Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III
Part 11
Depuis quelques mois, deux ou trois rouletiers des plus adroits étaient arrivés à Paris, où ils ne s'endormaient pas. Les déclarations pleuvaient à la Préfecture; ils faisaient des coups d'une hardiesse inconcevable, et il était d'autant plus difficile de les prendre sur le fait, qu'ils ne sortaient que de nuit, et que, dans leurs expéditions sur les routes qui avoisinent la capitale, ils étaient toujours armés jusqu'aux dents. La capture de tels brigands ne pouvait que me faire honneur; pour l'effectuer, j'étais prêt à affronter tous les périls, lorsqu'un jour Gosnet, avec qui je m'étais souvent entretenu à ce sujet, me dit: «Écoute, Jules, si tu veux que nous ayons _marons_ Mayer, Victor _Marquet_ et son frère, il n'est qu'un moyen, c'est de venir coucher chez nous, alors nous serons plus à même de sortir aux heures convenables.» Je devais croire que Gosnet était de bonne foi; je consentis à aller m'installer momentanément dans le logement qu'il occupait avec Doré, et bientôt nous commençâmes ensemble des explorations nocturnes sur les routes que fréquentaient assez habituellement Mayer et les deux Marquet. Nous les y rencontrâmes plusieurs fois, mais ne voulant les saisir qu'en action, ou tout au moins porteurs du butin qu'ils venaient de faire, nous fûmes obligés de les laisser passer. Nous avions déjà fait quelques-unes de ces promenades sans résultat, quand il m'arriva de remarquer chez mes compagnons un certain je ne sais quoi qui me fit concevoir des inquiétudes; il y avait dans leurs manières avec moi quelque chose de contraint; peut-être se promettaient-ils de me jouer quelque mauvais tour. Je ne pouvais lire dans leur pensée, mais à tout hasard, je n'allai plus avec eux sans avoir sur moi des pistolets, dont je m'étais muni à leur insu.
Une nuit que nous devions sortir sur les deux heures du matin, l'un d'eux, c'était Doré, se plaint tout à coup de coliques qui le font horriblement souffrir; les douleurs deviennent de plus en plus aiguës, il se tord, il se plie en deux; il est évident que dans cet état il ne pourra marcher. Le partie est en conséquence remise au lendemain, et puisqu'il n'y a rien à faire, je me rejette sur le flanc, et m'endors. Peu d'instants après je m'éveille en sursaut, je crois avoir entendu frapper à la porte; des coups redoublés me prouvent que je ne me suis pas trompé. Que veut-on? Est-ce nous que l'on demande? Ce n'est pas probable, puisque personne ne connaît notre retraite. Cependant un de mes compagnons va se lever, je lui fais signe de se tenir coi; il ne s'élance pas moins de son lit; alors, à voix basse, je lui recommande d'écouter, mais sans ouvrir; il se place près de la porte, Gosnet, couché dans la chambre contiguë, ne bougeait pas. On continue de frapper, et, par mesure de précaution, je me hâte de passer mon pantalon et ma veste; Doré, après en avoir fait autant, retourne se mettre aux aguets; mais tandis qu'il prête l'oreille, sa maîtresse me lance un coup d'oeil tellement expressif, que je n'ai pas de peine à l'interpréter; je soulève mon matelas du côté des pieds, que vois-je? un énorme paquet de fausses clefs et une pince. Tout est éclairci, j'ai deviné le complot, et afin de le déjouer, je m'empresse, sans mot dire, de placer les clés dans mon chapeau et la pince dans mon pantalon; puis m'approchant de la porte, je vais écouter à mon tour; on cause tout bas, et je ne puis rien comprendre de ce qui se dit; cependant je présume qu'une visite si matinale n'est pas sans but; j'attire Doré dans la seconde pièce, et là je le préviens que je vais tâcher de savoir ce que c'est.
«Comme tu voudras, me dit-il.» On frappe de nouveau. Je demande qui est là? «M. Gosnet, n'est-ce pas ici?» s'enquiert-on d'une voix doucereuse.
--»M. Gosnet, c'est l'étage au-dessous, la pareille porte.
--»Merci, excusez de vous avoir éveillé.
--»Il n'y a pas de mal.»
