Chapter 16
Enfin je ne sais ce qui seroit arrivé de tout cela, parce qu'un homme qui a deux ennemis en tête en a toûjours trop d'un, quand les bourgeois me tirerent de ce peril en venant sur eux avec de longs bâtons pour les atteindre de plus loin. Ils leur en dechargerent plusieurs coups sur les épaules, & les deux Suisses se voyant si-bien regalez tournerent tête contr'eux, & me laisserent en repos. Ceux qui les avoient chargez ne se mirent pas en peine de les arrêter, & leur laisserent faire retraite. Je me trouvai blessé cependant d'un coup d'estramacon que l'un des deux m'avoit donné sur l'épaule droite; par bonheur pour moi mon baudrier avoit paré la plus grande partie du coup, & ma blessure se trouvant legere je n'en gardai la Chambre que deux ou trois jours. Le Suisse demanda aussi-tôt sa recompense à la Dame, lui promettant que ses Soldats acheveroient bientôt la besogne qu'ils avoient commencée. Comme elle le vit si perseverant, elle crût qu'il méritoit bien qu'elle eut quelque consideration pour lui: elle l'épousa selon son desir, mais quand il en eut fait sa femme, il jugea à propos de ne se pas charger d'un assassinât pour l'amour d'elle. Voilà comment finirent les premiéres amours que j'eus à Paris, heureux si je m'en fusse tenu là, & que ce qui m'y étoit arrivé m'eut rendu sage.
Le Roi qui n'avoit souffert qu'avec peine l'ascendant que le Cardinal de Richelieu avoit pris sur son esprit, ne voulant pas s'exposer à se trouver à la même peine sous un autre Ministre, ne voulut point faire remplir sa place à personne tant qu'il vivroit. On en fut tout étonné, parce qu'il ne paroissoit guéres propre pour se charger lui-même des affaires, outre qu'il n'avoit pas beaucoup de santé. Mais il crût qu'au moyen d'un conseil qu'il établit il viendroit à bout de toutes choses, principalement si les Secretaires d'Etat vouloient remplir leur devoir. Il y en avoit deux assez habiles, savoir Mr. Desnoiers & Mr. de Chavigny, mais pour les deux autres ce n'étoit pas grand chose, & il ne faloit pas beaucoup conter sur eux. Du moins l'on avoit vû qu'ils s'étoient conformez jusques-là sur l'exemple du Roi, & comme ils l'avoient toûjours vu se decharger des affaires sur son Ministre, ils s'étoient dechargez de même sur leurs Commis de toutes celles qui étoient entre leurs mains.
D'abord que le Cardinal de Richelieu eut les yeux fermez, Chavigny qui étoit sa creature, & qui en cette qualité avoit épousé toutes ses passions tant qu'il avoit vécu, considerant qu'il s'étoit fait beaucoup d'ennemis par-là, tâcha de les regaigner par une conduite toute opposée à celle qu'il avoit tenuë à leur égard. La Reine le haïssoit particulierement, parce qu'il avoit toûjours suivi l'exemple de son maître qui avoit eu peu de consideration pour elle, tant qu'il avoit eu entre les mains le Souverain pouvoir. Ceux qui croyent savoir la source d'où procedoit ce peu de consideration, disent que c'est qu'il en avoit eu trop autrefois pour cette Princesse, & qu'étant trop sage pour y répondre de la maniére qu'il eut peut-être bien voulu, il prit à tâche de la persecuter pour la punir du mépris qu'elle avoit pour lui. Je ne saurois dire au vrai si cela est ou non, parce que quoi que ce bruit se soit si-bien répandu dans le monde qu'il y passe maintenant pour une verité, dans l'esprit de plusieurs personnes, l'on sait assez jusques où va la haïne que l'on porte ordinairement aux Ministres, pour ne pas ajouter foi entierement à tout ce qui se peut publier à leur desavantage. Il n'y a rien que l'on n'invente malicieusement pour les dechirer, & il semble que ce soit assez d'en medire pour faire ajouter foi à tout ce qu'on en dit. Ainsi sans authoriser ni aussi sans détruire cette accusation, je me contenterai de dire que la Reine devant être fort outrée contre tous ceux qui auroient aidé au Cardinal à la persecuter, Chavigny qui savoit qu'elle l'en devoit accuser encore plus qu'un autre par la part qu'il avoit aux conseils de son Eminence, fit tout ce qu'il pût pour faire oublier à cette Princesse le sujet qu'elle avoit de ne lui pas vouloir de bien. Il y eut peut-être réüssi, s'il n'eut eu qu'à desarmer sa colere. Comme cette Princesse étoit bonne, elle oublioit facilement les injures qu'on lui faisoit, mais par malheur pour lui, elle n'avoit déja que trop donné d'entrée dans son esprit au Cardinal Mazarin. Cet homme qui étoit fin & adroit s'y étoit insinué par une grande complaisance, & par des assurances reïterées de se devouër entierement à son service, envers & contre tous, sans même en excepter le Roi. Cela avoit plu extremement à cette Princesse, qui à l'exemple de toutes les autres femmes aimoit non-seulement qu'on lui rendit une obeïssance aveugle, mais encore à être flattée.
