Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 15

Chapter 154,030 wordsPublic domain

Le Commissaire, qui savoit le sujet que ce mari avoit de ne me pas vouloir de bien, ne crut tout ce qui je lui disois que par benefice d'inventaire. Il crut bien plûtôt que ce qui avoit pensé m'arriver venoit de sa jalousie; de sorte que j'eus beau lui repêter qu'il avoit voulu sans doute me voler mon argent, je ne fis pas grand impression sur son esprit. Il étoit vrai, comme je venois de le dire, que j'avois gagné soixante loüis la veille, mais il n'étoit point vrai ni que je les lui eusse montrez, ni que je les eusse dans ma bourse, je les avois laissez au logis avec le reste de mon argent, à cause de la quantité de voleurs qui regnoient alors à Paris: comme impunément le Lieutenant criminel les protegeoit, moyennant une certaine retribution qu'il recevoit d'eux à ce qu'on pretendoit, je ne sais pas si l'on disoit vrai ou non, & tout ce que je sais, c'est que du moment que les boutiques étoient fermées, il ne faisoit pas seur de mettre son nez dans les ruës. Il n'y avoit encore ni Lieutenant de Police ni guet, & ceux qui devoient avoir soin de veiller à la seureté publique, étoient accusez aussi-bien que le Lieutenant criminel d'avoir part aux vols qui s'y faisoient, moyennant qu'ils fissent semblant de ne pas savoir qui les faisoit. Le bel ordre que l'on voit aujourd'hui n'est dû qu'aux soins paternels du Roi envers son Peuple, & à la vigilance d'un grand Ministre qui en a été haï mortellement jusques à present, quoi que si l'on examine bien sa conduite, l'on verra qu'il n'y en a guéres eu dans le Royaume qui ait travaillé aussi utilement qu'il a fait à sa grandeur. C'est à lui que nous devons l'établissement de quantité de Manufactures ausquelles on n'avoit jamais pensé auparavant. Le bon ordre qu'il y a aujourd'hui dans les Finances, la Puissance de la Marine, & mille autres belles choses qui seroient trop longues à specifier sont aussi les effets de son grand genie.

Mais sans m'arrêter à cela, dont il ne s'agit pas ici, & dont aussi je n'ai parlé que par occasion, & parce que la force de la verité m'y à contraint, je dirai que le Commissaire ne fut pas faché de la plainte que je venois de lui rendre. Il avoit trouvé de la brutalité dans le cabaretier, lors qu'il avoit eu affaire à lui, & ne croyant pas qu'il en eut été assez puni, à cause de la protection que nous avions fait trouver Athos & moi, sans qu'il en sçut rien, auprès de Mr. de Treville, il eut bien voulu qu'il n'en eut pas été quitte cette fois là à si bon marché qu'il l'avoit été l'autre. J'eus permission d'informer contre lui, & n'ayant point d'autres témoins à produire que les garçons rotisseurs que j'avois pensé abimer en tombant sur eux, le Commissaire reçût leur deposition. Ils lui dirent qu'il falloit que j'eusse été bien pressé pour me jetter, comme j'avois fait, d'un second étage en bas; qu'il y avoit deux de leurs camarades qui en étoient blessés, parce que c'étoit sur eux que j'étois tombé principalement, qu'ainsi ils le requeroient qu'ils eussent part aux dommages & intérêts qu'il pouroit y avoir contre le cabaretier.

Je ne sais si leurs dépositions meritoient qu'on decretât contre lui, j'en doute même beaucoup. Cependant soit que le Commissaire fit là un tour de son metier, ou que l'argent que je prodiguois pour n'avoir pas le dementi de cette affaire fit un bon effet auprès du Lieutenant Criminel, j'eus de lui tout ce que je pouvois desirer. Il m'accorda un decret, & l'ayant fait executer dès le jour même, je fis loger mon homme dans la prison du grand Chatelet. Il fut bien étonné quand il se vit là, & ne se pouvant empêcher d'accuser d'injustice celui qui avoit decreté contre lui, cela ne fut pas plûtôt rapporté à ce juge, qu'il le fit mettre dans un cachot. On ne l'y laissa parler à personne, & les guichetiers l'ayant maltraité d'ailleurs par son ordre, il commença à connoitre qu'il eut mieux fait de souffrir d'être cocu sans rien dire, que d'être exposé à tant de peines & d'affronts pour s'en être voulu plaindre.

