Chapter 2
Je ne fus pas plûtôt arrivé à Paris, que je fus trouver Mr. de Treville qui logeoit tout auprès du Luxembourg. J'avois apporté, en m'en venant de chez mon Pére, une lettre de recommandation pour lui. Mais par malheur on me l'avoit prise à St. Dié, & le vol qu'on m'en avoit fait avoit encore augmenté ma colere contre Rosnai. Pour lui il n'en étoit devenu que plus timide, parce que cette lettre lui apprenoit que j'étois Gentilhomme, & que je devois trouver de la protection auprès de Mr. de Treville. Enfin toute ma ressource étoit de lui dire l'accident qui m'étoit arrivé, quoi que j'eusse bien de la peine à le faire, parce qu'il me sembloit qu'il n'auroit pas trop bonne opinion de moi, quand il sçauroit que je serois revenu de là, sans tirer raison de l'affront que j'y avois receu.
Je fus loger dans son quartier, afin d'être plus près de lui. Je pris une petite chambre dans la ruë des Fossoïeurs, tout auprès de St. Sulpice, il y avoit pour enseigne le gaillard Bois, il y avoit des jeux de boule, comme je crois qu'il y en a encore, & elle avoit une porte qui perçoit dans la ruë Ferou, qui est au derriere de la ruë des Fossoïeurs. Je fus dès le lendemain matin au lever de Mr. de Treville, dont je trouvai l'Antichambre toute pleine de Mousquetaires. La plûpart étoient de mon Païs, ce que j'entendis bien à leur langage; ainsi me croyant plus fort de moitié que je n'étois auparavant, de me trouver ainsi en païs de connoïssance, je me mis à accoster le premier que je trouvai sous ma main. J'avois employé une partie de l'argent de Montigré à me faire propre, & je n'avois pas aussi oublié la coutume du païs, qui est, quand on n'auroit pas un sou dans sa poche, d'avoir toûjours le plumet sur l'oreille & le ruban de couleur à la cravate. Celui que j'accostai s'appelloit Porthos, & étoit voisin de mon Pére de deux ou trois lieuës. Il avoit encore deux Freres dans la Compagnie, dont l'un s'appelloit Athos, & l'autre Aramis. Mr. de Treville les avoit fait venir tous trois du païs, parce qu'ils y avoient fait quelques combats, qui leur donnoient beaucoup de reputation dans la Province. Au reste il étoit bien aise de choisir ainsi ses gens, parce qu'il y avoit une telle jalousie entre la Compagnie des Mousquetaires, & celle des Gardes du Cardinal de Richelieu, qu'ils en venoient aux mains tous les jours.
Cela n'étoit rien, puisqu'il arrive tous les jours que des particuliers ont querelle ensemble, principalement quand il y a comme assaut de reputation entr'eux. Mais ce qui est d'assez étonnant, c'est que les maîtres se piquoient tous les premiers d'avoir des gens, dont le courage l'emportoit par dessus tous les autres. Il n'y avoit point de jour que le Cardinal ne vantât la bravoure de ses Gardes, & que le Roi ne tâchât de la diminuer, parce qu'il voyoit bien que son Eminence ne songeoit par là, qu'à élever sa Compagnie par dessus la sienne, & il est si vrai que c'étoit là le dessein de ce Ministre, qu'il avoit tout exprès dans les Provinces des gens appostez pour lui amener ceux qui s'y rendoient redoutables par quelques combats particuliers. Ainsi dans le tems qu'il y avoit des Edits rigoureux contre les Duels, & même qu'on avoit puni de mort quelques personnes de la premiere qualité, qui s'étoient batus au préjudice de la Publication qui en avoit été faite, il leur donnoit non seulement azile auprès de lui, mais encore part le plus souvent, dans ses bonnes grâces.
