Chapter 28
Le Duc d'Orleans avoit pourtant eu sur les ennemis quelques avantages qui lui devoient faire esperer que si l'on parloit de ce jeune Prince avec éloge, on parleroit aussi de lui assez glorieusement, s'il n'avoit pas remporté à la verité une grande victoire, comme lui, il avoit du moins eu le plaisir de voir encore une fois Picolomini plier en sa presence. Ce general ayant pretendu l'arrêter au passage de la riviere de Colme, il s'y donna une escarmouche assez chaude, où il eut du pire. Cela l'obligea de se retirer plus vite que le pas, & ce petit desavantage ayant été suivi de la perte de Mardik nous fumes attaquer Bourbourg. Je me trouvai dans les premiers jours de ce siege, si animé à la poursuite des ennemis qui avoient fait une sortie sur la tranchée, que peu s'en falut que je n'entrasse pêle mêle avec eux dans la place. Cinq autres de mes camarades qui étoient à la tranchée avec moi m'ayant accompagné dans cette entreprise, nous nous trouvâmes tout aussi embarrassez l'un que l'autre, quand il nous fallut revenir. Les ennemis nous passerent pour ainsi dire par les armes, & quatre de nous étant tombez roide morts de leur premiere decharge, celui qui restoit avec moi, me dit que les plus courtes folies étoient les meilleures, & que comme il n'y avoit rien de pire que la mort, il aimoit mieux se rendre que de s'exposer au peril qu'il y avoit encore à courir à nous vouloir retirer. A ces mots il retourna vers la Ville en demandant quartier à ceux qu'il voyoit dans les dehors, mais soit qu'ils l'eussent déja couché en jouë, & qu'ils ne l'entendissent pas, ou qu'ils ne se missent guéres en peine de lui accorder ce qu'il demandoit, ils firent une nouvelle decharge sur lui & l'envoyerent tenir compagnie aux autres. Pour moi j'eus trois coups dans mes habits, & un dans mon chapeau, sans que j'eusse seulement la moindre égratignure sur mon corps. Cela me fit connoître que quand Dieu garde quelqu'un il est bien gardé, & qu'il n'y a qu'à se recommander à lui dès le matin & ne rien craindre de tout le reste de la journée. On me tira encore quelques autres coups, mais comme c'étoit de loin, ce ne fut que de la poudre & du plomb perdu. Je rentrai dans la tranchée par la tête, & y ayant trouvé M. des Essarts qui m'en avoit veu sortir, il me demanda ce qu'étoient devenus mes camarades. Je lui appris leur destinée, & comment le dernier s'étoit perdu en voulant se sauver. Il me répondit que s'il avoit su cela, il m'eut prié de le fouiller avant que de m'en revenir, parce qu'il se trompoit fort s'il n'avoit sur soi des marques de l'estime qu'une Dame de grande condition avoit pour lui. Il offrit en même tems dix Pistoles d'or à un Soldat de sa Compagnie s'il vouloit lui aller prendre dans ses poches ce qui le trouveroit. Il lui dit qu'il en étoit encore tems, & que comme on voyoit les ennemis de la tête de la tranchée, il n'y en avoit pas un qui eut osé sortir de leurs dehors. Le Soldat le voulut bien, & s'y en étant allé à l'heure même on lui tira plus de cinq cent coups de mousquet, sans que pas un l'attrapât. Il fit ce que des Essarts desiroit, & ayant pris le haut de chausse du mort sans s'amuser à le fouiller, depeur d'y perdre trop de tems, il le rapporta à la tranchée, après en avoir ôté tout ce qu'il croyoit en valloir la peine. Des Essarts ne voulut point que d'autre que lui en fit la reveuë, & en ayant examiné les lettres, avec grand soin, nous nous apperçumes à son visage qu'il y en avoit une où il prenoit plus intérêt que dans les autres. Car nous le vîmes changer de couleur en même tems, sans qu'il nous en voulut dire la raison. Ce ne fut pas manque toutesfois de la lui demander, quoi qu'il ne fut peut-être pas trop bien à nous de nous montrer si curieux.