On descend, j'ouvre sans faire de bruit, et en deux sauts je suis aux latrines, j'y précipite d'abord la pince, je me prépare à y jeter les clefs, mais on entre derrière moi, et je reconnais un inspecteur, le nommé _Spiquette_, attaché au cabinet du juge d'instruction: il me reconnaît également. «Ah! me dit-il, c'est après vous qu'on cherche.
«Après moi, et pourquoi?
--»Eh! mon Dieu, pour rien; c'est M. Vigny, juge d'instruction, qui désire vous voir et vous parler.
--»Si ce n'est que cela, je vais remettre ma culotte et je suis à vous.
--»Dépêchez-vous, que je prenne votre place, et attendez-moi.»
J'attends l'inspecteur, et nous redescendons ensemble. La chambre est pleine de gendarmes et de mouchards; M. Vigny est au milieu d'eux: aussitôt il me donne lecture d'un mandat d'amener décerné contre moi, ainsi que contre mes hôtes et leurs femmes: ensuite, pour remplir le voeu d'une commission rogatoire, il ordonne la perquisition la plus exacte. Il ne me fut pas difficile de voir d'où le coup partait, surtout lorsque _Spiquette_, soulevant le matelas, et surpris, sans doute, de ne rien trouver, regarda d'une certaine façon _Gosnet_, qui avait l'air tout stupéfait. Son désappointement ne m'échappa pas; je m'aperçus qu'il était passablement contrarié; quant à moi, pleinement rassuré: «Monsieur, dis-je, au magistrat, je vois avec peine que dans l'espoir de se rendre intéressant, on vous a fait faire un pas de clerc. On vous a trompé, il n'y a rien ici de suspect; d'ailleurs M. Gosnet ne le souffrirait pas; n'est-ce pas, M. Gosnet, que vous ne le souffririez pas? Répondez donc à monsieur le juge.» Il ne pouvait faire autrement que de confirmer mon dire, mais il ne parla que du bout des lèvres, et il ne fallait pas être sorcier pour pénétrer le fonds de son ame.
La perquisition terminée, on nous fit monter dans deux fiacres après nous avoir garottés, et l'on nous conduisit au Palais, où nous fûmes déposés dans une petite salle appelée la _Souricière_. Enfermé avec Gosnet et Doré, je me gardai bien d'exprimer les soupçons que je formais sur leur compte. A midi, l'on nous interroge, et vers le soir on nous transfère, mes deux compagnons à la Force, et moi à Sainte-Pélagie. Je ne sais comment cela se fit, mais le trousseau de clefs, que je gardais dans mon chapeau, resta imperceptible pour tous ces observateurs qui d'ordinaire encombrent le guichet d'une prison. Bien que l'on n'eût pas négligé de me fouiller, on ne le trouva pas, et je n'en fus pas fâché. J'écrivis sur-le-champ à M. Henry, pour lui annoncer la trame qu'on avait ourdie contre moi, je n'eus pas de peine à le convaincre que j'étais innocent, et deux jours après, je recouvrai ma liberté. Je reparus à la préfecture avec les clefs si heureusement dérobées à toutes les investigations. Je m'estimais heureux d'avoir échappé au péril, car je m'étais trouvé à deux doigts de ma perte; sans la maîtresse de Doré et sans ma présence d'esprit, nul doute que je ne fusse retombé sous la juridiction des argousins... Porteur d'instruments à voleurs, j'étais frappé par une nouvelle condamnation dont ma qualité d'évadé suppléait les motifs, enfin j'étais ramené au bagne. M. Henry me réprimanda au sujet d'une imprudence qui avait failli m'être si fatale. «Voyez, me dit-il, où vous en seriez, si Gosnet et Doré avaient conduit cette intrigue avec un peu plus d'adresse: Vidocq, ajouta-t-il, prenez garde à vous, ne poussez pas trop loin le dévouement; surtout ne vous mettez plus à la discrétion des voleurs; vous avez beaucoup d'ennemis. N'entreprenez rien sans y avoir mûrement réfléchi; avant de risquer une démarche à l'avenir venez me consulter.» Je profitai de l'avis et je m'en trouvai bien.
