Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 6

Chapter 63,964 wordsPublic domain

Ce Colonel, qui par malheur pour lui étoit sur ce pied là, car pour moi, j'estime qu'il vaut mieux n'avoir point tant d'esprit & se faire d'avantage aimer, n'étant plus qu'à un quart de lieu d'Amiens avec son Regiment, le beffroi donna avis en même tems de son arrivée. Le Roi ne l'entendit pas plutôt sonner qu'il envoya savoir aussi-tôt ce qu'il avoit découvert. On lui raporta que c'étoit un Regiment qui marchoit en corps & qui faisoit un bataillon. Sa Majesté voulant le voir deffiler devant lui, devant qu'il se rendit au camp, qui lui avoit été marqué, lui envoya ordre de passer les long de remparts de la Ville sur lesquels elle se rendit. Le Major, que ce Colonel envoyoit au Roi pour prendre ses ordres, ayant trouvé à l'entrée de la Ville l'homme qui étoit porteur de celui dont je viens de parler, le renvoya sur ses pas, & le chargea de témoigner à son Colonel la volonté du Roi. Cependant comme il étoit bien aise de lui faire recevoir quelque mortification, afin de lui apprendre une fois pour toutes que, tout habile qu'il se croyoit, il y avoit encore beaucoup de choses sur lesquelles il feroit bien de prendre conseil des vieux Officiers, il renvoya un Capitaine qu'il avoit avec lui au Regiment pour avertir le Lieutenant Colonel de la reveuë que le Roi en vouloir faire, sans lui en dite un seul mot. Le Lieutenant Colonel fit passer cette nouvelle de bouche en bouche à tous les Capitaines, sans en faire part au Colonel, chacun prit ses mesures là dessus, en gardant toujours le même silence. Ceux qui étoient bottés se firent debotter, entendant, cela, & se mirent en souliers comme il faut que l'Infanterie soit quand elle passe en reveuë. Enfin quand le Regiment ne fut plus qu'à une portée de pistolet de la Ville, le Major en sortit pour aller dire au Colonel que le Roi étoit à cent pas de là pour le voir défiler devant lui. Ce Colonel qui ne s'étoit point apperçu de la manoeuvre de son Lieutenant Colonel & de ses Capitaines, mit alors pied à terre, & fit passer la parole, afin que chacun en fit autant que lui. Il ne songea qu'à prendre une pique, sans songer nullement à ses bottes. Ainsi passant devant Sa Majesté tout botté qu'il étoit, Mr. du Hallier Marêchal de Camp qui devoit être chargé de la conduite du convoi, & qui étoit parent de ce Colonel, dit au Roi à côté de qui il étoit, qu'il desireroit pour le bien de son service, que tous ceux qui portoient les armes pour lui eussent autant d'esprit qu'il en avoit. Sa Majesté détourna les yeux à cette parole de dessus le Regiment où il les tenoit attachés, pour regarder ce Marêchal. Il ne disoit rien cependant, ce qui étonnant celui-ci, il demanda à Sa Majesté ce que cela vouloit dire: c'est ce que je n'ose vous expliquer, lui répondit le Roi, de peur de vous desobliger, car s'il m'étoit permis de vous dire ce que je pense, je vous avouerois franchement que si vous croyez beaucoup d'esprit à un homme comme celui-là, il faut que vous n'en ayez gueres vous même.

Mr. du Hallier fut fort surpris, quand il entendit le Roi parler de la sorte. Il le supplia de le vouloir redresser, puis qu'il n'avoit pas encore l'esprit de reconnoître sa faute. Je vous l'eusse pardonnée lui répondit le Roi, s'il vous fut arrivé de la faire devant que d'être Officier General. J'eusse cru qu'ayant toûjours servi ou dans mes Gardes du corps, ou dans mes Gendarmes, vous eussiez été tellement accoûtumé à voir des bottes que vous ne vous en seriez pas même étonné, quand vous en eussiez veus à des singes; mais qu'un Marêchal de Camp, qui en voit à un Colonel d'Infanterie qui passe en reveuë la pique en main devant moi, n'apperçoive pas que c'est une grande beveuë, c'est ce que je ne puis souffrir.

