Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 36

Chapter 363,689 wordsPublic domain

Il accompagna des paroles si obligeantes d'un Diamant qui pouvoit bien valoir deux cent pistoles: il voulut que je le prisse, & je ne voulus pas le refuser, de peur que Mr. le Cardinal ne le trouvât mauvais. Cela m'eut ôté toute sorte de soupçon, supposé que j'en eusse eu auparavant. Cependant comme tout conspiroit à me tromper aussi-bien du côté de l'Ambassadeur, que de celui-là, son Excellence fit arrêter le Capitaine qui m'avoit fait insulte d'abord qu'il sut qu'il étoit arrivé à Gravesende. Il me fit dire en même-tems qu'il m'en feroit bonne & brieve justice, & je n'eus pas de lieu d'en douter effectivement, puis qu'il le fit mettre en prison. Il est vrai qu'il y avoit encore d'autres plaintes contre lui que les miennes qui ne meritoient pas moins qu'il en fut fait un exemple, que ce qu'il avoit fait contre moi. Au reste toutes ces honêtetez m'ayant consolé de ma méchante fortune, au lieu de prendre le paquebot pour me rendre à Calais, comme j'en avois le dessein auparavant, je pris une barque tout exprès entre Douvres & un endroit où il y a deux tours que les mariniers appellent ordinairement les deux soeurs. Je le fis par ordre exprès de Mr. le Cardinal, qui m'avoit recrit non-seulement de le faire, mais encore de débarquer auprès de Boulogne à une baye dont je ne me ressouviens plus du nom. Il me mandoit que j'y trouverois de ses nouvelles, & que je ne manquasse pas à executer de point en point tout ce qu'il me commanderoit.

Je ne pris pas soin de cacher mon depart, parce que je ne croyois point que rien m'y dut obliger; mais à peine fus-je parti de Londres que Cromwel d'un côté & l'Ambassadeur de l'autre mirent des gens en campagne pour m'enlever. Ils croyoient que je dusse prendre la route de Douvres, & ne la point quitter, que je n'y fusse arrivé, mais comme j'avois ordre de m'assurer d'une barque pour me rendre où il m'étoit ordonné, ils me manquerent en chemin. Ils furent quand ils se furent redressez, que j'avois fait marché avec un patron pour me rendre du côté de Boulogne. Ils en chercherent quelque autre chacun de leur côté pour me devancer s'il étoit possible, mais ayant perdu quelque tems avant que d'en rencontrer, j'étois déja en seureté qu'ils étoient encore les uns & les autres à plus de trois lieuës de moi. Comme ces deux barques suivoient la même route que j'avois prise, & qu'elles cherchoient toutes deux la même chose, elles ne se furent pas plûtôt apperçûës l'une & l'autre qu'elles crurent que c'étoit justement ce qu'elles cherchoient. Elles se presserent donc de se joindre, ce qui les en devoit desabuser, pour peu qu'elles y voulussent songer; car si c'eut été moi comme elles pensoient, je n'eusse songé qu'à suivre ma route, sans me mettre en peine de connoître qui me suivoit. Mais comme on ne fait pas toûjours reflexion à toutes choses, principalement quand l'esprit se trouve préoccupé, ces deux barques qui étoient armées toutes deux de Mousquets, ne furent pas plûtôt à portée de se faire une décharge qu'elles se la firent sans se ménager en aucune façon. J'étois encore sur le rivage & même je n'y faisois que d'arriver. Au reste je ne sus ce que cela vouloit dire, & j'en fus quelque tems en peine. Cependant comme le vent étoit bon pour venir en France, & qu'elles avoient fait encore près d'une lieue lorsque cela arriva, j'eus le plaisir de voir ce combat, où je ne croyois pas avoir tant d'interêt que j'en avois, puis qu'il se faisoit uniquement pour l'amour de moi. Après cette decharge il s'en fit encore une autre, devant que de s'aborder; puis en étant venus alors à l'abordage, ils reconnurent quand ils eurent jetté les yeux les uns sur les autres, que ce qu'ils cherchoient n'y étoit pas. Il y avoit eu deux ou trois hommes de tués de chaque côté, & qui plus est un des deux patrons étoit blessé d'un coup tout au travers du corps. Comme ils virent cela, & qu'il ne leur serviroit de rien de se battre davantage, ils firent leur paix, & entrerent tous dans une même barque, après s'être dit que ce qu'ils cherchoient s'étoit sauvé. Car ils voyoient de loin celle qui m'avoit apporté, & quoi qu'ils ne me pussent pas reconnoître d'où ils étoient, ils se douterent bien que c'étoit moi. Le patron qui étoit blessé s'en vint se faire penser où j'étois, & comme il ne me connoissoit pas, & qu'on lui demanda à quelle occasion les gens qu'il avoit avec lui s'étoient battus, il conta ingenuement tout ce qu'il en savoit.