Le Cardinal ne risquoit pas beaucoup en lui promettant ainsi tant de choses sans aucune reserve. Il voyoit le Roi moribond & sans aucune esperance de pouvoir guerir d'une fiévre lente qui le minoit depuis long-tems; son corps n'avoit plus l'air que d'un véritable squelette, & quoi qu'il ne fut encore que sur sa quarante deuxiéme année il en étoit reduit à ce point de misere que tout Roi qu'il étoit, il eut desiré la mort tous les jours pour s'en delivrer, si ce n'est qu'il ne lui étoit pas permis de le faire en qualité de Chrêtien. Il ne pouvoit s'empêcher néanmoins de regarder de fois à autre le Clocher de St. Denis qu'il voyoit de St. Germain en Laye, où il étoit presque toûjours & de soupirer en le voyant. Il disoit même à ses Courtisans que ce seroit là où s'alloient terminer toutes ses grandeurs, & que comme il esperoit que Dieu lui feroit misericorde il n'y seroit jamais si-tôt qu'il voudroit. Au reste ce qui avoit été cause que le Cardinal Mazarin s'étoit ainsi promis sans reserve à la Reine, c'étoit la crainte du raccommodement que Mr. de Chavigny vouloit faire avec elle. Son Eminence s'y opposa sous main tout autant qu'il pût. Comme il prevoyoit bien que suivant la coutume de France dont il tâchoit à se faire instruire, la Reine devoit avoir la tutelle du Roi d'aujourd'hui qui n'avoit encore guéres que quatre ans, & que par consequent elle auroit toute l'authorité entre les mains, il ne vouloit pas que ce Secretaire d'Etat se mit en passe de lui disputer le Ministere, auquel il aspiroit déja secretement. Ainsi pour y parvenir avec plus de facilité, il n'y avoit rien qu'il ne fit pour gaigner les personnes qu'il voyoit bien auprès de la Reine, jusques à faire l'amoureux d'une de ses femmes de Chambre nommée Beauvais, qu'il croyoit n'y être pas le plus mal.
La Beauvais qui aimoit d'autant plus cet encens qu'elle s'étoit déja mise sur le pied de l'acheter bien cher quand elle en vouloit avoir, étant ravie qu'on lui en offrit ainsi pour rien, fit auprès de sa maîtresse tout ce qu'il voulut. Elle la pria cependant de donner non-seulement l'exclusion à Chavigny, mais encore de tenir secrettes toutes les promesses que lui faisoit le Cardinal Mazarin.
Elle lui dit qu'elle y avoit encore plus d'intérêt que lui, parce que comme le Roi son mari n'avoit pas grande confiance en elle, & qu'avant que de mourir il pouroit prendre des resolutions qui ne lui plairoient pas, il étoit bon non-seulement qu'elle eut dans son conseil un homme qui en put détourner le coup, sans être soupçonné de le faire par son propre intérêt, mais encore qui l'en pût avertir; qu'elle pouroit par là remedier de bonne heure à toutes choses, au lieu que si elle ne savoit rien qu'après coup, elle y trouveroit plus de difficulté.
