Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 7

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Ce Comte étoit un Comte de nouvelle impression, & qui de fort peu de chose qu'il étoit naturellement étoit devenu extrémement riche. Il avoit passé quelque tems à la Cour pour un bouffon, mais enfin les plus sages avoient bientôt reconnu qu'il avoit plus d'esprit que les autres, puis qu'il avoit amassé plus de trois millions de bien, quoi qu'on crut qu'il ne dît que des sottises. Il aimoit le jeu au delà de tout ce que l'on en sauroit dire, & même il y avoit perdu de l'argent. Il n'étoit pas de bonne humeur quand cela lui arrivoit, parce qu'il étoit extrémement interessé. Il juroit & renioit pour ainsi dire créme & bâteme, ce qui étonna tellement un jour un des Freres du Duc de Luines qui joüoit très gros jeu contre lui, que pour ne le pas entendre blasphemer davantage, il lui remit plus de cinquante mille écus qu'il lui gaignoit. Il lui dit en brouillant les jettons qu'ils avoient devant eux, & qui valoient chacun cinquante pistoles, qu'il faisoit plus d'état de son amitié que de son argent, qu'il ne pouvoit se mettre en colere si fort sans altérer sa santé, & que de peur de le rendre malade, il aimoit mieux ne joüer jamais avec lui, que de l'exposer à ce peril. Cependant ce grand blasphemateur devint homme de bien sur la fin de ses jours, dont les Capucins ne se trouverent pas mal quelquefois. Comme il étoit voisin d'un de leurs Convens, quand il voyoit un bon plat sur sa table, il le faisoit ôter par mortification sans y vouloir toucher, il le leur envoyoit en même tems, & leur faisoit dire de le manger à son intention. Sa femme & ses enfans qui en eussent bien mangé eux-mêmes, & qui n'étoient pas si devots que lui, en enrageoient bien souvent, mais il leur falloit prendre patience, parce qu'il se faisoit obéir en depit qu'ils en eussent.

Cet homme dont je viens en peu de mots d'ébaucher le portrait, vit bien à l'air dont lui parloit le Cardinal, qu'il avoit besoin de son secours pour le tirer de quelque affaire. Il ne pouvoit comprendre néanmoins ce que ce pouvoit être, puis qu'il ne le croyoit pas si fou ni si peu politique, que de manquer de respect envers Sa Majesté. Mais quand il lui eut raconté la chose de son consentement, il vit bien que les plus grands hommes étoient tout aussi capables que les autres de faire de grandes fautes. Il ne manqua pas de lui donner le tort, parce qu'il ne pouvoit lui dire qu'il eut raison, sans lui faire voir qu'il ne l'avoit pas lui même. Cependant bien loin de lui ressembler il étoit si politique & si flatteur, qu'il l'eut encore blamé, quand il eut veu que c'eut été le Roi qui le devoit être. Il voyoit que ce Prince qui se trouvoit choqué avec raison, de ce que lui avoit dit son Eminence, avoit le ressentiment peint sur le visage, qu'ainsi il n'y avoit point de moyen de l'appaiser qu'en donnant le tort à ce Ministre.

Le Roi fut ravi que Nogent se declarât pour lui. Il se crut en droit d'en faire une plus grande correction à son Eminence, & lui avant dit qu'elle s'aveugloit tellement sur ses propres interêts, qu'elle en étoit incapable d'entendre raison, il lui reprocha que s'il ne fut survenu un tiers pour le condamner, il lui eut tenu tête jusques au jour du Jugement. Le Cardinal qui reconnut à ces paroles que sa Majesté étoit véritablement en colere, fut assez habile pour reparer ce qu'il avoit fait par une humble confession de sa faute. Il lui en demanda même pardon en presence de Nogent, & il dit à celui-ci en particulier, c'est à dire la premiere fois qu'il se trouva tête à tête avec lui, qu'il lui avoit rendu un si grand service en le tirant de ce mauvais pas qu'il lui en auroit obligation toute sa vie.

