Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 25

Chapter 253,903 wordsPublic domain

C'étoit une vraye Mommerie que celle-là. Sa Majesté n'avoit encore que cinq ans & demie, & on lui devoit bien plûtôt presenter une raquette & un volant pour le divertir que de lui demander son avis sur une chose qui passoit encore si fort sa connoissance; car quelque disposition qu'il pût avoir naturellement pour tout ce qui étoit de grand & de relevé, comme cela, s'est bien vû depuis il étoit aisé de reconnoître, que c'étoit une raillerie que de le rendre juge si un homme étoit capable d'entrer dans cette compagnie ou non. Aussi quand je lui avois été presenté comme c'étoit assez que j'étois du pais de Mr. de Treville pour n'être pas agreable au Ministre, ce Prince qui ne parloit encore que par la bouche me dit que j'étois encore trop jeune pour y entrer, & que devant que j'y pusse pretendre, il falloit que je portasse encore le mousquet dans les gardes pour le moins deux ou trois ans. C'étoit me faire acheter bien cher une place comme celle-là, d'autant plus que la coutume étoit alors que quand on l'y avoit porté dix-huit mois, ou deux ans, tout au plus, le Roi donnoit quelque enseigne dans un vieux corps, & même permettoit quelquefois si l'on étoit en état de le faire, d'y acheter une compagnie, ou dans quelque autre Regiment s'il y en avoit quelqu'une à acheter. Car il ne s'opposoit pas souvent que ceux qui en avoient les vendissent, sur tout quand ils avoient vieilli dans le métier, & que ce leur étoit comme une espece de recompense de leurs services. Avant que Mr. de Fabert fut devenu ce qu'il étoit presentement il en avoit ainsi traité d'une, & il se tenoit d'autant plus assuré de l'agrément qu'il avoit servi beaucoup au delà du tems requis dans les gardes. Louïs XIII. avoit même dit à celui l'avoit à vendre, que pourvû que celui qui se presenteroit pour l'acheter y eut été seulement dix huit mois, il pouvoit compter qu'il l'agréeroit sur le Champ. Mais Mr. de Fabert étoit tellement denué de ce qui s'appelle bonne mine, que le Roi ne l'avoit pas plûtôt vû qu'il avoit dit à celui qui se vouloit deffaire de sa compagnie, qu'il eut à la garder, s'il n'avoit point d'autre marchand en main pour l'acheter. Voilà quel avoit été le debut d'un homme, que nous avons vû depuis Marêchal de France, & comme je le voyois déja Gouverneur d'une des meilleures places du Royaume, je me consolai facilement du refus que Sa Majesté me faisoit d'une casaque de Mousquetaire. Je me disois que pour avoir de si tristes commencemens, la suite n'en seroit peut-être pas plus mauvaise. Il est vrai que ce qui aida encore à ma consolation, c'est que je fus, au travers des deguisemens de Mr. de Treville qui n'étoit pas bien aise qu'on s'apperçût qu'il étoit mal auprès du Ministre, que ce refus étoit plûtôt par rapport à lui que non pas par rapport à moi.

Quoi qu'il en soit étant parti avec le Regiment des Gardes qui prenoit le chemin de Flandres, nous arrivâmes à Amiens au commencement de Mai. Nous y séjournâmes deux jours fort resserrez dans cette Ville qui étoit toute remplie de troupes, dont les unes prenoient le chemin d'Abbeville, & les autres d'Arras, afin que les ennemis ne sussent où l'on en vouloit veritablement. On faisoit courir le bruit cependant que c'étoit à Douai, tandis que c'étoit à quoi l'on songeoit le moins; le dessein qu'on avoit étoit sur Gravelines, & l'on avoit fait un traité pour cela avec les Hollandois qui en ce tems-là étoient de nos amis. Ils s'étoient obligez de nous fournir des Vaisseaux pour empêcher le secours que les ennemis y pouvoient faire venir par mer. Les Espagnols commençoient pourtant déja à n'être pas trop à craindre de ce côté-là, parce qu'ils avoient jetté la plûpart de leurs forces en Portugal & en Catalogne, dont le recouvrement leur paroissoit de si grande conséquence, qu'ils ne se croyoient point en seureté, jusques à ce qu'ils en fussent venus à bout. Le Marêchal de Gaffion vint joindre le Duc d'Orleans, du côté de Bapaume, par où il avoit pris son chemin, & nôtre Regiment ayant trouvé l'armée de ce côté-là, nous tournâmes tout d'un coup sur la gauche, ce qui fit connoître aux ennemis où étoit veritablement nôtre dessein. Nous trouvâmes la Riviere d'Ax où nous fumes obligez de faire des ponts pour la pouvoir passer, & comme les ennemis avoient bâti un Fort entre Gravelines & St. Omer pour se conserver la communication de ces deux Villes, nous ne fumes pas plûtôt au-delà que nous l'attaquâmes.

