Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 21

Chapter 214,113 wordsPublic domain

Mr. de Treville qui avoit osé resister au Cardinal de Richelieu qui étoit la terreur de tous les Grands, se faisant encore valoir bien d'avantage presentement qu'il n'avoit plus affaire qu'à un Ministre mol, & de qui l'on commençoit à dire déja qu'il n'y avoit qu'à lui montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit, Mr. de Treville, dis-je, en ayant arraché une grace qu'il ne lui eut jamais accordé s'il ne l'eut pas plus craint qu'il ne l'aimoit, en fut presenter lui-même les Lettres au Chancellier, de peur que s'il les lui faisoit presenter par un autre, il ne refusât de les sceller. Le Chancellier qui n'étoit pas tout-à-fait si mol que le Cardinal, quoi qu'il aimât bien à faire sa Cour aux Puissances, ayant pris ces lettres & vû par la lecture qu'il en fit que s'il les scelloit cela donneroit sujet de murmurer à ceux qui y pouvoient avoir intérêt, les lui rendit sans vouloir les sceller. Il lui dit qu'il faloit qu'il en parlât auparavant à la Reine Mere, & que quand il lui auroit fait entendre de quelle conséquence il lui étoit de ne les pas faire passer au sceau, il esperoit que ni elle ni lui ni penseroient plus. Treville qui n'étoit pas accoutumé à se voir resister en face, lui répondit d'un air de gascon que la Reine avoit bien sû apparement ce qu'elle faisoit quand elle lui avoit accordé la grace qu'il lui presentoit presentement, qu'il y avoit un peu trop de vanité à lui à vouloir controller ses actions, & que s'il ne scelloit ces lettres de bonne grace, il n'étoit pas en peine de le lui faire faire de force; que la Reine le lui commanderoit bientôt absolument, qu'enfin tout le conseil qu'il avoit à lui donner & même s'il vouloit qu'il en usât en bon ami, étoit de ne se pas attirer cette affaire sur les bras.

C'étoit s'en faire un peu trop accroire, que de parler de la sorte au premier Officier de la Couronne; mais comme quelque esprit que l'on ait, il y a des rencontres où bien loin de se rendre maître de ses passions, l'on s'y laisse tellement emporter qu'il semble que l'on ait perdu la raison, Mr. de Treville au lieu de rentrer dans lui-même & d'en devenir plus sage, ne se contenta pas seulement de ce qu'il venoit de dire, mais fit encore une action qui scandalisa toute la compagnie. C'étoit un jour de sceau, & la chose n'en etoit que plus remarquable par la grande assemblée qui étoit-là, quoi qu'il en soit ne se mettant gueres en peine d'avoir tant de témoins de son emportement, il lui demanda tout de nouveau s'il ne vouloit pas sceller ces lettres, & comme il vit qu'il n'en vouloit rien faire, après lui avoir dit qu'il ne lui feroit jamais l'honneur ni de les lui presenter une seconde fois ni de lui en presenter jamais d'autres, il commença à les lui dechirer au nez. Il lui dit de plus en même tems comme par une espece de menace que ce n'étoit plus son affaire, que c'étoit celle de la Reine & qu'il lui laisseroit le soin de se faire obeïr.

Un Procedé si violent & si public vola tout aussi-tôt par tout Paris, & ne tarda gueres à se répandre jusques à Berni. Mr. le Comte de Laval en partit aussi-tôt sans en rien dire à sa femme, & étant allé descendre chez un de ses amis, il le pria d'aller appeller Treville de sa part. Treville étoit allé au sortir du sceau chez la Reine, & chez le Cardinal pour prendre les devans sur ce qui venoit d'arriver, & s'étant arrêté à dîner chez Mr. de Beringuen premier Ecuyer de la petite écurie du Roi, il s'en revint ensuite faire un tour chez lui. J'y étois allé pour lui porter une lettre du païs qu'un Gentilhomme m'avoit adressée, pour la lui remettre en main propre. Il me demanda de qui elle étoit avant que l'ouvrir, & lui ayant dit le nom de celui qui me l'avoit envoyée, il me répondit en goguenardant que ce Gentilhomme eut bien mieux fait de demeurer dans la compagnie des Mousquetaires où il avoit été trois ou quatre ans que de la quitter, comme il avoit fait pour aller s'encornailler dans la Province, qu'il parieroit bien qu'il me diroit mot à mot tout le contenu de cette lettre, sans la lire, que c'étoit assurément pour implorer son secours afin de venir étaller ses cornes au Parlement de Paris, comme s'il ne devoit pas être assez content que celui de Pau en eut pris connoissance.