Mr. du Hallier fut bien honteux quand il s'entendit faire ces reproches, il eut bien voulu retenir alors la parole qui les lui avoit attirez, mais n'en étant plus tems il envoya avertir, sous main, son parent de se préparer à recevoir une grande mercuriale de Sa Majesté, & en effet ce Colonel étant venu pour la saluer, après la reveuë de son Regiment, un tel, lui dit le Roi Mr. du Hallier me vient de dire que vous aviez bien de l'esprit, je lui ai répondu que je le croyois de bonne foi, mais qu'il falloit aussi qu'il crut avec moi, que vous aviez bien peu de service, ou que vous aviez bien mal profité du tems que vous y avez employé: où avez-vous jamais appris qu'un Colonel dût defiler devant moi, la botte levée. Sire lui répondit le Colonel, je n'ai sû que vôtre Majesté vouloit voir mon Regiment, que lors que je n'avois plus le tems de me débotter, j'étois déja aux portes de la Ville, ainsi je n'ai eu que celui de prendre ma pique; d'ailleurs qui eut cru que vôtre Majesté, parmi la chaleur & la poussiere qu'il fait aujourd'hui, eut voulu se donner la peine qu'elle se donne presentement. Croyez-moi, lui repliqua le Roi, quelque esprit que vous ayez, vous vous tirerez mal de cette affaire, il vaut bien mieux vous taire que de parler si mal à propos, c'est le meilleur conseil que j'aye à vous donner. Ce Colonel qui étoit fort en bouche, répondit au Roi qu'il n'avoit plus garde de s'excuser, puis que sa Majesté ne le trouvoit pas bon; mais que quelque grande que put être sa faute, elle avoit servi du moins à lui témoigner le premier l'admiration, ou tout le monde devoit être aussi bien que lui, de voir le plus grand Roi de la Chrêtienté à cheval, dans un tems où chacun ne demandoit qu'à se mettre à l'abri du grand chaud & des autres incommoditez de la saison.

Ses flatteries ne lui servirent de rien, non plus que son chagrin contre son Major, qu'il fût lui avoir fait cette piece. Il tâcha inutilement de le faire casser aussi-bien que quelques Officiers de son Regiment, qu'il soupçonnoit d'avoir eu part avec lui à l'affront qu'il venoit de recevoir. Ce n'est pas que les Colonels en ce tems-là, n'eussent une grande authorité sur leurs Capitaines, mais enfin quand les Capitaines étoient reconnus pour braves gens, & qu'ils avoient des amis, s'il arrivoit aux Colonels de vouloir entreprendre quelque chose contr'eux, ils se liguoient tous contre lui; le démenti lui en demeuroit ainsi le plus souvent, parce que la Cour ne jugeoit pas à propos, pour satisfaire à la passion d'un seul, d'ôter de leurs postes des gens qui y servoient bien.

Le Roi fit reveuë pareillement de toutes les autres Troupes qui arriverent dans le camp, que l'on avoit formé à un quart de lieuë d'Amiens. Il en fila bien ainsi, jusques à quinze ou seize mille hommes, entre lesquels étoit comprise la Maison du Roi. Quand elles furent toutes assemblées, nous nous mîmes en marche pour aller à Dourlens avec le convoi que nous y devions escorter. Nous n'y arrivâmes qu'en deux jours, à cause de la quantité de charettes que nous avions à conduire, & que quelque bon ordre que l'on puisse donner dans une marche comme celle là, elles ne laissent pas toûjours d'embarasser. Nous y prîmes l'autre convoi, que l'on y preparoit de longue main, & ayant marché le long des bois qui sont de la dependance de la Comté de St Paul, nous ne pûmes faire que deux lieües ce jour-là. Nous n'en fîmes guéres davantage le lendemain, quoi que nous partissions beaucoup plus matin que nous n'avions fait le jour precedent. La raison est, que les ennemis qui avoient resolu de nous donner une fausse alarme, pour couvrir le dessein qu'ils avoient de forcer les lignes des assiegeans, avoient jetté de l'Infanterie dans les bois qui regnent là à droit & à gauche. Elle parut en divers endroits, comme si elle eut eu dessein de faire de grandes choses: nous nous contentâmes de la repousser avec de petits pelottons à mesure qu'elle paroissoit, sans nous mettre autrement en peine de la deffaire. Mr. du Hallier considera que ce n'étoit pas là de quoi il étoit question pour lui, & que pourveu qu'il put conduire son convoi à bon port, c'étoit tout ce que la Cour lui demandoit.

