Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 29

Chapter 293,621 wordsPublic domain

Si le Mari eut été bien sage, il eut pû reconnoître facilement que cette Dame avoit quelque dessein caché dans les avances qu'elle lui faisoit. Comme il n'étoit pas accoutumé non-seulement qu'on lui en fit, mais encore qu'on voulut écouter les siennes, tout lui devoit être suspect: mais comme quelque lieu que l'on ait de se plaindre de la nature, il est rare qu'on se rende justice, il se rendit tellement aveugle sur soi-même, qu'il crut valoir la fortune qui s'offroit à lui. Il en profita comme si elle lui eut été duë, & la Dame ne voulant point précipiter sa vengeance, de peur de la manquer, le traita pendant quelque tems comme un favori, sans lui parler de rien, elle crut qu'elle se l'attacheroit davantage par-là, & qu'elle en joueroit à coup seur. Je ne fus pas long-tems sans m'appercevoir de leur commerce, & je ne m'en apperçûs pas plûtôt que je devinai bien l'orage qui se preparoit contre ma maîtresse & moi. Je l'en avertis, afin qu'elle ne se laissât pas surprendre, & que nous prissions de bonne heure toutes les mesures que la prudence nous conseilloit; Néanmoins comme on ne sauroit jamais éviter son malheur, tout ce que nous pûmes faire fut inutile; peu s'en fallut que je ne succombasse sous les artifices de la Dame, & si je m'en sauvai ce ne fut que par miracle. Pour ce qui est de ma maîtresse elle ne fut pas si heureuse, & il lui en coûta sa liberté. Cependant les mesures que la Dame vouloit prendre pour assurer sa vengeance, ayant fait trainer les choses pendant quelque tems, la Campagne commença, & je la fis encore comme j'avois fait l'autre, quoi que ce ne fut pas à moi à la faire. En effet comme on n'envoyoit tous les ans qu'un detachement des Mousquetaires à l'armée, ce n'étoit pas la coutume, que ceux qui y avoient été une Campagne y fussent encore l'autre; chacun y devoit aller à son tour, & cela se pratiquoit tous les ans. Mais l'envie que j'avois de m'éloigner de Paris pour éviter ce que je prevoyois, l'ayant emporté sur tout ce qui m'y pouvoit retenir, je briguai auprès de Mr. de Treville d'y aller à la place d'un de mes Camarades qui étoit malade. Il eut bien de la peine à me l'accorder, de peur de mettre sa compagnie sur le pied de ne pas servir, quand c'étoit le tour de quelqu'un à le faire; mais Mr. des Essarts qui commençoit à devenir jaloux des assiduités que je rendois à sa parente étant intervenu pour moi, auprès de lui, sans que je l'en priasse, je pris encore le chemin de Flandres où l'on jettoit cette année là une plus grosse Armée, que l'on n'avoit de coutume.

Le Duc d'Anguien s'étoit raccommodé avec le Duc d'Orleans, & lui avoit fait excuse de ce qui s'étoit passé. Ainsi ils paroissoient les meilleurs amis du monde, quoi que dans le fonds il y eut de la jalousie de part & d'autre. Le Duc d'Orleans ne voyoit qu'à regret que la reputation de ce jeune Prince offusquât la sienne, & le Duc d'Anguien de son côté n'étoit pas trop content que le rang que l'autre tenoit au dessus de lui, l'obligeât à lui rendre des defferences auxquelles son esprit avoit peine à s'accoutumer. Comme il étoit hautain naturellement & disposé à croire que toutes choses devoient se régler par le merite, il présumoit tout du sien, pendant qu'il ne rendoit pas toûjours justice aux autres. Ceux qui approchoient de plus près de sa personne l'entretenoient encore dans cette humeur; tellement que n'en étant que plus suspect par-là au Duc d'Orleans, il obtint de la Cour que ce Jeune Prince serviroit sous lui, afin de lui donner quelque mortification. Le Duc d'Anguien en eut beaucoup effectivement, quand il sût la destinée qu'on lui préparoit, & ne l'ayant pû éviter, quoiqu'il y employât tout son credit, & celui de son pere, ces deux Princes prirent le chemin de Flandres pour y aller servir l'un de Général & l'autre de Lieutenant-Général. Ils y trouverent de la besogne; les ennemis y avoient repris Mardik, & comme ils voyoient bien que nous en voulions à Dunquerke, ils avoient crû ne pouvoir mieux empêcher la prise de cette place qu'en reprenant celle-là.