Gosnet et Doré ne restèrent pas long-temps à la Force: à leur sortie, j'allai les voir, mais je ne laissai pas apercevoir que je soupçonnais leur perfidie: toutefois, pressé de prendre ma revanche pour une partie que je n'avais pas perdue, je leur décochai un _mouton_, et ne tardai pas à apprendre qu'ils avaient commis un vol, dont toutes les preuves étaient faciles à produire. Arrêtés et condamnés, ils eurent pendant quatre ans le temps de penser à moi. Quand la sentence qui fixait leur sort eut été rendue, je ne manquai pas de leur faire une visite; lorsque je leur racontai comment j'avais connu et déjoué leurs projets, ils pleurèrent de rage. Gosnet, ramené dans les prisons d'Auray, d'où il s'était évadé, imagina un moyen de vengeance qui ne lui réussit pas: feignant le repentir, il fit appeler un prêtre, et, sous le prétexte de lui faire une confession générale, il lui avoua un bon nombre de vols, dans lesquels il eut soin de m'impliquer. Le confesseur, à qui ma prétendue participation n'avait pas été confiée sous le sceau du secret, adressa à la préfecture une note dans laquelle j'étais violemment inculpé; mais les révélations de Gosnet n'eurent pas le résultat qu'il s'en était promis.
Ce fut l'arbitraire que l'on déployait contre les voleurs qui propagea parmi eux la manie de s'entre-dénoncer, et les poussa, s'il est permis de s'exprimer ainsi, au comble de la démoralisation. Auparavant, ils formaient, au sein de la société, une société à part, qui ne comptait ni traîtres, ni transfuges; mais lorsqu'on se mit à les proscrire en masse, au lieu de serrer leurs rangs, dans leur effroi, ils jetèrent un cri d'allarme qui légitimait tout expédient de salut, au détriment même de l'ancienne loyauté: une fois que le lien qui unissait entre eux les membres de la grande famille des larrons eut été rompu, chacun d'eux, dans son intérêt privé, ne se fit plus scrupule de livrer ses camarades. Aux approches des crises, qui coïncidaient toutes avec des époques marquantes, telles que le premier jour de l'an, la fête de l'Empereur, ou toute autre solennité, il fallait voir comme les dénonciations pleuvaient à la deuxième division. Pour échapper à ce que les agents appelaient le _bel ordre_, c'est-à-dire l'ordre d'arrêter tous les individus réputés voleurs, c'était à qui fournirait à la police le plus d'indications utiles. Ils ne manquaient pas, les suspects, qui s'empressaient de jouer les bons serviteurs en lançant les mouchards sur ceux d'entre leurs camarades dont le domicile n'était pas connu: aussi ne fallait-il pas long-temps pour remplir les prisons. On pense bien que dans ces battues générales, il était impossible qu'il ne se commît pas une multitude d'abus; les plus révoltantes injustices restaient souvent sans réparation: de malheureux ouvriers qui, à l'expiration d'une simple peine correctionelle, s'étaient remis au travail, et s'efforçaient par leur bonne conduite d'effacer le souvenir de leurs torts passés, se trouvaient enveloppés dans la mesure et confondus avec des voleurs de profession; il n'y avait pas même pour eux possibilité de réclamer: entassés au dépôt, le lendemain ils étaient amenés devant le terrible Limodin, qui leur faisait subir un interrogatoire. Quel interrogatoire, grand Dieu! «_Ton nom, ta demeure? tu as subi un jugement?_
--»_Oui, Monsieur, mais depuis je travaille, et...._
--»_C'est assez, à un autre._
--»_Mais Monsieur Limodin, je vous...._
--»_Paix! à un autre; c'est entendu, j'espère._»
Celui à qui l'on imposait silence allait alléguer en sa faveur les meilleures raisons. Libéré depuis plusieurs années, il pouvait produire des preuves de son honnêteté, faire attester par mille témoins qu'il avait contracté des habitudes laborieuses, enfin, qu'il était irréprochable sous tous les rapports, mais M. Limodin n'avait pas le loisir de l'entendre. «On n'en finirait pas, disait-il, si l'on voulait s'occuper de pareilles _babioles_.» Quelquefois, dans une matinée, cet interrogateur brutal expédiait de la sorte jusqu'à cent personnes, hommes ou femmes, qu'il dépêchait les uns à Bicêtre, les autres à Saint-Lazare. Il était sans pitié; à ses yeux, rien ne pouvait racheter un instant d'égarement: combien de pauvres diables sortis des voies du crime n'y ont été rejetés que par lui! Plusieurs des victimes de cette implacable sévérité se repentaient d'un amendement dont on ne leur tenait pas compte, et juraient, dans leur exaspération, de devenir des brigands fieffés. «Que nous a servi d'être honnêtes, disaient quelquefois ces infortunés? voyez comme on nous traite; autant vaudrait être coquin toute sa vie. Pourquoi faire des lois, si on ne les observe pas? A quoi bon nous avoir condamnés à temps, si l'on n'admet pas que nous puissions nous corriger? C'était plus tôt fait de nous juger à perpétuité ou à mort, puisqu'une fois que nous sommes dans le bon chemin, on nous empêche d'y rester.» J'ai entendu une multitude de récriminations de ce genre, presque toujours elles étaient fondées. «Voilà quatre ans que je suis sorti de Sainte-Pélagie, disait devant moi un de ces détenus; depuis ma libération j'ai toujours travaillé dans la même boutique, ce qui prouve que je ne me dérangeais pas, et qu'on était content de moi; eh bien! on m'a envoyé à Bicêtre sans que j'aie commis de délit, et seulement parce que j'ai subi deux années de prison.»
