Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 35

Chapter 353,973 wordsPublic domain

Quoiqu'il en soit si ce fut une chose fort extraordinaire que la prison de ce Prince; ces Peuples n'en demeurerent pas là: après avoir resolu d'agir criminellement contre lui & de le rendre soumis à leurs loix, comme le pouvoit être le moindre d'entr'eux, ils en étoient venus de la pensée aux effets. Cromwel qui s'est rendu fameux à toute la posterité, en s'élevant de la qualité de simple Gentilhomme à celle de Protecteur des trois Royaumes qui composent cette Couronne, étoit déja comme le maître de cette nation. Il s'étoit attiré cette puissance par une adresse merveilleuse qui avoit été suivie du consentement presque universel de tous ces Peuples. Il étoit un des hommes du monde le plus ambitieux; mais il sçavoit cacher ce deffaut sous de si belles apparences qu'on eut dit au contraire qu'il n'y avoit point d'homme moins superbe ni moins amateur des vanitez. Enfin il sembloit, tant il sçavoit bien joüer son personnage, que la procedure criminelle qui se faisoit contre Sa Majesté Britannique ne fut nullement de son goût, quoi qu'il ne demandât pas mieux que de lui voir perdre la tête sur un échaffaut. Les choses étoient dans cet état, quand la Reine sa femme qui s'etoit retirée en France, il y avoit déja trois ou quatre ans, pria la Reine Mere d'interposer son Authorité pour empêcher que cette felonie dont elle prevoyoit bien le cours, n'allât plus loin. Le Cardinal qui étoit bien aise que ces Peuples eussent des differens entr'eux qui les empêchassent de se mêler de ceux de leurs Voisins, n'avoit pas pris trop de soin jusques là déteindre ce feu, dont il ne lui étoit pas plus difficile qu'à la Reine d'Angleterre de prevoir toutes les suittes. Mais soit qu'il ne crut pas qu'elles pussent aller jamais si loin qu'on les vit aller avant qu'il fut peu, ou que les ressorts secrets qui font agir la plûpart des Ministres lui fissent fermer les yeux à toute autre consideration qu'à celle qui regardoit le bien de l'Etat qui lui étoit proposé, il étoit demeuré spectateur de toutes ces tragedies, sans penser que la charité & même l'intérêt du Roi, ne lui permettoient pas d'y être si indifferent. Il ne se fut pas même reveillé de cette lethargie sans les pressantes sollicitations de la Reine d'Angleterre. Cette Princesse qui vouloit, comme il étoit de raison, mettre toutes choses en oeuvre pour ne pas voir perir le Roi son mari, après en avoir parlé plusieurs fois à la Reine Mere, & à son Ministre, obtint enfin qu'on envoyeroit tout de nouveau quelqu'un en ce pays-là pour y faire un dernier effort. Plusieurs y avoient déja été inutilement, soit qu'ils eussent des ordres secrets de ne faire les choses qu'à demi, ou qu'ils ne trouvassent pas des dispositions favorables à réüssir dans leur negociation; quoi qu'il en soit son Eminence ayant jetté les yeux sur moi pour me confier une affaire de si grande importance, elle me donna ordre de venir recevoir mes instructions de sa propre bouche. Ce n'est pas qu'elle ne me les dut donner pas écrit, & même elle y faisoit travailler par le Comte de Brienne, Secretaire d'Etat des affaires étrangeres; mais comme il y avoit de certaines choses dont elle se reservoit le secret, elle ne voulut pas les lui confier, & me les expliqua tête à tête.