Porthos me demanda depuis quand j'étois arrivé, quand il sçut qui j'étois, & à quel dessein je venois à Paris. Je le contentai sur sa curiosité, & me disant que mon nom ne lui étoit pas inconnu, & qu'il avoit ouï dire souvent à son Pére qu'il y avoit eu de braves gens de ma Maison, il me dit que je leur devois ressembler, ou m'en retourner incessamment en nôtre païs. Le compliment que mes Parens m'avoient fait devant que de partir, me rendoit si chatouilleux sur tout ce qui regardoit le point d'honneur, que je commençai non seulement à le regarder entre deux yeux; mais encore à lui demander assez brusquement, pourquoi il me tenoit ce langage, que s'il doutoit de ma bravoure, je ne serois pas long-tems sans la lui faire voir, qu'il n'avoit qu'à descendre avec moi dans la ruë, & que cela seroit bientôt terminé. Il se prit à rire, m'entendant parler de la sorte, & me dit que quoi qu'en allant vite, on fit d'ordinaire beaucoup de chemin, je ne sçavois peut-être pas encore qu'on se heurtoit aussi le pied bien souvent, à force de vouloir trop avancer: que s'il falloit être brave, il ne falloit pas être querelleur; que de se piquer mal à propos, étoit un excés qui étoit tout aussi blamable que la foiblesse qu'il vouloit me faire éviter; que puisque j'étois non seulement de son païs, mais encore son voisin, il vouloit me servir de Gouverneur, bien loin de se vouloir batre contre moi; que cependant si j'avois tant d'envie d'en decoudre il me la ferait passer avant qu'il fut peu.
Je crus, quand je l'entendis parler de la sorte, qu'après avoir fait le modeste, il me mettoit le marché à la main. Ainsi le prenant au mot, je croyois que nous allions tirer l'épée d'abord que nous serions descendus dans la ruë, quand il me dit lorsque nous fumes à la porte, que je le suivisse à neuf ou dix pas sans m'approcher de plus près de lui. Je ne sus ce que cela vouloit dire; mais songeant que devant qu'il fut peu j'en serois éclairci, je me donnai patience jusques à ce que j'en visse l'accomplissement. Il descendit le long de la ruë de Vaugirard du côté qui va vers les carmes deschaus. Il s'arrêta à l'hotel d'Aiguillon à un nommé Jussac qui étoit sur la porte, & fut bien un demi quart d'heure à lui parler. Ce Jussac est le même que nous avons veu depuis à Mrs. de Vendôme, & à Mr. le Duc de Maine. Je crus d'abord qu'il l'aborda qu'ils étoient les meilleurs amis du monde aux embrassades qu'ils se firent, & je n'en fus desabusé que lors qu'ayant passé outre, je retournai la tête pour voir si Porthos me suivoit. Je vis en effet qu'au lieu de continuer ainsi à se caresser Jussac lui parloit avec chaleur, & comme un homme qui n'étoit pas content. Je me mis sur la Porte du Calvaire, maison Religieuse qui est tout auprès de là; j'y attendis mon homme que je voyois répondre du même air que l'autre lui parloit, car ils s'étoient mis tous deux au milieu de la ruë, afin que le Suisse de l'hôtel d'Aiguillon n'entendit pas ce qu'ils disoient: je vis de là que Porthos qui m'avoit aperçu me montroit, ce qui me donna encore plus d'inquiétude que je n'en avois, ne sçachant ce que tout cela vouloit dire.