La Reine se laissa aller à ce conseil, croyant qu'elle ne le lui donnoit que pour l'amour d'elle, & sans qu'elle y eut la moindre part, par rapport à ses propres intérêts. Mr. de Chavigny n'ayant pû ainsi rien obtenir de ce qu'il desiroit dressa ses batteries d'un autre côté, afin de n'être pas pris au dépourvû quand le Roi viendroit à mourir. Il se raccommoda avec le Duc d'Orléans avec qui il n'étoit pas trop bien auparavant. Le sceau de leur reconciliation fut qu'il lui promit de faire faire un Testament à Sa Majesté par lequel il limiteroit si bien le pouvoir de la Reine, que s'il ne pouvoit l'empêcher d'être tutrice de son fils, elle seroit toûjours obligée d'avoir recours à lui, quand elle voudroit entreprendre quelque chose. Le Duc d'Orleans qui bien loin d'avoir jamais eu aucun credit à la Cour y avoit été tantôt proscrit, & tantôt dans un si grand mépris que si on ne l'eut pas connu on n'eut jamais dit qu'il eut été Frere du Roi, fut ravi de cette proposition. Il y consentit de tout son coeur, & ayant promis mille belles choses à Chavigny pourvû qu'il put venir à bout de son entreprise, celui-ci y travailla sans perdre de tems. Il dit au Roi, dont la santé diminuoit de moment à autre, que s'il ne prévenoit de bonne heure tout ce qui pouvoit arriver après sa mort, il avoit un fils qui au lieu d'être un jour le plus puissant Prince de l'Europe, comme il sembloit devoir l'être par le rang où Dieu l'avoit élevé, pouroit bien peut-être se trouver fort éloigné de ce bonheur; que la Reine depuis qu'elle étoit venuë en France, avoit toûjours entretenu commerce avec le Roi son Frere au préjudice de toutes les deffenses qui lui en avoient été faites; qu'il étoit bien fâché d'être obligé de lui en rafraichir la memoire, parce que cela ne lui pouvoit pas être fort agréable, mais qu'enfin comme il faloit pourvoir à cet abus, à moins que de vouloir tout perdre, il lui valoit mieux encore qu'il lui renouvellât pour un moment le chagrin que cette intelligence lui avoit donné de tems en tems que de manquer à lui faire prendre toutes les mesures qui étoient necessaires dans une occasion si importante.
Cette pretenduë intelligence avoit été le pretexte dont le Cardinal de Richelieu s'étoit servi pour persecuter la Reine. Il lui avoit fait faire là-dessus des choses toutes extraordinaires & que la posterité ne croiroit jamais, si ce n'est que tous ceux qui voudront écrire l'histoire fidelement seront obligez de le rapporter. Il avoit pretendu lors que la Reine recevoit des lettres d'Espagne qu'elle les cachoit pour elle. Enfin pour mortifier d'avantage cette Princesse il avoit fait consentir Sa Majestè qui n'entendoit point de raillerie sur tout ce qui regardoit l'intelligence avec cette Couronne, comme il avoit bien paru à l'égard de Cinqmars, de la faire visiter par le Chancellier. C'étoit une étrange Commissaire pour un homme qui avoit été deux fois Chartreux, & il ne lui en eut pas falu d'avantage pour le faire entrer en tentation. Car cette Princesse étoit belle, & quoi que personne n'eut jamais vû son corps pour en pouvoir parler positivement, il y avoit bien de l'apparence, par ce qui paroissoit au dehors, que ce qui étoit sous le linge n'étoit pas moins beau que tout le reste. Elle avoit une gorge & un bras fait au tour, & la blancheur dont ils étoient l'un & l'autre surpassoient celle des lis. Aussi le Chancellier ne se fut jamais chargé de cette commission si en sortant du couvent il eut conservé les sentimens qui l'y avoient fait entrer. Mais il s'y étoit trouvé tourmenté de tant de tentations differentes tant qu'il y étoit demeuré, qu'il en avoit reveillé souvent les Religieux. Il avoit été affligé particulierement de celles de la chair, & comme on lui avoit permis dans leur violence d'aller sonner une Cloche afin que tous ses freres se missent en priéres à son intention, l'on n'entendoit plus à toute heure que sonner cette Cloche; de sorte que ceux qui logeoient autour de ce monastere ne savoient ce que cela vouloit dire, de l'entendre sonner si souvent. Mais soit que Dieu n'exauçât pas leurs prieres, ou qu'il ne se mit pas en état lui-même de meriter qu'il les exauçât, il avoit renoncé à la fin à cette vocation, & avoit embrassé celle du Palais. Il n'y avoit pas trop mal réüssi, puis qu'il étoit devenu Chancellier, & même à un âge qu'il y avoit esperance qu'il le devoit être long-tems. En effet il vit encore jusques aujourd'hui & toûjours avec de si grandes tentations, sur tout de celles dont je viens de parler, que l'on en conte d'étranges choses. Cependant si l'on en veut croire ce qu'on en dit, l'on pretend qu'il y employe bien une autre cloche que celle des Chartreux pour les faire passer.
