Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 34

Chapter 343,813 wordsPublic domain

Si j'avois été surpris de sa venuë, je le fus encore davantage de son compliment. Neanmoins, ayant l'esprit assez present pour m'aviser d'une chose à laquelle je fus redevable de ma vie, je lui dis que si je ne pouvois obtenir grace auprès de lui, je le priois du moins de me donner le tems de me preparer à mourir en bon Chrétien, qu'il souffrit que je passasse dans un cabinet qui étoit à côté d'où nous étions, afin de me recueuillir. Il me le permit, & en ayant fermé la porte sur moi avec un crochet, qui s'y trouva fortuitement, je commençai à fraper du pied sur le plancher, afin d'appeller le garde de Mr. le Cardinal à mon secours. Il étoit par bonheur pour moi dans sa Chambre avec trois ou quatre de ses amis qui devoient souper avec lui. Ils avoient entendu le bruit que mes assassins avoient fait en entrant, & principalement en se jettant sur moi. Ils n'avoient sçû ce que cela vouloit dire, parce qu'ils n'avoient pas coutume d'en entendre tant: mais l'appel que je leur faisois leur faisant juger qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire, ils monterent en haut pour voir ce que c'étoit. Mes assassins commençoient déja à vouloir enfoncer la porte du cabinet où j'étois; mais les entendant sur le degré ils convertirent leur fureur en crainte; voyant bien qu'on les obligeroit avant qu'il fut peu de rendre compte de leurs actions. Le garde étant arrivé à la porte avec ses amis, ils ne voulurent pas la lui ouvrir. Je lui criai au travers de la mienne d'envoyer chercher un Commissaire pour leur faire faire de force, ce qu'ils ne vouloient pas faire de bon gré. Il entendit ma voix au travers du murmure que faisoient ces assassins, pour consulter ensemble ce qu'ils avoient à faire dans une occasion si pressante pour eux. Ils prirent le parti que la prudence leur conseilloit, & ce fut de leur ouvrir la porte avant que le Commissaire arrivât. Comme il s'en étoit détaché un de la Compagnie du Garde pour aller chercher cet Officier, ils étoient alors quatre contre quatre, de sorte qu'il ne pouvoit manquer qu'il n'y eut bien du sang répandu, parce que le desespoir ou étoient ces assassins leur tenoit lieu de courage.

D'abord que j'entendis que la porte étoit ouverte, j'ouvris celle du cabinet où j'étois, quoi que ces assassins m'eussent desarmé, en se jettant sur moi. Ce n'étoit pas le moyen de donner grand secours au garde ni à ses amis, mais le bonheur ayant voulu que ceux à qui j'en voulois me tournassent le dos, j'en surpris un par derrière & lui arrachai son épée, lors qu'il s'y attendoit le moins. Il se jetta dans le cabinet de peur que je ne le tuasse, ou qu'il ne fut percé par quelqu'un de ceux à qui il avoit affaire auparavant. Je le trouvai bien là, me flattant qu'il n'auroit pas la hardiesse d'en sortir comme j'avois fait. Nous fumes ainsi cinq contre trois, ce qui ne rendoit plus la partie égale. Mais le desespoir où ils étoient suppleant pour eux à l'inegalité ils se battirent avec tant de hardiesse, & de fureur qu'ils nous avoient déja blessé deux hommes, quand le Commissaire arriva. Pour ce qui est d'eux, ils l'étoient tous trois, & le secours que cet Officier nous amena nous en ayant rendu les maîtres, sans qu'ils pussent nous resister davantage, ils furent pris tous quatre, & emmenez au Chatelet. L'on y mena aussi la mere & la fille, & quoi que j'eusse pitié de celle-ci, & que je fusse porté d'inclination à lui pardonner, je crus neanmoins que je ne le devois pas faire, après une aussi grande tromperie que la sienne. Je pris soin dès le soir même d'informer Mr. le Cardinal de cette avanture, & comme je ne manquai pas en même tems de lui dire que j'avois l'obligation à son garde de m'avoir tiré de ce mauvais pas, il fut si aise de voir que celui qui l'avoit voulu tuer étoit entre les mains de la justice, qu'il lui donna une Lieutenance de Cavallerie dans son Régiment. Il y devînt en suitte Capitaine, & étoit encore en passe de devenir quelque chose de plus, quand il fut tué au combat du Faubourg St. Anthoine qui se donna quatre ans après.