Le Roi donna le Gouvernement d'Arras à un Officier nommé St. Preuil, qui avoit été Capitaine aux Gardes. Il étoit alors Gouverneur de Dourlens: & comme c'étoit de là que l'on avoit tiré la plûpart des convois qui avoient servi à faire subsister l'Armée, & par consequent à prendre la place, Sa Majesté crut que les services qu'il avoit rendus en cela meritoient bien cette recompense. Il étoit très brave homme, & très entendu dans son métier, infatigable d'ailleurs, de sorte que depuis quatre heures du matin qu'il avoit accoûtumé de se lever jusques à onze heures du soir qu'il se couchoit d'ordinaire, il ne s'appliquoit uniquement qu'à faire échoüer tous les desseins que les ennemis pouvoient avoir. Cependant quand sa garnison le croyoit enseveli le plus dans le sommeil, c'étoit alors qu'il alloit faire sa ronde, & qu'elle le voyoit sur les remparts. Il y alloit même souvent deux ou trois fois pendant une même nuit, tellement que quoi que les Soldats vinssent de le voir, ils n'étoient pas assurés de ne le pas revoir dans un moment. Cela les tenoit plus allerte, qu'ils ne l'étoient dans d'autres places, parce qu'il y avoit quantité de Gouverneurs qui croyoient, que quand on leur donnoit un Gouvernement, comme ce n'étoit qu'en veuë de les recompenser de leurs peines, & de leurs travaux passez, ils en devoient être exempts à l'avenir.

St. Preuil n'étoit point marié, & même ne l'avoit jamais été. Ce n'est pas qu'il n'eut trouvé occasion de l'être avantageusement, & même plusieurs fois, mais il avoit toûjours cru, que le mariage ne s'accordoit gueres bien avec un homme de son métier. Néanmoins comme il n'étoit encore qu'à la fleur de son âge, & qu'il avoit les passions vives, il avoit toûjours eu quelque Maîtresse au deffaut d'une femme. Au reste étant allé, quelque jours après avoir eu son Gouvernement, visiter tout ce qui étoit alentour jusques à deux lieües à la ronde, il trouva dans un Moulin la femme du Meunier si jolie qu'il voulut l'avoir à toute force. Cette femme qui avoit d'aussi bons yeux que si elle eut été née autre chose, qu'elle n'étoit, ne fut qu'un moment pour faire la difference qu'il y avoit à faire entre le Gouverneur & son Mari. Le tems ni la conjoncture ne leur permirent pas ni à l'un ni à l'autre de se dire rien de ce qu'ils pensoient; mais comme l'usage avoit appris à St. Preuil, que dans une occasion comme cela là, on réussissoit mieux par un tiers que par soi-même, il lui mit aux trousses son valet de chambre, qui depuis deux ou trois ans étoit devenu son maître d'hôtel. Celui-ci fut trouver son mari avec le boulanger de St. Preuil, sous pretexte de lui faire faire de la farine pour le pain de son maître. Mais tandis que le boulanger entretenoit le mari, le maître d'hôtel entretint la femme, & lui dit, que son maître étoit devenu si fort amoureux d'elle, depuis qu'il l'avoit veuë, qu'il n'auroit point de repos jusques à ce qu'il la possedât, qu'il ne pretendoit pas cependant que ce ne fut qu'une passade; qu'il en voulait faire sa maîtresse, & ne pas souffrir que son mari partageât ses caresses avec lui.

