Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 30

Chapter 303,803 wordsPublic domain

La Dame le crut de bonne foi, & comme elle ne l'aimoit pas trop, & que quand on a de tels sentimens pour un mari, on ne demande pas mieux que d'en être éloignée, elle partit non-seulement sans répugnance; mais encore avec beaucoup de joye. Elle crut que tant qu'elle seroit chez son Pere, ou chez ses Parens, elle n'avoit rien à en craindre; mais en y arrivant elle y trouva un grand sujet de mortification, au lieu d'y voir son pere ou mort ou moribond comme elle s'y attendoit, elle le vit se portant bien, & n'ayant nulle envie de mourir. Elle en eut eu sans doute beaucoup de joye, si ce n'est qu'elle reconnut à son abord, qu'il n'étoit pas tout à fait bien intentionné pour elle. Il lui sembla même qu'il la menaçoit déja par ses regards, en quoi elle ne se trompoit pas trop. Il avoit reçû une lettre de son mari, par laquelle après l'avoir averti de sa petite vie, il la finissoit en le priant de l'en deffaire tout au plûtôt, de peur de succomber à la tentation qu'il avoit quelquefois de lui faire un méchant parti. Le bon homme qui entendoit à demi mot, lui eut bien caché son chagrin, s'il eut été aussi dissimulé que le sont d'ordinaire les gens de sa nation; mais ayant cela de particulier en lui qu'il ne leur ressembloit pas à cet égard, il ne lui fit pas non-seulement mauvaise mine, mais il lui en dit encore le sujet. La Dame fut bien surprise à ces reproches. Cependant ne sachant que lui dire pour s'excuser, parce que son mari en lui écrivant lui avoit aussi envoyé les deux lettres qu'il avoit interceptées, elle baissa les yeux qu'elle n'eut pas levez si-tôt de terre, si ce n'est que ce Gentilhomme après avoir paru assez moderé dans son ressentiment, s'emporta de telle sorte qu'elle eut peur qu'il n'en vint à d'étranges extremitez. Ainsi croyant que quelque méchante excuse qu'elle lui put donner, elle vaudroit toûjours mieux que rien, elle lui répondit que s'il vouloit se donner la patience de l'entendre, peut-être ne la trouveroit-il pas si coupable qu'il pretendoit: qu'il se devoit souvenir que quand il l'avoit mariée à son mari c'avoit été contre son gré, qu'elle l'avoit conjuré de lui en donner un autre, parce qu'elle sentoit bien qu'elle ne le pouroit jamais aimer; qu'il n'en avoit voulu rien faire, ce qui l'avoit obligée de recourir aux larmes; mais que ses larmes n'ayant non plus operé que ses prieres, elle étoit ainsi passé dans la maison d'un homme encore plus desagréable par son humeur que par sa mine, quoi qu'elle ne fut pas fort ragoutante pour une femme; que pour peu de delicatesse qu'elle put avoir, cela suffisoit tout seul pour rebutter la plus vertueuse; qu'elle n'avoit pû par ce moyen lui faire toutes les caresses qu'elle eut faites à un autre; qu'il n'avoit pas été trop content; que cependant tout cela se seroit peut-être raccommodé, s'il n'eut sçû je ne sais comment les sentimens qu'elle avoit pour lui, dès qu'elle étoit fille; qu'il en avoit été au desespoir, & que comme il n'étoit pas naturellement trop raisonnable, il avoit pris sujet de là de l'accuser d'avoir quelque galant; que même il n'en étoit pas demeuré aux reproches, qu'il étoit bientôt passé aux extremitez, jusques à mettre plusieurs fois la main sur elle, qu'elle n'avoit pas voulu s'en plaindre ni à lui ni à personne, se flattant qu'à la longue il rentreroit en lui même, mais que puis que sa jalousie le menoit encore si loin que de lui supposer des amourettes, pour quelques lettres écrites innocemment, elle ne pouvoit plus s'empêcher de lui découvrir son malheur.