Les baricades de Paris après avoir eu le commencement que je viens de dire avoient eu une fin qui avoit beaucoup chagriné la Cour. Mathieu Molé premier President du Parlement, homme fin & rusé, & qui sous une simplicité apparente & un desinteressement simulé cachoit un coeur tout rempli d'artifice & d'interest, avoit été obligé par sa compagnie d'aller redemander à la Reine Broussel avec les autres magistrats qui avoient été arrêtez avec lui. Cette necessité lui avoit beaucoup déplu, parce qu'il étoit pensionnaire de la Cour, & qu'il apprehendoit de perdre ses bien-faits, en faisant quelque chose qui lui fut desagreable. Comme il n'avoit pas été tout seul au Pallais Roial, & qu'il y avoit avec lui des Députés de sa Compagnie, il lui avoit fallu parler à Sa Majesté sur le ton qui lui avoit été prescrit. La Reine avoit assez mal receu ce qu'il lui avoit dit, non pas tant toutesfois par rapport à sa personne que par rapport à ceux de la part de qui il venoit. Il avoit donc été obligé de s'en retourner sans rien obtenir; mais le peuple qui restoit toûjours en armes pour garder ses baricades, l'avoit contraint de retourner sur ses pas, lors qu'il s'étoit presenté. Ce n'avoit pas été même sans lui faire des menaces, que s'il ne réussissoit mieux cette fois là qu'il l'avoit fait l'autre, il lui en feroit porter la folle enchere. Ce Magistrat s'étoit donc presenté pour la seconde fois devant Sa Majesté, & ne lui avoit point caché la contrainte qui lui avoit été faite: cela avoit jetté la Reine dans un grand embarras, parce qu'elle apprehendoit de mettre l'authorité du Roi son fils en compromis. Mais le premier President lui ayant dit tout de nouveau, de quelle maniere les choses s'étoient passées à la baricade, & adjouté que si Sa Majesté s'obstinoit à ne pas accorder la liberté des prisonniers, il ne lui pouvoit repondre des suites qu'auroit la desobeïssance de ces seditieux, elle se resolut de le croire, de peur de porter les choses à l'extremité par une trop grande obstination. Le Conseil du Roi approuva sa resolution, & l'ordre ayant été expédié pour les tirer de prison, la sedition s'appaisa tout en aussi peu de tems qu'elle avoit été excitée.

Ces choses étoient en cet état quand on mena mes assassins au Châtelet, Mr. le Cardinal qui y avoit des créatures les fit agir afin qu'on les jugeât à la derniere rigueur. Ils ne voulurent pas le desobliger pour si peu de chose. Car ils contoient pour rien la vie de ces miserables par rapport à la bassesse de leur naissance, plûtôt que par rapport à leurs actions. Ainsi ils les condamnerent à être pendus, dont ayant appellé au Parlement tout ce que le Cardinal put faire fut de les faire condamner au bannissement. Ce jugement ne lui plus pas tant qu'avoit fait l'autre, si bien qu'apprehendant qu'au lieu de sortir du Royaume, ils ne se cachassent à Paris, & qu'ils ne prissent leur tems pour l'assassiner, il fit donner une Lettre de cachet pour les envoyer à Salses. S'il eut pû les envoyer plus loin, & qu'il eut sû qu'ils y eussent voulu demeurer, il n'eut pas manqué à le faire. Il envoya Besmaux pour les y conduire, avec des Archers, commission qui ne lui plut gueres & dont je ne me ferois jamais chargé si j'eusse été à sa place, aussi le lui dis-je sans rien deguiser avant que de le laisser partir. Je m'y crus obligé plus particulierement qu'un autre, parce qu'étant lui & moy sur le même pied, auprès de son Eminence, j'apprehendois que la complaisance qu'il avoit pour elle ne me fit tort. Il me repondit que quand on avoit un Maître ce n'étoit que pour executer ses ordres, & non pas pour les controller, que c'étoit là son humeur, & que pour moi je pouvois faire tout ce que bon me sembleroit, sans qu'il y trouvât à redire. Je connus à cette réponse qu'il ne tiendroit à rien