Chapter 33
Le coup étoit hardi, puisque c'étoit choquer non seulement toute la populace de Paris qui le regardoit comme son protecteur, mais encore le Parlement qui ne devoit pas être d'humeur à souffrir inpunément qu'on attentât ainsi à sa liberté, aussi en arriva-t-il tout aussi-tôt un desordre épouvantable, & tel que la Cour n'eut jamais pensé. Ce peuple apprenant ce qui se passoit fit des baricades depuis nôtre Dame, jusques à une portée de pistollet du Palais Royal. Cela fut fait dans un moment, & pour ainsi dire en une clein d'oeil. On vint l'annoncer au Cardinal, & comme le Roi demeuroit alors dans ce Palais, ce Ministre en fit renforcer la Garde, parce qu'il ne s'y croioit pas en seureté. Il tint conseil aussi en même tems pour savoir si le Roi ne devoit point sortir de la Ville. Pour lui il en étoit d'avis, parce que la crainte où il étoit ne lui laissoit pas la liberté de bien examiner les inconveniens qui en arriveroient; mais Mr. le Tellier qui étoit de ce conseil, & en qui il avoit une confiance toute particuliere, lui ayant remontré qu'outre qu'il n'étoit pas bien seur que le peuple lui permit de l'emmener, il valloit bien mieux tâcher de faire desarmer cette populace par la douceur. Il m'envoya vers la premiere baricade pour découvrir adroitement dans quel sentimemt étoient ceux qui la gardoient. J'y fus à l'heure même, quoi qu'il y eut assez de danger si l'on venoit par hasard à m'y reconnoître. D'abord que j'y arrivai il se presenta devant moy un artisan armé de pied en cap, comme s'il eut voulu effrayer les petits enfans. Il me cria qui vive d'une voix tonnante, afin que tout rèpondit à son habillement. Je lui repartis vive le Roi, & vive Broussel, ce qui étant extrémement de son goût il m'ouvrit une barriere, & me fit entrer au dedans de la baricade. J'y trouvai plusieurs bouteilles de vin sur un tonneau avec quelque viande froide, & celui qui y commandoit voulant que j'y busse avec lui afin apparement de me faire ratiffier ces parolles que je venois de dire en beuvant à la santé de ce Magistrat, il me la porta effectivement, puis me laissa aller.
Pendant que j'étois là, & que je faisois pair & compagnon avec cette canaille, pour mieux découvrir son secret, le Maréchal de Grammont vint au Palais Royal, après avoir donné ordre au Régiment des Gardes dont il étoit Colonel d'y faire filer quelques soldats un à un. Quelques Officiers de ce Regiment s'y rendirent aussi, & la Reine Mere qui regardoit ce qui se passoit comme un attentat effroyable à l'authorité de son fils, croyant que si elle faisoit marcher contre ces mutins ces soldats rassemblées ensemble, ils se dissiperoient bientôt, commanda au Marêchal de la Meilleraie de les y mener lui même. Le Marêchal crut qu'il ne devoit pas témoigner moins de courage que cette Princesse dans une occasion comme celle là, & que puis qu'elle avoit la hardiesse de former une telle resolution, il devoit bien avoir celle de l'executer. Il s'y en fut donc de ce pas, mais au lieu d'effrayer cette canaille comme la Reine le pretendoit, elle fut assez insolente pour faire feu sur lui. La partie n'étoit pas égale; ainsi s'étant retiré tout aussi-tôt, & même fait sa retraite à la sourdine, de peur qu'il ne lui arrivât pis, il fut dire à la Reine qu'à moins que la nuit ne portât conseil à cette populace, il ne savoit pas comment on la feroit rentrer dans le devoir.