Chavigny ne lui ressembla pas à l'égard des conseils qu'il venoit de donner au Roi; Sa Majesté qui étoit susceptible de ces sortes d'impressions gouta son avis, & travailla en même-tems à une declaration, par laquelle il pretendoit après sa mort partager l'authorité entre la Reine, le Duc d'Orleans & le Prince de Condé. La Reine en fut avertie par le Cardinal Mazarin; elle le pria d'en parler au Roi, & de lui remontrer que ceux qui lui donnoient ce conseil abusoient bien du credit qu'ils avoient sur son esprit; que le Duc d'Orleans avoit toûjours été un boutte-feu dans son Royaume, & que de lui donner le moindre pouvoir, c'étoit justement y faire vivre la guerre civile qu'il y avoit allumée tant de fois; qu'il n'étoit pas moins dangereux de lui associer le Prince de Condé, parce que n'y ayant que lui qui eut des garçons de toute la famille Royale, il tâcheroit peut-être à les élever au prejudice de ceux de Sa Majesté. Le Roi d'aujourd'hui avoit un frere qui étoit plus jeune que lui de deux ans, & quelques jours. C'est Mr. qui vit presentement, Prince qui après avoir porté le nom de Duc d'Anjou dans sa jeunesse, a pris celui de Duc d'Orleans après la mort de son Oncle. Cependant l'on peut dire qu'il ne lui a ressemblé en rien que par rapport à ce nom: autant que l'un étoit disposé à prêter l'oreille aux ennemis de l'Etat, autant celui-ci a été soumis aux ordres de son Souverain. Le seul écart qu'il ait jamais fait fut quand il quitta la Cour pour s'en aller à Villers Cotterets, à cause de la disgrace qui étoit arrivée au Chevalier de Lorraine son favori, mais il ne dura qu'autant de tems qu'il en falut à Mr. Colbert pour l'aller trouver. Il s'en revint en même tems qu'il l'eut averti de son devoir, & l'on n'a pas vû qu'il lui soit rien arrivé depuis de pareil.
Le Cardinal Mazarin étoit trop politique pour vouloir se charger de la commission que la Reine lui vouloit donner. Il eut peur que le Roi ne le trouvât mauvais, & qu'il ne vécut assez long-tems pour l'en faire repentir. Cependant en même tems qu'il se ménageoit ainsi avec Sa Majesté, étant bien aise de faire la même chose avec la Reine, il lui dit que s'il ne le faisoit pas, ce n'étoit qu'à fin de lui pouvoir rendre plus de service dans l'occasion: que si elle faisoit rompre cette glace par un autre, le Roi ne manqueroit pas de lui en parler, qu'il pouroit alors lui en dire son sentiment, & faire plus, d'un parole, qu'il ne feroit maintenant avec cent. La Reine le crut de bonne foi sans se donner la peine de pénétrer d'où procedoit son refus. Elle eut recours à Mr. Desnoiers pour faire auprès du Roi le personnage dont il ne vouloit pas se charger. Celui-ci qui étoit bien aise d'obliger cette Princesse, accepta cette commission sans refléchir trop à ce qui lui en pouroit arriver. Il se fia sur ce qu'ayant assez de credit sur l'esprit de ce Prince par la conformité qu'il avoit avec lui d'être assez devot, il en seroit écouté favorablement. Mais Sa Majesté qui avoit fouré bien avant dans sa tête qu'elle se devoit défier de la complaisance que la Reine sa femme avoit pour le Roi d'Espagne son Frere, en particulier, & pour toute sa Nation en general, ayant mal reçû sa proposition il lui fit deffense de lui en reparler jamais sous peine d'encourir son indignation.