qu'il ne me fit une querelle d'allemand, pour peu qu'il y entrevit le moindre jour. Cela me surprit, parce qu'il avoit temoigné d'abord que cette commission ne lui étoit pas agreable, comme en effet elle ne le devoit pas être, pour peu qu'il y fit de reflexion; quoiqu'il en soit étant bien aise de ne me point faire d'affaire avec lui & moins encore avec Mr. le Cardinal à qui je craignois qu'il ne voulut faire sa cour à mes dépens, je lui dis que bien loin d'improuver ce qu'il faisoit j'étois prêt de lui donner ma bénédiction, afin qu'il put partir sans scrupule. Je ne sais si je lui dis cela d'un air de mépris, ou s'il le prit de cette façon, mais enfin m'étant presenté le soir devant Mr. le Cardinal il me tourna le dos sans me regarder. Il fit cela d'une manière si sensible que je ne pus douter qu'il n'eut quelque chose sur le coeur contre moy. Je l'attribuai aussi-tôt à Besmaux, & ne doutant point qu'il ne lui eut empoisonné ce que je lui avois dit, je resolus de m'en éclaircir avec son Eminence à la premiere occasion que j'en trouverois. Je ne me trompois pas, Besmaux qui étoit homme à sacrifier le meilleur de ses amis, des qu'il y alloit seulement pour lui de quelque apparence de fortune, n'avoit pas manqué à faire le flatteur auprès d'elle. Il lui avoit dit, lors qu'il en avoit pris congé, qu'il n'avoit pas tenu à un de ses amis de le dissuader de son voyage, sous pretexte que sa commission étoit plûtôt celle d'un Archer que celle d'un Gentilhomme; que pour lui, cependant il feroit non seulement ce personnage de tout son coeur, quand il iroit de son service, mais encore celui de Boureau.

Mr. le Cardinal n'étoit pas extrémement jaloux qu'on se donnât à lui préferablement à tout autre, comme l'avoit été autrefois le Cardinal de Richelieu. Il disoit même quelquefois, pour avoir lieu de condamner sa memoire, & d'élever sa réputation à son prejudice, que bien loin de lui ressembler, il n'auroit point plus de joye que de voir passer ses Domestiques au service du Roi. Cependant quoi qu'il voulut paroître ainsi desinteressé, il ne laissoit pas de ressembler à beaucoup d'autres qui n'aiment pas qu'on trouve rien au dessous de soi, quand il y va de leur satisfaction; se lassant donc aller à croire que j'étois fort criminel, parce que Besmaux m'avoit fait passer pour tel dans son esprit, il continua non seulement de detourner les yeux de dessus moi, mais encore à me faire mauvaise mine. Je n'étois pas ni assez content de lui ni assez coupable pour recevoir ce traitement avec patience. Si j'eusse été coupable j'eusse été moi-même le premier à baisser les yeux, pour me dire que je l'avois bien merité, & si je lui eusse eu quelque obligation je me fusse dit peut être que l'on devoit tout souffrir d'un homme à qui on étoit si redevable, mais ce Ministre étant encore à faire la moindre chose pour moi, & d'ailleurs ne trouvant nullement qu'il se dût tenir offensé de ce que j'avois dit à Besmaux, je l'attendis un jour dans l'allée sombre où l'homme dont je viens de parler l'avoit voulu assassiner. Je savois qu'il n'y avoir point de jour qu'il n'y passoit, & même j'en savois l'heure, & pour ainsi dire jusques au moment; ainsi n'ayant pas eu le tems de m'y morfondre, je ne l'y vis pas plûtôt ou pour mieux dire, je ne l'y entendis pas plûtôt marcher, que je lui dis Monseigneur ne craignez rien, c'est Artagnan qui ayant reconnu que vôtre Eminence ne le veut pas regarder a cherché l'obscurité pour lui demander en quoi il est coupable, sans l'obliger à baisser les yeux devant lui. Mr. le Cardinal fut bien surpris à ma voix, & l'eut été encore bien d'avantage s'il ne l'eut pas reconnuë, & que je ne me fusse pas nommé; mais enfin s'étant rassuré par l'un & par l'autre, & sur tout parce que je lui témoignois par mes parolles que