La Meuniere à qui le maître d'hôtel voulut faire present en même tems, d'un diamant qui valoit bien cinquante pistoles, sentit reveiller sa tendresse a une marque si assurée de son amour. Elle en savoit assez, toute grossiere qu'elle étoit, pour ne pas douter que lors que l'on se mettoit sur le pied de donner, ce ne fut une marque qu'on en tenoit tout de bon; ainsi elle eut fait son marché dés l'heure même, si ce n'est qu'elle crut que si elle se montroit si facile, ce seroit le moyen d'éteindre sa passion plutôt que de l'allumer. Elle en avoit peut-être fait l'experience dans les embrassemens de quelque autre, ou du moins dans ceux de son mari; quoi qu'il en soit ayant renvoyé le maître d'hôtel, sans vouloir recevoir son present, ils se separerent sans qu'il eut pu convenir de rien avec elle. Comme elle ne le renvoyoit néanmoins que d'une certaine maniere à lui faire connoître, qu'il n'y avoit que la honte qui la retenoit il en fit son rapport à son maître, qui ne fut pas fâché que sa maîtresse ne se fut pas renduë à la première proposition qu'il lui avoit fait faire. Il la fit épier quand elle viendroit à la Ville, afin de lui faire reparler, & cette femme y étant venuë à la nôtre Dame de Septembre ensuivant, le maître d'hôtel la convia avec deux autres femmes avec qui elle étoit, à venir faire collation chez le Gouverneur. Il ne parla pourtant qu'en son nom, & il n'avoit garde de le faire au nom de son maître devant ces deux témoins, à qui il n'étoit pas d'humeur de dire son secret. La Meuniere voulut bien accepter cette collation, & ces deux femmes le voulant encore mieux qu'elle, parce qu'elles s'attendoient qu'on leur feroit boire là de bon vin, dont les Flamandes ne sont pas moins amoureuses que leurs maris, elles s'y en furent toutes trois de compagnie. Le maître d'hôtel les y regala magnifiquement, & y ayant fait saouller les deux femmes, pendant qu'il fit signe à l'autre de se menager, il les mit bientôt dans un tel état qu'elles en perdirent la connoissance. On leur fit un lit à chacune, où on les mit coucher, sans qu'elles eussent aucune connoissance de ce qu'on leur faisoit; tant les fumées du vin qu'elles avaient bû, leur étoient montées à la tête. Elles y dormirent toute la nuit sans se reveiller, tandis que le maître d'hôtel livra la Meuniere entre les bras de son maître. Elle fit quelque façons devant que de s'y jetter, de peur qu'il ne la renvoyât, quand il en auroit passé sa fantaisie; mais St. Preuil lui ayant juré, que c'étoit à quoi il pensoit si peu qu'il lui avoit déja acheté de l'étoffe pour l'habiller, parce qu'il ne vouloit pas qu'elle fut toûjours vetuë comme elle étoit, il envoya chercher cette étoffe à l'heure même afin de la lui faire voir.

Il ne l'avoit pourtant pas achetée pour elle, comme il disoit, ç'avoit été pour une maîtresse qu'il avoit euë avant elle; mais l'ayant soupçonnée de quelque infidélité, & celle-ci qui étoit fiere ne lui ayant pas fait grande satisfaction là dessus, soit qu'elle fut innocente, & qu'elle crut ne lui en point devoir, ou que se sentant coupable effectivement, elle ne voulut pas lui faire des excuses inutiles, celle-ci dis-je lui ayant encore donné par là un plus grand sujet de la haïr, bien loin qu'il lui eut fait ce present, elle s'étoit cruë encore trop heureuse d'emporter ce qu'il lui avoit donné auparavant. Au reste la veuë de cette étoffe ayant fait croire à la Meuniere qu'il n'y avoit point de fiction, à tout ce que le maître d'hôtel lui avoit dit de sa part, ni à ce qu'il lui disoit lui-même, elle ne se fit plus tant tirer l'oreille pour demeurer avec lui. Le Meunier fut extrémement en peine quand il ne vit point revenir la Meuniere, & comme il savoit qu'elle étoit allée dans la Ville en la compagnie des deux femmes, dont je viens de parler, il s'en fut chez elles, l'une après l'autre, pour savoir ce qu'elle étoient devenuës. Leurs maris en étoient aussi en peine qu'il pouvoit être de la sienne, & comme il commençoit à se faire trop tard pour les aller chercher dans une Ville de guerre, dont les Portes devoient être fermées à l'heure qu'il étoit, ils attendirent aux Portes ouvrantes à aller faire cette perquisition.