Ce Fort s'appelloit le Fort de Baiette, & étoit fortifié assez regulierement, mais il ne fit pas grande resistance contre le Marêchal de Gaffion, que le Duc d'Orleans avoit envoyé pour s'en saisir. Le Marêchal ne s'en fut pas plûtôt rendu maître, ce qui fut fait dès le même jour, que nous nous saisîmes encore des Forts de la Cappelle & de St. Folquin que les ennemis avoient élevez pour rendre les avenuës de Gravelines plus difficiles. Le Marêchal de la Meilleraie, à qui les troupes donnoient le nom de preneur de places, parce qu'effectivement il y étoit plus entendu que beaucoup d'autres, arriva devant celle-ci quelques heures après qu'elle eut été investie. Le Comte de Ransau qui avoit pris sa marche par Abbeville fut celui qui avoit été chargé de cette Commission. Le Duc d'Orleans mit le quartier du Roi tout auprès d'un Couvent de Religieuses du côté de Bourbourg, & ayant distribué les autres quartiers aux Comtes de Ramzau & de Grancé, qui furent tous deux bientôt après Marêchaux de France, il en donna aussi un au Marquis de Villequier qui lui avoit amené la noblesse du Boulonnois dont il étoit Gouverneur. Ce Marquis fut aussi Marêchal de France ensuite, & se fit appeller le Marêchal d'Aumont. Cependant comme le Duc d'Orleans eut avis que les ennemis faisoient dessein d'aller ravager la petite Province dont Villequier étoit Gouverneur, pendant qu'il en seroit éloigné, il l'y renvoya tout aussi-tôt, & fit prendre son poste au Marêchal de Gaffion qu'il avoit resolu de tenir auparavant sur les aîles.