Une réponse comme celle là avoit de quoi le rendre sage, sur tout de la maniere que le Roi la lui avoit faite. En effet il avoit accompagné les paroles de l'air du monde le plus significatif. Il lui étoit aisé de juger de là que s'il lui arrivoit jamais de faire la même faute qu'il venoit de faire, il pouroit bien avoir tout le tems qu'il lui faudroit pour s'en repentir. Mais soit qu'il voulut servir la Reine à quelque prix que ce fut, ou qu'il eut peur qu'il n'entrât du ressentiment dans l'esprit de Sa Majesté en traitant cette Princesse comme il faisoit, & que la charité lui fit desirer de le voir mourir avec des sentimens plus Chrêtiens, il se servit de ce pretexte pour mettre le Confesseur du Roi dans ses interêts. Il lui dit que s'il vouloit l'obliger il faloit qu'il convertit le Roi là dessus, & comme ils étoient bons amis, & qu'il avoit même son argent à la Maison professe de St. Loüis, dont étoit ce Jesuïte, celui-ci lui promit tout ce qu'il voulut. Sa charge lui en donnoit la commodité toutes fois & quantes que bon lui sembloit, ainsi n'ayant pas été long-tems à lui tenir parole, le Roi ne le reçût pas mieux qu'il avoit fait Desnoiers. Le Confesseur crut qu'il ne se devoit pas rendre du premier coup, & qu'ayant l'authorité de lui parler fortement là dessus il pouvoit s'en servir en faveur de son ami. Ainsi étant retourné à la charge il se rendit si desagreable par là à Sa Majesté qu'elle le chassa de la Cour. Les Jesuïtes n'approuverent pas cette recidive qu'il avoit faite à leur insu, & comme le Roi les menaçoit de prendre à l'avenir un Confesseur dans un autre couvent, parce qu'ils se méloient de trop de choses, ils revelerent à Sa Majesté qu'elle devoit bien moins s'en prendre à eux de ce qui venoit d'arriver, qu'à Mr. Desnoiers, que c'étoit lui qui étoit cause de la faute que venoit de faire son Confesseur, & que sans lui il n'y eu jamais pensé. Le Roi n'eut pas de peine à le croire, parce que ce Secretaire d'Etat avoit voulu lui-même ébaucher ce que l'autre avoit tâché d'accomplir, ainsi lui ayant fait commandement de se retirer de la Cour sa charge fut donnée à Mr. le Tellier.
Desnoiers se retira dans sa Maison de Dangu qui n'étoit qu'à dix-huit ou vingt lieuës de Paris. Il crut que sa disgrace ne seroit pas longue, parce que le Roi ne pouvoit pas vivre encore long-tems. Il crut aussi que n'ayant point donné la demission de sa charge la Reine l'y feroit rentrer tout aussi-tôt que ce Prince auroit les yeux fermez. Il étoit en droit de l'esperer sans se flatter lui-même, puis que ce n'étoit qu'à son sujet qu'il avoit perdu les bonnes graces de sa Majesté, ainsi supportant son mal avec d'autant plus de patience qu'il étoit persuadé qu'il ne seroit pas bien long, il attendit du benefice du tems, ce qu'il ne pouvoit plus esperer par aucune intrigue.