Je fus ravi de l'avoir évité si belle. Comme j'avois trouvé là les ordres dont Mr. le Cardinal me parloit, & que c'étoit pour retourner en mer, je crus que je devois attendre que ces gens s'en fussent éloignez, afin de ne pas tomber entre leurs mains. Les ordres qu'il m'envoyoit étoient de faire embarquer l'homme qui étoit venu pour debaucher le Parlement, & de le voir jetter en mer avant que de m'en revenir, quand nous ferions à quatre ou cinq lieuës de la rade. Comme il ne demandoit que mon témoignage, & que je n'avois nulle part à l'execution je crus que je ne pouvois pas desobeïr. Il avoit envoyé ce pauvre miserable sur les lieux, sans lui signifier un ordre si cruel: on lui avoit fait accroire au contraire qu'on le renvoyoit en son païs. Je ne sais ce qu'il en avoit pensé en chemin, parce que ce n'étoit pas là son plus court; mais enfin quand il fut à une demie lieuë de terre, & qu'on ne craignoit plus qu'il fit retentir l'air de ses lamentations, on ne feignit plus de lui dire sa condamnation Il fut bien surpris à cette nouvelle, & se récria fortement contre l'injustice qu'il pretendoit qu'on lui fit. Elle n'étoit pas trop grande, cependant, & il meritoit bien la mort, puis que le droit des gens n'a jamais permis de faire ce qu'il avoit fait. Il pretendoit bien le contraire néanmoins, & que puis qu'il étoit envoyé par une Puissance on ne le pouvoit traiter ni comme traitre ni comme espion, mais il eut beau reclamer contre son arrêt il lui en fallut passer par-là. Il s'y resolut donc voyant que c'étoit une necessité, & comme ceux qui le conduisoient avoient amené avec eux un aumonier, il le confessa, puis il subit son jugement, avec plus de confiance qu'il ne paroissoit en avoir d'abord.

Je m'en retournai ensuite d'où je venois, & ayant pris la poste à une lieuë de là je passai par Boulogne ou je fus voir Mr. Daumont qui en étoit Gouverneur aussi-bien que de tout le Boulonnois. C'étoit assez que je fusse au Cardinal pour en être bien reçû. C'étoit un homme tout politique, & tout dévoué à la faveur. Il me regala magnifiquement, & après y avoir resté jusques au lendemain après midi, je repris la poste, & arrivai à la Cour qui étoit encore à Paris. La Reine d'Angleterre qui n'avoit point eu depuis long tems des nouvelles du Roi son mari, en étoit extrèmement en peine, & sachant que je revenois de ce païs là, elle m'envoya dire, comme j'avois l'honneur d'en être connu, qu'elle seroit bien aise de me parler. Comme je n'avois rien de bon à lui dire, j'eus d'abord la pensée de faire le malade, pour n'être pas obligé d'y aller, mais considerant que cela ne pouroit pas toûjours durer, & qu'outre cela elle pouroit envoyer quelqu'un chez moi, qui me presseroit si fort de sa part que ce seroit presque la même chose que si j'avois affaire à elle, je me resolus de lui obéïr. J'y fus donc, mais au lieu de lui dire tout ce que je sçavois, je lui deguisai les choses tellement, qu'elle n'en fut pas plus savante. Je lui dis qu'on tenoit le Roi de si court, depuis deux ou trois mois, qu'il étoit impossible d'en pouvoir parler que par presomption; que j'avois veu en ce païs là Milord Montaigu, & quelques autres de ses plus fideles serviteurs, qu'ils en étoient tout aussi en peine qu'elle en pouvoit être, & que ce Milord ayant fait deguiser son neveu pour pouvoir l'aborder plus seurement, il avoit été pris sur le fait & envoyé en prison.

