Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 31

Chapter 313,787 wordsPublic domain

Quand cela fut fait, il lui donnât aussi une carosse à six chevaux avec des livrées grises. Ce carosse prit le chemin des eaux de Bourbon, sur lequel étoit la maison du President. La fausse Abbesse à qui le mal qu'elle avoit ne donnoit pas bonne couleur, s'étant arrêtée dans son village sur les cinq heures après midi, sous prétexte qu'elle étoit si incommodée qu'elle ne pouvoit passer outre, envoia une heure après demander au President s'il trouveroit bon qu'elle se fut promener dans son parc d'abord qu'elle se seroit reposée. L'on étoit alors au mois de mai où les journées sont longues, & assez chaudes; & s'y en étant allée sur les sept heures du soir après avoir sçû que le President le trouvoit bon, non seulement, mais encore qu'il lui feroit voir lui-même tout ce qu'il y avoit de beau dans sa maison, il vint au devant d'elle jusques à la porte quand il sut qu'elle étoit arrivée. Il trouva qu'il ne lui manquoit que le teint pour être une des plus belles personnes du monde, l'attribuant à ce dont on a de coutume d'accuser les Dames, savoir d'être amoureuses. La charité qu'il avoit naturellement pour le beau sexe lui fit songer à lui offrir un remède que l'on fait passer pour souverain dans ces sortes de maladies. Il ne lui voulut pas dire tout d'un coup jusques où s'étendoit la bonne volonté qu'il avoit pour elle, & étant bien aise de la prévenir auparavant en sa faveur, il n'y eut sorte d'honnêteté qu'il ne lui fit, ni de douceur qu'il ne lui contât. La feinte Abbesse feignoit de n'y être pas insensible, & lui faisant accroire qu'elle n'avoit nulle inclination au couvent, lors que ses parens l'avoient obligée de s'y jetter, il lui témoigna de son côté de prendre grande part à la violence qui lui avoit été faite. Enfin s'enflammant toûjours de plus en plus auprès d'elle, il lui debita quantité de fleurettes qu'il ne crut pas perduës de la manière qu'elle les receut. Elle le fit comme une femme qui n'eut pas sçû ce que c'étoit que du monde, c'est à dire comme une innocente qui croyoit tout ce qu'on lui disoit. Le President l'attribua à ce qu'elle avoit été enfermée dans un couvent dés la bavette, de sorte que la croiant aussi neuve en amour qu'elle y étoit vielle & usée, il se crut le plus heureux de tous les hommes. Il se fit donc une bonne fortune de ce qu'un morceau comme celui-là lui étoit reservé. Il s'abusoit bien dans sa pensée, aussi en ayant tâté après quelques façons que fit la Dame pour mieux faire valloir son jeu, il ne fut guerres à reconnoître qu'il lui eut vallu presque autant prendre du poison que de taire ce qu'il avoit fait. Il devient malade en peu de jours, & son teint étant devenu semblable plûtôt à un mort qu'à un homme vivant, il fut obligé d'avouer en se regardant dans un miroir, que s'il falloit se mocquer de ceux qui avoient les pâles couleurs, il en étoit du nombre, aussi bien que sa nouvelle amie.

