amie, elle se fait dénoncer, et n'est contente qu'au moment où l'on lui lit l'arrêt qui va encore les réunir pour deux ans. La plupart des créatures de cette espèce se font un jeu de la prison; j'en ai vu plusieurs traduites pour un délit qu'elles avaient commis seules, accuser de complicité une camarade, et celle-ci, quoique innocente, se faire un mérite de se résigner à la condamnation.
CHAPITRE XL.
Nos amis les ennemis.--Le bijoutier et le curé.--L'honnête homme.--La cachette et la cassette.--Une bénédiction du ciel et le doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous sommes ruinés.--L'amour du prochain.--Les Cosaques sont innocents.--100,000 francs, 50,000 francs, 10,000 francs, ou la récompense au rabais.--Le faux soldat.--L'entorse de commande.--La tonnelière de Livry.--La petite réputation locale.--Je suis juif.--Mon pélerinage avec la religieuse de Dourdans.--Le phénix des femmes.--Ma métamorphose en domestique allemand.--Mon arrestation.--Je suis incarcéré.--Le hâcheur de paille.--Mon entrée en prison.--Les étrangers ont des amis partout.--Le rat d'église.--L'habit viande.--Les boutons de ma redingotte.--Ce qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La bataille de Montereau.--J'ai volé mon maître.--Projets d'évasion.--Voyage en Allemagne.--La poule noire.--Confidence au procureur du roi.--Mon extraction.--Ma fuite avec un compagnon d'infortune.--Cent mille écus de diamants.--Le _minimum_.
Peu de temps avant la première invasion, M. Sénard, l'un des plus riches bijoutiers du Palais-Royal, étant allé voir son ami le curé de Livry, le trouva dans ces perplexités que causaient alors généralement l'approche de nos bons amis les ennemis. Il s'agissait de soustraire à la rapacité de messieurs les Cosaques, d'abord les vases sacrés, et ensuite son petit pécule. Après avoir long-temps hésité, bien que par état il dût avoir l'habitude des enterrements, monsieur le curé se décida à enfouir les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Sénard qui, comme la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait livré au pillage, résolut de mettre à couvert de la même manière tout ce qu'il y avait de précieux dans sa boutique. Il fut convenu que les richesses du pasteur et celles du marchand seraient déposées dans le même trou. Mais ce trou, qui le creusera? Un homme chante au lutrin, c'est la perle des honnêtes gens, le père Moiselet; oh! pour celui-là, on peut avoir en lui toute espèce de confiance: un liard qui ne serait pas à lui, il ne le détournerait pas; depuis trente ans, en sa qualité de tonnelier, il avait le privilége exclusif de mettre en bouteilles les vins du presbytère, où il s'en buvait d'excellents. Marguillier, sacristain, sommelier, sonneur, _factotum_ de l'église et dévoué à son desservant, jusqu'à se relever à toute heure, s'il en était besoin, il avait toutes les qualités d'un excellent serviteur, sans compter la discrétion, l'intelligence et la piété. Dans une conjoncture aussi grave, il était évident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, disposée avec beaucoup d'art, fut bientôt prête à recevoir le trésor qu'elle devait préserver; six pieds de terre furent jetés sur les espèces du curé, auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valeur de cent mille écus, que M. Sénard avait enfermés dans une petite boîte. La fosse comblée, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donné au diable que depuis la création il n'avait pas été remué. «Ce brave Moiselet, disait M. Sénard, en se frottant les mains, il nous a arrangé cela à merveille. Ma foi, messieurs les Cosaques, vous aurez le nez fin, si vous trouvez celle-là.» Au bout de quelques jours, les armées coalisées font de nouveaux progrès, et voilà que des nuées de Kirguiz, de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les couleurs, s'éparpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces hôtes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font partout un ravage épouvantable, point d'habitation qui ne leur paie tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas à la superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne pas être frustrés dans leurs prétentions, intrépides géologues, ils font une foule de sondes qui, au grand regret des naturels du pays, leur révèlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes qu'au Pérou. Une semblable découverte était bien faite pour les mettre en goût, ils fouillèrent avec une activité sans pareille, et le vide qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le désespoir des Crésus de plus d'un canton. Les maudits Cosaques! Cependant l'instinct si sûr qui les guidait où il y avait à prendre, ne les conduisait pas à la cachette du curé. C'était comme une bénédiction du ciel, chaque matin le soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il se couchait.