Je n'eus point de caractere public dans ce voyage, quoique je m'y fusse attendu d'abord. Je m'en étois même déja rejouï par avance, sans en rien communiquer néanmoins à personne. Parce que je savois que ce Ministre vouloit tenir secret le lieu où j'allois: & en effet au lieu de le publier, il voulut au contraire que je passasse non seulement incognito en ce pays là, mais encore que je prise toute une autre route que celle qui y conduisoit. Il étoit bien aise de depaïser par là ceux qui seroient curieux sur ma marche, ainsi au lieu de me faire cheminer du côté de la mer, il m'y fit tourner le dos. Je pris mon chemin par la Champagne, & étant allé passer par Sedan, j'y rendis une lettre à Mr. de Fabert qui de peu de chose s'étoit élevé jusques à la dignité de Gouverneur de cette place qui étoit alors une des plus considerables de tout le Royaume. Il avoit une étrange réputation, savoir de parler tous les jours à ce qui s'appelle un genie, & on vouloit, je ne sais pas sur quel fondement, qu'il l'avertit de l'avenir. Je sais bien pourtant ou à peu près sur quoi tout cela étoit fondé, c'est qu'il avoit toûjours aimé de certains livres qui ne sont pas trop bons, & qu'il s'étoit venté d'une apparition lors qu'il étoit à neuf ou dix lieuës de Paris dans un chateau qui appartenoit au Duc d'Epernon. Je ne saurois dire au juste si cette reputation lui étoit bien duë ou non. Cela passe ma connoissance, & tout ce que j'en puis dire c'est qu'il étoit homme d'esprit. Aussi le Cardinal de Richelieu qui lui avoit fait donner ce Gouvernement en faisoit beaucoup de cas, & ne faisoit gueres de choses sans en prendre son avis. Le Cardinal Mazarin n'avoit pas fait d'abord tout de même, non qu'il ne sut à peu près dequoi il étoit capable, mais parce qu'il vouloit avoir pour lui ou pour quelqu'une de ses creatures son Gouvernement, comme il avoit fait de la charge de Treville. Fabert n'avoit pas voulu le lui donner, & cela avoit fait naître à son Eminence la pensée de le perdre. Il s'y étoit même resolu d'autant plûtôt qu'il étoit en grande liaison avec Mr. de Chavigni son ennemi declaré. Fabert qui avoit reconnu d'abord sa méchante volonté pour lui ne s'en étoit guerres mis en peine d'avantage. Comme on étoit dans un tems où il suffisoit de se faire craindre pour ne se pas soucier beaucoup d'être aimé, il s'étoit abstenu d'aller à la Cour, de peur de s'y voir arrêté. Il avoit fait le petit Roi dans son Gouvernement, comme il arrivoit alors de faire à quantité de Gouverneurs. Le Cardinal en avoit pris l'allarme, de sorte que pour empêcher qu'il ne se jettât entre les bras des ennemis, il avoit changé de conduite à son égard. Cependant comme son coeur étoit toujours de même pour lui, il avoit tâché de l'attirer à Paris sous divers pretextes. Il prétendoit toujours l'y faire arrêter. Mais Fabert qui étoit tout aussi fin que lui & qui ne manquoit pas de bons amis à la Cour, qui l'avertissoient de tout ce qui s'y passoit, il n'avoit jamais voulu sortir de sa place, & y avoit trouvé de bonnes raisons: tantôt il lui avoit mandé que s'il s'en éloignoit les ennemis prendroient ce tems là pour l'assieger, & tantôt qu'il avoit lui-même quelque entreprise à faire, qui demandoit sa residence. Le Cardinal avoit bien entendu ce que cela vouloit dire, & n'avoit pas jugé à propos de lui en demander une plus ample explication.

Les choses étoient demeurées en cet état pendant quelque tems, mais enfin Fabert qui avoit envie de pousser sa fortune encore plus loin qu'elle n'étoit, voyant que s'il en vouloit prendre le chemin, il devoit gagner la confiance de ce Ministre, il étudia son inclination, afin de le pouvoir prendre par son foible. Il reconnut bientôt que sa passion dominante étoit l'avarice, ainsi lui proposant quelque expédient pour diminuer la depense de sa Garnison, & pour empécher que nos trouppes qui ravageoient bien autant la champagne qu'eussent pu faire les ennemis, s'ils y fussent entrez, n'y continuassent leurs desordres, ils devinrent à la fin si bons amis que ce n'étoit plus ce que c'étoit auparavant. Le Cardinal lui écrivoit réglément toutes les semaines, & soit qu'il crut que par le moyen du genie dont je viens de parler, il fut plus capable qu'un autre de lui donner conseil, il commençoit à imiter le Cardinal de Richelieu, c'est à dire à le consulter tout comme avoit fait ce Ministre.