Chavigny se voyant Triompher ainsi & de son Collegue & du Confesseur de Sa Majesté dressa une declaration avec elle telle qu'il la lui avoit suggerée. Le pouvoir de la Reine y avoit des bornes bien étroites, quoi qu'elle y fut declarée tutrice de son fils. Le Roi établissoit aussi un conseil à cette Princesse, afin que quand il seroit mort, elle n'eut rien à faire sans son avis. Chavigny s'y fit mettre & crut s'y maintenir, malgré la Reine, parce que le Duc d'Orleans & le Prince de Condé avoient été jusques là d'intelligence avec lui. Enfin pour rendre celle déclaration plus authentique le Roi la fit enregistrer au Parlement, Sa Majesté declarant que sa derniere volonté étoit qu'elle fut suivie de point en point après sa mort. Le Roi fut plus mal quelques jours après qu'il n'avoit encore été, & comme il étoit aisé de voir qu'il n'avoit pas plus de cinq ou six jours à vivre la Reine fit des brigues dans le Parlement, afin que d'abord qu'il ne seroit plus on cassât cette declaration. Elle pretendoit qu'elle ne pouvoit se soutenir, parce qu'elle étoit non-seulement contraire aux loix du Royaume, mais encore contre le bon sens. Chacun voyoit bien effectivement que Sa Majesté n'y avoit pas trop bien pensé, quand elle avoit mis la principale Puissance entre les mains des deux premiers Princes du sang, eux qui ne voyoient point d'autre obstacle à leur élevation que les deux jeunes Princes qu'elle laissoit à un âge si tendre. Ce n'est pas qu'on les crut capables de rien faire au préjudice de leur devoir, principalement leur authorité étant temperée par celle de la Reine, qui en qualité de mere avoit encore plus d'intérêt que les autres d'empêcher qu'ils n'entreprissent rien contre ses enfans; mais comme il étoit souvent arrivé des choses plus extraordinaires que celle-là, & même que la conduite passée du Duc d'Orleans devoit tout faire apprehender de lui, chacun trouva que la Reine n'avoit pas trop mauvaise raison de vouloir mettre les choses sur un autre pied qu'elles n'étoient.
Le Roi, quelques jours devant que de mourir, tira la plûpart de ses Officiers à part, tant de sa maison que celles armées, pour leur faire promettre que quelque brigues que l'on pût jamais faire contre son fils, ils lui seroient toûjours fidéles. Il n'y en eut pas un qui ne le lui promit, & même qui ne s'y engageât par serment: cependant la plus grande partie se montrerent bientôt parjures. Les Espagnols qui savoient l'état où étoit le Roi, & que les brigues qui se faisoient à la Cour alloient bientôt la diviser, se preparoient à profiter de nos desordres. Le Cardinal infant n'étoit plus en Flandres, & le Roi d'Espagne avoit envoyé en ce païs-là Dom Francisco de Mellos pour lui succeder. Il mit alors en deliberation dans son Conseil s'il ne devoit point se servir d'une conjoncture si favorable pour réprendre Arras & nous restraindre en deça de la Somme. Mais le Comte de Fontaine qui étoit Mestre de Camp General de toutes les forces Espagnoles, comme l'est aujourd'hui le Comte de Martin, ayant été d'avis qu'il valoit bien mieux entrer en France, parce que ces places tomberoient d'elles-mêmes, s'ils pouvoient jamais y exciter quelques troubles, Mellos ne vit pas plûtôt que la plûpart des autres Officiers Generaux étoient de même sentiment qu'il s'y rendit. Il s'approcha de la Somme, & l'état où étoit le Roi donnant encore une plus grande apprehension de leurs forces, le Duc d'Anguien qui étoit à la tête de nôtre armée de Flandres eut ordre de les cotoyer sans s'engager au combat. Il étoit encore si jeune qu'il n'y avoit pas d'apparence de s'en fier à lui seul, c'est pourquoi le Marêchal de l'Hospital lui fut donné, pour temperer ce que le feu bouillant de sa jeunesse lui pouvoit faire entreprendre de mal à propos.
Nôtre Regiment ne sortit point de la Cour, parce que bien que l'armée du Duc fut plus foible que celle des ennemis, comme il y avoit tout à craindre de l'ambition des grands, il ne faloit pas se trouver tellement denué de toutes choses, qu'on fut hors d'état de s'y opposer. La Reine sur les derniers jours de la vie du Roi fit pressentir le Parlement, s'il ne seroit point d'humeur à passer par dessus là declaration qu'il avoit verifiée, en lui decernant la tutelle de son fils dans toute l'étenduë qu'une mere pouvoir desirer. L'Evêque de Beauvais son premier Aumonier qui étoit d'une famille des plus considerables de la Robe fut celui qu'elle y employa. Il y réüssit parfaitement bien, & ses parens qui se flattoient que la récompense de ce service seroit le commencement de sa fortune, lui firent tout esperer, dans la vûë que quand il seroit parvenu aux grandeurs qu'ils lui desiroient il leur feroit part de son bonheur.