rien ne m'amenoit là que le desir de recouvrer ses bonnes graces, il me dit que s'il ne me regardoit pas ce n'étoit pas sans raison; que si j'en doutois, je n'avois qu'à me ressouvenir de ce que j'avois dit à Besmaux avant son départ. Je lui répondis que je n'avois que faire de rappeller ma memoire pour m'en ressouvenir, que je lui avoit dit telle & telle chose, & que non seulement j'en demeurois d'accord, mais encore que si la chose étoit à refaire, je n'en ferois pas moins que ce que j'avois fait; que je ne voulois que lui même pour juge, s'il convenoit bien à un gentilhomme de se mettre à la tête d'une troupe d'archers, quelque service qu'il y eut à lui rendre: que genereux comme je le connoissois, j'étois sûr qu'il ne l'approuveroit pas, quoi qu'un peu de préoccupation lui eut fait témoigner d'abord tout le contraire; que s'il avoit à m'éprouver ce pouvoit être par quelque autre endroit que celui là; & que quelque peril qu'il y eut il ne me verroit jamais reculer, pour veu que cela se pût faire sans deshonneur, mais que quand il y en auroit pour moi, ou que je le croirois, il me verroit rentrer tout aussi-tôt dans ma coquille.

Il témoigna être content de ma justification, & Besmaux étant revenu quelque tems après de son Voyage, je lui battis froid comme à un homme dont je n'avois pas lieu d'être content. Champfleuri Capitaine des Gardes du Cardinal qui étoit nôtre ami commun, & qui vouloit nous raccommoder nous ayant conviez tous deux à venir manger la souppe chez lui, sans que nous fussions ni lui ni moi que nous nous y devions trouver, & encore moins boire ensemble, il se servit de cette occasion pour nous prier d'oublier le passé. Besmaux ne demandoit pas mieux, & ne jugeant pas que je me dusse faire tenir à quatre, parce qu'il y alloit plus du sien que du mien, à tout ce qui s'étoit passé, je fis tout ce que mon ami vouloit. Il nous fit choquer le verre ensemble, & les choses s'étant passées de la sorte, sans que dans le fonds j'eusse grande estime pour un camarade qui m'avoit fait une telle piece, je ne trouvai point d'occasion de lui donner sur les doigts, que je ne le fisse de bon coeur. Mr. du Tremblai Gouverneur de la Bastille frere du fameux Pere Joseph, qui avoit joué un rolle de grande consequence sous le Ministere du Cardinal de Richelieu, étant devenu malade en ce tems-là, je dis à nôtre ami que s'il me vouloit donner seulement mille Pistoles pour mon droit d'avis, je lui indiquerois une chose qui feroit sa fortune s'il étoit si heureux que de la pouvoir obtenir. Il étoit fin, mais non pas de cette finesse qui fait discerner aisément à quelle intention l'on parle. Toute celle qu'il avoit ne rouloit que sur son interest, & hors de là il n'étoit capable de rien. Il vouloit néanmoins qu'on le crut fort habile, & j'avois la complaisance de feindre que je le croyois tel, afin de me pouvoir moquer de lui plus aisément quand l'occasion s'en presentoit. Rien donc ne l'empêcha de donner d'abord dans le paneau, que la reflexion qu'il fit que si je savois une si bonne affaire, je la demanderois bien plûtôt pour moi, que de la donner à un autre. Il me témoigna sa pensée, & lui ayant répondu que si je n'y songeois pas, c'est qu'il y avoit des choses qui convenoient à l'inclination des uns, qui ne convenoient pas à l'inclination des autres: il m'interogea sur quoi je me fondois, que ce que j'avois à lui proposer lui plairoit plûtôt qu'à moi; je lui répondis qu'il étoit sur l'expérience, & me répondant qu'il n'avoit rien à me dire après cela, il me conjura de lui ouvrir mon coeur. Il me dit en même tems que je pouvois faire fonds sur les mille Pistoles que je demandois, & qu'il m'en feroit son billet, pour peu que je me defiasse de sa parole, je fus ravi de le voir de si bonne foi, & comme je l'avois fait