St. Preuil qui s'en doutoit bien avoit embouché son maître d'hôtel pour aller au devant deux. Comme celui-ci savoit par quelle Porte ils devoient venir, il s'étoit rendu sur les avenuës, sous pretexte d'avoir affaire là dans la boutique d'un epicier. Il avoit l'oeil au guet, afin que le Meunier ne lui échapât pas, & le voyant passer il l'appella par son nom, & lui demanda en presence de l'epicier & de sa famille, s'il ne connoissoit point deux femmes qui étoient venuës la veille avec la sienne. Que c'étoient de plaisantes commeres, qu'elles s'étoient gorgées de vin dans son office, où elles étoient venuës avec lui, qu'il avoit été obligé de les faire mettre au lit, & qu'il ne croyoit pas qu'elles se fussent encore réveillées. Le maître d'hôtel avoit déja fait ce conte à l'epicier & à sa femme, afin de les prevenir. Les deux hommes ne furent plus en peine de chercher leurs femmes, puis qu'ils les savoient encore au gite, mais le Meunier n'apprenant point par là des nouvelles de la sienne, il fut plus en peine que jamais. Il demanda au maître d'hôtel si elle n'étoit point encore couchée comme les autres. Il feignit d'être étonné de sa demande, & lui dit qu'elle devoit avoir couché chez lui, puis qu'elle s'en étoit retournée de bonne heure. Cette réponse augmenta son inquiétude. Il la fut chercher en le quittant, par tout où il crut pouvoir apprendre de ses nouvelles; mais personne n'ayant garde de lui en dire, puis que St. Preuil la tenoit sous la clef, tout le recours de ce pauvre homme fut d'aller demander à ses deux compagnes ce qu'elle étoit devenuë. Elles s'étoient reveillées à la fin; mais elles ne se souvenoient d'aucune chose, ainsi le pauvre Meunier n'en ayant pas eu grand contentement, il commença à craindre qu'il ne lui fut arrivé quelque malheur, sans rien soupçonner néanmoins de ce qui en étoit.

Il passa quelques jours à la chercher de tous côtés, car comme elle étoit fort jolie, il trouvoit que les peines qu'il y prendroit ne pouvoient être mieux employées. Le maître d'hôtel cependant le visitoit très souvent par l'ordre de son maître, & lui disoit de tems à autre, pour voir comment il prendroit son affliction, qu'il falloit que quelque Officier qui l'avoit trouvée à son gré, la lui eut enlevée. Le Meunier répondit à cela, que s'il le savoit il prendroit bien la peine de s'en aller tout exprès à Paris, pour se jetter aux pieds du Roi; que Sa Majesté ne portoit pas le nom de juste inutilement, qu'il lui demanderait justice d'une si grande violence, & qu'il ne doutoit pas qu'il ne la lui fit.

Ce discours étant rapporté à St. Preuil, il crut qu'il étoit de sa prudence de ne pas faire paraître sitôt aux yeux du public, le rapt qu il venoit de faire de cette femme. Il la tint cachée pour le moins un mois ou deux, tandis qu'il fit tous les plaisirs qu'il put faire à ce Meunier, pour desarmer sa colere. Il s'y prit néanmoins fort adroitement, afin qu'il ne se doutât encore de rien. Il envoya une belle nuit bruler une étable qui étoit auprès de son Moulin, & où il n'y avoit que des Vaches. Le Meunier qui avoit querelle contre un de ses voisins, crut que c'étoit lui qui avoit fait le coup, & lui fit un procès criminel. Or le Meunier ne pouvant manquer qu'il n'y succombât, puis qu'il accusoit cet homme injustement, il eut recours à la protection du Gouverneur, voyant qu'il alloit être condamné faute de preuve, St. Preuil la lui accorda à l'heure même, & pour les mettre l'accord, il paya non seulement tous les frais, mais fit encore rebatir l'étable à ses dépens. Il lui donna aussi le double des Vaches qui avoient été brulées. Enfin croyant l'avoir addouci par là, & par quantité d'autres traits d'une generosité apparente, il se flatta qu'il n'y avoit plus tant de danger pour lui de lui découvrir ce qui se passoit. Ainsi l'envoyant chercher un beau matin, il lui demanda s'il étoit vrai ce qu'il avoit oui dire de sa femme, qu'on lui avoit rapporté qu'elle étoit entretenuë par une personne de grande distinction, qu'elle étoit fort bien traitée, & qu'afin qu'il se ressentit de son bonheur, elle lui avoit envoyé une somme de deux mille livres.

Le Meunier qui savoit bien qu'une partie de ce discours n'étoit pas veritable, quand même l'autre l'auroit été, lui répondit que c'étoit là la premiere fois qu'il avoit entendu parler de pareille chose; qu'il ne pouvoit dire au juste si sa femme étoit tombée ou non entre les mains d'une personne qui en eut tant de soin, mais que toûjours savoit-il bien qu'elle n'en avoit guéres eu de lui, puis qu'il n'en avoit pas seulement oui parler depuis le tems qu'elle étoit perduë. Qu'ainsi qu'elle n'avoit eu garde de lui faire un present comme celui-là, & que si elle étoit si fort à son aise, elle se contentoit d'y être sans se mettre guéres en peine que les autres y fussent ou non.