La fausse Abbesse demeura chez lui quatre ou cinq jours, & ils n'y eurent qu'une même table & un même lit. Elle en partit ensuitte pour aller à son prétendu voiage, mais elle ne fut pas plûtôt à Corbeil qu'au lieu de le continuer, elle y passa la rivière de Seine pour s'en retourner à Paris. Celui qui l'en avoit fait sortir lui avoit promis qu'en cas que son voyage fut heureux, il lui donneroit une bonne recompense. Au reste elle étoit bien aise de lui aller dire qu'il l'avoit été tout autant qu'il le desiroit, ou qu'elle se trompoit fort: l'homme fut ravi de cette bonne nouvelle, & lui ayant donné dequoi la bien contenter, elle quitta les habits qu'elle avoit auparavant. Le President cependant sentit de grandes douleurs par tout le corps, & comme il étoit bien éloigné de savoir ce que cela vouloit dire, il s'approcha de sa femme aux heures qu'il avoit quelque relâche. Elle le souffrit, quelque mal qu'ils fussent ensemble, soit qu'elle aimât encore mieux cela que rien, ou que son Confesseur lui eut fait un scrupule, de refuser le devoir à son mari. Ce ne fut pas neanmoins sans prendre part au present qui lui avoit été fait, dont s'étant apperçûe encore plûtôt que lui, elle lui dit des injures capables de faire perdre patience à l'homme du monde le plus retenu. Il n'osa rien dire, parceque le mal qu'il souffroit lui même lui faisoit apprehender d'être coupable. En effet n'ayant guerres été à reconnoître que la feinte Abbesse étoit une fausse pièce, il se jetta à ses pieds pour la supplier de lui pardonner. Il lui conta même comment il avoit été attrapé, pretendant lui donner de la compassion par la nouveauté du fait, ou tout du moins lui rendre son excuse plus recevable. S'il eut bien fait il devoit au lieu d'avouer ainsi la dette si franchement, rejetter sur elle même la cause de cette maladie. La Dame aussi mourant de peur qu'il ne s'en avisât, fit semblant de lui pardonner, afin qu'il ne fit point de difficulté une autrefois de convenir de la chose tout de même qu'il venoit de faire. Il se tint heureux dans son malheur; & ne feignant point de lui faire tout de nouveau le recit de cette avanture, lors qu'il lui plut de remettre cette affaire sur le tapis, il ne prit pas garde qu'elle avoit fait cacher deux personnes à la ruelle de son lit, afin de déposer contre lui quand il en seroit tems. Ayant été sa duppe, lorsqu'il y pensoit le moins, elle le fit venir en justice où elle intenta instance en separation de corps. Il voulut alors se dédire, de ce qu'il lui avoit dit en secret: il croioit que personne ne le pouroit convaincre de fausseté, puisqu'il ne dependoit que de sa bonne foi d'avouer ou denier la dette; mais les deux témoins lui ayant été confrontés, il n'eut rien à dire, sinon que sa femme étoit plus fine que lui. Elle obtint ainsi au Châtelet la separation de corps, qu'elle demandoit, pendant que le Parlement selon sa coutume ne crut pas devoir prononcer si vite. Il voulut leur laisser le tems de faire reflexion à ce qu'ils alloient faire, c'est pourquoi avant donné arrêt par lequel ils devoient avoir six mois pour aviser s'ils se separoient ou non, ce terme ne fut pas plûtôt expiré qu'elle recommença ses poursuites. Le Parlement ne put lui refuser de confirmer la sentence du Châtelet, ainsi ayant été deffaite d'un mari dont elle avoit si peu de lieu d'être contente, elle sec mit chez un de ses parens qui étoit mon ami intime. Ce fut là où je ne perdis pas mon temps auprès d'elle. Elle me fit du bien au deffaut de Mr. le Cardinal qui ne m'en faisoit guerres non plus qu'à Besmaux, qui avoit été par son ordre en Italie avec le Marêchal de la Meilleraie. Il s'y fit donner un coup de pistolet au coin de l'oeil, ou du moins il fit acroire qu'on le lui avoit donné. Ce n'étoit rien pourtant, & il ne lui avoit pas fait plus de mal que si en se gratant il se fut égratigné avec son ongle; mais de peur qu'on n'en perdit le souvenir, & afin que cela rendit témoignage dans l'occasion qu'il auroit été à la guerre, il y porta depuis une mouche, qu'il y conserve encore aujourd'hui fort precieusement.