Nous campâmes ce jour-là entre deux bois, & nous allumâmes de grands feux dans nôtre camp, qui avoit pour le moins une lieuë de long, car comme la plaine est extrémement serrée en cet endroit, à cause des bois qui y sont à droit & à gauche, il falloit bien de toute nécessité se conformer à l'incommodité du terrain. Les ennemis pour faire toûjours acroire de plus en plus qu'ils ne laisseroient pas passer le convoi sans coup ferir, avoient envoyé de ce côté-là quelques petites pieces de campagne. Ils nous en batirent toute la nuit, mais sur nôtre gauche seulement, parce qu'ils en avoient les derrieres plus libres que sur nôtre droite, où nous les eussions pû couper. Nous avions fait un parc de toutes nos charettes, de sorte que quand même les ennemis eussent été plus forts qu'ils n'étoient, il ne leur eut pas été bien facile de nous y forcer. Leurs petites pieces de campagne nous tuerent quelques chevaux, mais ayant été remplacez le lendemain par d'autres, que les munitionnaires tenoient tout prêts, nous arrivâmes à la fin à la veuë de nos lignes.

Les ennemis s'étoient postez entre deux, pour nous empêcher le passage, ce qui nous obligea de nous retrancher, de peur qu'ils ne nous tombassent tout d'un coup sur les bras. Ils vinrent même nous reconnoître pour nous faire toujours acroire de plus en plus que c'étoit à nous qu'ils en vouloient, mais après nous avoir ainsi amusés pendant deux jours, ils firent éclore à la fin leur dessein par l'attaque d'un Fort, que le Comte de Rantzau, qui fut depuis Marêchal de France, avoit élevé pour la seureté de nos lignes. Ce Comte étoit un bon homme de Guerre, & n'eut peut-être pas eu son pareil pour bien des choses, s'il eut été moins adonné au vin qu'il l'étoit. Mais autant qu'il étoit actif & vigilant, quand il étoit de sang froid, autant étoit-il assoupi & incapable de rien faire, quand il avoit une fois dix ou douze bouteilles de vin de Champagne sur l'étomach, car il ne lui en falloit pas moins pour l'abatre, & quand il n'en avoit que la moitié il n'y paroissoit, non plus que quand il tombe une goute d'eau dans la mer. Le Cardinal Infant qui avoit de bons espions, par lesquels il avoit appris le bon & le mauvais de tous nos Generaux, sachant qu'il avoit cette inclination, avoit toûjours depuis le commancement du siege, qui duroit dès près de deux mois, entreprit d'attaquer son quartier préférablement à tout autre, quoi qu'il fut peut-être le plus fort, mais le peu de resistance qu'il pretendoit y trouver s'il y prenoit bien son tems, lui en ayant applani toutes les difficultés, il avoit toûjours persisté jusques là dans la même resolution, sans que rien l'en eut pû retenir.

Rantzaw qui s'étoit apperçu de son dessein, s'étoit empêché de faire aucune debauche, tant qu'il avoit cru qu'il y avoit du danger pour lui. Il s'étoit tenu à cheval & jour & nuit, pour lui ôter toute esperance d'y réüssir. Il avoit même perfectionné ce Fort d'une maniere, qu'il sembloit que c'étoit entreprendre l'impossible, que de le vouloir emporter, à la veuë d'une Armée telle qu'étoit celle des trois Marêchaux. Mais enfin Rantzaw qui avoit toûjours été jusques là si bien sur ses gardes qu'il en avoit édifié toutes les Troupes, commençant à croire que toute la vigilance qu'il pouvoit avoir dorésenavant lui seroit inutile, puis que le Cardinal Infant ne songeoit plus qu'à attaquer nôtre convoi, il en revint tout aussi-tôt à son vomissement. Il fit une debauche, où il appella les principaux Officiers de deux Regimens qu'il avoit, l'un d'Infanterie & l'autre de Cavalerie. Ils étoient campez tous deux auprès de lui, & étoient composez de personnes de sa Nation. Car la Cour n'avoit pas alors la Politique que je lui ai remarquée depuis, savoir de ne pas laisser le commandement à des étrangers, lors qu'ils étoient Officiers Generaux des Troupes qui leur appartenoient, de peur qu'ils n'en abusassent, ou qu'ils ne se rendissent trop puissans. Il est bien vrai qu'on a toûjours laissé leurs Regimens à des Brigadiers, comme on fit à Konisgmark, la premiere année de la Guerre de Hollande; mais quand ils ont été ou Lieutenans Generaux, ou Marêchaux de Camp, ou on les a obligez de s'en défaire, ou l'on a envoyé ces Regimens servir ailleurs, que là où ils devoient servir eux-mêmes, afin de prendre toutes ses précautions.