Enfin Porthos l'ayant quitté après ce long entretien, me vint trouver, & me dit qu'il venoit de bien disputer pour l'amour de moi, qu'ils se dévoient batre dans une heure, trois contre trois, aux près aux Clercs, qui est au bout du Fauxbourg St. Germain; & que s'étant resolu, sans m'en rien dire, à me mettre de la partie, il venoit de dire à cet homme, qu'il falloit qu'il cherchât un quatriéme pour que je me pusse éprouver contre lui; qu'il lui avoit répondu qu'il ne sçavoit où en trouver un à l'heure qu'il étoit, que chacun étoit alors hors de chez soi, & que ç'avoit été là le sujet de leur contestation; que je voyois bien par ce qu'il venoit de me dire qu'il n'avoit pas été en son pouvoir d'accepter mon deffi, que l'on ne pouvoit pas courir deux lievres à la fois, mais qu'il avoit crû me faire voir que ce n'étoit pas manque de coeur en me rendant témoin moi même des raisons qu'il avoit euës de me refuser. Je compris alors tout ce que je n'avois pû deviner auparavant, & lui ayant demandé le nom de cet homme, & si c'étoit lui qui étoit le chef de la querelle, il m'apprit tout ce que j'en voulois sçavoir, il me dit qu'il s'appelloit Jussac, qu'il commandoit dans le Havre de Grace, sous le Duc de Richelieu, qui en étoit Gouverneur en survivance du Cardinal son Oncle, qu'il étoit le chef de la querelle, qui se devoit terminer presentement, qu'il l'avoit euë avec son Frere ainé, & qu'elle ne venoit que parce que l'un avoit soutenu que les Mousquetaires batroient les Gardes du Cardinal, toutes les fois qu'ils auroient affaire à eux, & que l'autre avoit soutenu le contraire.
Je le remerciai du mieux que je pus, lui disant qu'après être parti de chez moi dans le dessein de prendre Mr. de Treville pour mon Patron, il me faisoit plaisir de me choisir avec ses autres amis, pour soutenir une querelle en l'honneur de sa compagnie: D'ailleurs que comme je sçavois qu'il avoit toujours fait gloire de prendre le parti du Roi, au préjudice de toutes les offres avantageuses que son Eminence lui avoit faites pour embrasser ses interêts, j'étois bien aise d'avoir à combattre pour une cause qui n'étoit pas moins selon mon inclination, que selon la sienne; que je ne pouvois mieux faire pour mon coup d'essay, & que je tâcherois de ne pas dementir la bonne opinion qu'il me témoignoit par là de mon courage. Nous marchâmes dans cet entretien jusques en deça des Carmes où nous tournâmes par la ruë Cassette; nous y descendîmes tout du long, & ayant gaigné le coin de la ruë du Colombier, nous entrâmes en suite dans la ruë St. Pere, puis dans celle de l'université, au bout de laquelle étoit l'endroit où se devoit faire nôtre combat.
Nous y trouvâmes Athos avec son Frere Aramis, qui ne surent ce que cela vouloit dire, quand ils me virent avec lui. Ils le tirerent à part pour lui en demander la raison, & leur ayant répondu qu'il n'avoit pû faire autrement pour se tirer de l'embarras, où le jettoit le marché que je lui avois mis à la main, ils lui repliquerent qu'il avoit grand tort d'en avoir usé de la sorte, que je n'étois encore qu'un enfant, & que Jussac en tireroit un avantage qui ne manqueroit pas de tourner à leur préjudice; qu'il m'opposeroit quelque homme qui m'auroit bientôt expedié, & que cet homme tombant sur eux, après cela il se trouveroit qu'ils ne seroient plus que trois contre quatre, dont il ne leur pouroit arriver que du malheur.
J'eusse été en grande colere si j'eusse sçû ce qu'ils disoient de moi. C'étoit en effet avoir bien méchante opinion de ma personne que de me croire capable d'être battu si facilement; cependant comme c'étoit une chose faite que ce que Porthos avoit fait, & qu'il n'y avoit plus de remede, ils se crurent obligez de faire bonne mine, comme on dit, à mauvais jeu. Ainsi faisant semblant d'être les plus contens du monde, de ce que je voulois bien exposer ma vie pour leur querelle, moi qui ne les connoissois point, ils me firent un compliment bien fleuri, mais qui ne passoit pas le noeud de la gorge.