Tout ce que je viens de dire s'étant fait en trois jours de tems, l'on commença à travailler aux lignes de circonvallation & de contrevallation, avec toute la diligence possible. L'on avoit également besoin de l'un & de l'autre, parce que la Garnison étoit forte, & qu'il n'y avoit point du tout d'apparence que les Espagnols laissassent prendre cette place sans coup ferir. Ils avoient encore conservé un Fort que l'on appelloit le fort de St. Philipes, & qui étoit bien plus considerable que ceux que l'on avoit pris, aussi fit-il une bien plus belle resistance. Cependant ceux qui le gardoient ne jugeant pas qu'ils le pussent conserver encore long-tems, contre une armée de la force de la nôtre, ils l'abandonnerent la nuit, & se retirerent à la sourdine. Ils rentrerent dans la place & nous ne le sûmes pas si-tôt. Nôtre Regiment qui avoit ouvert la tranchée devant ce Fort, & qui l'y avoit remontée ce jour-là pour la deuxiéme fois, n'entendant plus tirer, Mr. des Essarts dit à un Sergent qui étoit à un poste avancé où j'étois, de prendre quelques Soldats avec lui & de monter sur la pointe d'une demie Lune que nôtre canon avoit fait ébouler pour voir d'où provenoit ce silence. Le sergent qui étoit un brave homme lui répondit qu'il lui alloit obeïr, mais qu'il ne croyoit pas avoir besoin de grande compagnie pour faire ce qu'il lui commandoit; que plus il y meneroit de monde, plus il en feroit tuer, qu'ainsi il étoit d'avis, sous son bon plaisir de n'y mener qu'un seul homme, parce que cela feroit moins de bruit que s'il y en menoit beaucoup. Il jetta les yeux sur moi pour cette expedition, & me demanda en presence de mon Capitaine si je ne voulois pas bien le suivre pour faire cette découverte avec lui. Il lui répondis moins de la langue que du geste que j'étois prêt à le faire, & m'étant rangé auprès de lui, je n'attendis qu'à le voir marcher pour marcher en même-tems. Cela plût extrémement à Mr. des Essarts, qui ne me haïssoit pas. Cependant comme nous allions partir le Sergent & moi, Mr. de Grancé qui étoit de garde ce jour-là à la tranchée, étant arrivé, sur ces entrefaites, où nous étions, & Mr. des Essarts lui ayant dit le dessein qu'il avoit, il ne voulut pas que le sergent se hazardât ainsi à y aller tout seul. Il lui fit prendre encore neuf Soldats, tellement que nous fumes onze en tout. Je n'étois pas le moins vif ni le moins allerte; ainsi ayant devancé bientôt tous les autres qui marchoient en grand silence, & avec toutes les precautions que l'on a accoutumé de prendre dans ces sortes de rencontres, j'étois déja bien avant dans la demie Lune qu'ils n'étoient pas encore sur la pointe. Je n'y trouvai qu'un seul homme, qui lâcha d'abord le pied devant moi. Je lui criai tue, afin de faire avancer mes camarades, & l'ayant perdu de vûë un moment après, à cause de l'obscurité, le sergent envoya demander à Mr. des Essarts ce qu'il vouloit que nous fissions, parce qu'il avoit trouvé la demie Lune abandonnée. Mr. des Essarts nous envoya un renfort de trente hommes avec des pionniers, pour nous y retrancher. Il vint de plus nous y visiter lui-même, nous recommandant de faire le moins de bruit que nous pourions, de peur que les ennemis ne nous attaquassent devant que nôtre logement fut achevé. Il s'en fut rendre compte au Comte de Grancé de ce qu'il venoit de faire, & comme je vis que les ennemis ne nous tiroient pas un seul coup du Fort d'où ils nous devoient entendre travailler, quelque precaution que nous pussions prendre, je dis au sergent que s'il vouloit que je lui en disse mon sentiment, je croyois que le travail que nous faisions-là nous étoit bien inutile, que je parierois toutes choses que les ennemis avoient abandonné le Fort tout comme ils avoient déja fait la demi-Lune. Il me répondit qu'il le croiroit bien, si ce n'est que j'avois vû un homme lors que j'y étois arrivé. Il me demanda en même-tems si je l'avois vû effectivement, & si je ne m'étois point trompé. Je lui répondis que non, surquoi reprenant la parole, il me dit que cette circonstance l'empêchoit d'être de mon avis, parce que cet homme n'eut pas été là s'il n'y eut plus eu personne dans le Fort.