Cette atroce tyrannie était sans doute ignorée du préfet, je me plais à le croire; cependant c'était en son nom qu'elle s'exerçait. Avoués ou secrets, les agents étaient alors des êtres bien redoutables, car leurs rapports étaient reçus comme articles de foi; arrêtaient-ils un homme du peuple, s'ils le signalaient comme voleur dangereux et incorrigible, et c'était toujours la formule, tout était dit, l'homme était écroué sans rémission; c'était l'âge d'or des mouchards, puisque chacun de ces attentats à la liberté individuelle leur valait une prime; à la vérité, cette prime n'était pas forte, ils avaient un petit écu par capture, mais pour un petit écu, que ne fera pas un mouchard, s'il n'y a point de danger à courir? Au surplus, si la somme était modique, ils visaient au nombre, afin qu'elle fût souvent répétée: d'un autre côté, les voleurs qui désiraient acheter leur liberté par des services, dénonçaient également, à tort et à travers, tous ceux qu'ils avaient connus, qu'ils fussent corrigés ou non; à ce prix, ils obtenaient de rester à Paris; mais bientôt les détenus usant de représailles, ils allaient forcément leur tenir compagnie.
On ne se fait pas d'idée du nombre d'individus que les détentions administratives ont précipités dans des récidives qu'ils auraient évitées si l'on eût renoncé plutôt à cet abominable système de persécution. Si on les eût laissés tranquilles, jamais ils ne se fussent compromis; mais quelle que fût leur résolution, on les mettait dans la nécessité de redevenir voleurs. Quelques libérés, c'était une exception, obtenaient, à l'expiration de leur peine, de n'être pas envoyés _en suspicion_ à Bicêtre, mais alors même, on ne leur donnait aucune espèce de papiers, de telle sorte qu'il leur était impossible de se procurer de l'ouvrage; ceux-là avaient la ressource de mourir de faim, mais on ne se résigne pas volontiers à un si cruel supplice; ils ne mouraient pas et volaient: le plus ordinairement, ils dénonçaient et volaient à la fois.
Cette rage de mouchardise fit d'incroyables progrès: les faits pour le prouver sont tellement abondants, que je ne suis embarrassé que du choix. Souvent, dans la disette des larcins à me signaler, les dénonciateurs me révélaient, en les imputant à d'autres, des crimes qui devaient motiver leur propre condamnation. Je vais citer des exemples:
Une nommée Bailly, ancienne voleuse, enfermée à Saint-Lazare, me fait appeler pour me donner des renseignements. Je me rends auprès d'elle, et elle me déclare que si je m'engage à la faire mettre en liberté, elle m'indiquera les auteurs de cinq vols, dont deux avec effraction. J'accepte le marché; et les détails qu'elle me communique sont si précis, que déjà je crois n'avoir plus qu'à tenir ma promesse. Cependant, en réfléchissant aux diverses circonstances qu'elle m'a rapportées, je m'étonne qu'elle ait pu en être instruite aussi parfaitement. Elle m'avait désigné les personnes volées; l'une d'elles était un sieur Frédéric, _rue Saint-Honoré, passage Virginie_. Je vais d'abord chez lui, et dans le cours des informations que je prends, j'acquiers la certitude que la révélatrice est seule l'auteur du vol commis au préjudice de ce traiteur: je poursuis mon enquête, et partout c'est son signalement que l'on me donne.