Je crus pour moi comme je me deffiois de toutes les Dames qu'il avoit trouvé quelque lettre de sa Maîtresse, par où il apprenoit qu'elle lui avoit fait faux bond. Je le dis à l'oreille à un Officier qui étoit auprès de moi, & qui s'étoit apperçû tout aussi bien que j'avois pû faire qu'il n'avoit pas été indifférent à la lecture qu'il en avoit faite. Celui-ci me fit signe de la tête qu'il approuvoit ce que je lui disois. Cependant nous nous trompions tous deux, la chose le regardoit d'encore plus près que nous ne pensions. Si ce n'eût été qu'une Maîtresse il en eut été quitte pour en chercher quelque autre plus fidele, mais il s'agissoit d'une de ses plus proches parentes, à la conduite de laquelle il ne prenoît guerres moins de part que si elle eut été sa femme. Je le découvris sans y penser deux jours après que je fus de retour à Paris. Cette Dame que je ne connoissois que mediocrement m'envoya prier de l'aller voir, ce que je ne crus pas lui devoir refuser, parce qu'elle en valloit bien la peine. Elle me dit qu'elle avoit appris que j'étois avec le deffunt lors qu'il avoit été tué, & qu'elle me prioit de lui apprendre toutes les circontances que je savois de sa mort. Je lui répondis que cela seroit bien-tôt fait & qu'en ayant été témoin moi-même elle ne pouvoit mieux s'addresser qu'à moi, pour savoir tout ce qui en étoit. Je lui racontai en même tems tout ce que je viens de dire, je vis qu'elle rougissoit, lors que ce vint à l'Histoire du Soldat, elle me demanda même si je ne pourois point le lui amener, & lui ayant répondu que je m'en faisois fort, & que ce seroit quand elle voudroit, elle se mit à rêver un moment comme une personne qui peze une affaire dans sa tête. Enfin après un moment de silence, elle réprit la parolle, & me dit qu'elle me remercioit de ma bonne volonté, & du zele avec lequel je m'offrois de lui rendre service; que cependant après y de lui rendre service; que cependant après y avoir bien pensé, elle aimoit mieux me faire une confidence que d'avoir recours à ce qu'elle m'avoit proposé, qu'elle m'avoueroit franchement que cela lui avoit pas haï le deffunt, & que cela lui avoit fait une grande affaire avec des Essarts; qu'il falloit que ce Soldat lui eut donné une de ses lettres; mais que ne sachant ce qu'il avoit fait de son portrait, que le mort avoit sur lui, lorsqu'il avoit été tué, elle me prioit de le vouloir savoir de lui; qu'elle m'auroit même obligation de le retirer de ses mains, s'il y étoit encore, & de n'y rien épargner pour en venir à bout; que c'étoit pour cela qu'elle m'avoit dit d'abord de lui faire venir le Soldat; mais qu'après y avoir bien pensé, elle ne le jugeoit plus à propos. Je lui promis de faire ce qu'elle me disoit, & trouvant la Dame tout à fait à mon gré je m'y employai non seulement de bonne sorte, mais je resolus encore, si je pouvois, d'ocuper dans ses bonnes graces la place qu'y tenoit le deffunt.
Je fus trouver le Soldat en même tems, & comme nous avions été camarades, & que la familiarité que j'avois avec lui ne me faisoit pas avoir besoin d'user d'un fort grand circuit pour en venir où je voulois, je lui demandai sans compliment, s'il s'étoit deffait du portrait qu'il avoit trouvé au Mousquetaire qu'il étoit allé fouiller devant Bourbourg. Je vis qu'il rougissoit, & jugeant que cela ne provenoit que de la crainte qu'il avoit que je ne le fusse denoncer à son Capitaine, comme un homme qui lui avoit caché une partie de ce qu'il avoit trouvé sur le deffunt, je lui dis de mettre son esprit en repos, & que mon intention n'étoit pas de lui faire piece; que le peril où il s'étoit exposé étoit assez grand pour mériter une plus grande recompense, que celle qu'il avoit reçûë, qu'ainsi bien loin de lui vouloir ôter ce qu'il avoit pris je serois le premier à le cacher.
