Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 26

Chapter 264,028 wordsPublic domain

Le Marêchal ne se paya point de cette reponse. Il repartit au Duc que de quelque humeur que fut ce Ministre il ne falloit point souffrir, à ce qu'il croioit, qu'un petit Officier, sous pretexte de lui plaire, s'ingerât de desobéïr à ses superieurs; que cette desobéïssance avoit même de soi quelque chose que les autres n'avoient pas, qu'il y alloit du salut de l'armée, & que si Picolomini eut sçu cela, & qu'il en eut proffité, il ne vouloit que lui pour juge de ce qui en seroit survenu; qu'il y avoit encore plus d'intérêt que lui, lui qui étoit Général, que son honneur en dépendoit, c'est pourquoi il n'avoit rien à lui dire. Le Duc vit bien qu'il tâchoit de lui mettre le feu sous le ventre, afin de lui faire faire sa propre cause de la sienne. Cependant comme il s'en falloit bien qu'il ne fut toûjours aussi complaisant qu'on l'eut bien desiré, il lui dit pour toute réponse qu'il ne vouloit rien empiéter sur sa charge, & que s'agissant en cette rencontre d'un délit, commis par l'un de ses Officiers, il le laissoit le maître de lui ordonner telle punition qu'il jugement à propos. Le Marêchal ne fit pas semblant de voir, qu'il y avoit plus de malice à sa reponse, que de bonne volonté, comme il sembloit vouloir qu'on le crut, & ayant fait mettre cet homme entre les mains du Prevôt il se trouva étranglé la nuit sans qu'on ait jamais pû sçavoir au vrai, si ce fut cet Officier qui s'en deffit, ou si quelque autre personne lui prêta la main pour lui rendre ce service. On publia pourtant tout autant que l'on put que c'étoit le desespoir qui lui avoit fait attenter lui même à sa vie. Mais si cela est on avoit bien voulu lui prêter une corde & un clou pour se pendre au plancher d'une méchante maison, où ce malheureux avoit fini sa vie.

Cette affaire n'eut gueres fait de bruit sans les circonstances qui l'avoient précedées, mais comme elles avoient fait beaucoup d'éclat, cette mort n'en fit pas moins. Comme on prend même beaucoup de plaisir à médire, on prit sujet de là de repandre dans le monde que le Marêchal avoit été bien aise de se delivrer d'un témoin incommode. C'étoit marquer un grand penchant à la medisance, que de tenir un tel discours, puisque bien loin qu'on lui pût faire aucun reproche dans sa charge, jamais homme ne l'avoit exercée avec plus d'integrité ni moins d'intérêt. Aussi tout ce qu'en pouvoit croire le Cardinal partoit plû-tôt de son humeur defiante que d'aucune preuve qu'il en eut contre lui. D'ailleurs il eut été bien aise, pour en dire la verité, de pouvoir faire une querelle d'Allemand au Marêchal, pour avoir pretexte de le dépouiller de sa charge. Il convoitoit déja des yeux & du coeur tout ce qu'il y avoit de grand & de beau dans le Royaume, & comme ce morceau n'étoit pas vaquant, tous les jours, il en avoit bien autant d'envie que de tout le reste. Ce n'est pas qu'il lui fut propre à lui même, quoi qu'on eut veu auparavant un homme revêtu de la Pourpre aussi-bien que lui être Amiral de France, & Général d'Armée en Piemont. Mais il avoit des neveux & des nieces à qui il pretendoit faire part de sa fortune, & qu'il vouloit faire venir en France tout au plûtôt, afin de les y établir le plus avantageusement qu'il pouroit.

La poudre ne manqua pas à l'Armée après la punition qui venoit d'arriver. Celui qui eut la place du deffunt ne se fit pas presser pour en donner. Mais elle ne servit de tout cette Campagne qu'à tirer aux moineaux. Picolomini après s'être avancé jusques à la portée du canon de nos lignes, comme s'il eut dessein de les forcer, se retira sans oser rien entreprendre. Gravelines ne tint plus gueres après cela, & s'étant renduë le 28 de Juillet nous demeurâmes encore quelques jours devant cette place, pour en faire reparer les fortifications. Quand elles furent achevées, nous fîmes semblant alors d'en vouloir aux autres places maritimes de Flandres, afin d'attirer toutes les forces ennemies de ce côté là. Nos bons amis les Hollandois, avec qui nous agissions de concert, tinrent la mer, cependant, comme s'ils n'eussent eu aucun dessein de leur chef. Les Espagnols se laisserent surprendre à ces fausses apparences, tellement que lors qu'ils y pensoient le moins ils les virent tomber sur le Sas de Gand. Ils y voulurent courir pour le sauver, mais y étant arrivés trop tard, ils eurent le regret de le voir rendre le 7. de Septembre.