Le bon homme qui ne croyoit pas tout ce qu'on lui disoit, & principalement quand cela venoit d'une femme contre qui les soupçons étoient aussi forts qu'ils l'étoient contr'elle, il lui répondit que si ce qu'elle disoit étoit vrai, cela rendoit sa faute plus legere, quoi que cela ne l'excusât pas entierement; qu'un mari avoit tort d'en venir jamais là, pour quelque raison que ce pût être, mais que c'étoit encore bien pis d'une femme qui pour avoir le plaisir de s'en venger se portoit aux choses dont elle étoit accusée. Elle voulut encore lui dire que ce n'étoit qu'un jaloux, & qui ne meritoit pas qu'on ajoutât foi à ses paroles: Il lui repartit qu'il desiroit pour l'amour d'elle, & pour l'amour de lui-même qu'elle dit vrai; mais que comme c'étoit une chose à éclaircir avant que de la croire il alloit toûjours la mener dans un couvent. Il commanda en même tems de mettre les chevaux au carosse, & l'ayant conduite à Roüen il l'y laissa entre les mains d'une Abbesse qui étoit de set parentes. Elle souffrit qu'on l'y menât sans se laisser faire aucune violence, parce qu'elle se flattoit que sa captivité ne seroit pas de longue durée; elle savoit qu'elle avoit mis son mari dans un état à ne pas vivre encore long-tems, ainsi elle contoit que lui mort, elle seroit sa maîtresse sans être tenuë de reconnoître la domination de personne.

Quand elle fut là, elle y fit la devote, si bien que l'Abbesse s'y laissant tromper elle manda à son pere qui lui avoit fait confidence de son chagrin, afin qu'elle prit garde de plus près à sa conduite, que tout ce qu'on lui avoit dit de sa fille avoit tout l'air de medisance, qu'il n'y avoit point de personne ni plus sage ni plus modeste, & que bien loin d'en être mécontent il devoit en être satisfait au dernier point. Le pere ne l'en justifia pas davantage dans son esprit, pour avoir bonne réputation auprès d'elle. Comme il savoit, que les femmes qui veulent tromper les autres sont celles d'ordinaire qui s'efforcent le plus de paroître vertueuses, il suspendit son sentiment, jusques à ce qu'il sut faire un tour à Paris. Il étoit resolu de s'en éclaircir avec son gendre à qui il avoit mandé le lieu où il avoit mis sa femme; afin que s'il lui prenoit envie de la ravoir, il le put faire toutes fois & quantes que bon lui sembleroit. Il savoit que c'est une démangeaison qui prend souvent aux pauvres cocus, & que cocu pour cocu, ils aiment autant l'être d'une femme que d'une Maîtresse qu'ils pouroient prendre. Mais devant qu'il y put aller le boucon qu'avoit pris l'autre le faisant tomber en langueur, il n'osa lui en parler, parce que le bruit couroit dans le monde qu'il n'étoit malade que de chagrin. Il eut peur de renouveller sa playe, principalement, parce qu'il penchoit plûtôt à croire sa fille coupable qu'innocente.