Je le rassurai par ces parolles, & m'ayant avoué sans user d'aucun detour qu'il savoit bien dequoi je voulois parler, il me dit franchement que si je ne voulois que cette peinture il étoit prêt de me la rendre à l'heure même, mais que si je lui demandois la boette où elle étoit renfermée, il n'étoit pas en son pouvoir de me satisfaire, qu'il l'avoit venduë avec les diamans qui étoient dessus & qui plus est qu'il en avoit encore mangé l'argent, ce qui le mettoit dans l'impuissance qu'il venoit de me dire. Je le cru de bonne foi sans l'obliger à m'en faire aucun serment. Je savois qu'il avoit assez bon appetit pour cela, & que quand même c'eut été quelque chose de bien plus grande conséquence il en fut encore venu à bout tout aussi facilement que de celle là. Cependant comme je croiois que c'étoit à la peinture que la Dame en vouloit plûtôt qu'à tout le reste, je le priai de me la donner. Il le fit, & n'ayant pas eu la curiosité de la regarder, tant j'étois pressé de la porter à cette Dame, je la laissai enveloppée dans du papier tout comme il me la donnoit. La Dame ne me vit pas plûtôt qu'elle me demanda si mon message avoit été heureux. Je lui répondis qu'il ne l'avoit pas été tout à fait, mais que du moins elle auroit une partie de ce qu'elle demandoit, que le Soldat ne m'avoit pû rendre la boette, parce qu'il en avoit disposé; mais que je lui rapportois la peinture. Elle me répartit que cela suffisoit, & l'ayant developée en même tems elle fut toute surprise de trouver, au lieu de son portrait, celui d'une rivale dont elle avoit été extrémement jalouse. Le deffunt ne lui avoit jamais voulu avoüer la vérité; mais n'en pouvant plus douter après ce qu'elle voioit présentement, elle me dit d'un air naturel, & qui faisoit voir qu'elle pensoit ce qu'elle me disoit, ha! que les hommes sont fourbes & que les femmes sont foles de se fier à eux. Je lui demandai ce qu'elle vouloit dire par là, & si pour en connoitre un infidele elle devoit soupçonner tous les autres de lui ressembler. Elle me répondit que puisque celui dont elle parloit l'étoit bien tous les autres le pouvoient bien être, qu'elle vouloit que moi pour témoin de ce qu'elle valloit, & que sans se venter elle croioit que si on la quittoit pour une autre il pouvoit bien arriver la même chose à celles qui étoient cause qu'on lui faisoit infidelité. Elle m'expliqua en même tems cet enigme, où je n'eusse rien compris sans elle, & m'ayant montré cette peinture elle me demanda si je savois de qui elle étoit.
Je ne trouvai pas ce portrait la moitié si beau que j'eusse fait le sien, & ne sachant de qui ce pouvoit être je lui témoignai l'un & l'autre à l'heure même. Elle me dit que j'étois bien complaisant de lui donner l'avantage par dessus la femme que ce portrait répresentoit, qu'elle vouloit bien me dire son nom, & que quand je le saurois je lui donnerois peut être la préference, que c'étoit Madame.... femme d'un des plus riches partisans qu'il y eut dans tout Paris. Je lui repartis que cette qualité me pouroit peut-être faire pencher de son côté, si je me laissois gouverner par l'intérêt; mais que comme j'avois toûjours fait plus de cas du merite que des richesses, je continuois à lui dire que je l'aimois mieux au bout de son doigt que je ne faisois l'autre en tout son corps. Elle me répondit qu'elle ne donnoit plus là dedans, après la tromperie dont elle venoit d'avoir des preuves si authentiques; mais que toute galanterie à part elle me seroit obligée de revoir le Soldat, afin de savoir de lui si en trouvant ce portrait au deffunt, il ne lui en avoit point encore trouvé un autre. Je fis ce qu'elle vouloit, & le Soldat m'ayant dit qu'il en avoit encore un, mais qu'il n'avoit pas cru la premiere fois que ce fut celui là que je lui voulusse demander, parce qu'il étoit dans une boette si commune qu'il étoit aisé de voir que celui à qui il l'avoit pris n'en faisoit pas tout le cas qu'il devoit, il me le donna dans la même boette où il l'avoit trouvé; elle étoit effectivement fort commune, puis qu'elle n'avoit jamais couté plus de vingt sols. Cependant, ne voulant pas faire la même faute, que j'avois déjà faite, c'est à dire le porter à la Dame sans le regarder auparavant, j'ouvris cette boette, & je vis que c'étoit le portrait qu'elle demandoit. Je le lui portai, & je vis en le lui donnant qu'elle étoit bien contente de l'avoir trouvé. Je pris cette occasion pour lui dire ce que je commençois à me sentir pour elle, & traitant cela de la galanterie, quoi qu'il fut facile de voir que je parlois serieusement, elle me répondit que venant d'être trompée, elle me croioit rempli de tant de droiture, que si elle me demandoit conseil elle ne doutoit nullement que je ne lui conseillasse moi-même, de ne se jamais fier à des parolles.