Quoi qu'il en soit Rantzaw ne fut pas plûtôt à table que les espions du Cardinal Infant, qui savoient qu'il n'en sortiroit pas sitôt, en furent avertir ce Prince. Il n'y avoit pas loin d'un camp à l'autre, ainsi comme il ne lui falloit pas bien du tems pour arriver au fort, qu'il avoit resolu d'attaquer, il ne monta à cheval que plus de deux heures après. Il vouloit donner le loisir à ce Comte d'entamer, non seulement son pas, mais encore de le pousser si loin qu'il en fut hors d'état de se défendre. Les mesures qu'il prit ne purent pas être plus justes. Il n'arriva à ce fort que plus de quatre heures après que Rantzaw s'étoit mis à table; néanmoins, comme jusques à ce qu'il fut tout à fait enseveli dans le vin, il ne laissoit pas d'agir si vigoureusement qu'il sembloit n'en avoir que plus de courage, il courut à la défense de cette piece & en rendit la prise plus difficile, que le Cardinal Infant ne croyoit: le Marêchal de Chatillon courut aussi promptement de ce côté-là, sachant qu'il y étoit d'autant plus nécessaire qu'on lui venoit d'apprendre que Rantzaw avoit été surpris lors qu'il étoit encore à table. Il étoit pourtant alors plus de deux heures après minuit, & comme il savoit qu'il s'y étoit mis à dix heures du soir, il jugea qu'il s'étoit vuidé tant de bouteilles, pendant tout le tems qu'il y avoit été, qu'il ne devoit pas être trop en état de faire ce qu'il lui convenoit presentement. Il trouva Rantzaw à cheval, qui étoit cause qu'une partie des gens qui étoient à son repas avoient été tuez. C'étoit un miracle comment il ne l'avoit pas été lui même; car étant ainsi à cheval, au lieu que tous les autres qui s'étoient approchés des ennemis étoient à pied, on lui avoit tiré une infinité de coups, comme à un homme qui devoit être Officier General. Le Marêchal de Chatillon reconnut bien à la première parole qu'il lui dit, qu'il avoit bû un coup plus qu'il ne falloit; mais le tems ne lui paroissant pas propre pour lui en faire reproche, joint qu'il avoit alors d'autres affaires, il lui conseilla de mettre pied à terre, ou de se retirer un peu derriere les autres, parce que s'il avoit échapé jusques là, il ne lui falloit qu'un moment pour trouver ce qu'il avoit evité si heureusement. Il ne l'eut jamais fait, si nous eussions pû conserver le fort davantage; mais le Cardinal Infant s'en étant emparé après un assez long combat, & assez opiniatré, il commança alors à tourner contre lui quelques pieces de canon, qu'il avoit trouvées dans le Fort.

Le Marêchal de Chatillon, qui avoit amené des Troupes avec lui, lors qu'il étoit arrivé là, leur commanda alors de reprendre ce Fort, qui étoit tout ouvert de son côté. Il y fût même tout le premier avec elles, afin de les encourager par son exemple, de sorte que ces Troupes, qui eussent eu honte de ne pas faire leur devoir en presence de leur General, s'y porterent si vaillament qu'elles ne laisserent guéres ce Fort entre les mains des ennemis. Nous perdîmes bien quatre cent hommes à cette premiere attaque, & les ennemis deux cent cinquante. Il se trouva parmi les nôtres soixante & quatre Officiers, & entr'autres vint-neuf des deux Regimens de Rantzaw. Le Cardinal Infant qui ne s'attendoit pas à ce revers de fortune, se trouva plus excité que jamais, à faire recommencer le combat. Il commanda des gens frais à la place de ceux, qui après s'être veus vainqueurs étoient devenus vaincus à leur tour. Il leur dit en peu de mots que le salut d'Arras, ou sa perte ne dependoient que de leur courage, & que pour peu qu'ils fussent affectionnez à leur Roi & à leur Païs, ils ne trouveroient peut-être jamais d'occasion plus importante que celle-là pour le témoigner. Cette Ville en effet, étoit d'une extrême consequence à sa Majesté Catholique, & le Roi la prenant couvroit non seulement par là sa frontière, mais se donnoit encore une grande entrée dans la sienne. C'étoit d'ailleurs la capitale de l'Artois, conquête qui devoit donner de la reputation aux armes de France, & en ôter à celles d'Espagne.