S'étant mis ainsi à railler avec moi, il ouvrit cette lettre où il trouva effectivement tout ce qu'il venoit de me dire. Ce Gentilhomme lui mandoit que le galant de la femme, étant parent de deux ou trois Presidens de ce dernier Parlement, & n'y ayant point de justice à esperer pour lui, dans ce Tribunal, il couroit grand risque d'entasser affront sur affront, s'il ne lui servoit de Pere & de Protecteur. Mr. de Treville qui m'avoit lû tout haut ces derniers mots me demanda ce que j'en pensois, & s'il ne devoit pas plûtôt prendre parti contre lui que de se declarer en sa faveur. Je crûs lors qu'il me parla de la sorte qu'il faloit qu'il fut aimé du galant ou du moins qu'il lui fut recommandé de bonne part. Et comme la partie souffrante étoit des amies de la Maison, & que l'avis que Mr. de Treville me demandoit me mettoit en droit de lui recommander la justice au préjudice de la faveur que l'autre pouvoit avoir trouvée auprès de lui, je me mettois déja sur mon bien dire pour le persuader, quand il m'interompit pour me faire des reproches de ce que je lui conseillois de se declarer le pere d'un cocu. Il me dit en même tems que mon ami n'y pensoit pas de lui faire cette priere ni que je n'y pensois pas moi-même, puis que je l'exposerois par-là, s'il étoit si simple que de me croire, à le faire montrer au doigt.

Comme je vis qu'il étoit ainsi de si bonne humeur & qu'il ne demandoit qu'à rire j'entrai dans la raillerie où je ne réüssissois pas trop mal, quand je m'en voulois mêler. Cependant dans le tems que nous commencions à nous y enfoncer tous deux, un laquais l'en vint retirer, en lui annonçant qu'un Gentilhomme qui n'avoit pas voulu dire son nom demandoit à lui parler. C'étoit justement l'ami du Comte de Laval qui venoit pour s'acquiter de la commission qu'il lui avoit donnée, mais Mr. de Treville ne s'en doutant nullement commanda à ce laquais de le faire entrer. Ce Gentilhomme entra un moment après, & Mr. de Treville qui le connoissoit pour le voir tous les jours à la Cour, lui ayant demandé ce qui l'amenoit, & s'il pouvoit quelque chose pour son service, celui-ci lui répondit pour me depaiser qu'il venoit lui demander une casaque de Mousquetaire pour un Gentilhomme de ses parens. Mais que comme il lui étoit arrivé des affaires dans son païs, il étoit bien aise de l'en entretenir en particulier, afin qu'il jugeât s'il seroit en seureté dans sa compagnie. Je voulus m'en aller pour les laisser en repos, mais Mr. de Treville m'ayant dit de ne me pas éloigner, parce qu'il avoit à me dire quelque chose sur la lettre que je lui avois apportée, je m'en fus dans son Anti-Chambre où je me mis à causer avec un Mousquetaire qui lui servoit d'Ecuyer.

Je ne fus pas plûtôt sorti que le Gentilhomme après avoir changé de langage avec lui, lui dit que Mr. le Comte de Laval vouloit le voir l'épée à la main, qu'il avoit appris ce qu'il avoit fait à son beau-pere, & que comme sa robe l'empêchoit d'en tirer raison c'étoit à lui qui devoit être un autre lui-même à se charger de sa querelle, qu'il l'attendoit hors de la porte St. Jâques en bonne devotion qu'il le meneroit s'il vouloit; qu'il n'avoit qu'à prendre un de ses amis avec lui, afin qu'il ne fut pas un témoin inutile de leur combat. Mr. de Treville, qui bien loin de manquer du côté du coeur en avoit plus qu'homme du monde, lui répondit qu'il lui faisoit plaisir de s'être chargé d'une commission comme celle-là, que le Comte de Laval lui en faisoit aussi beaucoup de s'être chargé de la querelle de son beau-pere, parce que du metier dont il étoit il eut été obligé de boire impunément l'affront qu'il pretendoit avoir reçû de ce Magistrat, s'il ne s'étoit presenté quelqu'un heureusement pour lui en faire reparation.