mordre à l'hameçon d'une maniere qu'il ne s'en pouvoit plus dédire, je lui dis alors la maladie de du Tremblai, & que s'il m'en vouloit croire il demanderoit son gouvernement. Il fut si simple que de ne pas reconnoître encore que je me moquois de lui. En effet il me demanda d'un grand serieux à quoi j'avois reconnu qu'il y étoit plus propre que moi, & je fus obligé de lui dire devant qu'il le pû comprendre, que cela ne m'avoit pas été difficile, puis que devant que d'être bon concierge il avoit témoigné qu'il étoit bon archer, qu'au reste il avoit si bien réussi à l'un qu'il étoit impossible qu'il ne réussit encore bien à l'autre, que je lui souhaittois toute sorte de prosperité dans cette nouvelle charge principalement s'il avoit soin de me donner les mille Pistoles qu'il me promettoit. Il ne fut pas bien aise que je le raillasse de la sorte, il s'en plaignit à Champfleuri, qu'il tâcha d'interesser dans sa querelle, sous pretexte qu'après avoir été employé dans nôtre raccommodement il trouveroit que j'avois mauvaise grace de mépriser la peine qu'il y avoit prise. Mais comme il étoit plus de mes amis que des siens, il n'en eut pas toute la satisfaction qu'il esperoit.

Le Cardinal qui avoit pris plaisir jusques là à entretenir la guerre, & qui pour en venir à bout plus facilement n'avoit pas fait tous les efforts qu'il eut pû faire, s'il l'eut voulu terminer, changea alors de politique. Il n'eut pas plûtôt veu les baricades de Paris, que jugeant de là, combien il étoit haï, & le danger qu'il y avoit pour lui qu'il ne s'élevât une nouvelle sedition, qu'il m'envoya en Allemagne vers les Plenipotentiaires que nous avions en ce païs là. Il les y avoit envoyez tout aussi-tôt après qu'il avoit été élevé au ministere, afin de faire accroire aux Peuples qu'il vouloit signaler les commencemens de son pouvoir par une chose aussi avantageuse à l'Etat que l'étoit la paix. Comme on ne le connoissoit pas encore, & que la Reine mere y avoit été trompée toute la premiere, croyant d'abord qu'elle l'avoit mise au poste où il étoit, qu'il s'en acquitteroit mieux qu'un autre, parce que l'intérêt, qui est un poison qui a coûtume de corrompre la plûpart des Ministres, ne feroit pas le même effet sur lui que sur une infinité d'autres, lui à qui elle ne voyoit ni enfans ni suivans, il n'étoit pas difficile néanmoins de savoir qu'il avoit des neveux & des nièces & même en grande quantité; mais il avoit toujours paru si indiffèrent pour eux, qu'il sembloit que c'étoit à quoi il songeroit le moins qu'à les enrichir, quand il se trouverait en place. Cependant l'appetit lui étant venu à mesure qu'il se voyoit maître d'un grand Royaume, il n'avoit plus songé qu'a pêcher en eau trouble afin de s'élever non seulement au dessus de leur condition, mais encore de leur esperance. Pour cet effet pendant qu'il fesoit sonner bien haut ses bonnes intentions pour la paix, & que pour les justifier il alleguoit le depart des Plenipotentiaires, il avoit envoyé des ordres secrets à l'un d'entr'eux d'y faire naître des obstacles insurmontables. Il s'étoit donc écoulé déja plusieurs années, sans qu'une assemblée si celebre eut rien produit. Les habiles gens mêmes avoient reconnu, il y avoit plus de deux ans, que tout cela n'étoit qu'une véritable mommerie; mais enfin le peril dont il étoit menacé lui faisant voir la nécessité qu'il y avoit pour lui de faire la paix avec les étrangers, pour se pouvoir deffendre des ennemis Domestiques, j'en portai les ordres à Mr. Servient. C'étoit un des plus fins hommes qu'il y eut jamais eu. Il jouoit ses collegues comme s'ils n'eussent pas eu le sens commun; aussi y en avoit t-il un qui n'étoit pas trop habile homme, & quoi que l'autre le fut d'avantage, cela n'empêchoit pas qu'il ne le fit donner souvent dans le panneau.