Le mal de ce pauvre homme augmenta cependant tous les jours, & son beau pere qui l'avoit toûjours trouvé de moment à autre en plus mauvais état, comme il étoit impossible qu'il fut autrement, après ce qu'il avoit pris, craignant que sa vûë ne lui fut desagréable partit, après lui avoir souhaité une promte guerison. Il étoit bien éloigné de l'esperrer de la maniere que les choses se passoient, ainsi se voyant decliner à chaque moment, son Confesseur lui demanda s'il ne pardonnoit pas à sa femme. Car il lui avoit dit à confesse dequoi il la soupçonnoit, & que c'étoit ce qui le faisoit mourir. Il ne lui répondit ni ouï ni non, ce qui obligeant le Confesseur de lui réiterer la même demande, jusques à quatre fois, il lui fit à ce coup-là une réponse toute pareille à celle qu'un Admiral de France fit un jour au sien sur une chose assez semblable à celle-là. Cet Admiral n'avoit qu'une fille unique à qui un Gentilhomme, qu'il avoit fait un enfant. L'engrosseur s'en étoit enfui en Angleterre après son coup, non-seulement pour éviter la bâtonnade qui ne lui pouvoit manquer après cela, mais encore la pendaison qui est inévitable dans ces sortes de rencontres, ou tout du moins d'avoir le col coupé. Aussi l'Admiral l'y avoit déjà fait condamner quand il tomba malade dangereusement. Le Confesseur ne lui cacha pas l'état où il étoit, & comme il étoit gaigné par les amis du Gentilhomme il demanda à son penitent s'il vouloit porter sa vengeance jusques en l'autre monde? que Dieu vouloit qu'il pardonnât & que s'il ne pardonnoit il ne voudroit pas être à sa place. L'Admiral lui répondit qu'il lui demandoit là une chose bien difficile, mais que puis qu'on ne pouvoit se sauver que par là, il pardonnoit à lui & à sa fille s'il venoit à mourir. Le Confesseur lui repartit que cela ne suffisoit pas, & que soit qu'il mourut ou qu'il guerit il faloit le faire; mais l'autre lui répondit que ce qui étoit dit étoit dit, & qu'il n'avoit que faire d'en attendre davantage. Il mourut effectivement sans y vouloir ni ajouter ni diminuer, & comme c'étoit assez pour procurer le repos de ces deux amans, l'engrosseur revint d'abord qu'il eut les yeux fermez, & épousa sa Maîtresse. Ils ont été la tige de quantité de cordons bleus, & d'autres personnes de grande consideration, quoi que le mari ne fut qu'un petit Gentilhomme de Provence, & même si petit, que quoi qu'il s'en trouve de si miserables en Berri qu'ils labourent eux-mêmes leur charuë, je doute fort qu'il ne le fut encore davantage, qu'ils le sauroient être.

Au reste le mari de ma Maîtresse n'ayant fait à son Confesseur qu'une réponse conditionnelle ainsi que l'Admiral avoit fait au sien, il s'en alla de même en l'autre monde sans vouloir y rien changer. La Dame sortit du couvent tout aussi-tôt sans y vouloir demeurer davantage, & son Pere crut y devoir donner son consentement sans se faire tirer l'oreille, depeur qu'en resistant on ne fut persuadé dans le monde que son gendre avoit eu raison de faire ce qu'il avoit fait. Quand elle fut ainsi retournée à Paris je crus que rien ne m'empêchoit plus d'aller chez elle, & j'y fus comme de coutume. J'y fus tout aussi-bien reçû en apparence que je l'avois jamais été, mais lui ayant voulu demander les mêmes faveurs qu'elle m'avoit faites auparavant, elle me dit franchement que le tems n'en étoit plus, que si elle avoit été folle elle ne le vouloit plus être; mais que si ces faveurs m'étoient cheres, elle me les rendroit quand je voudrois, pourvû que je les voulussent meriter par un mariage. Il y en eut eu beaucoup à ma place qui l'eussent pris au mot. Jeune belle & riche comme elle étoit déja, & comme elle le devoit être encore davantage après la mort de son pere, étoit plus qu'il n'en falloit pour tenter un Gascon qui n'avoit que la cape & l'épée; mais trouvant qu'il y avoit assez de cocus, sans en augmenter encore le nombre, je demeurai si froid & si interdit à cette proposition, qu'il lui fut impossible de le méconnoître. Elle m'en fit quantité de reproches, & me dit que voila ce que c'étoit que d'obliger un ingrat. J'eus la bouche ouverte pour lui répondre que si elle n'eut jamais obligé que moi, peut-être ni eusse-je pas pris garde de si près, mais faisant reflexion que je la desobligerois plus par cette parole, que par quelque méchante excuse que je pusse trouver, je lui répondis que j'accepterois de bon coeur l'honneur qu'elle me voudroit faire si ce n'est que j'avois tant d'aversion pour le mariage, que j'avois peur de la rendre malheureuse, aussi-bien que moi. Elle entendit bien ce que cela vouloit dire, dont me sachant très mauvais gré, elle chercha un autre Marchand, puis que je ne voulois pas être le sien. Elle n'en manqua pas à Paris où les cornes ne font pas de peur à quantité de gens, pourvû qu'elles se trouvent dorées. Le Chevalier de... Cadet de bonne maison, mais qui n'avoit pour toutes choses qu'une pension assez modique que son frere ainé lui faisoit, se mit sur les rangs & l'emporta. Je ne lui enviai point sa fortune, puis qu'il n'avoit tenu qu'à moi de l'avoir, mais comme j'eusse été bien aise d'en faire ma Maîtresse, je me presentai devant elle, quand ils furent mariez pour voir si elle seroit d'humeur de me traiter comme elle avoit fait, du vivant de son premier mari. Le Chevalier dans l'esprit de qui elle ne passoit pas pour une Vestale, & qui avoit peur de sa foiblesse, crut qu'il m'en devoit parler plûtôt qu'à elle. Il me dit sans autre compliment que chacun étoit le maître chez soi, & qu'il ne trouvoit pas bon que j'y revinsse davantage. Je n'eus rien à dire à cela, & étant obligé de faire ce qu'il disoit, je me serois beaucoup ennuyé si Paris ne m'eût fourni mille autres Maîtresses qui me consolerent bien-tôt de celle là. En effet je ne fus pas long-tems sans en trouver une, non pas à la verité aussi belle qu'étoit la femme du Chevalier, mais qui en recompense étoit encore bien plus riche. Le compliment qu'elle me fit d'abord que nous fumes bons amis, fut extrémement de mon goût. Elle me dit que quand on étoit bien ensemble, il falloit que tout fut commun; qu'ainsi je pouvois mettre la main dans son Cabinet quand j'aurois besoin de quelque chose, & qu'elle n'y trouveroit jamais à redire.