Décidément on ne pouvait s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans l'impénétrabilité du mystère de l'inhumation opérée par Moiselet. M. Sénard en était si touché, que nécessairement il dut se mêler des actions de grâces aux prières qu'il faisait pour la conservation et le repos de ses diamants. Persuadé que ses voeux seraient exaucés, dans sa sécurité croissante il commençait à dormir sur l'une et l'autre oreille, lorsqu'un beau jour, ce devait être un vendredi, Moiselet plus mort que vif, accourt chez le curé: «Ah! monsieur, je n'en puis plus.
--»Qu'avez-vous donc, Moiselet?
--»Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pauvre M. le curé, ça m'a porté un coup, j'en suis encore saisi à toutes les places. On m'ouvrirait les veines qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.
--»Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez.
--»La cachette.....
--»Miséricorde! je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage. Oh! que la guerre est un terrible fléau! Jeanneton, Jeanneton, allons donc vite, mes souliers et mon chapeau.
--»Mais, monsieur, vous n'avez pas déjeûné.
--»Oh! il s'agit bien de déjeûner.
--»Vous savez que quand vous sortez à jeun vous avez des tiraillements....
--»Mes souliers, te dis-je.
--»Et puis vous vous plaindrez de votre estomac.
--«Je n'en ai plus besoin d'estomac. Non je n'en ai plus besoin, nous sommes ruinés.
--«Nous sommes ruinés.... Jésus-Maria! mon doux Sauveur! est-il possible?... Ah! monsieur, courez donc.... courez donc.»
Pendant que le curé s'accommodait à la hâte, et qu'impatient par la difficulté de passer ses boucles, il ne pouvait jamais se chausser assez vite, Moiselet, du ton le plus lamentable, lui faisait le récit de ce qu'il avait vu: «En êtes-vous bien sûr? lui dit le curé, peut-être n'ont-ils pas tout pris.
--»Ah! monsieur, Dieu le veuille! Mais je n'ai pas eu le coeur d'y regarder.»
Ils se dirigèrent ensemble vers la vieille grange, où ils reconnurent que l'enlèvement était complet. En contemplant l'étendue de son malheur, le curé faillit tomber à la renverse, Moiselet de son côté était dans un état à faire pitié, le cher homme s'affligeait plus encore que si la perte lui eût été personnelle. Il fallait entendre ses soupirs et ses gémissements. Ceci était l'effet de l'amour du prochain. M. Sénard ne se doutait guère qu'à Livry, la désolation était si grande. Quel désespoir quand il reçut la nouvelle de l'événement! A Paris, la police est la providence des gens qui ont perdu. La première idée de M. Sénard, et la plus naturelle, fut que le vol dont il avait à se plaindre était le fait des Cosaques; dans cette hypothèse, la police n'y pouvait pas grand'chose, mais M. Sénard ne s'avisa-t-il pas de soupçonner que les Cosaques étaient innocents; et par un certain lundi que j'étais dans le cabinet de M. Henry, j'y vis entrer un de ces petits hommes secs et vifs, qu'au premier aspect on peut juger intéressés et défiants: c'était M. Sénard, il expose assez brièvement sa mésaventure, et finit par une conclusion qui n'était pas trop favorable à Moiselet. M. Henry pensa comme lui que ce dernier devait être l'auteur de la soustraction, et je fus de l'avis de M. Henry. «C'est très bien, observa celui-ci, mais notre opinion n'est fondée que sur des conjectures, et si Moiselet ne fait pas d'imprudence, il sera impossible de le convaincre.