Je reconnus bien leur étroite intelligence, d'abord que je lui eus presenté une lettre que son Eminence m'avoit donnée pour lui. Car après m'avoir regardé comme pour m'arracher quelques parolles de la bouche, comme il vit que je le regardois de mon côté sans lui rien dire, il me demanda si je croirais réüssir dans mon voyage: je lui répondis que je ne savois de quel voiage il vouloit parler, mais m'ayant dit que je ne devois point finesser avec lui, & que Mr. le Cardinal l'instruisoit de toutes choses, je ne reconnus pas plûtôt qu'il me disoit vrai à quelques paroles qu'il me lâcha, que je lui repartis que je n'étois pas assez habile pour lui en parler affirmativement, que tout ce que je lui pouvois dire c'est qu'il ne tiendroit pas à moi & que j'y emploierois tout mon savoir faire. 11 ne tiendra pas à vous, me dit il, & c'est de quoi je suis bien persuadé sans que vous en juriez. Mais ou je suis bien trompé ou vous vous en reviendrez sans rien faire: vôtre voyage ne fera que hâter les mauvais desseins que cette Nation a contre son Roi, parce qu'elle n'aime pas que les étrangers se donnent la liberté de se mêler de ses affaires. Je lui répondis que peut-être prendroit-elle garde à deux fois à ce qu'elle feroit, parce qu'elle apprehenderoit sans doute que la paix ne se fit avec les Espagnols, tout comme elle venoit de se faire avec les allemans, & que les deux Couronnes ne tombassent après cela sur elle, lorsqu'elle y penseroit le moins. Il me repartit de prendre bien garde à ne leur pas faire cette menace, parceque ce seroit le moyen justement de tout gâter, que cela lui feroit faire un traité avec l'Espagne qui ne vouloit point de paix, qu'elle ne l'avoit déja que trop témoigné en refusant d'entrer dans celui qui avoit été fait à Munster; que ce refus ne procedoit que de ce qu'elle esperoit que nous nous brouillerions bien-tôt nous mêmes dans nôtre Etat; qu'elle n'avoit pas trop de tort de le croire, parce que les esprits étoient disposez en France d'une maniere qu'à la premiere chose qui arriveroit on verroit d'étrangers revolutions; que le Cardinal avoit fait un coup d'étourdi quand il avoit fait arrêter Broussel & ses compagnons; qu'il devoit prevoir ce qui en arriveroit; mais enfin qu'après en avoir fait la faute, il devoit la soutenir au peril de sa vie; que d'avoir fait relâcher ces prisonnniers comme il avoit fait, c'étoit vouloir qu'on lui fit la loi en toutes rencontres; qu'il ne tarderoit guerres à s'en appercevoir, & que quoique l'orage fut appaisé en apparence, il le verroit éclatter bientôt tout de nouveau & plus terrible mille fois qu'auparavant; qu'au reste les Anglois étoient nos voisins de trop près, & avoient de trop bons espions chez nous pour ignorer tous ces mouvemens; que c'étoit ce qui leur donnoit la hardisse de faire le procès à leur Roi, & ce qui le feroit perir miserablement; qu'ainsi si le dessein du Cardinal étoit de le sauver, il lui diroit bien tout ce qu'il avoit à faire, & tout ce que j'avois à faire aussi; que toutes mes instructions ne devoient rouler que sur l'étroite correspondance que je devois entretenir avec Cromwel & avec le Parlement d'Angleterre, parceque si j'entreprenois de vouloir sauver Sa Majesté Britannique, bien loin d'y pouvoir réüssir, je ne ferois que me perdre avec elle; que quand il me parloit ainsi de moi, j'entendois bien apparement ce qu'il vouloit dire par là; que sous mon nom il entendoit tout l'Etat qui étoit presque tout aussi malade que le pouvoit être celui d'Angleterre.