Jussac avoit pris pour seconds Biscarat & Cahusac qui étoient Freres, & créatures de Mr. le Cardinal. Ils avoient encore un troisiéme Frere nommé Rotondis, & celui-ci qui étoit à la veille d'avoir des benefices, voyant que Jussac & ses Freres étoient en peine de sçavoir qui ils prendroient pour se battre contre moi, leur dit que sa soutanne ne tenoit qu'à un bouton, & qu'il l'alloit quitter pour les en delivrer. Ce n'est pas qu'ils manquassent d'amis ni les uns ni les autres, mais comme il étoit déja dix heures passées, & qu'il approchoit même plus de onze, que de dix, ils avoient d'autant plus de peur que nous ne nous impatientassions, qu'ils avoient déja été en cinq ou six endroits sans trouver personne au logis, ainsi ils étoient tout prêts de prendre Rotondis au mot, quand par bonheur pour eux & pour lui, il entra un Capitaine du Regiment de Navare, qui étoit des amis de Biscarat. Biscarat sans un plus long compliment le tira à quartier, & lui dit qu'ils avoient besoin de lui, pour un different qu'ils avoient à vuider tout présentement; qu'il ne pouvoit venir plus à propos pour les tirer d'embarras, & qu'il étoit si grand que s'il ne fut venu il alloit faire prendre une épée à Retondis, quoi que sa profession ne fût pas de s'en servir. Ce Capitaine qui se nommoit Bernajoux, & qui étoit un Gentilhomme de condition de la Comté de Foix, se tint honoré de ce que Biscarat jettoit les yeux sur lui, pour rendre ce service à son ami: il lui fit offre de son bras, & de son épée, & étant montez tous quatre dans le Carosse de Jussac, ils mirent pied à terre à l'entrée du pré aux Clercs, comme si ç'eut été pour se promener. Ils laisserent là leur Cocher & leurs Laquais, & nous ne les aperçûmes pas plûtôt de loin que nous nous en rejouîmes, parce que comme il se faisoit déja tard, nous ne les attendions presque plus. Nous nous avançâmes du côté de l'isle Maquerelle, au lieu d'aller au devant d'eux, afin de nous éloigner d'avantage du monde, qui se promenoit de leur côté, nous gaignâmes ainsi un petit fonds d'où ne voyant plus personne, nous les y attendîmes de pied ferme.
Ils ne tarderent guéres à nous joindre, & Bernajoux qui avoit une grosse Moustache, comme c'étoit la mode en ce tems là d'en porter, voyant que Jussac, Biscarat & Cahusac choisissoient les trois Freres pour avoir affaire à eux, tandis qu'ils ne lui laissoient que moi pour l'amuser, lui demanda, s'ils se moquoient de lui de vouloir qu'il n'eut affaire qu'à un enfant. Je me trouvai piqué de ces paroles, & lui ayant répondu que les enfans de mon âge & de mon courage en sçavoient bien autant que ceux qui les méprisoient, parce qu'ils avoient deux fois moins d'âge qu'eux, je mis l'épée à la main pour lui montrer que je sçavois joindre l'effet aux paroles. Il fut obligé de tirer la sienne pour se défendre, voyant que de la maniére que je m'y prenois, je n'avois pas envie de le marchander. Il m'allongea même quelque coups assez vigoureusement, pretendant qu'il ne feroit guéres à se défaire de moi. Mais les ayant parez avec beaucoup de bonheur, je lui en portai un par dessous le bras, dont je le perçai de part en part. Il fut tomber à quatre pas de là, je crus qu'il étoit mort, & étant allé à lui pour lui donner remede, s'il en étoit encore tems, je vis qu'il me présentoit la pointe de l'épée, croyant apparemment que je serois assez fou pour m'y aller enfiler moi même. Je jugeai bien par là, qu'on pouvoit encore le secourir: Ainsi comme j'avois été élevé Chrêtiennement, & que je sçavois que la perte de son ame étoit la chose la plus terrible qui lui pût jamais arriver, je lui criai de loin qu'il eut à penser à Dieu, & que je ne venois pas pour lui arracher les restes de sa vie, mais bien plûtôt pour la lui conserver: que j'étois même bien faché de l'état où je l'avois mis, mais qu'il considerât que j'y avois été obligé par la barbare fureur, qui faisoit consister l'honneur d'un Gentilhomme à oter la vie à un homme que l'on n'avoit souvent jamais veu, & même quelquefois au meilleur de ses amis. Il me répondit que puisque je parlois si juste, il ne faisoit point de difficulté de me rendre son épée, qu'il me prioit de lui vouloir bander sa playe, en coupant le devant de sa chemise; que j'empêcherois par là qu'il ne perdit le reste de son sang que je lui donnerois la main après cela, pour se lever, afin qu'il put regaigner le Carosse dans lequel il étoit venu, à moins que je n'eusse encore la charité de l'aller chercher moi-même, de peur qu'il ne tombât en deffaillance par le chemin.