Le Cardinal qui songeoit à faire sa bourse préférablement à tout le reste, mais qui pour amuser les François faisoit semblant d'avoir les plus beaux desseins du monde, s'avisa pendant qu'on méditoit de grandes choses de ce côté-là d'entreprendre la Conquête d'Orbitelle. Cette place qui est en Italie ne nous accommodoit nullement. Quoi qu'il en soit l'entreprise ne réüssit pas, & comme on commençoit déja à n'être pas trop content de lui, ce fut un nouveau sujet de lui vouloir encore du mal. Ses ennemis publierent qu'il ne s'y étoit porté, que par ses intérêts particuliers; que sans cela il n'eut jamais rien entrepris si loin, puis qu'il étoit tout visible que nous n'avions que faire de Conquêtes en ce païs-là, pendant que nous en avions à nôtre porte qui nous accommodoient bien davantage. Pour faire cesser ces bruits qui nuisoient à sa réputation & pour faire parler plus avantageusement de lui, il mena le Roi sur la Frontiere de Flandres. Il avoit ôté les femmes à ce jeune Prince entre les mains de qui il avoit été jusques-là: il lui avoit donné à la place le Marquis de Villeroy en qualité de Gouverneur. Ce choix avoit fait bien des jaloux à la Cour, parce que ce Marquis n'étoit pas des plus anciennes Noblesses de France; Mais comme c'étoit un homme tout devoué à la faveur, & qui faisoit profession de faire tout ce que vouloient les Ministres, son Eminence avoit crû le devoir preferer à tous les autres, parce qu'il étoit bien plus soeur d'en être le maître que de quantité d'autres qu'il y avoit. Au reste pour le rendre plus digne d'un si grand honneur, il avoit été envoyé peu de tems auparavant commander devant la Motthe, Chateau scitué en Lorraine, qu'un certain Gouverneur avoit promis de deffendre jusques au dernier soupir. Il s'y étoit renfermé avec un tas de braves gens, mais grands voleurs, & qui desoloient tout le païs à plus de vingt lieuës à la ronde. Ils y avoient déja fait perir un Italien nommé Magalotti parent du Cardinal que son Eminence y avoit envoyé pour le rendre digne du bâton de Marêchal de France qu'elle lui preparoit, s'il eut pû survivre à cette Conquête. Ce fut dans le même dessein qu'elle y envoya aussi le Marquis de Villeroy, afin que non-seulement il en fut plus soumis à ses volontez, par ce bien-fait, mais encore qu'on eut moins de jalousie, quand on le verroit revêtu de cette dignité. Il savoit que l'honneur qu'on lui auroit fait de l'appeller au Gouvernement de la personne de Sa Majesté feroit parler bien du monde, & que le petit fils d'un homme qui avoue dans ses memoires que son fils n'étoit pas d'assez grande qualité pour aller en Ambassade à Rome, ne le paroîtroit pas non plus pour occuper un poste comme celui-là. Mais il en arriva tout autrement qu'il ne pensoit. Comme on ne sauroit plaire à tout le monde, les ennemis que pouvoit avoir ce nouveau Marêchal trouverent qu'il meritoit l'un tout aussi peu que l'autre. Il les laissa dire, & le Cardinal s'étant arrêté à Amiens avec le Roi, il donna ordre au Marêchal de la Meilleraie d'aller reparer l'affront que les troupes du Roi avoient reçû devant Orbitelle, par la prise de Portolongone, & de Piombine. Il avoit dessein, à ce qu'on l'accusa depuis, de se former une Souveraineté de ce côté-là, afin que, si comme il avoit sujet de le craindre, le nombre de ses ennemis venoit à croitre en France, il s'y put sauver & se consoler de sa mauvaise fortune.