Ce Gentilhomme lui repliqua qu'il n'étoit point question de savoir qui avoit tort ou qui ne l'avoit pas, puis que cela s'alloit terminer l'épée à la main, que des plaintes ne pouvoient être bonnes que dans une justice reglée ou devant des arbitres, mais que la fortune allant decider comme il lui plairoit qui avoit raison de l'un ou de l'autre, il étoit sûr que de quelque maniere que les choses se passassent son ami seroit toûjours content, pourvû qu'il eut le plaisir de faire deux coups d'épée contre lui; qu'il croyoit qu'il n'en seroit pas autrement de son côté, parce que quand de braves gens comme ils étoient s'etoient mis en devoir de se tirer du sang l'un à l'autre, celui qui étoit répandu, de quelque côté que ce pût être, avoit dequoi effacer tout ce que des differens encore bien plus grands que le leur faisoient naître de ressentiment dans un esprit.

Comme les discours les plus court ont plus de grace dans une rencontre comme celle-là, que tout ce que l'on sauroit se dire de part & d'autre, ils en demeurerent là tous deux. Cependant Mr. de Treville ayant appellé son laquais qui étoit demeuré de garde à la porte, il lui dit de me faire rentrer. Le laquais n'eut pas loin à m'aller chercher, puis que je n'étois qu'à trois pas delà, & m'étant presenté devant lui, il me dit en presence de ce Gentilhomme que lui étant venu faire un appel de la part du Comte de Laval, il ne jettoit point les yeux sur d'autre que sur moi pour lui servir de second, qu'il ne me demandoit point si je m'aquitterois bien de cet emploi, parce qu'il avoit tant de preuves de ce que je savois faire qu'il seroit plûtôt tort par-là à son jugement, qu'il ne m'en feroit à moi même. Le Gentilhomme fut surpris qu'il lui donnât ainsi un jeune homme de mon âge pour se battre contre lui, & n'ayant pût empêcher de lui en témoigner sa pensée, Mr. de Treville lui répondit que s'il avoit lieu de ne pas approuver son choix, c'est qu'il le mettoit en plus grand danger qu'il ne croyoit de perdre sa réputation, que quand on venoit à être battu par un homme de mon âge, c'étoit un bien plus grand chagrin que de l'être par un homme fait, que voilà tout ce qui le pouvoit chagriner, parce que pour le reste, il trouveroit en moi un ennemi qui se battroit de pied ferme & qui lui feroit la moitié de la peur.

Je me tins non-seulement honoré d'un discours qui m'étoit si avantageux, mais encore d'un choix qui ne me l'étoit pas moins. Etre second de Mr. de Treville me parût un honneur qui n'alloit pas faire moins parler de moi que faisoit l'ami de ma Maison avec ses cornes qu'il pretendoit promener de Parlement en Parlement; ainsi ayant déja beaucoup d'impatience de me trouver sur le prez depeur de me voir arracher cette gloire par quelque accident imprevû, je n'attendis que la sortie de l'un & de l'autre, pour les suivre de bon coeur; mais ce que je prevoyois arriva justement dans le tems que nous y pensions le moins tous trois. Comme nous allions monter en carosse il vint un Officier de la Connêtablie signifier à Mr. de Treville que Mrs. les Marêchaux de France l'avoient envoyé pour demeurer auprès de lui, jusques à nouvel ordre, sur ce qu'ils avoient appris que le Comte de Laval s'étoit mis en Campagne pour tirer vengeance de l'insulte qu'il pretendoit qu'il eut fait à don beau-pere.