Je ne fus guerres à me faire aimer de la Dame, & comme elle n'avoit jamais eu d'enfans avec son mari, elle se flatta que quelques faveurs qu'elle me put accorder elle n'y courroit aucun risque. Je ne fus pas faché qu'elle se deffit ainsi de la crainte qu'une autre eut pû avoir à sa place, & vivant avec elle comme un mari, & une femme ont coutume de faire ensemble, à la reserve que bien loin de faire les choses tambour battant, nous ne les faisions qu'en cachette, elle devint grosse lors qu'elle s'y attendoit le moins. Elle ne s'en apperçut pas plûtôt qu'elle en fut au desespoir. Cependant comme c'étoit une chose faite, & où il n'y avoit point de remede, elle eut recours à moi pour lui dire comment elle s'y prendroit pour empêcher que cela ne vint à la connoissance de son mari, & de ses parens. Je n'y trouvai point de meilleur expedient, que de la faire aller dans un Couvent, lors qu'elle craindroit qu'il n'y parut à sa ceinture. Elle me crut, & lui ayant donné une sage femme au lieu d'une femme de chambre, afin que quand ce viendroit le tems de sa couche elle en put tirer le secours qu'il lui falloit, il arriva que lors que l'on avoit conduit toutes choses avec tant de jugement & de secret, que cette affaire ne passoit pas sa femme de chambre, elle & moi, tout le couvent en eut connoissance par un malheur auquel je ne pouvois prévoir ni moi ni personne. Elle eut un des plus rudes accouchemens qu'une femme puisse jamais avoir, de sorte que la sage femme ne sachant à qui recourir, elle se vit dans la fatale nécessité ou de la laisser mourrir entre ses bras sans secours ou d'en appeller de la ville. Elle ne le pouvoit faire cependant sans en demander permission à la Superieure, & comme il y alloit de la vie d'une femme, & de celle de son enfant, elle n'en fit point de difficulté après y avoir bien fait reflexion; qui fut bien surprise ce fut là Superieure, lors qu'elle apprit que cette Dame étoit en travail. Elle assembla en même tems les meres discrettes pour sçavoir comment elles auroient à se conduire dans une occasion aussi delicatte que celle là; elles se trouverent toutes aussi embarrassées qu'elles le pouvoient être à une nouvelle si impreveuë. Celles qui avoient de la charité dirent pourtant, après y avoir pensé meurement, qu'au hazard de tout ce qui en pouvoit arriver, il falloit secourir la mére & l'enfant; mais les autres s'étant trouvées d'un autre avis, le tems qu'elles mirent devant que de se pouvoir accorder, fut cause que cette Dame expira dans les douleurs, plus aisées à concevoir qu'à d'écrire. L'enfant lui demeura cependant dans le ventre, & bien que la sage femme leur dit qu'en le lui ouvrant on pourroit peut-être encore le sauver, elles ne voulurent jamais permettre qu'il vint un Chirurgien, de peur que cela ne portât coup à la réputation de leur couvent.

La Mort de cette Dame ayant fini nôtre intrigue, & m'en étant consolé quelque tems après, parce qu'en ce monde les plus grandes afflictions finissent aussi bien que celles qui ne sont pas si considerables, je resolus de me marier pour n'être plus exposé à ce nombre infini d'avantures qui m'arrivoient avec mes Maîtresses. Cette resolution n'étoit pas difficile à prendre, principalement comme je la prenois. Je voulois une jeune personne qui fut riche & passablement belle, si elle ne l'étoit pas tout à fait, & comme cela ne se rencontre pas tous les jours, sur tout quand on na ni bien ni établissement comme je n'en avois aucun, je fus long tems à chercher sans pouvoir trouver ce que je voulois. Enfin une Dame de robe chez qui j'allois tous les jours, & qui étoit parente de Madame de Treville sachant mon dessein, ne dit qu'elle sçavoit une jeune veuve qui étoit mon veritable ballot; qu'elle vouloit me rendre ce service que de me mettre aux mains avec elle; que c'étoit à moi à faire le reste; mais que s'il ne me manquoit encore que de parler en ma faveur je pouvois conter qu'elle s'y employeroit de toutes ses forces. Je fus ravi de cette promesse, & l'en ayant remerciée comme je devois, je la priai de me donner le plûtôt qu'elle pourroit des marques de sa bonne volonté. Je lui dis que si j'étois si pressé, c'est que la campagne ne tarderoit gueres à revenir, & que comme j'étois sur le pied d'être un des chevaux de poste de Mr. le Cardinal j'aprehendois que quand je serois une fois embarqué avec la Dame, il ne rompit mes mesures par quelque commission incommode. En effet Besmaux & moi faisions la plûpart de ses messages, & cela ne nous plaisoit guerres, parce que ce n'étoit pas de ces messages où il y a de l'honneur & du proffit, mais de ceux où il n'y avoit que de la peine sans aucune utilité. Mais avant que de m'engager plus avant dans cette affaire il faut que je dise quelque chose de celles qui regarde l'Etat.