J'avois suivi le Roi à Amiens, d'où je n'étois pas encore parti pour me rendre à l'Armée du Duc d'Orleans, ou je devois aller servir, quand son Eminence demanda à Mr. de Treville de lui donner deux Mousquetaires qui fussent Gentilshommes, & qui n'eussent que la cape & l'épée, afin qu'ils lui eussent l'obligation de leur fortune. Mr de Treville qui avoit toûjours de la bonté pour moi, me choisit sans hesiter pour me presenter à lui, & étant un peu plus retenu sur le choix de l'autre, il tomba à la fin sur Besmaux qui étoit entré quelque tems après moi dans les Mousquetaires. Nous crûmes tous deux nôtre fortune faite quand nous nous vîmes ainsi appellez si heureusement auprès du Ministre. Chacun qui eut été à nôtre place l'eut crû aussi-bien que nous, mais comme il y avoit bien à dire qu'il fut aussi-bien faisant que l'avoit été le Cardinal de Richelieu, nous languîmes long-tems devant que de voir réüssir nos esperances. Bien loin de nous faire le bien que nous prétendions, tout ce que la nouvelle qualité que nous eumes de ses Gentilshommes nous procura fut qu'il nous employa à des courses pour récompense desquelles il nous fit donner des ordonnances tantôt de cinq cent écus tantôt de cent pistoles & tantôt de moins. Or comme il y en faloit depenser une bonne partie, ce qui nous en restoit étoit si peu de chose, que nous sentions toûjours ce que nous étions. Je veux dire par-là que si nous avions des bas non n'avions pas de souliers, principalement Besmaux qui n'avoit pas trouvé la même ressource que moi dans le jeu, & qui ne m'avoit pas encore rendu l'argent que je lui avois prêté.

Cependant je devins bien-tôt tout aussi miserable que lui, la fortune me tourna le dos tout d'un coup, & je commençai à perdre tout ce que j'avois, ainsi comme je me voyois déchu de mes prétentions par l'avarice de mon nouveau maître, il arriva que lors que je croyois devoir être le mieux, ce fut justement lors que je me trouvai le plus mal. Je fus bien-tôt denué de toutes choses par les pertes que j'entassai les unes sur les autres, & comme un joueur tel que je l'étois devenu par accident, quoi que je ne l'eusse jamais été d'inclination, croit toûjours reparer les brêches qu'il a faites, je m'enfoncai d'autant plus dans le bourbier, que je fis plus d'effort pour en sortir. Cela me rendit sage à la fin, & considerant que Dieu m'ayant suscité ce secours dans le temps que je n'avois rien, il lui plaisoit de me le refuser maintenant que je devois avoir quelque ressource, je fis dessein de ne plus jouer du tout. Ainsi quoi que l'on dise ordinairement que qui a joué jouera, & que l'on croye ce Proverbe infaillible, je fis voir bientôt par ma conduite qu'il n'y a point de regle sans exception. S'il m'arriva de jouer d'avantage ce ne fut rien en comparaison de ce que j'avois joué auparavant, & ayant gagné cela sur moi que de me rendre maître de ma conduite, la fortune fut obligée malgré elle de me donner du relâche de ce côté là. Elle me suscita cependant un autre malheur qui me fut bien aussi sensible; quoi qu'il ne me jettât pas dans la nécessité. La Dame que j'avois avertie de sa beveuë l'ayant été trop tard pour en faire son profit, l'autre avertit son mari de nôtre Commerce quelque tems après que je fus parti de Paris. Il fut sensible à cet affront, comme chacun à coutume de l'être dans une pareille rencontre. Il y prit donc feu tout aussi-tôt, & n'ayant point douté de la chose aux preuves qu'elle tâchoit de lui en donner, il résolut de s'en venger ou d'en mourir en la peine. Par malheur pour nous il surprit encore deux lettres que nous nous écrivions, tellement que perdant patience après cela, il envoya à Amiens un homme pour m'assassiner. Il y arriva deux jours après que j'en étois parti par l'ordre de Mr. le Cardinal, qui m'avoit envoyé vers le Marêchal du Plessis. Il étoit en Italie, & il lui ordonnoit de passer en Provence pour s'y embarquer avec le Marêchal de la Meilleraie.