Il jetta son épée en même tems à quatre pas de là, pour me montrer qu'il n'avoit pas envie de s'en servir contre moi, quand je m'approcherois de lui. Je fis ce qu'il me dit, je coupai sa chemise avec des ciseaux que je tirai de ma poche, & lui ayant mis une compresse par devant, je lui donnai la main pour se lever à son seant, afin d'en pouvoir faire autant par derrière. Comme j'avois une bande toute prête que j'avois faite de deux pièces le mieux qu'il m'avoit été possible, j'eus bientôt fait cet ouvrage. Cependant, ce tems que j'y avois employé plûtôt que perdu, puisque c'étoit une bonne oeuvre que ce que je venois de faire, pensa couter la vie à Athos, & peut-être en même tems à ses deux Freres. Jussac contre qui il se battoit lui donna un coup d'épée dans le bras, & s'étant jetté sur lui pour lui faire demander la vie, il ne cherchoit qu'à lui mettre la pointe de son épée dans le ventre, parce qu'il ne vouloit pas la lui demander, quand je m'aperçus du peril où il étoit, je courus en même tems à lui, & ayant crié à Jussac de tourner visage, parce que je ne pouvois me resoudre à le prendre par derrière, il trouva qu'il avoit un nouveau combat à rendre, au lieu qu'il croyoit avoir achevé le sien. Ce combat même ne pouvoit lui être que très-desavantageux, parce qu'Athos après être ainsi delivré de danger, n'étoit pas pour demeurer les bras croisés, pendant que nous ferraillerions ensemble; & en effet voyant qu'il étoit dangereux qu'il ne le prit par derrière, pendant que je le prendrois par devant, il voulut s'aprocher de Biscarat son Frere, afin d'être du moins deux contre trois, au lieu qu'il étoit présentement seul contre deux. Je reconnus son dessein & l'empêchai de l'executer. Il se vit alors obligé lui même de demander la vie, lui qui la vouloit faire demander aux autres, & ayant rendu son épée à Athos, à qui je laissai l'honneur de sa deffaite, quoi que je pusse me l'attribuer, du moins avec autant de raison que lui, nous nous en fumes lui & moi à Porthos & à Aramis pour leur faire remporter la victoire sur leurs ennemis. Cela ne nous fut pas bien difficile, comme ils avoient déja assez de courage & d'addresse pour les embarrasser sans avoir besoin de nôtre secours, ce fut encore autre chose, quand ils virent que nous étions à portée de le leur donner. Il fut impossible aux autres effectivement de leur ressister, eux qui n'étoient plus que deux contre quatre, ainsi ayant été obligés de leur rendre leurs épées, & le combat fini de cette maniere, nous nous en fûmes alors tous à Bernajoux, qui s'étoit recouché sur la terre, à cause d'une foiblesse qui lui avoit prise. Comme j'étois plus allerte que les autres, & que j'avois de meilleures jambes que pas un de ceux qui étoient là, je m'en fus chercher le Carosse de Jussac, où nous le mimes. On le conduisit ainsi chez lui, où il demeura six semaines sur la litière, devant que de pouvoir guerir. Mais enfin sa blessure, quoi que très-grande, ne se trouvant pas mortelle, il en fut quitte pour le mal, sans qu'il lui en arrivât d'autre accident. Nous fûmes depuis bons amis, lui & moi, & quand je fus Sous-lieutenant des Mousquetaires, comme je le dirai tantôt, il me donna un de ses Freres pour mettre dans la compagnie. Il ne tint pas même à moi qu'il ne fit quelque chose, ce qui avec mon secours lui fut arrivé sans doute, si ce n'est qu'il prefera ses plaisirs à un établissement qui lui étoit assuré, pour peu qu'il eut voulu y contribuer par lui même.