Tout ce que je lui pus dire pour lui persuader que je lui disois vrai, ne me servit de rien. Ainsi il me fut inutile de la prier de me laisser ce portrait, quoi que je lui protestasse que j'en ferois tant de cas qu'elle verroit bientôt qu'elle pourroit s'assurer sur ma fidelité. J'en devins effectivement si amoureux qu'il me fut comme impossible de le cacher. J'y fis pourtant tout mon possible, & principalement à l'égard de Des Essarts dont je reconnoissois trop la jalousie pour m'y pouvoir fier. Ma conduite plut extrémement à cette Dame qui jugea par là plus de choses en ma faveur que par tout ce que je lui eusse pu dire de ma passion; elle permit que je la visse assez souvent, & comme j'en devenois amoureux tous les jours de plus en plus, elle crut qu'elle me devoit rendre justice de peur qu'en finassant davantage avec moi, je ne devinsse indiscret à force de me croire malheureux. Elle me recommanda le secret à l'égal de la fidélité, me disant que l'un se jugeoit par l'autre, & que qui n'étoit pas discret ne pouvoit jamais être fidèle. Cette bonne fortune me fit oublier entièrement la perte que j'avois faite des bonnes grâces ce la Dame dont j'ai parlé ci-devant. Il m'en étoit toujours resté un triste souvenir juques-là, & il ne commença à se bien effacer que du jour que je fus assura que celle-ci étoit disposée à me rendre justice. Ce n'est pas que cette conquête put égaler l'autre par rapport à mon établissement, la Dame à qui j'en voulois presentement étoit mariée, & quand même elle ne l'eut pas été je n'étois pas homme à épouser une femme qui m'avoit avoué elle même une autre attache. Mais enfin comme la pensée de ma fortune ne remplissoit pas tous mes desirs, je me trouvai assez content de celle qui m'étoit arrivée, pour mettre sous le pied tout ce qui pouvoit me chagriner d'ailleurs.
Quoi qu'il en soit nôtre intrigue ayant demeuré secrette, pendant quelque tems, on n'en eut jamais rien su selon toutes les apparences, si nous eussions pû nous passer des autres pour l'entretenir; mais les amans ayant cela de fâcheux pour eux qu'ils se trouvent dans la nécessité de se fier à quelqu'un, nous remîmes nos affaires entre les mains d'une Demoiselle qui nous trompa. Je m'en deffiai d'abord que la Dame me la proposa pour nôtre confidente. Je la trouvois & coquette & intéressée, qualitez toutes opposées à celles que l'on doit desirer dans une personne telle que nous la cherchions; mais la Dame m'ayant dit qu'elle la connoissoit mieux que moi, & qu'elle avoit eu le tems de reconnoître sa discrétion, depuis dix ans qu'elle étoit à elle, je fus contraint de la croire au préjudice de ce que le coeur m'en disoit. Cependant ce ne fut pas à cause de la coqueterie qu'elle lui manqua de fidelité, mais parce que la femme du partisan qui faisoit gloire & même qui avoit juré de lui enlever tous ses amans, trouva moyen de la gagner.