Je ne voulus pas lui contredire, parce que comme il y avoit très long-tems qu'il servoit, il devoit savoir son metier beaucoup mieux que moi qui n'avois encore rien vû en comparaison de lui, & que ce m'eut été une grande temerité que de lui vouloir faire sa leçon: Cependant comme tout habile que je le croyois j'avois peine à me deffaire de mon sentiment pour m'accommoder au sien, je lui dis que s'il vouloit me donner permission d'aller reconnoître le Fort, je lui rapporterois bientôt si c'étoit lui ou moi qui se trompoit. Il me dit que ce n'étoit pas à lui à qui je le devois demander; puis qu'il avoit là un superieur, que je pouvois lui aller dire ma pensée, & qu'il ne doutoit point qu'il ne me l'accordât, du moins que si c'étoit lui il ne me le refuseroit pas, parce que si ce que je pensois se trouvoit vrai on pouroit profiter plus utilement du reste de la nuit qu'on l'on ne feroit, si l'on ne s'occupoit que d'un travail inutile. Je trouvai qu'il avoit raison de ne pas vouloir faire le maître, où il n'avoit pas droit de l'être; ainsi ayant suivi son avis je fus demander à Mr. de la Selle qui étoit Lieutenant dans nôtre Regiment & qui commandoit là ce que je venois de demander au sergent. Il me répondit qu'il le vouloit bien, & m'ayant donné un autre cadet avec moi nommé Mainville pour m'y accompagner, à peine fus-je descendu de la demie-Lune que je le vis disparoître comme un éclair. Il remonta même en même-tems dans la demie-Lune où il fut dire que j'étois tombé entre les mains d'un petit corps de Garde qui m'avoit tué aussi-tôt à coups d'épée. Mr. de la Selle en fut bien fâché, & eut bien voulu ne m'avoir pas accordé la permission que je lui avois demandée. Il la regardoit comme la cause de ma mort, & ne savoit comment s'en disculper envers Mr. des Essarts dont il apprehendoit le ressentinent, parce qu'il n'ignoroit pas qu'il n'eut quelque sorte de consideration pour moi. Je n'étois pas neanmoins tant à regretter qu'il pensoit. Mainville ne lui avoit fait accroire ma mort que pour mieux couvrir la lacheté qu'il avoit eue de ne pas oser me suivre. Comme il n'étoit pas homme de grand jugement non plus que de grand coeur, il n'avoit pas jugé que ce Fort dut être abandonné, sur tout après que je disois moi-même avoir poursuivi un homme, lorsque j'étois entré dans la demi-Lune: il croyoit donc fermement que je ne rechapperois jamais du peril où je m'engageois, selon lui, avec une temerité sans pareille. Enfin lors que mes amis me regrettoient déja comme un homme mort, & que la nouvelle en avoit été portée à la tranchée où Mr. des Essarts n'étoit pas le dernier à me plaindre, je revins sain & sauf dans la demi-Lune.

D'abord que l'on me vit on m'eut pris sans doute pour un esprit, tant on avoit ajouté de foi à Mainville, si ce n'est que les gens de guerre sont rarement susceptibles de ces sortes d'impressions. Mr. de la Selle m'avoua qu'il me croyoit mort sur son recit, & qu'il avoit déja dit un de profundis à mon intention: J'eusse bien voulu, si j'eusse pû, ménager la réputation de mon camarade. Je voyois bien que j'allois lui donner une étrange atteinte, en faisant connoître à Mr. de la Selle que ce n'étoit qu'une terreur panique, qui lui avoit fait voir des ennemis, lors qu'il n'y en avoit pas un seul, mais ne pouvant l'excuser, quelque bonne volonté que j'en eusse, tout ce que je pus faire fut de lui dire, que si Mainville avoit vû le corps de garde dont il parloit, il faloit qu'il eut les yeux plus perçans que moi, puis que je n'avois rien apperçû, pas même un seul homme dans tout le Fort, quoi que je l'eusse visité d'un bout à l'autre. La Selle fut ravi de cette nouvelle, autant que Mainville en fut affligé. Celui-ci avoit grande raison d'avoir des mouvemens si differens de l'autre, puis qu'il voyoit bien qu'il n'y avoit plus de retour pour lui dans l'estime de ses camarades, après une bevuë comme la sienne. Aussi quitta-t-il l'armée dès la même nuit, de peur d'essuyer des railleries dont il ne pouvoit éviter grand nombre après ce qui venoit d'arriver.

Le Fort de S. Philipes ayant été abandonné de la sorte, nous attaquâmes Gravelines qui fit une belle resistance. Cela eut donné le tems aux ennemis d'y faire entrer du monde & des vivres, si les Hollandois ne l'eussent serré de si près par la mer qu'il n'y eut point d'apparence pour eux de rien tenter de ce côté-là. De celui où nous étions nous ne la serrions pas moins, ce qui les mit dans une grande perplexité. Cependant comme ils avoient de belles troupes, & qu'il leur étoit honteux de voir tomber sous nôtre Puissance une aussi bonne place que celle-là sans faire du moins quelque tentative pour la sauver, Picolomini qui les commandoit s'avança jusques à la vûë de nôtre armée. Cela nous fit croire à tous qu'il y auroit bien-tôt une bataille, & les Generaux le croyant aussi-bien que les autres, le Duc d'Orleans commanda de distribuer de la poudre à tous les Regimens. On fut à l'Artillerie pour en avoir; Mais il ne s'y en trouva point, ou du moins celui à qui s'étoit à la donner dit aux Majors que l'on en avoit tant employé depuis que l'on étoit devant cette place, qu'il faloit attendre qu'il en fut revenu pour en avoir. Il est vrai que cette place s'étoit fait extrémement battre; mais cette excuse étoit si mince, que bien loin d'être recevable, celui qui la faisoit meritoit qu'on en fit punition. Aussi en porta-t-on ses plaintes à l'heure même au Marêchal de la Meilleraie, à qui il appartenoit d'en faire justice en qualité de grand maître de l'Artillerie. Ce n'est pas qu'on n'eut pû s'en plaindre directement au Duc d'Orleans qui étoit encore au dessus de lui de toutes façons; mais comme ce Marêchal étoit honnête homme, & que l'on savoit bien que s'il se faisoit des friponneries dans l'Artillerie, il n'y avoit aucune part, tout ce qu'il y avoit d'Officiers jugerent qu'il falloit s'addresser à lui à l'exclusion de tout autre.