J'étois au dedans de la premiere baricade, lors que cela arriva, & ayant passé plus avant après y avoir bû trois ou quatre coups, en depit de moi, je vis des esprits si turbulens partout où j'addressai mes pas, que j'eus horreur de quantité de choses que j'entendis dire contre le Gouvernement present, & particulierement contre la personne du Cardinal. Il y en eut un même qui dit de si grandes sottises, que je crus ne pas devoir les lui pardonner. Cependant comme il étoit dangereux de lui faire paroître la méchante volonté que j'avois contre lui, je feignis non seulement d'entrer dans son sentiment, mais encore de passer plus loin. Je lui dis qu'il ne pourroit mieux témoigner le zele qu'il avoit pour le bien public qu'en faisant paroître la haine qu'il avoit pour ce Ministre; que ce n'étoit rien pourtant à moins de joindre l'effet à la volonté, que je savois le secret de lui faire sentir le mal qu'il lui desiroit, & que s'il vouloit en partager le peril avec moy, il en partageroit aussi toute la gloire. Je disois cela non seulement pour le remettre entre les mains du Cardinal, mais encore pour voir s'il étoit capable, comme il s'en ventoit, de tuer un jour son Eminence. Je reconnus bien-tôt à sa réponse, qu'il étoit tout aussi dangereux qu'il vouloit qu'on le crut; car il me dit à l'heure même qu'il étoit pret non seulement de partager avec moy le péril, dont je lui parlois; mais encore de le courre tout seul; si je ne voulois pas être de la partie. Je feignis plus que jamais de n'être pas moins animé que lui contre ce Ministre, & sur ce qu'il me pressoit entrémement de lui dire comment se pouvoit executer le coup que je lui proposois: je lui répondis que je savois un endroit par où le Cardinal passoit tout seul, lors qu'il alloit au Conseil, où on lui pourrait donner son fait. Il fut si simple que de me croire, & m'ayant demandé si c'étoit avec une épée ou un poignard, qu'il falloit marcher à cette expedition ou avec quelque arme à feu, je lui fis reponse que le poignard étoit plus seur que tout le reste; que la raison qu'il y en avoit c'est que le coup fait, on le pourroit laisser tomber, afin qu'en cas qu'on vint à être poursuivi & fouillé le soupçon ne tombât pas sur lui.
Deux ou trois de ses camarades qui avoient fait la débauche toute la journée avec lui, & qui n'étoient capables d'aucun raisonnement m'entendant parler de la sorte, trouverent non seulement que j'avois raison, mais l'encouragerent encore dans son entreprise. Il ne paroissoit pas en avoir de besoin, du moins si l'on vouloit adjouter foi à ses paroles; quoi qu'il en soit voulant s'en venir à l'heure même avec moi, pour commettre au plûtôt cet homicide, je crus que je ne le devois pas souffrir, parce qu'il se pouvoir faire que ce projet ne fut que l'effet des fumées, que le vin lui envoioit au cerveau. Ainsi je voulois remettre la partie au lendemain, & je l'obligeai malgré lui de s'en contenter. Il me donna rendez-vous à un cabaret assez proche du Pallais Royal, où il me fit jurer que je me trouverois entre sept ou huit heures du matin. Je le lui promis, sans faire trop de reflexion que je n'aurois gueres d'honneur à le faire tomber dans le panneau que je lui preparois; ainsi y ayant pensé après l'avoir quitté j'étois resolu de lui manquer de parolle, quand un de mes amis à qui j'en parlai me dit qu'en conscience je devois poursuivre ma pointe, parce qu'il y alloit du salut de l'Etat; que j'empêcherois par là le desordre qui y arriveroit infailliblement s'il venoit tôt ou tard à en assassiner le Ministre; qu'enfin je ne devois pas m'en faire le moindre scrupule, parceque d'avoir cette malheureuse pensée, ou contre le Roi même ou contre celui à qui il laissoit le soin de ses affaires, étoit presque la même chose.