Ces deux Dames étoient devenuës jalouses l'une de l'autre dans un couvent où elle s'étoient trouvées toutes deux avant que d'être mariées, & comme elles ne manquoient pas de bonne opinion d'elles mêmes elles avoient eu souvent querelle ensemble, tantôt fut un sujet & tantôt sur un autre. Le Marquis de Villars Orondate, étant devenu amoureux au sortir de la femme du partisan qui venoit d'être mariée, l'autre n'avoit point été fâchée de le lui enlever, soit que cette conquête lui parut digne d'elle, ou qu'elle ne le fit que pour la faire enrager. Elle en avoit effectivement pensé mourir de regret, mais enfin comme on se console de tout avec le tems, elle avoit à la fin oublié cet affront. Elle s'en étoit même consolée d'autant plutôt, que Villars qui voloit de belle en belle, comme les abeilles font d'une fleur à l'autre, avoit quitté sa rivale, pour se donner à une personne de grande condition. Le Mousquetaire avoit pris ensuite la place de Villars, ce que la femme du partisan ayant sû elle l'avoit débauché avec son argent. Or croiant que ce qu'elle avoit fait avec lui elle le feroit de même avec moi, elle m'écrivit une Lettre dont je trouvai le stile si plaisant que je ne crois pas l'oublier de ma vie. Au reste comme je suis persuadé qu'il paroîtra toûjours tel à tous les gens de bon goût je veux bien rapporter ici cette lettre tout au long, afin que l'on me dise si j'ay raison ou si je ne l'ai pas. Voici ce qu'elle contenoit.
_Je suis assez bien faite pour croire que quand on vient à me voir, on peut devenir amoureux de moi sans que j'aye besoin de faire un pacte pour y réussir. Mais quand je presumerois trop à mon avantage, que d'avoir cette pensée, je vous apprends que mon mari à un coffre fort, bien garni où je mets la main quand il me plaît. J'en ai la clef pour y fouiller à toute heure, & c'est le premier present que je fais à ceux que je trouve dignes de mon estime. Comme vous en êtes du nombre, ou plûtôt, que vous êtes le seul qui avez trouvé le secret de me paroître aimable, voyez à quelle fortune vous êtes appellé si vous ne vous en montrez indigne, en vous piquant mal à propos d'une sotte constance. Je sais que vous aimez Mademoiselle de... mais enfin quelque aimable qu'elle puisse être, elle ne le sauroit être en comparaison de mon coffre, d'ailleurs si vous prenez la peine de venir demain à neuf heures à la Merci, regardez bien une Dame qui tiendra un petit chien noir & blanc entre les mains, & vous conviendrez peut-être que quand je vous proposerois de vous aimer but à but vous auriez encore tout sujet de vous louer de vôtre bonne fortune_.
Je fus bien étonné quand je reçûs cette lettre, & comme je ne connoissois point l'écriture de la Dame, je crus pour en dire la vérité qu'elle m'étoit supposée par l'autre, qui, parce qu'elle étoit extrémement jalouse de son naturel, me paroissoit la personne du monde la plus capable de me faire une telle piece. Cette pensée me fit résoudre de lui en faire un sacrifice, quoi que je me representasse quelquefois que cela n'étoit pas bien, & que si on venoit à le savoir parmi les honnêtes gens, il étoit impossible que je n'en fusse blamé, supposé toutefois que cette lettre ne vint pas d'elle. Cependant quelque reflexion que j'y fisse, je ne laissai pas de succomber à la tentation; la crainte que j'eus que ma pensée ne fut veritable l'emporta sur tout le reste. La Dame fut ravie que je lui donnasse cette marque de mon attachement, & se trouvant au rendez-vous au lieu de moi, elle y insulta l'autre d'une si étrange maniere qu'elle ne put douter qu'elle ne fut sacrifiée. Ce n'est pas qu'elle lui dit rien à elle même, elles ne se parloient pas, & si elles l'eussent fait dans les sentimens qu'elles avoient l'une pour l'autre, je suis persuadé que c'eut été une conversation bien picquante. Mais n'ayant cessé de la regarder