Après être revenu de devant Courtrai, & que le Duc d'Orleans eut quitté l'armée ensuitte de quelques autres conquêtes, le Duc d'Anguien à qui le commandement en étoit resté, avoit demandé permission d'assieger Dunkerque. Cela avoit surpris toute la Cour, parce que la Campagne étoit déja bien avancée, & qu'il sembloit n'y avoir pas assez de tems pour une entreprise si considerable; d'ailleurs cette place avoit pour Gouverneur un certain Marquis de Leide, homme fort entendu dans le metier de la guerre, & qui prevoyant dès l'année precedente quand il avoit veu assiéger Mardik, que nous ne faisions cette entreprise que pour nous ouvrir le chemin pour aller à lui, s'étoit precautionné contre nos desseins.

Le Cardinal remontra ces difficultez à St. Evremont que le Duc d'Anguien avoit envoyé à la Cour pour obtenir la permission qu'il demandoit. Il l'avoit choisi préférablement à beaucoup d'autres, pour lui donner cette commission, parce que comme il avoit beaucoup d'esprit, il esperoit qu'il répondroit pertinemment à toutes les objections qui lui seroient faites. Il ne se trompoit pas, il applanit à ce Ministre toutes les difficultez qu'il se formoit dans son esprit. Cependant voyant qu'il en revenoit toûjours à sa timidité naturelle, qui le faisoit trembler au milieu des ennemis les plus assurez, il lui demanda si Mr. le Duc d'Anguien comblé de gloire comme il l'étoit, voudroit entreprendre quelque chose au dessus de ses forces pour le faire craindre comme il faisoit; s'il ne savoit pas qu'il y alloit de sa propre réputation aussi-bien que de la gloire de l'Etat, d'où il devoit inferer qu'en ayant toûjours été très jaloux, il n'étoit pas homme à s'engager temerairement dans une folle entreprise. Le Cardinal lui objecta que ce siége ne se pouvoit faire sans les Hollandois, & que n'y ayant point de traité de fait avec eux, la saison s'en passeroit devant qu'il put être conclu. S. Evremont lui repondit que le Duc y avoit pourvû, en envoiant vers eux le Baron de Tourville son premier Gentilhomme de la chambre; qu'il devoit negocier ce traité sous le bon plaisir de la Cour, afin que si elle approuvoit ses desseins il n'y eut point de tems perdu. Le Cardinal vit bien de la maniere que Saint Evremont lui parloit que ce siége étoit resolu dans l'esprit du Duc, & comme il avoit beaucoup de confiance en lui, il renvoya ce messager, avec ordre de lui dire que le Roi le laissoit le Maitre de faire tout ce qu'il jugeroit à propos.