Cette circonstance m'étoit tout à fait avantageuse pour lui faire accroire ce que je lui disois, mais comme cette Princesse avoit de l'Esprit infiniment, elle me fit réponse qu'elle étoit perduë, & que de la maniere que je lui parlois elle voyoit bien que s'étoit fait du Roi son époux. Je tâchai autant que je pus de calmer ses allarmes, mais comme on a souvent un secret pressentiment de son malheur, elle pleura amérement, sans que moi ni personne de tous ceux qui étoient autour d'elle l'en pussent jamais empêcher. Elle n'avoit pas trop grand tort de juger mal de ses affaires, & en effet les Anglois ayant poussé les choses jusques à ce point de felonie que de faire comparoître leur Roi sur la sellete, pour y rendre compte de ses actions, l'on vit ce que l'on n'avoit jamais veu jusques là ni même ce dont on n'avoit jamais ouï parler auparavant, l'on vit dis-je des sujets s'ériger en juges de leur souverain, & le condamner à la mort. Toute l'Europe fut non seulement toute étonnée d'un paricide si odieux; mais en gemit encore étrangement. Cependant personne n'entreprit de le venger, au moins des Puissances Voisines, parce que la plûpart avoient guerre ensemble, & qu'il y en avoit même qui étoient affligées aussi bien que l'Angleterre de guerres civiles. Nous étions malheureusement pour nous dans ce cas, & les barricades de Paris avoient produit ce méchant effet, que tant du côté de la Cour que de celui des Peuples il y avoit toutes les dispositions imaginables à causer un embrasement, qui avoit bien la mine de ne pas s'éteindre si tôt. La Reine Mere étoit au desespoir, de ce qu'on l'avoit forcée, pour ainsi dire, le poignard à la gorge, de rendre la liberté à un homme que le conseil du Roi son fils avoit trouvé assez coupable pour l'en priver. Les Peuples de leur côte qui avoient été appuyés dans leur revolte par le Parlement se tenant tout fiers de l'avoir veu couronner par un succès avantageux au lieu de la punition qui leur en étoit duë, n'en étoient que plus portés à faire éclater quelque nouvelle desobéissance. La Cour n'osoit plus faire d'Edits qu'ils n'y trouvassent à reduire, & comme les nécessitez de l'Etat demandoit qu'on en fit journellement, ou du moins que le Ministre étoit bien aise de le faire accroire, il y eut tous les jours des requêtes presentées au Parlement pour ne pas souffrir qu'on égorgeat ainsi tout le Royaume pour enrichir un homme, dont l'avarice étoit telle qu'il ne seroit jamais content qu'il ne se fut engraissé du sang du Peuple.