Son mari étoit President, & ils ne vivoient pas trop bien ensemble, sans qu'ils s'en souciassent trop ni l'un ni l'autre. C'étoit lui qui étoit cause de leur desordre. Au lieu, dans les commencemens de vivre avec elle comme il devoit, il avoit debuté d'abord par mille amourettes. Elle s'en étoit trouvée toute scandalisée, & lui en avoit dit son sentiment; mais comme il ne la vouloit pas mettre sur le pied de le controller, quand bon lui sembleroit, il lui dit qu'il ne se plaisoit nullement à ses corrections, & qu'il la prioit de s'en deffaire. Ce compliment avoit bien plus l'air d'un commandement que d'une priere, & comme un mari n'aime point que sa femme le controlle, & qu'une femme aussi n'aime point de se voir méprisée par son mari, celle-ci se trouva si outrée de sa conduite & de sa réponse, qu'elle résolut de lui ôter son coeur. Le procedé qu'il continua de tenir avec elle la convia bien-tôt à éxecuter sa résolution. Il eut toûjours un nombre infini de Maîtresses, & comme dans peu de tems l'on mange beaucoup de bien à un métier comme celui là, il n'y eut Personne qui ne conseillât à la Presidente de se faire separer de biens d'avec lui. Ses parens l'en presserent même avec beaucoup de chaleur, & comme elle ne pouvoit pas trop considerer son époux de la maniere qu'il en usoit avec elle, elle y donna les mains sans se mettre beaucoup en peine de la confusion que cela lui alloit donner dans le monde.