Il y avoit un peu de malice dans une si prompte condescendance. Ce Ministre qui commençoit à vouloir regner tout seul ne voioit point, comme j'ai déja dit de belle charge vacante, soit à la guerre soit à la Cour, qu'il ne devorât des yeux pour ses neveux, & pour ses nieces, qu'il avoit fait venir d'Italie. Au reste il y en avoit une des plus grandes & des plus considerables qui vaqnoit depuis quelques mois; c'étoit celle d'Admirale de France dont le Duc de Bresé frere de la Duchesse d'Anguin étoit revétu avant sa mort. Il avoit été tué d'un coup de canon sur les côtes d'Italie, où il commandoit nôtre armée Navale, pour favoriser l'entreprise que le Cardinal avoit fait sur les deux places dont il a été parle ci-devant. Elle lui avoit mieux réussi que celle d'Orbitelle; les Maréchaux de Meilleraie & du Plessis les avoient emportées, & comme la Campagne de Flandres n'avoit pas été moins heureuse, il ne pretendoit pas moins pour les services qu'il croioit y avoir rendus que d'avoir cette grande charge. Il la destinoit au Duc de Mercoeur fils ainé du Duc de Vendôme, à qui il vouloit donner une de ses nieces, mais il trouvoit de la difficulté de la part du Prince de Condé & du Duc d'Anguin qui pretendoient qu'elle dut appartenir à la soeur du deffunt. Cette pretention ne pouvoit être fondée que sur les services du Duc qui étaient tels qu'on pouvoit compter autant de batailles gaignées qu'il avoit déja fait de Campagnes. Une gloire si éclatante donnoit de la jalousie à ce Ministre, & lui faisait craindre que son droit ne prevalut au sien, tant qu'il ne lui arriveroit rien de facheux. Ainsi se flattant que quelque conduite & quelque courage qu'eut ce Général, il auroit de la peine à surmonter les difficultez de la saison, & à forcer un Gouverneur si experimenté il donna les mains à tout ce qu'il vouloit.

St. Evremont étant parti avec ces ordres, & Tourville étant revenu de Hollande avec de bonnes nouvelles, le Duc s'achemina devant cette place & se mit au dessus de tous les obstacles des ennemis, & de la saison par sa bonne conduite & par sa bravoure. Le Marquis de Leide y fit pourtant tout ce que l'on pouvoit attendre d'un brave homme, & fort entendu dans le metier. Cependant le Comte de Laval, dont l'ai parlé ci-devant, étant de garde à la tranchée y fut blessé d'un coup de Mousquet à la tête. J'étois tout auprès de lui lorsque cet accident arriva. Mr. le Cardinal m'avoit envoyé vers le Duc pour le porter à se desister de la pretention qu'il avoit sur la charge d'Admiral, pour recompense de laquelle il promettoit de lui faire avoir ce Gouvernement pour qui bon lui sembleroit, d'abord que cette place seroit prise. Il lui promettoit aussi d'y faire joindre quelques autres graces de la Cour. Mais le Duc s'étant moqué de ses offres, je pouvois reprendre la route de Paris d'où je venois; neanmoins je n'en voulus rien faire, que je n'eusse veu la tranchée. Le Comte de Laval qui étoit Marêchal de Camp y commandoit ce jour là, & comme je ne l'avois point encore vû, il me demandoit si je ne savois point des nouvelles de sa femme, quand il receut le coup dont je viens de parler. Il en tomba par terre comme s'il eut été mort. Je crus effectivement que c'en étoit fait quand il se releva tout d'un coup en me disant que ce n'étoit rien. Il se fit même doner de l'ancre & du papier devant que de se faire emporter à sa tante & écrivit à sa femme, que comme il ne doutoit pas qu'elle ne fut allarmée à la nouvelle qui se debiteroit tout aussi-tôt de sa blessure, il étoit bien aise lui même de lui apprendre qu'elle n'était pas si dangereuse qu'on la lui pouroit faire: mais, ou il ne se sentoit pas, ou il étoit bien aise de ne la pas allarmer. Je n'eus donc pas plûtôt demeuré une heure ou deux à la tranchée & remarqué l'état où elle étoit, que je fus prendre congé du Duc d'Anguin qui m'avoit dit qu'il me vouloit donner des lettres pour son Eminence. Il m'en donna une effectivement, & comme il lui mandoit que la blessure du Comte de Laval étoit tout autre que ce Comte ne l'avoit mandé à sa femme, tout Paris fut bientôt rempli du bruit de sa mort prochaine. On le cacha tout autant que l'on put à Madame de Laval, mais ayant eu le vent de son état elle n'en voulut rien croire, parce qu'elle adjoutoit plus de foi à la lettre qu'elle avoit receuë de son mari, qu'à tout le reste. Le Chancellier qui l'avoit vûe entre les mains de sa fille, sachant que c'étoit moi qui avois apporté la nouvelle qui la detruisoit m'envoia prier de le venir voir. Il me demanda confidement en quel état étoit son gendre, & ce qu'il devoit croire ou de la lettre qu'il avoit écrite lui même à sa femme ou de ce que l'on publioit dans le monde. Je le voulus flatter, mais reconnoissant tout aussi-tôt mon dessein, il me dit qu'il ne m'en demandoit pas davantage & que je lui disois plus en ne lui disant rien que si je lui confirmois tout ce qu'il apprenoit d'ailleurs; qu'il me prioit de tenir à tout le monde le même langage que je venois de lui tenir, parce que si je parlois d'une autre maniere il avoit peur que sa fille ne le sut, & que cela ne fut capable de lui faire tourner la cervelle: que comme elle aimoit extremement son mari, il prendroit les devans pour la preparer insensiblement à la nouvelle de sa mort, qui vraisemblablement ne tarderoit guerres à venir. Je ne voulus lui rien dire davantage, de peur de lui être cruel en lui deguisant encore la verité. Il devinoit juste quand il croioit ce qu'il disoit; puisque deux jours après il vint un Courier de l'Armée qui apporta cette triste nouvelle.