Comme ce discours sembloit plus interessé qu'amoureux, St. Preuil ne fit plus de façon de parler plus clairement. Il dit à cet homme que ce qu'il lui avoit dit par maniere de nouvelles, il le lui disoit maintenant comme une chose bien assurée; que même la personne qui avoit pris sa femme, lui avoit remis à lui même les deux mille francs dont il lui parloit, qu'il s'étoit chargé de les lui offrir de sa part, & s'il ne vouloit pas bien les recevoir. Ces paroles r'ouvrirent les blessures de ce pauvre homme, que le tems n'avoit pas encore bien fermées. Il ne se put empêcher de faire un soupir. Cependant, comme il pouvoit s'assurer de ces deux mille francs en consentant de les prendre, au lieu que quand il eut voulu ravoir sa femme, il n'étoit pas assuré qu'on voulut la lui redonner, il les demanda toûjours par provision. Il savoit que l'argent étoit d'une grande utilité dans le siècle où nous sommes, & qu'il n'y avoit point de consolation plus assurée que celle-là. St. Preuil qui ne manquoit pas d'esprit, & qui savoit qu'il avoit des ennemis puissans, fit un tour d'habile homme en lui contant cet argent, mais qui néanmoins ne lui servit pas de grande chose. Il prit quittance de cette somme, & il la fit causer pour affaire secrette qui s'étoit passée entr'eux deux. Il pretendoit par là, que si cet homme s'avisoit en suite de se plaindre qu'il lui eut enlevé sa femme, il feroit voir qu'il la lui auroit venduë lui même. Il contoit qu'on ne pouvoit donner un autre sens à ces paroles, & que quoi que ce pauvre cocu pût faire, il n'en auroit que le démenti.

Quand il eut cette quittance, & que l'homme eut pris son argent, il crut qu'il n'y avoit pas grand peril à lui faire voir que c'étoit lui qui jouissoit de sa femme. Il le fit entrer dans une chambre où elle étoit: elle avoit des habits magnifiques, & à voir sa parure, on eut dit bien plutôt qu'elle eut été la femme du Gouverneur que du Meunier. Le pauvre mari, à qui St. Preuil n'avoit rien dit avant que de le faire entrer là, fut si saisi à cette veuë qu'il tomba évanoui aux pieds de l'un & de l'autre. Ils eurent bien de la peine à le faire revenir, mais en étant enfin venu à bout, St. Preuil lui donna encore mille francs pour moderer son affliction. Il lui promit même qu'il lui feroit encore du bien dans l'occasion, pourveu qu'il se montrât sage, & qu'il ne s'amusât pas à causer. Le Meunier prit encore ces mille francs, sans oser approcher de sa femme, & s'en étant retourné à son Moulin, il ne fut plus en peine comme il avoit été auparavant de ce qu'elle étoit devenuë. Comme ils s'étoient separez bons amis St. Preuil & lui, ou au moins que l'apparence étoit, que ce pauvre homme consentoit tacitement à toutes choses, ce Gouverneur ne crut plus devoir tenir sa maîtresse enfermée. Il lui laissa prendre l'effort, & comme il avoit le don, aussi bien de se faire aimer que de se faire craindre, l'on vit tout d'un coup que toute sa Garnison porta un aussi grand respect à la Meuniere, que si elle eut été sa femme.