Il n'est impossible de bien representer la mortification que je receus à un compliment si peu attendu. Elle fut égale à l'honneur que je me faisois auparavant d'avoir été choisi par un homme comme M. de Treville pour une action comme celle qu'il avoit bien voulu me confier. Le Comte de Laval eut un garde de son côté, & cette affaire ayant été accommodée quelques jours après, le Chancellier que tout le monde blâmoit de ce qu'il ne vouloit pas pardonner à sa fille; & qui n'en étoit plus retenu que par la honte qu'il avoit de se retracter si-tôt, après avoir fait paroître tant de ressentiment, prit sujet de ce que le Comte venoit de faire pour lui pour les recevoir tous deux en grace. La Comtesse de Laval qui aimoit son mari éperduëment en pensa mourir de joye, trouvant qu'il ne manquoit plus rien après cela à son bonheur. La Chancelliere de son côté se mira pour ainsi dire dans son gendre, & ne fut pas fâchée que la proximité qui étoit entr'eux l'empécha d'en devenir amoureuse, comme elle l'eut peut-être été d'un autre qui ne lui eut pas été si proche, & qu'elle eut pu régarder sans faire tort à sa vertu.

Je fus ravi que la fille du premier Officier de la Couronne eut ainsi épousé un cadet, & quoique je ne me ventasse pas d'être de si bonne Maison que lui, je ne laissai pas de me flatter que son exemple seroit capable de produire un bon effet sur ma maîtresse, pour peu qu'elle fut disposée à écoûter la raison & à me rendre justice. Mais elle étoit toûjours si fort entêtée de son Marquis de Wardes, qu'il étoit aisé de voir qu'il y avoit de la vision à son fait. Ce Seigneur n'étoit pas pour épouser une étrangere, étant un des hommes de la Cour des plus à son aise, & c'est tout ce qu'elle eut pû esperer si elle eut été heritiere comme elle l'avoit pensé être sans moi. Cependant comme l'esperance ne meurt guéres, & que c'est ce qui fait vivre les plus miserables, il arriva que pendant que je me flattois encore de pouvoir surmonter la haine qu'elle avoit pour moi, elle se flatta aussi que son frere pourroit mourir, & que son bien & sa beauté lui feroient obtenir un coeur, sans lequel elle ne pouvoit vivre. Mais son frere s'en étant retourné quelques mois après en Angleterre, & s'y étant marié fort richement, ses esperances s'en allerent bientôt en fumée, par les nouvelles qui lui vinrent presque en même tems, que sa belle-soeur étoit déja grosse, elle en pensa mourir de douleur, ne voyant plus de jour de parvenir à ses desseins.

Sa femme de chambre que j'étois allé voir de fois à autre pour apprendre des nouvelles de sa maîtresse, & de qui j'avois jugé à propos de recevoir toutes les faveurs qu'une femme sauroit donner à un homme, afin de la mettre davantage dans mes interêts, m'ayant appris sa folie, je fis tout ce que je pus pour l'oublier; mais n'en ayant jamais pû venir à bout, quelque effort que je pusse faire, je deguisai si bien mes sentimens à cette femme de chambre, qu'elle ne crut plus du tout que j'en fusse amoureux. Un autre s'y seroit pû tromper tout aussi bien qu'elle, parce qu'elle recevoit elle-même de si grandes marques de mon amitié qu'il lui étoit pardonnable de s'y méprendre.

Cette femme de chambre étant ainsi fort contente de moi, & moi l'étant pareillement assez d'elle, parce qu'avec ses faveurs sa maîtresse ne faisoit pas un pas qu'elle ne m'en avertit, elle me dit deux ou trois mois après que nous fûmes bien ensemble, que j'avois fort bien fait de me guérir de la passion que j'avois euë pour elle; parce qu'elle n'avoit plus ni raison ni honneur. J'en étois si peu guéri comme elle croyoit, que je me sentis pénétrer de desespoir à ces paroles. Cependant ne voulant pas lui faire connoître ce que j'en pensois, & étant bien aise au contraire de lui faire accroire que tout ce qu'elle disoit de moi étoit vrai, je me pris à rire, comme si j'eusse été ravi de ne plus aimer une folle. Je lui demandai en même tems, mais d'une maniere peu empressée, & comme si cela m'eut été indifferent, ce qu'elle faisoit donc tant pour lui donner du scandale, & m'ayant répondu à l'heure même qu'elle n'en faisoit que trop, & qu'elle n'en vouloit point d'autre juge que moi elle ajouta tout aussi-tôt que sa folie ne pouvoit guéres aller plus loin, puis qu'elle vouloit à toute force lui faire porter un billet au Marquis de Wardes pour lui donner un rendez-vous, qu'elle ne l'avoit pas voulu faire, qu'elle ne m'en eut parlé auparavant; afin de lui donner là-dessus le conseil qu'elle attendoit d'une personne qui lui étoit aussi affectionnée que je le paroissois.