Pour nous nous finîmes nôtre Campagne par la prise de l'Abbaye de Houatte & de quelques autres Forts que les ennemis avoient pris soin de fortifier, pour nous empêcher l'entrée de leur païs. Ce fut la dernière Campagne que je fis dans les Gardes, & étant entré dans les Mousquetaires un mois ou environ après être arrivé à Paris, je crus que ma fortune étoit faite, puisque j'étois enfin parvenu à ce que je desirois le plus. Je ne saurois bien representer la joye que j'en eus, me croyant déja quelque chose, quoi que je ne fusse encore rien. Je me fis valoir ensuite autant que je pus auprès des Dames dont le secours ne m'avoit pas été indifferent depuis que j'étois venu de Bearn. Je comptois même de faire fortune aussi-tôt par leur moyen que par les armes, & comme j'étois encore jeune, & que je n'avois pas toute l'expérience que je puis avoir presentement, mon esperence étoit fondée bien plûtôt sur la bonne opinion que j'avois de moi même que sur tout le reste. Cependant si j'étois à recommencer je n'eusse pas fait mon compte tout à fait là-dessus. Quelque bonne mine que je pusse avoir il y en avoit une infinité à la Cour & dans Paris qui me valoient bien. Aussi, si j'avois eu quelque bonne fortune jusques là j'en étois redevable bien plûtôt à la foiblesse que je trouvois parmi le beau sexe, & dont, ne lui en deplaise, il est tout rempli, qu'à aucune de mes prétenduës belles qualitez. Cependant il faut que j'avouë à ma confusion une étrange pensée que j'avois de toutes les femmes en général; je n'en croiois pas une à l'épreuve de mes fleurettes, & parceque j'en avois trouvé quelques-unes qui avoient pris plaisir à les écouter, je contois qu'il en étoit de même de toutes les autres. Il ne falloit neanmoins que me ressouvenir de mon Angloise pour en avoir une autre opinion. Mais comme on est ingénieux à se tromper soi même, principalement quand il y va de sa satisfaction, ou je la rajois du nombre des femmes raisonnables quand je venois à y penser, ou j'en attribuois la faute au peu d'experience que j'avois alors, & dont je croiois bien être revenu depuis ce tems là.

Le Cardinal Mazarin persevera cependant, à vouloir avoir la Compagnie de Mousquetaires pour l'ainé des Manchini que l'on commença à voir à la Cour. Il étoit bien fait & de bonne mine, & sentoit son homme de qualité, comme il l'étoit effectivement. Car la Maison Manchini n'est pas une des moindre parmi la Noblesse Romaine, quoi que dans la medisance qui s'éleva bien-tôt après contre son Eminence, elle ne fut pas épargnée non plus que la Puissance & la personne de ce Ministere. Mr. de Treville qui pour avoir perdu le feu Roi qui avait été son soutien, contre les assauts que lui avoit livré le Cardinal de Richelieu, n'avoit rien rabattu de sa fierté, crut qu'après avoir resisté à la puissance d'un homme comme celui là, il pourroit bien resister encore à celle de celui-ci. Ainsi n'étant pas plus complaisant envers l'un qu'il l'avoit été envers l'autre, il tint ferme contre lui, sans vouloir écouter toutes ses promesses. Il répondit à ceux qui lui en parlerent de sa part, que cette charge lui ayant été donnée comme le prix de ses bonnes actions, il vouloit la conserver tout autant qu'il auroit un moment de vie. Il étoit bien aise que Sa Majesté, dont il n'avoit point l'honneur d'être connu particulierement, comme en effet il étoit impossible que ce jeune Prince connut encore personne à l'âge qu'il avoit, il étoit bien aise, dis-je, que Sa Majesté l'en trouvant révêtu à sa Majorité, il se put informer de ceux qui approcheroient alors le plus près de sa personne, des raisons qui avoient pû obliger le feu Roi son pere à l'en révêtir plûtôt qu'un autre.