Je ne me contentai pas si bien de ce Casuiste que je ne fusse bien aise d'en consulter un autre. Je fus chercher un homme de bien à qui je m'étois addressé quelquefois pour resoudre des doutes qui n'étoient survenus au sujet de ma conscience. Je lui exposai le fait sans y rien diminuer ni augmenter, & ayant été tout du même sentiment que mon ami, je resolus de les en croire, de peur que l'attache que j'aurois, à mon opinion ne me rendit criminel envers l'Etat. Le lendemain matin, je fus donc à ce rendez-vous, & je me flattai en chemin que la nuit auroit porté conseil à mon homme, & lui aurait fait mettre de l'eau dans son vin. Mais c'étoit à quoi il pensoit le moins; de sorte que quoique je n'eusse pas passé l'heure dont nous étions convenus ensemble, il y avoit déja je ne sais combien de tems qu'il m'attendoit à ce cabaret, tant il était prévenu de J'avois averti Mr. le Cardinal du Dessein de cet homme, d'abord que l'on m'avoit dit que j'étois obligé en conscience de le faire attraper. Son Eminence qui étoit aisément susceptible de frayeur trembla quand elle m'entendit dire qu'il y avoit ainsi un homme qui avoit conspiré de le tuer. Il approuva fort les Casuistes qui m'avoient conseillé de le livrer entre ses mains. Car je ne feignis point de lui avouer la peine où j'avois été, afin qu'il ne crut pas que je fusse un flatteur ni un homme à me faire de fête auprès de lui, parce qu'il avoir tout le pouvoir de l'Etat entre les mains. Quoi qu'il en soit mon homme ayant déja de l'impatience de se trouver au lieu où il esperoit faire son coup, ne voulut boire qu'une rasade, avant que de s'y en aller. Il se posta dans l'endroit où je le mis, & je me mis à dix pas au dessous de lui, sous pretexte que s'il manquoit son coup par hasard, je ferois en sorte de ne le pas manquer moi même. Il étoit bien credule pour un homme aussi méchant qu'il l'étoit: du moins ce n'est gueres l'ordinaire que quand on est capable de se porter à une aussi mechante action que celle là, on prenne si mal ses precautions. Mais sa passion l'aveuglant à un point qu'il étoit disposé à croire tout ce qu'on vouloit, à peine fut-il dans son poste où regnoit une telle obscurité que nous ne pouvions nous discerner l'un l'autre, qu'il s'y trouva pris comme au trebuchet. Ses yeux s'ouvrirent au même tems, & comme il commençoit à reconnoître qu'il ne devoit accuser que moi de son malheur, il dit aussi-tôt ces paroles, ah le fourbe! ah le scelerat! Le Cardinal l'eut bien fait mourir sans aucune forme de procès, s'il eut osé, mais comme nous vivons dans une Monarchie où il n'est pas permis d'écouter si fort sa passion, il differa d'en venir là jusques à ce que le Parlement fut assez de ses amis pour lui en demander justice. Car quoi que la volonté ne soit pas punie en France comme le fait, comme ce malheureux s'étoit mis en devoir d'executer son dessein, il falloit considerer son action non comme une chose projettée seulement dans son esprit, mais encore comme exécutée, si on ne l'eut prevenu par ce que l'on avoit fait. Son Eminence n'osant donc en croire tout son ressentiment, l'on fit venir à deux heures de nuit dans la cour des cuisines un Carosse pour le mener à la Bastille. Quelque Gardes de la Prevôté eurent ordre de se mettre dedans, avec lui, afin de l'emmener plus surement. Car on n'osoit le faire entourer de peur que le peuple ne se jettât sur eux, s'il venoit à reconnoître qu'ils emmenassent un prisonnier d'Etat. Mais toutes ces precautions ne servirent de rien, le peuple qui avoit mis des mouchars à toutes les portes de ce Palais, de peur qu'on n'emmenât le Roi, sachant qu'il en sortoit un Carosse bien fermé, l'arrêta avant qu'il put gagner le haut de la rue des petits chams. Les Gardes de la Prevôté eussent bien voulu être hors de là, quand ils s'entendirent demander leurs noms, leurs qualitez & où ils alloient. Ils n'eurent pas neanmoins la peine d'y repondre, le prisonnier la leur épargna, eu leur apprenant qu'ils le menoient & la cause pour laquelle il avoit été livré entre leurs mains. Ils le délivrerent en même tems, & ces Gardes eussent été bien aises qu'ils les eussent renvoyez pareillement, mais ils les emmenerent après leur avoir donné mille coups en chemin. Il en mourut même un quelques jours après à force d'avoir été battu. Le peuple croioit cependant que le Parlement épouseroit sa passion, & que s'il ne faisoit pendre ces prisonniers, il les envoieroit du moins aux Galeres; mais n'étant pas si mal habile que de faire une affaire mal à propos ni si injuste, que de punir des gens qui n'avoient fait autre chose que d'obéïr aui ordres de la Cour, comme ils ne s'en pouvoient dispenser, il les mit bientôt hors de prison au lieu de leur faire le mal que leurs ennemis pretendoient.