Je m'étonnai comment elle ne s'apperçut pas de l'effet que ces paroles produisirent en moi. J'y demeurai interdit; mais enfin m'étant remis en quelque façon de mon trouble, je lui demandai de quelle espece étoit ce rendez-vous, que quoi qu'ils fussent tous criminels à une fille, il y en avoit néanmoins qui l'étoient bien plus les uns que les autres; d'ailleurs, que du petit l'on en venoit bientôt au grand, principalement avec une homme comme de Wardes, qui étoit trop habile pour demeurer en si beau chemin. Elle me répondit que le rendez-vous dont elle me parloit étoit d'une nature à ne lui plus laisser aucun pas à faire; que Miledi... vouloit passer une nuit avec lui, & que si je voulois voir le billet qu'elle lui écrivoit là-dessus elle me le montreroit à l'heure même, parce qu'elle l'avoit dans sa poche.

J'avois trop d'interêt à la chose pour ne la pas prendre au mot, je lui demandai à le voir, & me l'ayant donné en même tems j'y lûs des choses que je n'eusse jamais cruës, si je ne les eusse vûës de mes propres yeux. Je ne pus m'empêcher de pâlir à cette vûë, & l'état où je devins au même instant lui ayant fait connoître ce qui se passoit en moi, elle pâlit à son tour, voyant combien elle s'étoit trompée quand elle avoit cru que j'avois quitté sa maîtresse pour elle. Elle me fit mille reproches de mon déguisement, & ne lui pouvant rien dire qui me put justifier, après ce qu'elle voyoit presentement, je pris le parti de lui demander du secours contre moi-même. Ainsi lui avoüant ma foiblesse, dont aussi bien je ne pouvois plus disconvenir, je me jettai à ses piez, & lui dis que mon repos étoit desormais entre ses mains; que je ne pouvois plus avoir d'estime pour sa maîtresse, après ce qu'elle me montroit d'elle, mais qu'étant encore assez foible pour desirer de l'éteindre dans la possession des desirs qu'elle avoit allumez par sa beauté, il ne tenoit qu'à elle de me procurer cette satisfaction, que je n'en aurois pas eu plûtôt ce que je desirois que je ne penserois plus à elle que pour la mépriser; qu'il n'y avoit que l'amitié reciproque qui fut capable de faire revivre des feux qu'on avoit éteints dans la jouïssance; & que comme je lui deroberois ses faveurs plûtôt qu'elle ne me les accorderoit, puisque je ne jouïrois d'elle que sous la figure de son amant, je ne demanderois pas à en jouïr une seconde fois, puis que je n'y trouverois plus de plaisir; qu'ainsi je retournerois à elle avec un coeur degagé de toute autre passion; de sorte qu'il n'y avoit plus qu'elle qui en fut maîtresse à l'avenir.

Quelque éloquent que je pusse être je ne l'eusse jamais persuadée, si j'eusse voulu la laiser decider de mon sort. Mais lui ayant témoigné que si elle vouloit que j'eusse un plus long commerce avec elle, elle devoit me donner cette satisfaction, je lui fis faire la chose moitié de force & moitié de bon gré. Elle me demanda alors comment je voulois qu'elle s'y prit pour tromper sa maîtresse, exigeant de moi un serment, qu'en cas qu'elle vint à s'en appercevoir, je la prendrois sous ma protection pour lui faire éviter sa colere. Je lui dis que puisque ce rendez-vous étoit pour la nuit, elle me pourroit substituer aisément à la place du Marquis de Wardes, que cela lui seroit d'autant plus facile que sa maîtresse desiroit elle-même qu'il n'y eut point de lumiere dans sa chambre, ni quand j'y arriverois, ni tant que j'y demeurerois, d'ailleurs que comme j'en devois encore sortir une heure avant le jour, elle voyoit bien qu'elle ne risquoit rien à lui faire cette tromperie.