Il ne s'agissait plus que de procéder à la vérification. Les plaignants sont introduits à Saint-Lazare, et là, sans être vus de la fille Bailly, que je leur montre au milieu de ses compagnes, ils la reconnaissent parfaitement: une confrontation légale s'en suivit, et la fille Bailly, accablée par l'évidence, fit des aveux qui lui valurent huit ans de réclusion. Elle eut tout le temps de dire son _meâ culpâ_. Cette femme avait accusé de ses vols deux de ses camarades, contre lesquelles une moralité suspecte aurait pu faire élever des présomptions. Une autre voleuse, surnommée _la Belle Bouchère_, m'ayant fait des révélations de même nature que celles de la fille Bailly, ne fut pas plus heureuse qu'elle.
Un nommé Ouasse, dont le père devait plus tard être impliqué dans le procès de l'épicier Poulain, me signale trois individus, comme auteurs d'un vol avec effraction, commis la veille, rue Saint-Germain-l'Auxerrois, chez un débitant de tabac. Je me transporte sur les lieux, je m'informe, et bientôt j'acquiers la preuve incontestable que Ouasse, récemment libéré, n'est pas étranger au crime. Je dissimule; mais en me servant de lui, je m'y prends si bien, qu'il est arrêté comme complice, et condamné à la réclusion. Cette mésaventure aurait dû le corriger de la manie de dénoncer, mais voulant à tout prix être mouchard, il fit au procureur du roi de Versailles diverses déclarations mensongères, qui lui valurent deux ou trois ans de prison. J'ai déjà dit que les voleurs ne gardent pas rancune: à peine sorti, Ouasse accourt chez moi, c'est encore un vol dont il vient me donner avis. Je fais vérifier d'après son indication, le vol était réel. Mais le croirait-on? le voleur était Ouasse; atteint et convaincu, il fut condamné de nouveau. Pendant sa détention, ce misérable ayant appris l'arrestation de son père, se hâta de m'adresser des révélations à l'appui de l'accusation dirigée contre ce dernier; mon devoir était de les transmettre à l'autorité, je le fis, mais ce ne fut pas sans éprouver toute l'indignation que devait exciter la conduite de ce fils dénaturé.
Dans mon emploi, c'eût été me priver d'un moyen de police des plus efficaces, que de rompre en visière avec les voleurs; aussi, ne me suis-je jamais entièrement isolé d'eux: tout en leur faisant la chasse, je paraissais encore prendre intérêt à leur sort. Étais-je chien ou loup? Tel était le doute qu'il me convenait de laisser dans leur esprit; et ce doute, si favorable à la calomnie, toutes les fois que l'on m'a imputé une connivence, qui dans la réalité n'existait pas, n'a jamais bien été éclairci pour eux. Voilà pourquoi les voleurs se sont rendus en quelques sorte les artisans de l'espèce de renommée que je me suis acquise; ils imaginaient que j'étais ouvertement leur ennemi, mais qu'intérieurement je ne demandais pas mieux que de les protéger; quelquefois ils allaient jusqu'à me plaindre d'être obligé de faire un métier comme celui que je faisais, et pourtant ils m'aidaient eux-mêmes à le faire.
Parmi les voleurs de profession, il en était bien peu qui ne regardassent comme un bonheur d'être consulté par la police pour un renseignement, ou employés pour un coup de main; presque tous se seraient mis en quatre pour lui donner des preuves de zèle, dans la persuasion qu'elles leur vaudraient, sinon une immunité entière, du moins quelques ménagements. Ceux qui redoutaient le plus son action étaient presque toujours les plus disposés à la servir. Je me rappelle à ce sujet l'aventure d'un forçat libéré, le nommé Boucher, dit cadet Poignon. Il y avait plus de trois semaines que j'étais à sa recherche, quand le hasard me le fit rencontrer dans un cabaret de la rue Saint-Antoine, à l'enseigne du _Bras d'Or_. J'étais seul, et il était en nombreuse compagnie: tenter de le saisir _ex abrupto_, c'eût été m'exposer à le manquer, car il pouvait se faire qu'il voulût se défendre et qu'il fût soutenu. Boucher avait été agent de police, je l'avais connu dans cet emploi, et même nous étions assez bien ensemble: il me vient dans l'idée de l'aborder comme ami, et de lui monter un coup à ma manière. J'entre au cabaret, et allant droit à la table où il est assis, je lui tends la main, en lui disant: «Bonjour, mon ami Cadet.