Son raisonnement étoit fort juste, aussi Mr. Le Cardinal m'avoit dit de bouche avant que de me faire partir, de prendre bien garde à tout, quand je serois arrivé en ce Pais là; que si je voiois que tout y fut desesperé pour Sa Maj. Britannique je le laissasse perir comme les autres, puis qu'il ne me serviroit de rien de l'en vouloir garentir; qu'au surplus de quelque maniere que les choses s'y passassent je songeasse bien que l'intérêt du Roi, & celui de l'Etat ne demandoient pas que les esprits s'y réünissent bien qu'ils pussent s'opposer à nos entreprises. Je demeurai deux jours à Sedan où ce Gouverneur me fit fort bonne chere, quoi qu'il ne se mit pas sur le pied de tenir une table delicate, comme faisoient quantité d'autres Gouverneurs. Il songeoit bien plûtôt à faire le bien de sa famille, qui étoit assez nombreuse, pour croire qu'il ne mourroit pas sans heritiers. Je pris congé de lui après ce tems là, & étant descendu à Liege par la Meuse, je passai de là à Cologne où je croiois trouver cet Electeur. J'avois des lettres à lui rendre de la part de son Eminence, mais ne l'y ayant pas trouvé, je fus obligé d'aller à Breuil où il étoit. C'est une maison de plaisance qui appartient à ceux qui jouïssent de cet Electorat. Je m'acquittai de ma commission, qui n'étoit pas bien difficile. Cette lettre ne contenant que des complimens qui étoient pourtant fort interessez, comme avoit coutume d'être tout ce que faisoit ce Ministre. Comme il prevoioit aussi bien que Fabert que sa Fortune n'étoit pas trop assurée, après ce qui étoit arrivé, il tâchoit de se procurer une retraite auprès de cet Electeur, en cas qu'il en eut besoin. Cependant comme il sçavoit que les presens ne servent pas peu à entretenir l'amitié, je lui portai aussi avec ma lettre un portrait de la Vierge, dont le Duc de Savoye avoit fait present à son Emminence.

Je pris congé de lui après avoir demeuré deux jours à sa Cour, qui n'avoit rien de recommandable pour un Prince souverain. Je trouvai même que ses inclinations ne repondoient pas trop à la grandeur de sa naissance. Il demeuroit enfermé tout le jour sans se montrer à personne, & il s'occupoit là de la recherche de la pierre philosophale, du moins si l'on en veut croire ce qui s'en disoit. Cela étoit cause qu'il n'avoit jamais un sol, & tout son revenu s'en alloit en fumée au lieu de vivre comme une personne de sa condition. Ce n'est pas qu'il n'y eut assez à manger à sa table, mais tout y étoit si mal appreté, que quand on sortoit comme je faisois d'un endroit où l'on faut aussi bonne chere que l'on fait en France, on pouvoit dire que l'on y mouroit de faim. Je fus de là à Bruxelles où je pouvois aller seurement, à cause d'un passeport que son Eminence m'avoit envoyé à Breuil. Je n'y vis personne, & n'y ayant fait que coucher, je fus m'embarquer à Ostende où j'appris qu'il y avoit un vaisseau qui passoit en Angleterre. C'étoit un vaisseau armé moitié en guerre, moitié en Marchandise, & nous n'eumes pas fait plus de trois ou quatre lieuës que nous en vîmes paroître un autre qui portoit Pavillon de France. Comme le nôtre portoit celui d'Espagne, ils ne se furent pas plûtôt reconnus, qu'il ne leur en fallut pas davantage pour se preparer de part & d'autre au combat. Ils étoient à peu prés de même force, mais dans un moment cette egalité disparut; nous vîmes avancer un vaisseau qui se hâtoit de venir vers nous comme y ayant grand interêt. Il étoit beaucoup plus prés de celui de France que du nôtre, si bien que celui-ci put discerner plûtôt que nous qui il étoit. Il étoit espagnol & d'abord qu'il le reconnut, il s'enfuit au lieu de venir à nous. Les deux vaisseaux espagnols commencerent ainsi à lui donner la chasse, on le poursuivit même de si prés que je crus qu'il alloit être pris. Cela me fit de la peine & le chagrin que j'en avois paroissant sur mon visage, je ne m'entendis pas seulement accabler d'injures au même tems, mais donner encore un coup de bâton dont je me crus assommé. Je tournai la tête du coté d'où le coup venoit, pour voir qui étoit si hardi que de me traitter de la sorte, je vis que c'etoit le Capitaine du vaisseau, & bien que je ne puisse esperer vraisemblablement de m'en venger, qu'il ne m'en coutât la vie, je ne laissai pas de mettre l'épée à la main pour la lui passer au travers du corps. Rien ne lui fit echaper mon ressentiment que la precaution qu'il eut de me tourner le dos. Sa fuite me l'ayant ainsi dérobé, un Chevalier de Malthe Espagnol, homme d'une des premieres Maisons de toute l'Andalousie qui avoit vu son action, mit l'épée à la main tout aussi tôt, non pour m'aider à tuer celui qui l'avoit faite, mais pour empêcher que quelques uns de ses soldats à qui il avoit dit de me tuer n'exécutassent son commandement. Il me dit de ne rien craindre, & qu'il periroit plutôt que de souffrir que ce brutal m'outrageât davantage.