La petite harangue du Cardinal Infant ne lui fut pas inutile: les Troupes qu'il venoit de commander, marcherent bravement contre celles qui venoient de se remparer du Fort. Celles-ci voulurent le défendre, & ne pas perdre sitôt la gloire qu'elles venoient d'acquerir; mais quoi qu'elles soutinssent vigoureusement leur effort, elles furent obligées à la fin d'y ceder, la plûpart d'entr'elles furent tuées sur la place ou mises hors de combat. Le Marêchal de Chatillon, qui avoit fait avancer de ce côté-là des gens frais, afin de les soutenir en cas de besoin, voyant qu'elles plioient non seulement, mais qu'elles se retiroient encore assez vite pour croire qu'elles s'en fuyoient plûtôt que de plier, mena encore lui-même à la charge ceux qu'il avoit amené pour leur secours. Il fit merveille & eux aussi, tellement que les ennemis n'ayant pas eu le tems de se loger dans ce Fort, ils en furent chassés pour la seconde fois. Mr. du Hallier qui étoit allé au camp pendant ce tems-là, avec huit ou neuf mille hommes, du nombre desquels étoit nôtre Regiment, fit peur au Cardinal Infant par cette marche. Il savoit qu'il amenoit avec lui la Maison du Roi, qui n'étoit pas les moindres Troupes qu'eut Sa Majesté. Ainsi ne songeant plus à reprendre ce Fort, nous eumes le tems de faire passer nôtre convoi. Il mit l'abondance dans le camp, & les assiegés qui s'étoient défendus jusques-là, fort vigoureusement en ayant perdu le courage, ils ne tarderent plus que deux jours à demander à capituler.

Le Roi qui étoit demeuré à Amiens sans autre Garde que le guet des Gardes du corps, la Brigade des Gendarmes, & des chevaux legers, & la Compagnie de ses Mousquetaires, qui faisoient auprès de lui les mêmes fonctions que nôtre Regiment avoit accoutumé de faire, n'en fut pas plûtôt averti qu'il se mit en chemin pour visiter sa nouvelle conquête. Mais devant que de partir d'Amiens, trois Mousquetaires & trois Gardes du Cardinal se battirent encore les uns contre les autres, sans qu'ils voulussent demeurer d'accord à qui étoit resté l'avantage. Leur querelle étoit venuë dans un billard, où suivant la coutume de ces deux Compagnies, ils ne s'étoient pas plûtôt reconnus qu'ils s'étoient regardé de travers. Des gens qui joüoient ayant fini leur partie, & ne voulant plus joüer, un de ces Mousquetaires avoit pris un billard, & un de ces Gardes un autre. Ils n'étoient pas pour joüer ensemble, & ils ne s'aimoient pas assez pour cela; mais comme lors qu'on s'en veut l'on cherche à se faire piece de toutes façons, le Mousquetaire nommé Danneveu, qui étoit un Gentilhomme de Picardie, tira la bille que le Garde avoit devant lui, & comme il joüoit parfaitement bien à ce jeu là, il la fit sauter: elle donna par malheur dans le visage du Garde, qui, soit qu'il crut qu'il l'eut fait pour l'insulter, ou qu'il fut bien aise de prendre ce pretexte, lui fit signe de l'oeil qu'il eut à sortir, afin de voir s'il seroit aussi adroit à tirer l'épée qu'à tirer une bille. Les deux camarades du Garde le suivirent, & les deux du Mousquetaire ayant fait la même chose de leur côté, Danneveu tua son homme pendant qu'il y eut aussi un Mousquetaire de tué. Les quatre autres furent separés par des Bourgeois, qui furent obligés de crier aux armes, pour les obliger de cesser leur combat. Ils furent même contraints de leur jetter des pierres avant que d'en pouvoir venir à bout. Une Escouade de Mousquetaires fut commandée en même tems pour venir voir ce que c'étoit, sur ce que l'on crioit aux armes. Les deux Gardes s'enfuirent d'abord qu'ils la virent. Ils crurent qu'elle ne venoit que pour leur faire piece, & ayant ainsi abandonné le champ de bataille, les deux Mousquetaires contre qui ils se battoient, pretendirent avoir remporté la victoire, puis qu'il leur étoit demeuré. Leur prétention étoit fondée d'ailleurs, sur ce que les deux fuyards étoient encore blessés, & que pour eux ils ne l'étoient pas. Les Gardes disoient à cela, que leurs blessures n'étoient rien, & qu'elles ne les eussent pas empêché de mettre leurs ennemis à la raison, si on les eut laissé faire; qu'à l'égard de leur retraite c'étoit la prudence, & non pas la crainte qui les y avoit obligez, qu'il n'étoit pas extraordinaire que deux hommes se retirassent de devant une douzaine, sur tout quand cette douzaine venoit avec de bons Mousquets, & qu'ils n'avoient que leur épée pour toute défense.