Le Marêchal ne fut pas plûtôt informé de la chose qu'il envoya chercher celui dont on se plaignoit, résolu de lui faire un méchant parti. Il n'avoit garde pourtant de le faire, sans en parler au Duc d'Orleans, & il contoit bien de n'y pas manquer d'abord qu'il auroit sçu de l'autre la raison pour laquelle il avoit fait la réponce que je viens de dire. L'Officier de l'Artillerie qui savoit bien qu'il avoit affaire à un homme violent, & qui n'entendoit point de raillerie, sur tout à l'égard de ceux qui prévariquoient à leur devoir, ne voulut pas aller trouver le Marêchal sans user auparavant de précaution. Il fouilla dans une cassette, & s'étant muni d'un papier il partit alors pour savoir ce qu'il desiroit de lui. D'abord que le Marêchal le vit, il lui dit sans autre compliment, qu'il alloit le faire pendre, & qu'il ne lui donnoit qu'un quart d'heure pour se preparer à la mort: Il avoit envoyé effectivement vers le Duc d'Orleans pour lui representer la necessité qu'il y avoit de faire faire cette punition, pour empêcher les autres de lui ressembler. Le Duc n'avoit garde de l'en dédire, puis que le cas le requeroit, & que d'ailleurs le Marêchal en devoit encore mieux connoître l'importance qu'un autre, lui qui étoit superieur particulier du coupable. Mais cet homme lui laissant jetter son feu sans paroître autrement ému de tout ce qu'il lui pouvoit dire, lui répondit à la fin qu'il le feroit pendre s'il vouloit, principalement si le Duc d'Orleans y donnoit les mains, mais que quand il leur auroit dit à l'un & à l'autre ce qu'il avoit à dire pour sa justification, il ne croyoit pas qu'ils allassent si vite. Le Marêchal n'entendit pas plûtôt sa réponse qu'il se mit encore plus en colere, qu'auparavant. Il lui demanda s'il ne lui avoit pas ordonné de faire provision de tant de miliers de poudre pour le siege, & s'il ne lui en devoit pas encore rester plus de la moitié. L'autre lui répondit qu'il ne disconvenoit pas de ce qu'il lui disoit, qu'il lui avouoit même que tout cela étoit vrai, mais qu'il avoit un ordre superieur, auquel il avoit cru devoir obeïr. Le Marêchal entendant parler d'ordre superieur, craignit qu'après avoir fait tant de bruit il n'en eut encore le dementi. Il ne se put imaginer autre chose à ce qu'il venoit d'entendre, si-non que c'étoit du Duc d'Orleans qu'il vouloit parler. Ainsi le prenant à l'heure même sur un autre ton, il eut bien voulu retenir les paroles qu'il croyoit avoir lâchées imprudemment, après ce que l'autre venoit de lui dire. Il n'eut pas le tems de lui demander d'éclaircissement de ses soupçons, l'homme qu'il avoit envoyé vers le Duc d'Orleans étant rentré en même tems dans sa tante, il le regarda plûtôt pour découvrir sur son visage ce qu'il avoit à craindre ou à esperer, qu'il ne prit soin de le demander à celui à qui il venoit de témoigner tant de mal. Il n'y vit rien de fâcheux, & en étant encore plus assuré par sa réponse, qui fut que le Duc d'Orleans lui mandoit de faire tout ce que bon lui sembleroit, il reprit en même tems son premier air & dit à celui qu'il venoit de condamner devant tant de monde, qu'il ne croyoit donc pas être assez coupable après ce qu'il avoit fait, puis qu'il joignoit encore le mensonge à l'impudence. L'homme le laissa dire sans en paroître plus étonné, ce qui rendant encore le Marêchal moins traitable, il fit un nouveau serment que devant qu'il fut on quart d'heure il ne le laisseroit pas en vie ou qu'il en mourroit à la peine. L'homme comme s'il eut été insensible, lui repartit de rechef qu'il ne l'empêcheroit pas le faire tout ce qu'il voudroit, puis que cela étoit au dessus de son pouvoir; mais que tout grand Seigneur qu'il étoit il ne croyoit pas qu'il le put faire impunément, qu'il n'avoit rien fait que par l'ordre du premier Ministre, qu'il croyoit encore plus puissant que lui, & que s'il en doutoit, il alloit le lui montrer. Il tira en même-tems de sa poche une Lettre du Cardinal qui étoit conçûë en ces termes.