Cependant le Duc d'Anguien prit cette place contre l'esperance du Cardinal, & cette Conquête ayant encore haussé les esperances du Prince de Condé il manda à son fils de ne pas revenir de l'armée, jusques à ce qu'il sçût que ce Ministre fut d'humeur à lui rendre justice sur ses pretentions. La chose étoit en negociation de part & d'autre, & le Cardinal qui croyoit que pourvû qu'il peut conserver cette charge pour lui il n'y avoit rien qu'il lui dut refuser, lui offroit quantité de choses en la place. Le Prince de Condé qui agissoit pour son fils, crut toûjours qu'il falloit prendre, & que cela n'empêcheroit pas le Duc de renouveller ses pretentions dans un autre tems. Ainsi il se platra un accommodement, après lequel le Duc vint à la Cour ou il fut regardé comme un Heros qui n'avoit pas eu son pareil depuis long-tems.

Ce fut dans ce tems-là que la parente de Madame de Treville me proposa le mariage dont je viens de parler. Je lui avois assez témoigné qu'il m'étoit agréable, pour la porter à n'y point perdre de tems. Elle n'y en perdit point aussi, & en ayant parlé à la Dame, elle lui dit tant de bien de moi qu'elle consentit de me voir chez-elle, pour juger elle-même si elle devoit croire tout ce qu'elle lui en disoit. Elle me plut extrêmement par un air de sagesse qui étoit répandu par toute sa personne. Sa beauté n'étoit pas tout à fait si touchante, quoi qu'il n'y eut rien qui dut rebutter. Je l'entretins quelque tems, & m'en étant allé le premier, afin que mon amie put lui demander ce qu'elle pensoit de moi, j'eus grand soin de la retourner voir dès le jour même, afin qu'elle m'en put rendre compte. Mon amie me dit que je ne lui deplaisois pas, & que comme elle avoit beaucoup de bien, elle esperoit qu'elle ne prendroit pas garde si j'en avois ou non. Je fus tout rejouï de cette bonne nouvelle, & l'ayant priée de me procurer encore de fois à autre quelque entrevûë avec cette Dame, afin d'entretenir & même d'augmenter la bonne opinion qu'elle pouvoit avoir de moi, elle me le promit, & me tint sa parolle.