Cette réponse ne plut point au Cardinal, qui ne voioit point de poste plus propre que celui là pour son neveu, & qui vouloit l'y placer à quelque prix que ce fut. Il voioit que le Roi, tout enfant qu'il étoit, se portoit déja aux grandes choses, & que cette Compagnie avoit bien la mine de faire un jour ses delices, comme elle les fit effectivement. Mais si son Eminence agissoit par ces vûës, elles étoient communes à Treville. Il avoit un fils qui étoit à peu près de l'âge de Sa Majesté, & il esperoit bien l'établir à sa place avant que Dieu vint à le retirer du monde. Neantmoins le Cardinal lui ayant declaré la guerre secretement, il fit tout ce qu'il put auprès de la Reine pour l'obliger à lui faire commandement de se deffaire de sa charge. Le pretexte qu'il en prit fut qu'il avoit quantité d'amis dans les gardes, & qu'étant comme maître par là & par la Compagnie qu'il commandoit de la personne de Sa Majesté, il seroit en pouvoir d'en abuser quand bon lui sembleroit. La Reine qui avoit toûjours fait beaucoup de cas de Treville ne crut pas à propos de donner dans ces soupçons. Elle se ressouvenoit que bien loin que cet Officier eut jamais épousé aucunes brigues, il avoit toûjours signalé sa fidelité par un attachement inviolable à la personne du Roi; elle se ressouvenoit même que c'étoit ce qui lui avoit attiré sa persecution; d'où elle concluoit que ce seroit une injustice à elle, de le traiter comme le Cardinal le prétendoit.

Ce Ministere n'étoit pas encore assez bien établi auprès de cette Princesse pour l'obliger à se faire une necessité de son Conseil; ainsi feignant que ce qu'il lui en disoit n'étoit que l'effet de son zéle, il remit la poursuite de cette affaire jusques à un tems plus favorable. Il prit grand soin cependant de faire remarquer à Sa Majesté tout ce qui pouvoit seconder son intention, & comme Treville étoit un homme franc, & qui se croioit à couvert de tout soupçon par sa fidelité, il ne tint pas aloi qu'il ne fit interprêter en mal quantité de ses actions qui étoient non seulement fort innocentes, mais qui partoient encore d'une bonne intention. Toute nôtre Compagnie fut cela par quelques parolles que Mr. de Treville ne put retenir, & comme il n'y avoit pas un Mousquetaire qui ne l'adorât pour ainsi dire, s'il y en avoit quelqu'un de nous qui se trouvât par hazard sur le chemin où passoit le Cardinal, il s'en detournoit en même tems, pour n'être pas obligé de lui rendre le respect qui lui étoit du. On le fit remarquer à son Eminence, qui comme il étoit tout politique, ne fit pas semblant d'y prendre garde. Il savoit que s'il venoit à faire connoître qu'il en eut connoissance, il seroit contraint d'en faire paroître quelque ressentiment. Or il consideroit que cela alieneroit l'esprit de cette Compagnie de son neveu, & que ce seroit le moyen, s'il réussissoit jamais dans ses desseins, de lui en faire avoir la haine au lieu de l'amitié.