Le President se servit de toute son authorité pour empêcher que le Châtelet n'ajugeat à sa femme ce qu'elle demandoit. Cela traina l'affaire en longueur, mais enfin comme la dissipation dont elle l'accusoit étoit manifeste, & qu'il y a des regles dans la justice que l'on ne sauroit passer, sans se rendre coupable de prevarication, ce tribunal alloit prononcer contre lui quand il s'avisa d'un tour de chicanne pour reculer sa condamnation. Il lui fit un incident sur ce que le Lieutenant civil étoit de ses parens, & l'ayant attirée par là au Conseil, il y demanda d'autres juges. Le Conseil où il avoit des amis aussi-bien que dans les autres tribunaux ne voulut pas juger l'affaire si-tôt, pour donner le tems à sa femme de se raccommoder avec lui & à leurs amis communs d'y travailler. Ce President y fit tout son possible, mais comme l'amitié qu'elle avoit euë pour lui au commencement s'étoit non-seulement évanoui, mais qu'il y avoit encore succedé beaucoup de haine, elle ne voulut jamais écouter ni aucune des propositions qu'il lui fit, ni aucune de celles qu'il fit faire par ses parens, & par ses amis. Comme il vit cela, & que quelque credit qu'il eut au Conseil il y seroit bientôt debouté de ses demandes, il lui fit une autre chicanne qui suffisoit toute seule pour la perdre dans son esprit, quand même il n'y eut pas déja été assez perdu. Il trouva deux ou trois faux témoins qui lui promirent de desposer comment ils l'avoient veuë entrer dans le carosse d'un homme, ses coeffes baissées, & comme une femme qui ne vouloit pas être connuë, pour couvrir apparement le mal qu'elle alloit faire. Ces faux temoins lui promirent aussi de dire que le Carosse avoit été ensuite du côté du Bois de Boulogne, & que s'étant arrêté dans le Village qui porte ce nom là, elle y étoit descenduë & entrée dans une Hostellerie où elle avoit demeuré deux ou trois heures tête à tête avec celui qui étoit dans le Carosse avec elle.

Cette accusation étoit grave, & comme il y alloit de l'honneur & de la reputation de la Dame, elle ne servit qu'à éloigner encore son coeur de son mari. Cependant comme ce n'étoit qu'une medisance, & qu'elle en vouloit avoir reparation à quelque prix que ce fut; elle entreprit les témoins, & les convainquit de fausseté. Il se trouva par bonheur pour elle que le même jour qu'ils l'accusoient de ce rendez-vous elle avoit été enfermée toute l'après dinée dans un Couvent, ainsi toutes les religieuses deposant en sa faveur, son innocence, que son mari voulait opprimer pour se delivrer du procès qu'elle lui faisoit, fut reconnuë generalement de tout le monde.

Le cours de cette affaire ayant interrompu l'autre, elle recommença à poursuivre la premiere avec toute la chaleur que demandait l'affront qu'il lui avoit voulu faire. Elle vint à bout de ce qu'elle desiroit, & le Conseil ayant debouté le President de sa requête, le Chatelet lui adjugea après cela tout ce qu'elle desiroit. Elle fut separée de biens d'avec lui: & fut toute prête en même tems de le poursuivre en separation de corps, sur ce qu'il l'avoit accusée d'adultere; mais ayant consulté cette affaire avant que de s'y engager, & les Avocats lui ayant dit qu'elle n'y réussiroit pas, parce qu'il n'avoit rien fait que sur le temoignage dont il ne s'étoit pu deffendre, elle en demeura là, quoi que dans son coeur, elle lui en voulut bien du mal. Il tâcha de l'adoucir par une conduite plus réglée que celle qu'il avoit tenuë jusques là, mais comme il ne faisoit rien que par contrainte, & que quand on est une fois debauché, on revient bientôt à son premier train de vie, il lui arriva une avanture fâcheuse, quoiqu'il crut d'abord que ce ne fut qu'une galanterie. Il avoit une belle maison à quatre lieuës de Paris, où il alloit souvent s'en donner à coeur joye avec ses Maîtresses. Or sa femme se trouvant incommodée pendant quelques jours, il s'y en fut tout seul & y donna rendez-vous à une de ses amies. Il l'y garda pendant deux ou trois jours, & s'y étant bien diverti avec elle il la renvoya à la Ville, pendant qu'il y demeura encore le reste la semaine avec elle.