Ce contre-tems empêcha cet assasin de pouvoir executer son coup, & ne sachant où me prendre, parce que son Eminence tenoit mon message secret, il s'en retourna à Paris où il dit à celui qui l'avoit envoyé la raison pour laquelle il s'en revenoit sans rien faire. Mon jaloux écrivit à la Cour à quelqu'un de ses amis pour savoir ce que j'étois devenu; mais nul ne lui en pouvant rien dire, il ne voulut pas faire éclater son ressentiment contre sa femme, de peur de manquer ce qu'il projettoit contre moi. Il se donna patience jusques à ce que je fusse revenu, & n'ayant gueres tardé à mon voyage, je ne fus pas plûtôt de retour à Amiens qu'il en fut averti par ceux à qui il avoit écrit. Il y depêcha en même tems le même homme qui m'y avoit déja manqué, & celui-ci m'y ayant encore manqué cette fois là, parce que son Eminence ne me vit pas plûtôt de retour qu'il me renvoya devant Courtray pour porter quelques ordres au Duc d'Orleans, il me suivit devant cette place, parce qu'il savoit bien que j'y étois allé. Le Comte Delpont, Savoyard de Nation, y commandoit, & comme c'étoit un homme intelligent dans l'attaque & dans la deffense des places, il avoit demandé à cor & à cri au Gouverneur des Païs-Bas, de lui envoyer des munitions de guerre & de bouche dont il manquoit. Ce Gouverneur qui ne croyoit pas qu'on dût attaquer cette place, parce qu'elle étoit bien avant dans le païs, prit ses précautions pour des allarmes, & lui ayant fait réponse de ne se point inquieter, & qu'on ne songeoit point à lui, Delpont n'en fut point content, & lui recrivit, que quoi qu'il déferat toutes choses à ses conseils, & qu'il reverât ses ordres, il lui permettroit de lui dire ou qu'il étoit mal servi par ses espions, ou qu'il ne prenoit pas garde aux mouvemens de ses ennemis; qu'il étoit aisé de connoître leur dessein par leurs demarches, & qu'il faloit qu'il eut bien perdu son tems à la guerre, s'il s'abusoit dans la pensée qu'il avoit que sa place seroit attaquée avant qu'il fut peu.

Comme il suffit d'avoir du merite pour se faire des ennemis & des jaloux, Delpont qui en avoit auprès du Gouverneur ne manqua pas d'y être raillé, comme un homme susceptible de terreur panique. Quelqu'un de ses amis le lui ayant mandé, & qu'on le faisoit passer pour un visionnaire, il se contenta de recrire encore une fois à ce Gouverneur, afin qu'il ne put lui imputer d'avoir manqué à son devoir pour écouter un peu trop son ressentiment; mais sa lettre ayant été tout aussi mal reçûë que l'avoit été la premiere, il s'en tint là, & ne dit plus rien, il fut assiegé cependant, & l'experience ayant fait voir à ses ennemis qu'il en savoit plus qu'eux tous, ils furent bien confus d'avoir tant parlé mal à propos. Comme il n'y a rien capable d'abatre un brave homme, le mauvais état de cette place ne fit point perdre courage à celui ci. Il donna le tems au Général de l'Armée d'Espagne de se preparer à le secourir, & ce général s'étant aproché de nos lignes les reconnut, & fit tout ce que l'on fait ordinairement quand on a dessein de ne pas laisser prendre une place sans coup ferir.