--»Tiens, v'la l'ami Jules, veux-tu te raffraîchir, demande un verre ou prends le mien.
--»Le tien est bon, tu n'as pas la gale aux dents: (je bois) ah ça! je voudrais bien te dire un mot en particulier.
--»Avec plaisir, mon fils, je suis t'a toi.»
Il se lève et je le prends sous le bras; «Tu te souviens, lui dis-je, du petit matelot, qui était de ta chaîne.
--»Oui, oui, un petit gros court, qui était du deuxième cordon, n'est-ce pas?
--»C'est ça tout juste, du moins je le pense; le reconnaîtrais-tu?
--»Ce serait mon père que je ne le connaîtrais pas mieux; il me semble encore le voir sur le banc treize; faire des _patarasses_ (bourrelets pour garantir les jambes) pour les fagots (_forçats_).
--»Je viens d'arrêter un particulier, j'ai bien idée que c'est lui, mais je n'en suis pas sûr; en attendant, je l'ai mis au poste de Birague, et comme j'en sortais, je t'ai vu entrer ici: Parbleu! me suis-je dit, ça se rencontre bien; v'là Cadet, il pourra me dire si je me suis trompé.
--»Je suis tout prêt, mon garçon, si ça peut t'obliger; mais avant de partir, nous allons boire un coup (s'adressant à ses camarades), mes amis, ne vous impatientez pas, c'est l'affaire d'une minute, et je suis t'à vous.»
Nous partons, arrivés à la porte du poste, la politesse exige que je le laisse entrer le premier, je lui fais les honneurs; il va jusqu'au fond de la salle, examine partout autour de lui, et cherche en vain l'individu dont je lui ai parlé: «Hé! me dit-il, d'où qu'il est ce _fagot_, que je le _remouche_ (le considère)?» J'étais alors près de la porte, j'aperçois, incrusté dans le mur, un débris de miroir, tel qu'il s'en trouve dans la plupart des corps-de-garde, pour la commodité des fashionnables de la garnison, j'appelle Boucher, en lui montrant le débris réflecteur: «Tiens, lui dis-je, c'est par ici qu'il faut regarder.» Il regarde, et se tournant de mon côté: «Ah! ça, Jules, tu blagues, je ne vois que toi zet moi dans c'te glace, mais l'arrêté, où qu'il est l'arrêté?
--»Apprends qu'il n'y a personne ici d'arrêté que toi: tiens, voilà le mandat qui te concerne.
--»Ah! pour ça, c'est un vrai tour de gueusard!
--»Tu ne sais donc pas que dans ce monde c'est au plus malin.
--»Au plus malin, tant que tu voudras, ça ne te portera pas bonheur, de monter des coups à de bons enfants.»
Lorsque la voie pour arriver à une découverte importante était hérissée de difficultés, les voleuses m'étaient peut-être d'un plus grand secours que les voleurs. En général, les femmes ont des moyens de s'insinuer qui, dans les explorations de police, les rendent bien supérieures aux hommes; alliant le tact à la finesse, elles sont en outre douées d'une persévérance qui les conduit toujours au but. Elles inspirent moins de défiance, et peuvent s'introduire partout sans éveiller les soupçons; elles ont, en outre, un talent tout particulier pour se lier avec les domestiques et les portières; elles s'entendent fort bien à établir des rapports et à bavarder sans être indiscrètes; communicatives en apparence, alors même qu'elles sont le plus sur la réserve, elles excellent à provoquer les confidences. Enfin, à la force près, elles ont au plus haut degré toutes les qualités qui constituent l'aptitude à la mouchardise; et, lorsqu'elles sont dévouées, la police ne saurait avoir de meilleurs agents.