Mr. le Cardinal fut au desespoir quand les Officiers de la Prévôté lui rendirent compte de ce qui étoit arrivé à leurs Gardes. Il eut peur que cet homme lui étant ainsi échapé, il ne se portât tout de nouveau à exécuter son coup. Pour plus grande peine pour lui il n'avoit point été interrogé, ainsi il ne savoit où le prendre ni comment il devoit faire pour aller au devant de ce qu'il aprehendoit. Il m'envoya chercher en même tems pour me dire ce qui venoit d'arriver, & pour me demander si dans la conversation que j'avois euë avec lui il ne m'avoit point dit qui il étoit. Je lui repondis que je n'avois jamais osé le lui demander, de peur de lui donner du soupçon; que je m'étois contenté de l'atirer dans le piege, parce que je supposois qu'on sauroit toûjours bien qui il étoit, quand il seroit en lieu de seureté. Cependant s'il avoit lieu de craindre quelque chose d'un si méchant homme, je ne voyois pas que je ne dusse m'en défier pareillement. Comme il savoit que c'étoit moi qui lui avoit fait cette piece, il y avoit apparence, qu'il s'efforceroit d'en tirer vengeance d'abord qu'il croiroit y pouvoir réussir. J'avois lieu du moins de le croire de même, sur tout cet homme ayant sû qui j'étois après avoir été arrêté. Car Mr. le Cardinal avoit voulu que je lui reprochasse son crime, en presence de plusieurs personnes qui m'avoient même nommés devant lui, en m'en demandant quelques circonstances qu'ils ne trouvoient pas que je leur explicasse assez bien.
Ma crainte ne fut pas trop mal fondée, & je puis dire que ce fut un veritable miracle comment j'en rechapai. Cet homme après avoir ainsi recouvré sa liberté s'informa adroitement de mon humeur & de mes habitudes, & sachant que mon péché mignon avoit toûjours été celui des Dames, il crut d'autant plutôt qu'il m'y attraperoit qu'il ne savoit pas que je leur eusse fait banqueroute depuis quelques tems. Il avoit une soeur qui quoi qu'elle n'eut pas les habits ni les autres parures qui me servent pas peu à relever la beauté, ne laissoit pas d'être une des plus jolies filles de Paris. Il me l'apporta, & je ne fis plus un pas, pour ainsi dire, que je ne la trouvasse devant moi. Soit que j'allasse à l'Eglise on en quelque autre endroit, elle me suivoit par tout ni plus ni moins que si c'eut été mon ombre. Je ne fus guerres à m'en appercevoir, & comme on n'a toujours que trop bonne opinion de soi-même, je crus aussi tôt qu'elle me trouvoit à son gré. Cela me la fit observer soigneusement, & tout ce que j'en pus remarquer augmentant encore en moi cette pensée, je lui dis un jour comme elle me devança au bénitier où elle voioit que j'allois prendre de l'eau bénite, vous êtes bien jolie ma fille, & il y a long-tems que je remarque que pour être heureux, il ne faudroit qu'être aimé de vous. Elle me fit la révérence, d'un air gracieux, & comme on a coutume de faire quand ce qu'on entend me déplait pas. Je trouvai mon compliment bien employé, puis qu'elle l'avoit receu de la sorte, & ayant donné ordre à un laquais que j'avois avec moy de la suivre jusques à son logis, & de s'informer du voisinage qui elle étoit, il me rapporta que c'étoit une honnête fille, ou du moins qu'elle en avoit la réputation. Il me dit aussi en même tems qu'elle vivoit sous l'aîle de sa mere, & qu'elles travailloient toutes deux en couture. Mon laquais m'ayant rapporté tout cela, j'en devins amoureux, sur la réputation qu'il lui donnoit de se comporter sagement. Car ce n'est pas une petite chose pour donner son estime à une personne que de la croire vertueuse, sans cela tout ce que peut produire un beau visage, c'est d'allumer quelques feux qui ne durent gueres plus que celui de paille; la matière qui les peut entretenir est de croire qu'une personne ait de la vertu; si on me le croit pas c'est un plante qui meurt faute de racines, ou un ediffice qui se renverse de lui même faute de fondemens solides.