Les choses étoient en cet état quand j'arrivai à nôtre camp, & le Cardinal ne m'ayant point recommandé de faire diligence, je crus que j'aurois mauvaise grace de revenir si-tôt auprès de lui, maintenant que l'on étoit à la veille d'une bataille. Je me mêlai même avec quelques volontaires qui demanderent permission au Duc d'Orleans d'aller reconnoître les ennemis. Par ce moien nous les attirâmes hors de leur Camp en les provoquant de venir faire le coup de pistolet. Nous nous engageâmes ainsi dans une espece de combat, qui eut été plus loin que nôtre Général n'eut voulu s'il n'eut pris soin de retenir nôtre ardeur. Comme c'étoit à lui à attendre qu'on le vint attaquer, il fit sonner la retraitte, en quoi il se montra beaucoup plus sage que nous. Nous nous retirâmes suivant ses ordres, & ayant été fort exact après cela à ne pas permettre que ni volontaire ni autres fissent une semblable chose que celle que nous venions de faire, nous les attendîmes de pied ferme, quand ils voudroient venir à nous. Leur Général n'osa l'entreprendre, tant qu'il demeura maître de sa raison; mais l'ayant perduë dans une débauche qu'il fit avec ses principaux Officiers, parmi lesquels il y avoit quelques Allemans, qui ne voyoient rien au dessus de leur courage quand ils avoient une fois quatre verres de vin dans la tête plus qu'il ne falloit, il permit qu'ils vinssent nous attaquer lors que nous n'y pensions presque plus. Il parut bien du côté qu'ils firent éclater cette entreprise qu'ils y faisoient entrer plus de chaleur que raisonnement; car ils vinrent droit au quartier du Marêchal de Gassion, qui étoit un homme aussi vigilant qu'il savoit bien se deffendre. Encore passe s'ils fussent venus à celui du Marêchal de Rantzau, qui avoit cela de commun avec eux qu'à quelque heure qu'on le put prendre on ne le trouvoit guéres à jeun. Ils eussent pû esperer du moins qu'étant but à but de ce côté-là, il n'y eut plus eu que la fortune qui eut decidé du reste; mais en s'addressant à Gassion, ils trouverent un homme qui ne pouvoit jamais être surpris, & qui les repoussa aussi de telle sorte, que tout hardis que le vin les rendoit, ils ne tarderent gueres à prendre la fuite.

Ayant si mal réüssi dans leur entreprise, ils en firent une autre du côté du Marêchal de Rantzau, qui parut toute aussi éloignée de la raison que l'avoit été celle-là. Comme il avoit fortifié son quartier par des redoutes qu'il avoit élevées de distance en distance, ils furent à lui par tranchées. C'étoit le moyen justement de le faire precautionner, & de l'empêcher de boire. Mais soit qu'ils eussent oui dire, comme il étoit vrai, que quand il avoit bu, il n'en frapoit que mieux, pourvû qu'il n'eut pas bu par excès, ou qu'ils crussent qu'ils viendroient à bout de leur dessein plus facilement par-là, que par tout le reste, ils employerent beaucoup de tems à cette tranchée sans en receuillir aucun fruit. Rantzau dont on renforça le quartier, fit de frequentes sorties sur eux, & si les assiegez en eussent fait autant sur nous & avec autant de succès, ils eussent éloigné la perte de leur place beaucoup mieux que par tout ce qu'ils firent. Mais le peu de monde qu'avoit le Comte Delpont le mettant hors d'état de rien entreprendre, il fut obligé de se contenter de se deffendre selon ses forces & d'être spectateur de ce qui se passoit au quartier Rantzau. Il n'en espera neanmoins rien de bon, voiant que dans toutes les sorties que ce Marêchal faisoit il étoit bien rare qu'il n'y eut de l'avantage. Il jugea que c'étoit un prejugé de ce qui devoit arriver, & ne se trompa pas: ils furent obligez d'abandonner leur dessein, après l'avoir poursuivi pendant quelque tems. Le Duc d'Orleans proffita de la consternation que cela devoit jetter dans l'esprit des assiegez. Il les fit sommer de se rendre; mais le Gouverneur dont le courage ne s'affoiblissoit point au milieu des malheureux évenemens qui arrivoient à son parti, ne croyant pas qu'il y eut de l'honneur à lui à la faire, tant qu'il verroit une armée préte à le secourir, il attendit qu'elle se fut retirée pour entendre à une capitulation; mais il ne l'eut pas plutôt perdu ce vûë, qu'il crut à propos de ne pas attendre davantage & se rendit.