Et certainement quoi que j'aye toûjours eu l'ame Mousquetaire, ce qui m'est assez pardonnable, puis que c'est là, ou j'ai pris ma nouriture comme je le dirai en son lieu, je ne puis m'empêcher de dire que ces deux Gardes n'avoient pas trop de tort de soutenir leur bon droit. Cependant le Roi à qui il prenoit de tems en tems une certaine demangeaison de chagriner le Cardinal ne sçut pas plutôt cette histoire, que sans se mettre beaucoup en peine si elle devoit passer pour duel ou seulement pour rencontre, il se mit à l'en railler. Il lui dit qu'il voyoit tous les jours la difference qu'il y avoit entre ses Mousquetaires & la Compagnie de ses Gardes: mais que quand même il ne l'eut pas veuë jusques là, cette seule rencontre suffisoit pour la lui apprendre. Le Cardinal qui, quelque grand esprit qu'il eut, avoit souvent des momens, qui ne répondoient pas autrement à cette haute estime qu'il s'étoit acquise dans le monde, par une infinité de grandes actions, se trouva choqué de ces paroles, sans considerer que le respect qu'il devoit à Sa Majesté l'obligeoit à en entendre bien d'autres de sa bouche, quand même il lui eut plu de lui en dire, sans en paroître si délicat. Il lui répondit assez brutalement, si l'on ose ainsi parler d'un Ministre, qu'il falloit avoüer que ses Mousquetaires étoient de braves gens, mais que c'était quand ils se trouvoient douze contre un, le Roi fut piqué de ces paroles: il lui répondit que cela n'appartenoit qu'à ses Gardes, qui n'étoient qu'un ramassi de tout ce qu'il y avoit de bretteurs à Paris; que cependant Danneveu en avoit tué un; que ceux qui le servoient avoient aussi blessé les autres, & que quoi qu'il y eut eu un Mousquetaire de tué de son côté, cela ne l'avoit pas empêché de faire prendre le fuite à ses ennemis. Enfin qu'il n'y avoit point de Mousquetaire qui n'en fit autant qu'en avoit fait Danneveu & que tous ceux de ses Gardes qui auroient affaire à eux n'avoient que faire d'en esperer un meilleur traitement.

Ces paroles en attirerent d'autres de la part du Cardinal, qui oublioit toujours de plus en plus qu'il avoit affaire à son Maître, & qu'il lui devoit toute sorte de respect. Ainsi l'on pouvoit dire au procedé de son Eminence, que dans ce tems même, qu'il lui prenoit des vertiges, ce qui lui arrivoit assez souvent, il n'avoit jamais été si extravagant qu'il étoit alors, quand le Comte de Nogent vint à entrer. Il reconnut d'abord au visage de Sa Majesté & à celui de son Eminence, qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire sur le tapis, étant donc fâché d'avoir pris un tems comme celui-là pour entrer, il vouloit resortir à l'heure même, quand le Cardinal qui commençoit à reconnoître sa faute, lui dit de ne s'en pas aller, qu'il avoit besoin de lui pour lui dire s'il avoit tort ou non, parce qu'un tiers étoit plus capable d'en juger que soi-même.