La première chose que je fis après cette découverte fut d'envoyer chercher cette fille, sous prétexte qu'une Dame vouloit s'en servir pour lui faire quelque linge. Je recommandai cependant à la personne que j'y envoyai de ne point entrer chez-elle, qu'il n'en eut vû sortir la mère, depeur qu'elle ne m'amenât l'une au lieu de l'autre. La fille refusa d'abord de venir, & vouloit qu'on attendit sa mere pour la mener avec elle, mais la personne qui lui parloit de ma part, & qui avoit la réponse toute prête lui ayant dit que la Dame pour qui elle la venoit chercher étoit à la veille d'aller à la Campagne, & que si elle ne venoit avec elle, elle en iroit chercher une autre qui ne feroit pas tant de façons, elle prit ses coëffes & ses gans depeur de perdre cette pratique. J'avois prié une femme de na connoissance de se trouver dans la Chambre d'un de mes amis, afin de la recevoir. Cette femme qui étoit bien éloignée d'être une Vestalle entendoit son métier, de sorte qu'après lui avoir donné quelques chemises d'hommes à faire, comme en ayant commission d'un de ses amis, elle lui dit que pour une aussi jolie fille qu'elle étoit elle avoit là un métier qui étoit au dessous de ce qu'elle méritoit. La fille ne fut pas surprise de ce compliment, qu'elle avoit ouï souvent dans la bouche des personnes qui l'avoient fait travailler. Elle le fut bien davantage de me voir entrer sur ces entrefaites, & en ayant rougi, je l'attribuai à la bonne volonté que je croyois qu'elle eut pour moi. La Dame passa dans une autre Chambre en même-tems, sous prétexte qu'elle avoit encore quelque morceau de toille à lui donner. Comme tout cela avoit été concerté entre cette femme & moi, je ne laissai pas échaper cette occasion sans dire à cette fille, ce que je me sentois pour elle. Cependant pour l'y mieux préparer je ne manquai pas de lui témoigner que je n'aurois jamais porté chemises de si bon coeur que celles qui m'alloient venir de sa main; mais enfin tout cela n'étant que de là crème fouétée, & en voulant venir au fait, je lui fis san façon la proposition de la mettre en Chambre, & d'en faire ma maîtresse. J'ornai mon discours en même-tems de tout ce qui a coutume de flatter une fille. Je lui dis même qu'elle pouroit mener sa mère avec elle, si elle voulait, & que je fournirais à l'entretien de l'une & de l'autre.
Cette fille qui étoit du moins aussi trompeuse qu'elle étoit agréable, se prit à pleurer à cette proposition. Je la lui avois faite hardiment, parce que je supposois qu'après les pas qu'elle avoit faits, elle ne pouvoit lui être desagréable. Cependant après avoir déjà donné si-bien dans le panneau, j'y donnai encore tout aussi-bien que l'avois fait. En effet sans rien soupçonner de tout ce qui se passoit, je crus tout ce qu'elle me voulut dire de la cause des larmes que je lui voyois répandre; elle me dit d'un ton qui en eut bien trompé d'autres que moi, qu'elle étoit bien malheureuse d'avoir des sentimens tels qu'elle avoit, puis qu'au lieu de la reconnoissance qu'elle en attendoit, elle ne trouvoit en moi qu'une ingratitude sans pareille, qu'on voyoit bien quelquefois à la vérité que l'amour qu'on avoit l'un pour l'autre avoit des suites pareilles à celles que je lui proposois maintenant; mais enfin que de debuter par là avec une fille comme je faisois presentement avec elle, c'étoit lui marquer que je ne la considerois nullement, & que je ne me considerois que moi seul.
Je trouvai tant de justice dans ces reproches, que je ne crus pas seulement être en droit de m'excuser de ce que je lui avois dit, sur la grandeur de ma passion: il me sembla que cela vaudroit moins pour moi que de lui avouër ma faute ingenuement. Je le fis aussi de tout mon coeur, & lui dis qu'elle avoit raison de me dire tout ce qu'elle disoit; que j'avouois avec elle que ce n'étoit pas pour rien qu'il y avoit un Proverbe qui disoit qu'il falloit connoître avant que d'aimer; que pour moi je n'en avois pas besoin, neanmoins, parce qu'elle étoit si aimable, qu'il suffisoit de la voir pour lui donner son coeur sans reserve. Après que je lui eus tenu ce discours, je lui dis aussi que pour elle, elle avoit raison de vouloir me pratiquer avant que de me donner le sien; j'ajoutai encore quantité de choses à celles-là, toûjours sur le même ton, & m'ayant témoigné qu'elle s'en contentoit je ne me crus pas malheureux, parce qu'elle me permit de l'aller voir après qu'elle en auroit eu le consentement de sa mere. Elle me promit de le lui demander d'abord qu'elle en trouverait l'occasion, & afin que je ne me deffiasse de rien, elle me dit que cette femme avoit tant d'amitié pour elle, qu'elle ne lui refusoit gueres tout ce qu'elle lui pouvoit demander: qu'elle me prioit de l'aller voir le lendemain, sous pretexte de mes chemises, que sa mère y seroit, & qu'elle vouloit qu'elle me vit, parce que quand elle m'auroit vûë, elle lui accorderoit encore plûtôt la permission qu'elle avoit à lui demander.