Le Roi sçut nôtre combat, & nous eûmes peur qu'il ne nous en arrivât quelque chose, à cause qu'il étoit fort jaloux de ses Edits; mais Mr. de Treville lui ayant fait entendre que nous étant trouvés fortuitement aux prés aux Clercs, sans penser à rien moins qu'à nous battre, Athos, Porthos & Aramis n'avoient pû entendre vanter à Jussac & à ses amis, la Compagnie des Gardes du Cardinal, au préjudice de celle de ses Mousquetaires, sans en être indignés, comme ils devoient être naturellement; que cela avoit causé des paroles entre les uns & les autres, & que des paroles en étant venus aux mains tout aussi-tôt, on ne pouvoit régarder cette action que comme une rencontre, & non pas comme un Duel; qu'au surplus le Cardinal en alloit être bien mortifié, lui qui estimoit Biscarat & Cahusac comme des prodiges de valeur, & qui les regardoit, pour ainsi dire, comme son bras droit. En effet il les avoit élevés au delà de ce qu'ils pouvoient esperer vraisemblablement par leur naissance, & peut-être par leur merite: la meilleure qualité qu'ils eussent étoit de lui être affectionnez, si néanmoins cela se doit prendre pour une bonne qualité, par rapport à ce qu'elle leur faisoit faire tous les jours contre le service du Roi. Ils prenoient son parti à tort & à travers, sans considerer si sa Majesté y étoit interessée ou non; ainsi pour soutenir sa querelle, ils se brouilloient non seulement de moment à autre avec les meilleurs serviteurs qu'elle pouvoit avoir, mais se battoient encore tous les jours contr'eux, parce qu'ils faisoient plus de cas du Ministre que du Maître.
Ce que venoit de dire Mr. de Treville, étoit un trait d'un fin courtisan. Il sçavoit que le Roi n'aimoit pas ces deux Freres, par rapport à l'attache qu'ils avoient pour le Cardinal. Il sçavoit d'ailleurs, qu'il ne pouvoit faire plus de plaisir à sa Majesté, que de lui apprendre que les Mousquetaires avoient remporté la victoire sur les créatures de ce Ministre; aussi le Roi sans s'informer d'avantage si nôtre combat étoit une rencontre ou non, il donna ordre à Mr. de Treville de lui amener dans son Cabinet, Athos, Porthos & Aramis, par le petit escalier derobé. Il lui donna une heure qu'il devoit être tout seul, & Mr. de Treville s'y étant rendu avec ces trois Freres, ils lui dirent, comme ils étoient tout trois de braves gens, les choses comme elles s'étoient passées. Ils lui cacherent néanmoins, ce qui pouvait servir à lui faire connoître que ç'avoit été un duel & non pas une rencontre, & lui ayant aussi parlé de moi, sa Majesté eut curiosité de me voir, elle commanda donc à Mr. de Treville de m'amener le lendemain à la même heure dans son Cabinet, & Mr. de Treville ayant ordonné à ces trois Frères de me le dire de la part de sa Majesté, & de la sienne, je les priai de me mener le même jour au lever de ce commandant. Je fus ravi de ce que la fortune me guidoit ainsi si heureusement, pour être connu d'abord du Roi mon Maître. Je me mis sur mon propre ce jour là du mieux qu'il me fut possible, & come sans vanité, j'étois d'assez belle taille, d'assez bonne mine & même assez beau de visage, j'esperai que ma figure ne feroit pas le même effet auprès de sa Majesté, qu'avoit fait celle de Mr. de Fabert il y avoit déja quelque tems. Il avoit acheté une Compagnie dans un vieux corps, dont le Roi lui avoit refusé l'agrément, parce que sa mine, bien loin de lui être agréable, lui avoit extrémement déplu.