_Ressouvenez-vous du serment que vous avez fait lorsque vous avez été reçû dans vôtre charge. Vous avez promis au Roi de lui être fidelle. La fidélité qu'il vous demande est que vous empêchiez, autant qu'il sera en vôtre pouvoir, qu'on ne le vole. Il se fait une grande dissipation de poudre tous les ans, sans qu'on sache ce qu'elle devient. A la moindre allarme vos superieurs prennent pretexte de délivrer des ordres d'en distribuer une grande quantité, cependant ou ils ne s'executent pas, ou la distribution rentre dans leurs bourses par des detours que Sa Majesté connoit bien & qu'il n'est pas necessaire d'expliquer. En cette rencontre & en toute autre semblable faites vous reiterer toûjours vos ordres pour le moins trois ou quatre fois, cherchez quelque pretexte pour ne pas obéir promptement, autrement vous vous rendrez non seulement indigne de la recompense qui vous a été promise, mais l'on croira que vous participerez à leurs larcins._

Le Marêchal fut bien étonné à cette lecture où il se voioit designé lui même comme larron, & même comme le principal de tous les autres, puis qu'il étoit le chef de toute l'Artillerie. Cependant comme il ne vouloit pas se mettre à dos le premier Ministre, il ne voulut rien faire de son chef, après ce qu'il venoit de voir. Il en parla au Duc de d'Orleans, qui lui dit que pour un homme d'esprit comme il étoit, il lui paroissoit choqué de peu de chose; car ce Marêchal en vouloit bien autant presentement au Cardinal qu'il faisoit auparavant à son confident; s'il ne savoit pas que dés qu'on étoit d'une humeur on se laissoit aller aisément à croire des autres tout ce que l'on ressentoit en soi, que ce Ministre aimoit l'argent éperdüement, & que ce qui le lui avoit fait connoître, c'est qu'il lui avoit dit quelques jours avant que de partir que le Regiment des Gardes coutoit une infinité d'argent au Roi, & que neanmoins il ne voioit pas que les Officiers y fussent plus braves que les autres, que depuis qu'il étoit premier Ministre il n'y en avoit pas eu encore un seul de tué, d'où il jugeoit que c'étoit autant de perdu que tout ce qu'on leur donnoit.

Il est vrai que son Eminence avoit tenu ce discours à ce Prince, ou du moins qu'il lui avoit dit quelque chose d'approchant. Car comme ils parloient ensemble des depenses de l'Etat, il lui avoit dit en lui parlant de ce Regiment qu'à la dépense qu'il faisoit au Roi il ne s'y pouvoit sauver qu'en revendant les charges lors qu'il viendroit à en vaquer quelqu'une; mais comme on lui connoissoit déja du penchant au ménage, pour ne pas dire quelque chose de pis, & qu'on prend plaisir à gloser sur les parolles de ceux en qui l'on trouve quelque chose à redire, le commentaire avoit servi le texte de si prés qu'il n'y avoit que ceux qui y avoient été presens, qui fussent veritablement comment les choses s'étoient passées.