Le voisinage de Paris lui ayant attiré bonne Compagnie pendant qu'il étoit là, il y vint un de ses amis avec une Dame qu'il lui fit passer pour une de ses cousines germaines. Il lui dit qu'elle étoit mariée à un Gentilhomme de distinction de la Province de Bourgogne, & qu'un procès qu'elle avoit au Parlement l'avoit attirée à Paris. Il en avoit une effectivement qui étoit mariée en ce Pays-là, & qui y demeuroit actuellement, mais elle étoit bien éloignée de ressembler à celle-ci. Celle-ci étoit aussi peu cruelle que l'autre étoit sage: & ils avoient choisi son ami & elle la maison du President pour y venir passer quelques jours ensemble, croyant tous deux qu'il n'étoit pas homme à prendre garde de si près à leurs affaires, & que quand même il y prendrait garde, il n'étoit pas assez ennemi de nature pour se scandaliser de ce qu'ils auroient fait servir sa maison à leurs plaisirs. En effet il n'étoit pas grand formaliste là dessus. Cependant s'étant douté qu'ils étoient bien ensemble, quoi qu'ils lui en fissent mistere, il resolut de le découvrir de lui même sans qu'il lui fut besoin de leur donner la question. Pour cet effet il les mit coucher dans deux chambres qui étoient l'une auprès de l'autre, & qui avoient communication ensemble. Il donna un lit d'ange à la Dame, qui au lieu d'être sur une couche ordinaire, étoit au milieu de la chambre suspendu par quatre coings. Il contoit que s'ils étoient bien ensemble l'homme viendroit l'y trouver, & il batissoit là-dessus un dessein qui devoit servir à l'eclaircissement de ce qu'il cherchoit.

Au reste après leur avoir fait fort bonne chere, l'heure de se coucher étant venue, il les fit passer tous deux chacun dans leur appartement. Ils furent ravis quand ils virent qu'ils étoient si près l'un de l'autre, & sur tout quand après avoir regardé la porte de communication qui y étoit, ils reconnurent que rien ne les empêcheroit de se visiter. L'homme fut trouver la Dame comme le Président s'y étoit bien attendu, & s'étant mis avec elle dans le lit, qui étoit en l'air, & qui ressembloit plûtôt à une branloire qu'à un veritable lit, le President ne les crut pas plûtôt endormis, qu'ils furent guindés au haut de la chambre par le moien des cordons qui étoient dans des poulies attachées aux quatre coins. Ils étoient si fatiguez soit du voiage qu'ils avoient fait de Paris à cette maison, soit d'autre chose, qui ne se dit point, mais qui se devine aisément, qu'ils ne se sentirent point enlever. Ils se trouverent ainsi le lendemain matin bien étonnés quand ils se virent tout au haut de la chambre. Elle avoit pour le moins quinze pieds d'élevation, & ne pouvant sauter du haut en bas sans courre risque de se rompre ou un bras ou une jambe, leur état leur parut tout aussi triste que celui d'un homme qui se voit pris dans un piege, lors qu'il y pense le moins. Ils demeurerent là jusques à midi que le President jugea à propos de les aller relever de sentinelle. Il fit le surpris quand il les vit couchez ensemble, & guindez si haut; mais enfin ayant converti bien-tôt son feint étonnement en raillerie, il leur dit qu'il se fussent épargnez cette confusion, s'ils eussent voulu: qu'ils n'avoient qu'à lui avouer leur intrigue, & que comme il n'étoit pas scrupuleux, il se fut fait un plaisir de leur rendre service. Il goguenarda beaucoup après cela, & bien que la Dame ne fut pas sans confusion non plus que son ami, ils feignirent d'entendre le mot pour rire; parce qu'ils ne pouvoient rien faire de mieux. Cependant un secret sentiment leur en demeurant gravé dans le coeur, ils ne furent pas plûtôt de retour à Paris que l'homme resolut d'en prendre vengeance. Il rumina bien comment il s'y devoit prendre pour l'assurer, & comme il ne voioit rien qui lui promit un succès plus favorable qu'une pensée qui lui venoit, voici ce qu'il fit incontinent pour la mettre à execution. Comme il se doutoit qu'en apostant quelque jolie fille à ce magistrat, il donneroit tête baissée dans le panneau, il en choisit une qui étoit toute aussi gâtée qu'elle étoit belle. Il la fit venir chez lui avec une autre femme qui lui ressembloit quant aux moeurs. Il les fit habiller en religieuses & donna à celle qui ne se portoit pas bien & qui étoit la plus jolie tous les ornemens qu'une Abbesse a coutume de porter, afin qu'on la reconnoisse d'avec les autres.