Servient ayant receu ces ordres applanit bien-tôt toutes les difficultez qu'il avoit fait naître lui même. Il fit consentir les Suedois, qui avoient intêret à ce traité, à quantité de choses contre lesquelles il les avoit fait roidir lui-même auparavant: la Religion Catholique y fut un peu sacriffiée; on abandonna à ces Peuples quantité de païs où elle avoit toûjours régné jusques-là, & où ils commencerent à l'abolir insensiblement. On rendit aussi, pour plaire aux Princes Protestans, l'Evêché d'Osnabruk alternatif entre les Lutheriens & les Catholiques. Enfin l'Empereur qui étoit aussi pressé que le Cardinal de se delivrer de la crainte que lui causoient les Hongrois & quelques autres ennemis Domestiques, ayant consenti à demembrer l'Empire en faveur de la Reine Christine, qui étoit alors assise sur le Trone du Grand Gustave son Pere, ce traité fut conclu à Munster le 24. d'Octobre 1648. Le Roi d'Espagne & le Duc de Lorraine n'y voulurent pas entrer, qu'on ne leur rendit des conquêtes qui avoient été faites sur eux; & comme cela ne se pouvoit sans honte de la nôtre part, le Cardinal, qui eut été bien aise de leur faire mettre les armes bas, aussi bien qu'aux Allemans, se consola de la resistance qu'ils y faisoient, par la connoissance que chacun auroit qu'il n'auroit pas tenu à lui de rendre la paix generale.

En m'en revenant de ce païs là j'eus ordre de passer en Angleterre ou il se joüoit d'étranges Tragedies. Ces Peuples après avoir chassé leur Roi de leur Capitale, & lui avoir donné plusieurs batailles l'avoient enfin réduit dans la fatalle nécessité de se jetter entre les bras des Ecossois. Lui à qui c'étoit à les proteger avoit été si malheureux que d'être obligé de réclamer leur protection. Les Anglois qui traitent d'ordinaire ces Peuples de Barbares, ne le virent pas plûtôt entre leurs mains, qu'ils resolurent de l'en tirer. Ils traiterent avec quelques uns des Principaux qu'ils le leur livreroient moyennant une bonne somme d'argent. La chose s'executa aussi tôt, & ce pauvre Prince fut fait prisonnier de ses propres sujets. L'on a toûjours attribué la cause de ces desordres à la Politique d'un grand Ministre qui avoit beaucoup à coeur la gloire de l'Etat dont l'administration lui avoit été confiée. Mais si cela est il a bien perdu son tems, quand il s'est efforcé de passer pour aussi homme de bien que grand Politique. Une telle conduite ne répond gueres à ce qui est répandu dans quelque livres de pieté qu'il a composez, mais peut-être aussi ne les a-t-il donnez au public que pour lui faire voir qu'il avoit assez d'esprit pour joüer tous les personnages qu'il vouloit. Car il me souvient qu'il composa aussi une Comedie dans le même tems, & même que le chagrin qu'il eut de ce qu'elle n'avoit pas le même succez que celles de Corneille, lui fit entreprendre de faire condamner le Cid par l'Accademie Françoise qu'il avoit établie. Il pensoit apparemment que comme elle lui avoit l'obligation de son établissement, elle se feroit un plaisir de lui témoigner sa reconnoissance, par une complaisance aveugle; mais il en arriva tout autrement qu'il ne pensoit, tellement qu'il eut encore le mécontentement de se voir tondu de ce côté-là.