L'on designoit assez par là le Cardinal Mazarin dont l'humeur ménagère pour ne pas dire quelque chose de pis, deplaisoit furieusement à tout le monde; mais quand on ne se fut pas assez expliqué pour le faire connoître on le nomma bien-tôt formellement, afin que personne n'en put douter. Le Parlement fut ravi que l'on eut ainsi recours à lui pour servir de Mediateur entre le Roi & son Peuple: plusieurs de cette Compagnie qui avoient bon appetit crurent que cela leur donneroit moyen de faire leurs affaires, mais comme le Cardinal n'étoit pas trop liberal, ils virent bientôt qu'ils auroient beaucoup à décompter, s'ils vouloient faire fonds là dessus. Ceux qui avoient remarqué qu'il falloit s'en faire craindre pour en arracher ce que l'on vouloit changerent alors de batterie, & commencerent à le prendre à partie de tout ce qui donnoit lieu de murmurer. Ils l'accusèrent de faire durer la guerre pour ses intérêts particuliers & comme ils ne le pouvoient prouver à l'égard de celle de Flandres, ils eurent recours à ce qui s'étoit passé en Allemagne entre Servient & ses Collegues, afin que la connoissance que l'on avoit du passé servit de préjugé pour ce qui se passoit presentement. Ils formerent encore bien d'autres accusations contre lui, & comme c'étoit sonner le bouteselle de la guerre civile, le Cardinal resolut de les prevenir. La Reine Mere y étoit toute disposée d'elle même, ainsi la veille des Rois cette Princesse ayant fait sortir de Paris le Roi son fils, à qui le Cardinal donnoit déjà d'étranges impressions de cette Ville, elle se retira à St Germain en Laye, Chateau scitué sur la croupe d'une montagne qui est arrosée au pied, de la riviere de Seine. On ne parla plus là que d'assieger ces seditieux, & Mr. le Prince qui ne trouvoit rien d'impossible le promit à la Reine, ou du moins de les bloquer, bien qu'il n'eut pas plus de dix à douze mille hommes pour le seconder dans une si grande entreprise.

Le Parlement eut été bien étonnné quand il apprit ce dessein, si ce n'est qu'il avoit préveu la chose de longue main. Cependant comme toute sa prévoyance n'avoit pas été jusques là que de lui faire faire des provisions pour un si grand Peuple, & même que cela étoit absolument impossible, il crut qu'il feroit bien mieux de rechercher un accommodement que de s'exposer aux reproches qui lui étoient inévitables, s'il etoit cause de leur perte. Quantité de pauvres gens qui alloient extrémement souffrir n'avoient que faire en effet des mouvemens secrets qui les faisoient tous agir: la faim les alloit presser, & l'on n'en pouvoit douter nullement, de la maniere que les choses se passoient déja. Car enfin, comme une si grande populace ne subsiste d'ordinaire qu'au jour la journée, il étoit non seulement tout visible que quand elle viendroit à manquer de pain, elle l'en accuseroit tout aussi-tôt; mais qu'elle l'en rendroit peut-être encore responsable. Ce furent ces reflexions qui obligerent cette Compagnie de ne pas pousser les choses si loin que quelques uns de ses membres eussent bien voulu. D'ailleurs les plus sages étoient bien aises de se disculper de quantité de choses, dont on les accusoit. Les plus éclairés vouloient qu'il entrât plus de brigues & d'ambition dans toutes leurs assemblées que de zele pour le bien public; ainsi ils deputerent quelques uns d'entr'eux à St. Germain, offrant de se ranger dans le devoir, à de certaines conditions, qui montroient encore néanmoins que s'ils ne vouloient pas être les Maîtres tout à fait, du moins songeoient-ils à tirer au bâton avec celui qui le devoit-étre. Cela deplut à la Reine Mere qui avoit été avertie dés avant leur depart de Paris des propositions qu'ils avoient à lui faire. Ainsi les ayant renvoyés sans les vouloir écouter, le Parlement s'en trouva tellement scandalisé, qu'il donna un arrêt contre le Cardinal. Il y fut déclaré ennemi de l'Etat & en cette qualité indigne de remplir la place qu'il occupoit. Ce corps donna ordre en même tems à ce que la Ville fut gardée, & comme cela ne se pouvoit faire sans avoir des troupes, il ordonna quelques nouvelles levées tant de Cavalerie que d'Infanterie.