Pendant que cela se passoit, je devins amoureux d'une jeune Dame de condition qui étoit assez jolie, mais qui croyoit l'être encore beaucoup plus qu'elle ne l'étoit effectivement. Elle avoit sur tout un si grand foible de se voir donner de l'encens, que ses Domestiques qui connoissoient son deffaut en profitoient si bien qu'il n'y en avoit pas un qu'elle n'eut enrichi. Tout leur merite cependant ne consistoit qu'en ce qu'ils lui savoient débiter adroitement leurs fleurettes. Celui qui l'admiroit le plus & qui avoit le plus de complaisance pour elle, en étoit le mieux venu. Je reconnus bien-tôt son foible, aussi bien que les autres, & comme j'en étois amoureux, il ne me fut pas difficile de m'établir assez bien dans son esprit. Je n'eus pas de peine à lui dire qu'elle étoit belle, parce qu'elle sembloit telle à mes yeux. Enfin quoi que je n'admirasse pas également quantité de choses qu'elle faisoit, je ne laissai pas de faire comme si je les eusse admirées, parce que je voyois bien que c'étoit-là le chemin que je devois prendre, si je voulois continuer de lui plaire. Elle étoit veuve & n'avoit été que dix-huit mois en ménage avec son mari. Il avoit été tué à la Bataille de Rocroi, & quoi qu'il y eut déjà assez long-tems qu'elle fut veuve pour songer à se remarier, la pensée ne lui en étoit pas encore venuë, parce qu'elle n'avoit pas été trop heureuse avec lui. Comme il avoit une maîtresse, quand il l'avoit épousé, il n'en avoit pas fait tout le cas qu'il devoit. Il avoit continué à voir l'autre, & cela lui avoit été d'autant plus sensible qu'elle ne manquoit pas de bonne opinion d'elle-même. Elle avoit cru, comme c'étoit la verité, meriter toute sa tendresse, aussi le peu de justice qu'il lui avoit renduë lui eut fait prendre sans doute la résolution de ne s'exposer jamais à pareille chose que celle qui lui étoit arrivée, si elle eut pû s'abstenir de recevoir de l'encens.

Il étoit dangereux de s'embarquer avec une telle femme, & c'étoit un écueil tout assuré pour une personne qui eut été né jaloux. Mais comme je ne me sentois aucune disposition à une passion si fatale au repos des hommes, je ne laissai pas de poursuivre ma pointe, dans la vûë de mêler ses richesses avec ma gueuserie. La Dame étoit extrêmement riche, qualité qui m'acommodoit bien autant que sa beauté, quoi que je n'y fusse pas indifferent. Je contois d'ailleurs que si elle étoit jamais ma femme, je la ferois revenir bien-tôt de ses foiblesses, sur tout parce que je pretendois en user si bien avec elle, qu'elle prendroit aisément confiance en moi. Je fus le premier, si je l'ose dire, qui lui fis naître le dessein de changer son état de veuve en celui de femme mariée. Je lui plus par le debut que j'eus avec elle. Je lui avouai franchement que si elle vouloit m'écouter elle feroit ma fortune de toutes façons, qu'ainsi la reconnoissance & l'amour agissant en moi egalement elle pouroit conter que je l'aimerois bien moins en mari, qu'en amant. Elle trouva de la bonne foi dans ce compliment, moi qui different de ceux de mon païs, qui ne sont jamais pauvres si on les en veut croire, convenois sans en être pressé, qu'il n'y a un pas grand fonds à faire sur les lettres de change qui me venoient de Bearn. Ainsi mes affaires allant tous les jours de mieux en mieux auprès d'elle, je commençois déja en moi-même à regler l'equipage que j'aurois quand nous serions une lois mariez ensemble, lors que je vis s'elever une cruelle guerre contre moi; elle ne me vint pas de la part de mes rivaux, quoi que j'en eusse un bon nombre, & même de personnes de grande condition, & d'un merite assez destingué pour me faire apprehender avec raison. Le plus redoutable de tous ces rivaux étoit le Comte de... qui aussi-bien que moi en vouloit au mariage, & qui outre qu'il étoit parfaitement bien fait, tenoit un rang à la Cour qui me devoit faire peur, aussi bien que le reste de ses belles qualitez: mais soit que la fortune s'en mêlât, ou comme je l'ai toûjours cru qu'elle eut oüi parler d'une certaine chose qui couroit à son desavantage, savoir qu'il n'avoit que l'apparence de valoir beaucoup avec les Dames, & que l'effet n'y répondoit pas, il se trouva qu'un petit Gascon l'emporta sur un des plus fameux Courtisans qu'il y eut en ce tems là.