Le respect qu'on avoit pour lui fit que ces soldats n'oserent poursuivre leur pointe. Les passagers même qui étoient en grande quantité dans le vaisseau se rangerent auprès de nous pour empêcher qu'on ne nous fit insulte. Les matelots qui bandoient tout leur esprit auparavant à joindre le vaisseau François se relacherent alors de leurs soins pour voir ce que cela vouloit dire. Comme c'étoit nôtre vaisseau qui le serroit de plus prés, & que l'autre qui le poursuivoit n'étoit pas trop bon voilier, il se servit de ce relâche pour se tirer de péril & nous le perdimes bientôt de veuë; l'autre vaisseau en ayant fait tout autant, il s'en vint à nous pour savoir à quoy il tenoit que nous ne l'eussions pris. Il nous trouva sous les armes les uns contre les autres, dont il demeura tout surpris. Cependant celui qui m'avoit outragé lui ayant voulu faire sa cause bonne il lui dit qu'il n'étoit qu'un brutal, & qu'il y avoit long-tems ou'il le connoissoit pour tel; qu'il étoit fâché de n'avoir pas le pouvoir de m'en faire justice, mais que puisque j'allois en Angleterre il me donneroit un bon conseil; que je m'en plaignisse à l'Ambassadeur d'Espagne & qu'il le feroit arrêter tout aussi-tôt. Je ne fus point content de cet expédient, que je ne trouvois pas capable de me satisfaire, après l'outrage que j'avois reçû. J'eusse voulu que l'on m'eut permis de lui passer mon épée au travers du corps, ou du moins de lui couper le visage, comme il le meritoit bien; mais enfin voyant que ce seroit inutilement que je m'efforcerois de le faire, & que je n'en aurois jamais la permission, je répondis à celui qui paroissoit si bien intentionné pour moi, que l'Ambassadeur dont il me parloit ne sauroit peut-être ou prendre ce maître brutal, qu'ainsi je n'en aurois aucune satisfaction. Il me repartit qu'il falloit de toute necessité qu'il fut décharger ses Marchandises dans quelque Port d'Angleterre; qu'elles étoient pour le compte de quelques Marchans Anglois, & que ce seroit-là où on l'attraperoit; que cependant il me diroit, pour me consoler toûjours en attendant, qu'il ne pouvoit venir rien de bon d'un homme comme celui-là; qu'il avoit été renegat, & corsaire, & que Sa Majesté Catholique ne l'avoit reçû en grace qu'à la recommandation d'un des principaux de son Conseil; que l'accès qu'il avoit trouvé auprès de lui ne meritoit pas neanmoins qu'il s'en ventât; que ce n'avoit été qu'en lui faisant present d'une esclave qu'il avoit achetée quelque part en Barbarie; que ce Ministre en avoit passé maintenant sa fantaisie, de sorte qu'il ne falloit pas craindre qu'il lui servit davantage de support.