Ce fut ainsi qu'elle me dora la pillule, & je l'avallai si bien que je ne manquai pas le lendemain au rendez-vous. Sa mere s'y trouva comme elle me l'avoit dit, & je ne saurois dire au juste, si elle l'avoit avertie ou non du tour qu'elle avoit envie de me jouër, & qu'elle me joua bien-tôt après, parce que le pretexte que j'avois d'aller chez-elle étoit si plausible que cette femme m'y pouvoit bien souffrir sans être de moitié de sa fourberie; mais si elle n'en étoit pas encore avertie en ce tems-là, elle le fut du moins bien-tôt après, puis qu'elle me permit non-seulement de retourner voir sa fille, mais encore de lui conter des fleurettes. Elle les reçût de la meilleure grace du monde, & comme si elle y eut été très-sensible. Cela me fit d'autant plus de plaisir, que j'en devenois de moment à autre amoureux de plus en plus. Cependant un jour que j'y allois, je rencontrai à cent pas de sa maison un garde de Mr. le Cardinal qui me dit que je ne mettois pas mal mes affections, que ma maîtresse en valloit bien la peine, & qu'il la connoissoit assez pour m'en répondre. Je fis semblant de ne pas entendre ce qu'il me vouloit dire par là. Je lui en demandai l'explication, & il me dit aussi-tôt que c'étoit inutilement que je voulois faire le fin avec lui; qu'il me voyoit entrer & sortir journellement de chez la couturière, & que même je n'y pouvois gueres mettre le pied sans qu'il ne s'en apperçût, qu'il demeuroit au dessous d'elle, & que j'étois bien Privilegié de la voir quand bon me sembloit, puis qu'il n'en avoit jamais pû venir à bout, quoi qu'il y eut fait tout son possible.
Comme je vis qu'il me parloit ainsi d'original, je ne voulus pas lui insister davantage. Je tombai d'accord du fait avec lui, & lui ayant demandé si cette fille étoit aussi vertueuse qu'on me l'avoit dit, il me répondit en riant que c'étoit à lui plûtôt qu'à moi à me faire cette demande, parce que depuis le tems que je la voyois j'en pouvois rendre compte mieux que personne. Je lui repartis que la connoissance que nous avions faite ensemble n'étoit pas si ancienne qu'il croyoit, que je ne l'avois vû encore que cinq ou six fois, tellement qu'il en devoit savoir plus de nouvelles que moi, lui qui demeuroit dans sa maison. Il m'en confirma tout le bien que j'en avois déja ouï dire, & nous étant separez de la sorte je ne songeai plus qu'à avancer mes affaires auprès d'elle, puis que j'apprenois de mille endroits que sa conduite étoit telle que je ne devois point rougir d'y avoir mis mon inclination. Cependant deux ou trois jours après cette rencontre m'y en étant allé à mon ordinaire, sur les cinq ou six heures du soir, son frere y vint une heure après accompagné de trois de ses amis, qui avoient l'air de vrais satellites. Je fus surpris de le voir, & même jusques au dernier point. Car je devinai tout aussi-tôt qu'il ne venoit-là que pour me faire pieces. Je n'avois pas trop mauvaise raison, de le croire ainsi, & quand même je ne l'eusse pas cru son compliment me l'apprit assez. Il me demanda ce que je venois faire chez sa soeur, & si je croyois qu'il le souffrit impunément: en même, tems il se jetta sur moi avec ses trois amis, & n'ayant pû m'en deffendre, parce que je me trouvai surpris, il me dit de me preparer à la mort, parce qu'il ne me donnoit qu'un moment à vivre.