Mr. de Longueville qui ne faisoit que d'arriver de Munster où il étoit à la tête de nos Plenipotentiaires, plûtôt à cause de sa qualité que de son merite, au lieu de se montrer reconnoissant de la grace que la Cour lui avoit faite de le choisir par preference à un autre pour un poste si considerable, fut le premier à se declarer contr'elle. Il quitta St. Germain où il avoit d'abord suivi le Roi, pour venir offrir ses services au Parlement. Cette Compagnie les accepta de bon coeur, & sa desobéïssance ayant été suivie de celle de quelques autres grands, il pretendoit, comme il avoit le rang au dessus d'eux à la Cour, que les offres de service qu'ils avoient faites pareillement à cette Compagnie ne lui pouroit préjudicier pour la qualité de Généralissime de ses armées, quand il fut obligé de la ceder à un autre qui étoit encore plus grand que lui. Le Prince de Conti ou tenté de changer sa crosse contre une épée, car il étoit Abbé de St. Denis, ou envoyé peut-être par le Prince de Condé son Frere pour avoir encore par son moyen quelque credit dans le Parlement qu'il alloit perdre en se declarant contre lui, vint aussi à Paris dans le même dessein qu'y étoit venu le Duc de Longueville. Il mit d'accord par là quelques Ducs & quelques autres personnes de qualité qui ne vouloient pas demeurer d'accord d'obéïr au Duc de Longueville. Ils pretendoient voir auparavant un brevet dont sa Maison se ventoit de devoir aller immediatement après les Princes du sang. Ils ne croyoient pas cette pretention si bien établie qu'ils ne songeassent à la disputer, sur tout ne voyant pas qu'il en joüit à la Cour où l'on voyoit tous les jours les Princes de la Maison de Savoye & de Lorraine lui disputer le pas. Or les Ducs soutenoient qu'ils ne le cedoient point à ceux là, & que par consequent, ils ne devoient point aussi le lui ceder. Mais si c'étoient là leurs pretentions le Maréchal de la Motthe Houdancour qui étoit mécontent du Cardinal, & qui dans le dessein de s'en venger, parce qu'il l'avoit fait mettre en prison, d'où il ne faisoit que de sortir, étoit venu offrir pareillement sa tête & son épée au Parlement, en avoit une contr'eux qui paroissoit beaucoup mieux fondée que la leur. Il pretendoit que leur qualité de Duc n'entroit point en concurrence avec la sienne, quand il s'agissoit du commandement d'une Armée, & que les Maréchaux de France étoient de cent piques au dessus deux à cet égard. Enfin toutes ces differentes pretentions eussent peut-être causé encore une autre guerre que celle qui étoit prête de s'allumer, quand le Prince de Conti les mit tous d'accord par son arrivée. Ceux qui disputoient ce commandement au Duc de Longueville n'oserent disputer à sa qualité de Prince du sang ce qu'ils étoient prêts de soutenir contre l'autre, à la pointe de l'épée; ainsi tout ce différent s'étant terminé par là Mr. le Cardinal me dit de me préparer à retourner en Angleterre. Je pris la liberté de lui répresenter que j'y étois suspect à Cromwel, qui y avoit bien encore accru sa Puissance, depuis la mort funeste de Charles Premier. Cet homme qui étoit un des plus grands Politiques qu'il y ait eu depuis long tems dans l'Europe, après avoir reconnu par l'experience qu'il en avoit faite en plusieurs rencontres, que les Anglois étoient gens à tout entreprendre pour maintenir leur liberté, leur avoit fait abolir la qualité de Roi, sous laquelle ils avoient toûjours vécu, pour s'ériger en Republique. Il les avoit leurés par là d'une maniere que peu s'en falloit qu'ils ne baisassent les pas par où il passoit, & qu'ils ne coupassent ses habits en piéces pour en faire autant de Reliques. Jamais on n'a veu en effet une si grande amitié pour un homme que ces Peuples en eurent pour lui au commmencement. Il fit bien d'avantage encore en leur faveur. Comme le commun Peuple après s'être délivré de la Puissance Royale, regardoit encore une espece d'esclavage l'authorité que la Chambre Haute avoit dans le Parlement, il la supprima tout de même qu'il avoit déjà fait la Royauté. Il est impossible de dire les benedictions qu'il en eut de la populace, elle en fit des feux de joye pendant plusieurs jours, & en ayant receu des acclamations tout autant de fois qu'il se montroit en public, son Eminence ne fut pas plûtôt qu'il avoit fait ce coup là, qu'il le jugea capable de faire doresenavant tout ce qu'il voudroit entreprendre.