Deux jours devant que cela arivat l'homme qui avoit été envoyé pour m'assassiner, & qui sans que je m'en apperçusse me suivoit à vue depuis qu'il m'avoit trouvé, etant venu à la tranchée ou j'étois, receut un coup ce Mousquet, lorsqu'il ne cherchoit que l'occasion de faire le sien. Le coup étoit mortel, & lui ayant été annoncé qu'il faloit se preparer à la mort, il demanda à me parler, & m'avoua en secret à quel dessein & de quelle part il étoit venu là. Il me dit en même tems de prendre garde à moi, parce que celui qui l'avoit envoyé étoit si rempli de ressentiment qu'il avoit bien la mine de n'en pas demeurer là. Je profitai de l'avis, & me tins sur mes gardes. Cependant croyant être obligé d'en avertir la Dame qui étoit cause de tout ce fracas, afin qu'elle prit ses precautions aussi-bien que moi, je lui envoyai une lettre par mon valet de chambre, que je depêchois à Paris pour quelque argent, que j'y avois prêté lors que j'avois gagné les neuf cent pistoles, dont j'ai parlé tantôt. Il la lui rendit en main propre, & sans que son Mari en eut connoissance, parce que je lui avois dit avant que de le faire partir, comment il s'y prendroit pour cela. Elle fut bien surprise quand elle vit ce qu'elle contenoit, & se doutant bien que s'il en venoit là contre moi, il y avoit bien de l'apparence qu'il ne la ménageroit pas davantage, elle resolut de la prevenir. Elle gaigna un Apotiquaire qui moyennant cinquante pistoles lui donna une dose de poison; elle le lui fit prendre adroitement, & comme ce poison ne devoit faire son effet que peu à peu, son mari qui avoit d'étranges desseins contr'elle & contre moi eut le tems de songer à sa vengeance. Il chercha un autre assassin pour m'envoyer en l'autre monde, pendant que ne se pouvant resoudre à la traiter si cruellement: après l'amitié qu'il avoit eu pour elle, il fit dessein de l'envoyer en Religion. Comme il étoit prudent il fut quelque tems devant que de fixer son choix sur l'homme qu'il cherchoit à mon égard. Pour ce qui est d'elle comme il croyoit pareillement que le moins d'éclat qu'il pouroit faire ne seroit que le mieux, il l'envoya chez son pere, qu'elle avoit encore, & qui étoit un Gentilhomme de distinction de la Province de Normandie. Il feignit d'avoir reçû des lettres de ce païs-là, qui lui aprenoient qu'il se portoit mal; il lui dit qu'il etoit necessaire qu'elle y fut faire un tour, afin que s'il venoit à mourir elle eut l'oeil qu'une autre fille qu'il avoit pour tous enfans, & qui etoit mariée à un homme de qualité de la Province ne mit pas la main, à son préjudice, à sa succession.