avec des yeux pleins de mépris, ses yeux lui en dirent tout autant qu'eut pû faire sa langue. D'ailleurs comme je ne parus point à ce rendez-vous, & que la femme du partisan savoit d'original que la lettre m'avoit été rendue en main propre, la chose étoit si claire d'elle même qu'elle eut été la premiere à vouloir s'abuser que de la rovoquer en doute. Son dépit fut extréme à cette vûë, & son ressentiment ne l'étant pas moins, il est aisé de juger que la messe qu'elle entendit fut une messe bien mal entenduë, & qu'elle eut bien mieux fait de n'y point aller. Pour surcroit de peine elle se trouva au benitier avec ma nouvelle Maitresse, & celle-ci lui dit d'un ton railleur, afin qu'elle ne put douter qu'elle n'eut connoissance de ce qui se passoit, que si elle avoit amené sa chienne avec elle pour lui faire trouver un petit mari, elle n'avoit perdu que ses peines; que le mari qu'elle lui destinoit ne la trouvoit pas assez belle, pour daigner seulement la considerer, & que c'est ce qu'elle avoit reconnu de la maniere qu'il l'avoit regardée. La pauvre femme fut interdite à ces paroles, quoi qu'elle eut d'ordinaire la langue assez bien penduë, & que sa coutume ne fut pas de manquer par là. D'ailleurs comme elles étoient dans un lieu qui demandoit du respect, & où d'un autre côté, elles ne pouvoient s'écarter d'avantage sans faire préjudice à elles mêmes également, la chose en demeura là & ne passa pas plus avant. Chacune remonta dans son carosse, mais avec des mouvemens si differens, qu'il est impossible de le dire. L'offensée ne roula dans sa tête que des sentimens de vengeance, pendant que l'autre s'applaudit de lui avoir donné une si grande mortification.
Je fus voir celle-ci le jour même, & m'ayant dit ce qu'elle avoit fait, je l'en blamai fortement. Je lui dis qu'elle n'avoit gueres fait de reflexion à ce qui en pouvoit arriver, qu'elle devoit se contenter de ce que j'avois manqué au rendez-vous, & que de rendre la victoire plus éclatante c'était ne pas prendre garde qu'elle s'exposoit par-là aux mêmes inconveniens qui arrivent quelque fois à la guerre, où à force d'en vouloir trop faire, on ne fait souvent que détruire ce qu'on avoit fait.
La Dame n'étoit pas la personne du monde du plus grand jugement, elle avoit beaucoup plus de beauté que d'esprit; ainsi mes remontrances ne firent aucun effet auprès d'elle, outre qu'elles venoient un peu tard, pour qu'elle en put proffiter. Je ne me trouvai par malheur que trop bon prophête dans ce que je lui avois prédit. Son ennemie voyant l'affront qu'elle lui avoit fait, resolut d'en tirer vengeance, & quoi que de la maniere qu'elle méditoit de s'y prendre, elle dût retomber sur elle, sa passion fut si grande qu'elle ne se soucia pas de tout ce qui lui en pouvoit arriver, pourveu qu'elle put se satisfaire.
Ma Maitresse avoit un mari qui n'étoit ni beau ni bien fait, aussi ne l'avoit-elle pris que parceque ses parens le lui avoient fait prendre de force; son bien lui avoit tenu lieu de merite; & comme il est rare que ces sortes de mariages réussissent, principalement quand il y a un peu de penchant à la galanterie du côté de la Dame, il en étoit arrivé que le Mousquetaire dont j'ai parlé tantôt n'étoit peut-être pas le second des amans de celle-ci, & par consequent Villars Orondate le premier. Je n'étois peut-être pas aussi le troisiéme. Quoi qu'il en soit, bien que ce mari n'eut aucune des qualitez qui rendent un homme aimable à une Dame, la femme du partisan ne laissa pas de vouloir faire connoissance avec lui, aux dépends de son honneur. Elle crut que quand ils seroient bien ensemble, il lui seroit plus facile de le porter à tout ce qu'elle voudroit, qu'ainsi sa vengeance en deviendroit plus assurée, & contre sa femme & contre moi, moi qu'elle croioit devoir haïr autant qu'elle, après le tour que je lui avois joué.