Ce Capitaine, qui étoit aussi honnête que l'autre étoit brutal, ayant fait ainsi tout son possible pour diminuer l'excès de mon ressentiment, il nous fit monter dans son bord, le Chevalier de Malthe & moi, après m'avoir promis qu'il seroit lui-même mon solliciteur auprès de l'Ambassadeur d'Espagne. Il s'en alloit à Londres, & il nous y mena. Nous y arrivâmes pour ainsi dire en moins de rien, le vent qui nous poussoit étant si favorable qu'il ne pouvait gueres l'être davantage. Ce Capitaine me tint parole d'abord qu'il y fut arrivé. Il raconta à l'Ambassadeur tout ce qui m'étoit survenu, & lui en demanda justice en mon nom. Je fus bien embarrassé si je devois l'aller voir, ayant peur que ma visite ne fut pas approuvée de la Cour dans la situation où étoient les affaires des deux Couronnes. Car elles se brouilloient toûjours de plus en plus. Le Cardinal avoit fait arrêter tout nouvellement sur la frontiere un homme qui venoit à Paris pour y porter le Parlement à se déclarer entierement contre ce Ministre. Comme ils y avoient vû beaucoup de disposition, parce qui étoit arrivé, ils se flattoient que pour peu de soin que l'on prit à rattiser le feu qui avoit commencé à paroître, il ne tarderoit gueres à causer un grand embrasement. Cet homme fut fouillé quand on l'arrêta, & on lui trouva sur lui plus de choses qu'il ne lui en falloit pour le perdre. Son Eminence ne voulut pas qu'on fit éclat de cette affaire, de peur que cela ne haussât le coeur aux mal-intentionnez, quand ils se verroient soutenus par une Couronne qui avoit accoutumé de balancer le pouvoir de la nôtre. Cependant comme il ne vouloit pas laisser ce crime impuni, il m'écrivit de lui donner avis quand je serois arrivé à Calais, par où je devois passer en m'en revenant.

L'embarras où j'étois touchant l'Ambassadeur d'Espagne ayant tenu quelque tems mon esprit en suspens, je me deffis à la fin de mes scrupules. Je considerai que la visite que je lui rendrois n'avoit rien qui fut préjudiciable au service du Roi. Je fus donc le voir, & m'ayant parfaitement bien reçû, je ne lui eus pas plûtôt conté mon affaire, que faisant un jugement de moi plus avantageux que je ne devois esperer, il me demanda ce que j'étois venu faire en ce païs là. Il soupçonna tout aussi-tôt, à ce que je reconnus depuis, que j'y étois envoyé de la part de la Cour, tellement que m'observant depuis les pieds jusques à la tête, il me fut aisé de voir qu'il eut voulu être devin pour savoir ce que j'avois dans le coeur. Je lui donnai le change, & afin qu'il ne le put deffier de rien, je lui répondis que j'avois une affaire en France qui m'avoit obligé d'en sortir, que je m'y étois battu contre un de mes parens, & que comme les duels y étoient deffendus, sous de grosses peines, je n'avois point eu de repos, que je ne me fusse vû en lieu de seureté. J'eus beau déguiser ainsi ce que j'étois, je ne pus lui en faire accroire. Il me demanda les tenans & les abboutissans de mon prétendu combat. Je ne m'étois pas préparé à ma menterie, du moins comme il le falloit être pour n'être pas trouvé menteur, de sorte que lui ayant conté la première chose qui me vint dans la pensée, il lui fut facile de savoir que tout cela n'étoit qu'une imposture; parce qu'il avoit des gens sur les lieux qui lui en manderent la vérité. Je trouvai cependant les choses si mal disposées pour réüssir dans ma négociation, que suivant les instructions que j'en avois je ne jugeai pas à propos d'en dire un seul mot; tout au contraire je tâchai de m'insinuer dans la confiance de Cromwel pour qui j'avois une lettre de creance. Comme c'étoit un fin politique il avoit des espions en campagne qui lui rendoient compte de tous ceux qui entroient ou qui sortoient d'Angleterre, pour peu qu'ils parussent gens à y devoir faire attention. Il savoit ainsi ma venue dès le même jour que j'y avois mis pied à terre. Au reste comme il s'étoit écoulé plus d'une semaine depuis ce tems-là, & qu'il n'y avoit point d'apparence que j'eusse tant tardé à le voir, si ce n'est que j'avois quelque chose à examiner auparavant, je lui devins encore plus suspect, que je ne l'étois à l'Ambassadeur. Il n'eut garde de m'en rien témoigner, & me traitant au contraire avec une cordialité capable d'y prendre un bien plus fin que moi, il me dit qu'il se tenoit bien redevable à Mr. le Cardinal des offres de service qu'il vouloit bien lui faire faire; qu'il se donneroit l'honneur de lui recrire, & que comme il ne témoigneroit jamais si-bien dans sa lettre la reconnoissance qu'il avoit de sa bonté comme elle étoit gravée dans son coeur, il me seroit bien obligé de lui vouloir dire de bouche tout ce qu'il tâchoit de m'en faire connoître.