Elle fut bien aise que je lui applanisse toutes les difficultez qu'elle se faisoit, & ne lui en restant plus dans l'esprit que celle que lui pouvoit faire la connoissance qu'elle avoit de ma voix, je lui promis de la déguiser si bien qu'elle crut qu'elle s'en pouvoit fier à moi. La femme de chambre m'ayant ainsi promis ses services, elle fit accroire à sa maîtresse qu'elle avoit porté son billet au Marquis, & qu'il ne manqueroit pas de se rendre incognito dans sa chambre à l'entrée de la nuit, qu'elle l'y garderoit jusques à ce qu'il fut heure de passer dans la sienne, & qu'il avoit tout autant d'empressement qu'elle en pouvoit avoir que l'heure du rendez-vous arrivât. Miledi.... fut ravie d'être si près du bonheur qu'elle attendoit. La journée lui dura mille fois plus que les autres qu'elle eut jamais passées, & elle m'eut duré tout de même, & peut-être encore davantage, si ce n'est que de tems en tems, il me prenoit une frayeur qu'elle ne vint à me reconnoître. Enfin la Reine d'Angleterre s'étant retirée & toutes les Dames qui étoient de sa Cour ayant fait la même chose de leur côté, Miledi... ne fut pas plûtôt dans son lit que sa femme de chambre m'y conduisit par une petite allée qui menoit dans son appartement. Comme j'étois obligé de lui faire compliment sur la grande fortune à laquelle il lui plaisoit de m'appeller, je n'y manquai pas, mais en contrefaisant si bien ma voix, que quand même elle se fut doutée de la fourberie qui lui étoit faite, elle ne s'en seroit jamais apperçûë. Je ne crus pas à propos & pour cette raison, & pour lui marquer plus d'amour, de lui faire un long compliment, mais ayant fait succeder des caresses à mes paroles, je la rendis si contente de moi, & le fus aussi tellement d'elle, que nous ne croyons pas encore être à la moitié de la nuit quand la femme de chambre me vint avertir qu'il étoit tems de décamper. Peut-être que par malice, ou pour mieux dire par jalousie, elle y vint un peu de meilleure heure qu'il ne faloit; mais comme Miledi.... ne vouloit pas que le jour la surprit entre mes bras, elle me dit tout bas à l'oreille de m'en aller, & qu'elle me feroit avertir par sa femme de chambre quand elle voudroit que je la revinsse voir.

La femme de chambre me prit par la main pour me mener hors de la Chambre, parce qu'elle y étoit revenuë me querir sans lumiere, tout comme elle m'y avoit amenée, elle me fit passer dans sa chambre, & me dit que l'on ne sortoit pas de chez la Reine d'Angleterre comme l'on faisoit sans qu'on prit garde qui y entroit ou qui en sortoit, qu'il faloit que je demeurasse là tout le jour, afin de prendre mon tems de ne m'en aller qu'à la brune, que par ce moyen j'en sortirois sans qu'on s'apperçût que j'y fusse entré, que c'étoit là l'ordre que lui avoit donné sa maîtresse, afin de ne la pas commettre mal à propos, ordre dans lequel je devois entrer moi même, parce qu'un galant homme doit avoir toûjours soin de la réputation des Dames.

Je ne sçaurois dire au juste si sa maîtresse avoit eu cette precaution ou non, mais enfin ce qu'elle me disoit étant toûjours de la nature des choses dont l'on dit communément que si elles ne sont pas vrayes elles sont du moins bien inventées, je n'eus pas le petit mot à y repliquer. Je pris à toute force un bouillon qu'elle me donna, lui disant néanmoins pour m'en excuser, que bien que j'eusse souhaitté de passer la nuit avec sa maîtresse, la pensée dont j'étois rempli que c'étoit à un autre qu'à moi qu'elle avoit donné ce rendez-vous m'avoit tellement degoûté que je n'y avois pas trop épuisé mes forces. Je m'imaginois qu'en lui disant cela, elle m'en croiroit sur ma parole, sans m'en demander d'autre preuve; mais comme elle avoit plus d'esprit que je ne pensois, elle me répondit que si cela étoit comme je le lui voulois persuader, elle s'en appercevroit bien dans un moment; que comme elle avoit été obligée de faire le pied de gruë toute la nuit, & qu'elle n'avoit pas dormi un seul moment non plus que moi, il faloit que nous nous missions ensemble au lit, qu'aussi-bien elle n'avoit affaire qu'à midi dans la chambre de sa maîtresse, ce qui nous donneroit à l'un & à l'autre tout le tems qu'il nous faudroit pour nous reposer.