La pensée qu'il en eut & celle qui lui vint en même tems de lier une étroite amitié avec lui, fut cause du commandement dont je viens de parler. Il fit attention à la réponse que je lui avoit faite là dessus, & comme il sçavoit comment j'avois été poursuivi par les gens de ce nouveau tiran, & par ceux de l'Ambassadeur d'Espagne, peut-être que ma remonstrance eut fait quelque impression sur lui, si ce n'est qu'il me croyoit plus capable qu'un autre de me ménager avec les esprits de ce païs là. Il ne pretendoit pas seulement envoyer faire compliment à Cromwel sur ce que son pouvoir augmentoit de moment à autre, mais reconnoître encore ceux qui avoient le plus de credit auprès de lui, afin de se les rendre favorables par ses largesses. Il me donna donc des lettres de change pour vingt mille écus, me disant que s'il m'en falloit d'avantage pour executer son commandement, je n'aurois qu'à l'en avertir & qu'il me les envoyeroit aussi-tôt: C'est pourquoi rien ne me devoit empêcher de faire des avances jusques à la somme que je trouverais bon de promettre. Je partis comme malgré moi pour ce païs là; & Cromwel ne me vit pas plûtôt qu'il me reconnut. Il me demanda aussi-tôt si je le tromperois cette fois là comme j'avois fait l'autre, & que j'avois été bien heureux de m'échaper de ses mains, que si j'y fusse tombé dans la conjoncture où l'on étoit, il ne pouvoit me dire de quelle maniere il m'eut traitté; parce que cela eut dépendu de mille choses; qu'il me pardonnoit, presentement qu'il n'y avoit plus de peril, principalement si je lui apprenois ce que j'étois venu faire en Angleterre en ce tems là.

Cromwel me parloit avec tant de bonté & de cordialité que je resolus de lui avouër naïvement toutes choses. Je ne pris pas garde que j'allois deroger par là au caractere dont j'étois revêtu. Je sçavois bien pourtant que dans le portrait qu'en a fait un homme de ce siecle, qui a passé pour avoir beaucoup d'esprit, il a pretendu que bien loin qu'un Ministre public doive faire le personnage que j'allois faire, il doit bien plûtôt mentir avec gravité. C'est du moins la deffinition qu'il lui donne, & qui n'est pas trop mal inventée, en égard au personnage que la plûpart de ceux qui en sont revêtus jouent tous les jours à la veuë de toute l'Europe; me departant donc à ce coup là de cette politique quand je l'eusse même cru inseparable de ma qualité, je dis à Cromwel qu'il n'avoit pas en trop de tort de me soupçonner pour être autre chose que ce que je paroissois être; que j'étois venu effectivement la premiere fois en Angleterre, à un autre dessein que de lui faire un simple compliment; que j'avois eu ordre de sçavoir en quel état étoient les affaires de Charles, & de me conduire selon ce que je viendrois à en apprendre, qu'il ne le devoit pas trouver mauvais, parce que s'il se mettoit à la place de Mr. le Cardinal il avoueroit qu'il n'en eut pas moins fait que lui.