La Dame me fit bien valoir ce triomphe dont elle eut bien diminué le prix, si elle eut voulu peut-être convenir de la vérité; mais étant trop habile pour le faire, je ne lui fit point d'enquête fâcheuse là dessus, depeur de lui faire révoquer la grace qu'elle me faisoit. Je la lui exagerai même tout autant qu'il me fût possible, afin qu'elle jugeât de la reconnoissance que j'aurois de celles qu'elle me feroit à l'avenir par les sentimens que j'avois de celles qu'elle m'avoit déja faites. Mais lors que j'y pensois le moins, l'orage dont je viens de parler s'éleva sur ma tête, & ne tarda gueres à m'écraser. Les Domestiques de la Dame voyant qu'elle ne seroit pas plûtôt remariée que ses bien-faits tariroient pour eux en même tems, commencerent à me rendre tous les mauvais offices, dont ils se purent aviser, & n'y réüsirent que trop bien. L'un lui dit que j'avois été coquet toute ma vie, & que je le serois encore tant que je vivrois, qu'elle savoit bien la peine que cela lui avoit fait du tems de son premier Mari, & que cela ne lui en feroit pas moins présentement si elle étoit si folle jamais que de m'épouser. Un autre lui dit que j'avois épousé ma première Maîtresse, & un autre que l'Angloise n'avoit eu du mépris pour moi, que parce que j'avois plus d'apparence que d'effet; que nous avions été bien ensemble, mais qu'elle ne m'avoit pas plûtôt connu qu'elle avoit jugé à propos de me casser aux gages.

De toutes ces accusations qui n'étoient pas plus vrayes l'une que l'autre, il n'y eut que la premiere qui fit quelque impression sur elle. Elle eut peur comme elle avoit oüi parler de la foiblesse qu'ont ceux qui sont d'un temperament à peu près comme on me dépeignoit, que je n'entrevinsse à ma premiere maniere de vivre, d'abord que je l'aurais épousée. Cela la fit marcher bride en main avec moi, de sorte que n'ayant pas été long tems à le reconnoître, je lui en demandai la raison sans qu'elle daignât m'en éclaircir. Comme je ne reconnoissois point d'où me venoit le coup, & même que j'étois bien éloigné de le deviner, bien loin d'y pouvoir apporter le remede qui y étoit néccessaire, je fis une faute qui rendit le mal irreparable. J'avois jugé à propos dès les commencemens de chercher à gaigner sa Demoiselle, qui selon le bruit commun avoit beaucoup de pouvoir sur son esprit. C'étoit une fille d'assez bonne Maison, mais son Pere ayant mal fait ses affaires, elle avoit été trop heureuse dans le tems du mariage de sa Maitresse, d'entrer auprès d'elle en qualité de sa suivante. C'étoit une brune assez piquante, & comme elle tenoit quelque chose du lieu d'où-t-elle sortoit, il y en avoit beaucoup, qui personne pour personne & mettant tout le reste à part, l'eussent bien autant aimée que sa Maîtresse.

Cette fille depuis qu'elle étoit avec elle n'y avoit pas trop mal fait ses affaires, quoi qu'il n'y eut encore que trois ans, qu'elle y fut. Comme elle avoit reconnu d'abord son esprit, elle n'avoit pas manqué de la prendre par son foible, elle lui avoit dit plus de douceurs que l'amant le plus passionné, & ses complaisances avoient été si loin qu'il falloit que l'interest eut un extréme pouvoir sur elle, pour lui faire faire tout ce qu'elle faisoit tous les jours. Elle ne souffroit plus que personne lui rendit aucun service, à moins qu'elle ne fut incapable de le lui rendre elle même, elle ne la quittoit non plus que l'ombre fait le corps, & comme l'interest lui faisoit faire toutes ces choses, sans que l'amitié y eut la moindre part, elle prit d'abord de l'argent que je lui offris pour me rendre service auprès d'elle. Elle prenoit déja le sien pour récompense de ses fleurettes, mais avec l'un & l'autre elle eut pris encore celui de tout le genre humain, parce que tout ce qui pouvoit la tirer de la misére où elle s'étoit veuë avoit pour elle des charmes inconcevables.