La Cour ayant été à Abbeville avant que de s'en revenir d'Arras, nôtre Regiment arriva à Paris vers le milieu du mois de Septembre. J'y trouvai une lettre de Montigré, par laquelle il me mandoit que Rosnay étoit revenu dans sa maison, mais qu'il n'y avoit couché qu'une seule nuit, que j'en étois cause apparemment, qu'il m'apprehendoit comme la mort, sur tout depuis qu'il avoit appris les deux combats que j'avois faits, qu'il jugeoit de là que je lui ferois mal passer son tems, si je venois jamais à le joindre, que le meilleur conseil qu'il eut cependant à me donner, étoit de me tenir sur mes gardes, parce que comme il étoit riche, il étoit homme à ne pas épargner l'argent, pour se mettre à couvert de ce qu'il apprehendoit. C'étoit me dire en peu de mots, qu'il étoit homme à me faire assassiner, ce que j'eus peine à croire, parce que naturellement je juge assez bien de mon prochain: en effet je n'ai jamais pû me mettre en tête, qu'on se puisse porter à une si grande méchanceté, qui est indigne non seulement d'un honnête homme, mais encore d'un homme qui n'en auroit que l'apparence. Je savois d'ailleurs, que bien loin de lui avoir jamais fait quelque mal, c'étoit lui au contraire qui m'avoit offensé si cruellement, que s'il pouvoit jamais être permis d'en venir à cette extremité, c'étoit à moi à le faire & non pas à lui.

Quoi qu'il en soit dormant en repos sur la foi de ma conscience, je crus si bien que ce que me mandoit Montigré n'étoit que l'effet de la haine, qui regne entre deux personnes qui ont procès ensemble, que je n'en eus pas un moment d'inquietude. Je lui fis réponse, cependant, pour le remercier de son avis, comme si je l'eusse cru veritable, quoi que je n'y ajoutasse aucune foi. Je le priois par cette lettre de me mander s'il croyoit qu'il fut à Paris, afin que soit qu'il me voulut du mal ou non, je pusse toûjours en le prevenant, mais en galant homme & non pas en assassin, lui faire voir que quand une fois on avoit receu un affront pareil à celui qu'il m'avoit fait, on ne le pouvoit oublier, qu'on ne se fut mis en état auparavant d'en tirer vengeance. La réponse que m'y fit Montigré, fut qu'il en avoit pris le chemin, & que personne ne m'en pouvoit dire mieux des nouvelles, qu'un nommé Mr. Gillot, qui avoit été Conseiller Clerc au Parlement de Paris, qu'il logeoit quelque part vers la Charité, & que si les gens de ce quartier là ne me pouvoient dire sa demeure, je la saurois toûjours chez Mr. le Bouts, Conseiller, ou chez Mr. Encellin, Officier de la Chambre des Comptes, qui étoient ses neveux; que ce Mr. Gillot avoit été autre fois ami intime de mon ennemi, mais qu'ayant aujourd'hui procès ensemble pour quelque bagatelle, leur inimitié alloit encore plus loin que n'avoit jamais été leur amitié.

Je crus à ces nouvelles que je ne risquerois rien d'aller voir ce Mr. Gillot, puis que nous étions de moitié tous deux dans la haine que nous portions à Rosnay. Je le cherchai dans le quartier qui m'étoit indiqué par ma lettre, & l'ayant bientôt trouvé, parce qu'il y logeoit effectivement, peu s'en fallut que je ne hâtasse ma perte par là, au lieu de hâter ma vengeance, comme c'étoit mon dessein. Un des laquais de ce vieux Conseiller m'ayant introduit dans sa chambre il me fallut, parce qu'il étoit sourd, lui dire dans un Cornet qu'il approchoit de son oreille ce qui m'amenoit chez lui. Ce laquais qui étoit resté dans sa chambre, étoit un espion de Montigré, & m'ayant depeint à lui, il lui fut redire dès le même jour, le propos que j'avois tenu avec son maître. Mr. Gillot m'avoit appris où il demeuroit; j'étois seur de l'y trouver sans cette circonstance, & par conséquent de n'être pas encore long-tems sans m'en venger. Mais le portrait que lui avoit fait ce laquais, lui faisant connoître que ce ne pouvoit pas être un autre que moi, qui l'eut été demander, il delogea à l'heure même, & me fit perdre par là toutes mes mesures. Cependant il ne se contenta pas de cela, il chercha encore des Soldats aux Gardes pour me donner mon fait, sans considerer qu'étant leur camarade, comme je l'étois, ils ne voudroient peut-être pas tremper leur main dans mon sang, quand même ils seroient d'humeur à n'y pas prendre garde de si prés avec un autre. Il contoit que comme l'argent faisoit tout faire à mille sortes de gens, ceux là feroient aussi tout ce qu'il voudroit, sur tout si l'on avoit soin de les lui choisir comme il les vouloit avoir.