Si ma bourse eut été assez bien garnie pour ne pas tarir si-tôt j'eusse été long tems de ses amies, tant elle avoit bon appetit, mais son avidité & mon impuissance m'en ayant fait voir le fonds bien-tôt, au lieu de me rendre les services qu'elle me promettoit auprès de sa Maîtresse, j'éprouvai avant qu'il fut peu que je n'y avois point d'ennemie plus dangereuse. Un jour qu'elle étoit couchée avec elle; car elle l'avoit mise sur le pied de la traiter plutôt comme sa soeur que comme sa suivante, elle se mit à pleurer & à sanglotter comme si elle eut perdu tous ses parens. Sa Maîtresse lui demanda aussi-tôt ce qu'elle avoit, & cette fille, qui étoit plus fourbe & plus interessée que je ne saurois dire, faisant semblant d'avoir toutes les peines du monde à lui répondre, il fallut que l'autre lui reïterât deux ou trois fois la même demande, avant que de l'en vouloir éclaircir. Enfin croyant avoir assez bien joué son Personnage, elle lui répondit que le jour approchant qu'elle alloit se donner à un nouveau Mari, elle n'y pouvoit songer sans en mourrir de douleur: elle recommença à sanglotter ou du moins à en faire le semblant, & ces feints sanglots faisant croire à sa Maîtresse que son affliction ne partoit que de l'amitié qu'elle avoit pour elle, elle lui en fut si bon gré qu'elle l'embrassa tendrement. Elle lui dit même pour la consoler que je ne me rendrois pas tellement maître de son coeur, qu'il n'y restât encore quelque place pour elle.

Cette fille qui avoit autant d'esprit qu'elle étoit méchante, & qui étoit encore plus méchante qu'elle n'étoit agréable, lui répartit que si elle s'affligeoit comme elle faisoit, c'étoit bien moins par rapport à ses propres interêts, qu'aux siens; que si elle épousoit un autre que moi, elle ne serait pas dans la peine où elle étoit présentement, parce que du moins elle se flatteroit qu'elle en seroit considerée comme elle méritoit. Elle ne lui en dit pas d'avantage, parce qu'elle savoit bien, que les plus longues parolles ne contiennent pas toûjours le venin le plus subtil, mais lui laissant faire là dessus les reflexions qui lui étoient inévitables, sa Maîtresse lui demanda bien-tôt ce qu'elle vouloit dire par là. Cette fille qui pour mieux jouër son rolle avoit feint jusques là de prendre mon parti auprès d'elle, lui dit alors que si l'état où elle étoit lui permettoit de se jetter à ses pieds, elle le ferait sans perdre de tems pour lui demander pardon de sa méprise, qu'elle lui avoit soutenu quand on lui avoit dit que je ne l'aurois pas plûtôt épousée que je lui serois infidele, que ceux qui portoient cette accusation contre moi ne le faisoient que pour ne me pas connoître, ou pour me vouloir du mal, mais qu'elle changeoit maintenant de sentiment en depit qu'elle en eut, que j'étois encore plus scelerat qu'on ne pouvoit dire, desorte que sans attendre qu'il fut plus tard, elle aimoit mieux se laver les mains devant elle, que d'être cause d'un malheur irreparable, faute de convenir de la vérité.

C'étoit parler sans fard que de parler de la sorte. Cependant comme il manquoit encore une dose à son poison, pour lui donner toute la force qu'elle desiroit, & que cette dose consistoit à lui apprendre les raisons qu'elle avoit de changer si-tôt de sentiment, elle lui dit que je gardois si peu de mesures dans mes fourberies, que c'étoit à elle même que je m'addressois pour faire éclater le commencement de mon infidelité, qu'il ne tenoit pas à moi que je ne lui fisse accroire que c'étoit elle qui avoit mon coeur, pendant qu'elle n'avoit que mes complimens, qu'elle avoit feint de m'écouter afin de l'en avertir, & que quand elle voudrait, elle lui feroit entendre cette verité de ses propres oreilles. Ce fut un coup de massuë pour cette Dame que ce qu'elle lui dit, elle m'aimoit, aussi en ressentit-elle beaucoup d'affection; elle n'en témoigna rien neanmoins, parce qu'elle ne trouvoit pas qu'il lui fût glorieux de faire paroître tant de bonne volonté pour un homme qu'on lui en faisoit si indigne, cependant malgré tous les deguisemens cette fille n'eut pas eu grande peine à decouvrir ce qui se passoit dans son coeur, si les ténébres ne lui eussent derobé la veue de son visage. A ce deffaut elle ne laissa pas d'en croire ce qu'il falloit à la surprise ou elle s'apperçut un moment après que la jettoient ces parolles. La Dame demeura toute interdite, & ayant gardé un assez long silence, elle ne le rompit que pour lui demander des circonstances, qui ne lui permirent pas de douter de ce qu'elle venoit d'écouter.