Sa femme ne fut point fachée du tout de sa méchante fortune, parce que sans cela il pretendoit bien la faire raser. Il l'avoit déja enfermée dans sa chambre, où il contoit de ne la nourir que de pain & d'eau, en attendant qu'il obtint un arrêt tel qu'il lui en falloit un, pour la loger ou aux Magdelonettes ou dans quelque autre maison semblable; mais elle ne vit pas plûtôt que les Archers l'avoient non-seulement emmené en prison, mais qu'ils y avoient encore emmené son garçon, qu'elle changea bien de langage. Elle s'étoit jettée d'abord à genoux devant lui, parce qu'elle voyoit qu'il l'avoit prise en flagrant delit, mais se doutant bien, parce qui venoit d'arriver, que j'avois été au conseil quelque part, & que l'on avoit si-bien tourné l'affaire que tout cocu qu'il étoit il avoit encore la mine d'être battu, elle rendit sa plainte de son côté contre lui. Il est vrai qu'elle ne le fit que parce que je lui fis dire, ce qu'elle devoit faire si elle vouloit sauver sa réputation. Sa plainte fut assez conforme à la mienne, si ce n'est que je ne voulus pas qu'elle accusât son mari de m'avoir voulu voler. Je trouvois que cela ne conviendroit guéres à une femme, & qu'il valloit mieux le laisser deviner aux autres, que de le dire elle-même; mais à cela près elle fit assez entendre qu'il avoit en dessein de me maltraiter, & que c'étoit là le souper qu'il me preparoit, au lieu de celui que je lui avois demandé en entrant chez-lui. Elle l'accusa aussi de n'avoir fait tout cela, que par jalousie, & par une suitte de cette malheureuse passion qui l'avoit déja fait mettre une fois prisonnier. Cette femme n'eut pas plûtôt la liberté qu'elle fut bien surprise de voir sa premiere chambre demeublée. Nous découvrîmes à force de nous en informer que c'étoit lui qui l'avoit fait, & même le lieu où il avoit fait mettre ces meubles. Nous fortifiâmes nôtre affaire par là, & en ayant tiré des inductions qu'il avoit premedité son coup, & qu'il savoit bien qu'il faisoit mal, puis qu'il avoit ainsi cherché à mettre ses meubles à couvert, je fis dire sous main à ses deux garçons, qu'il y alloit de la corde pour eux s'ils ne trouvoient moyen de se sauver. Il y en avoit un qui étoit plus coupable que l'autre, puis qu'il étoit venu avec lui pour lui prêter main forte; mais quoi que son camarade fut non-seulement innocent, mais qu'il ne sçut pas même pourquoi on l'avoit emprisonné, il ne laissa pas de trembler. Il eut peur particulierement quand on lui eut appris qu'il étoit accusé du recellement de ces meubles, & de m'avoir voulu voler. Il savoit qu'il se faisoit bien des injustices à Paris, & que l'on n'y condamnoit pas moins d'innocens que l'on y sauvoient de coupables. Quoi qu'il en soit l'autre qui trouvoit sa conscience un peu plus chargée ayant été le premier à lui conseiller de se sauver avec lui, il lui fit voir que cela ne leur seroit pas impossible, s'ils ôtoient quelques pierres qui les empêchoient de se jetter dans la ruë, à côté de laquelle, ils avoient été mis. Ils y travaillerent de concert, & les ayant ôtées adroitement ils passerent par le trou & s'y sauverent eux & toute leur chambre. Ils firent ce coup là pendant une nuit, qui leur parut d'autant plus favorable qu'elle étoit plus obscure. Il y eut un prisonnier cependant qui en se sauvant se cassa une jambe, tellement qu'ayant été repris, il accusa les deux garçons cabaretiers d'avoir excité les autres à faire ce trou.

Cela fit encore beaucoup de tort à leur maître. Il n'y eut plus personne qui ne le soupçonnàt d'être coupable, & comme il craignoit que son innocence ne succombât sous l'artifice, il écrivit une Lettre au beau Frere de Mr. de Treville à qui il exposoit son malheur. Ce Magistrat qui étoit homme de bien fut frapé de cette Lettre; aussi étoit-elle tout à fait touchante, d'autant plus qu'il y reconnoissoit un certain air de sincerité qui ne régne jamais parmi le mensonge. Il la montra à Mr. de Treville à qui il dit, que comme il auroit plus de pouvoir que lui sur mon esprit, quand ce ne seroit qu'à cause que j'étois de son païs, il lui conseilloit d'empêcher que je ne misse d'avantage de divorce dans ce ménage; qu'ainsi si je me montrais rebelle à ses remontrances, il eut à me menacer d'y employer l'authorité pour me renvoyer chez mon Pere. Mr. de Treville qui avoit beaucoup de defference pour lui, lui promit aussi-tôt de faire tout ce qu'il voudroit. Il envoya dire en même tems à Athos de m'amener chez lui le lendemain matin à son lever. J'y fus, sans savoir ce qu'il me vouloit, ni même sans m'en douter aucunement. Mr. de Treville n'étoit pas encore tout à fait habillé quand j'y arrivai, mais ayant achevé de l'être dans un moment, il me dit de passer avec lui dans son cabinet, & qu'il avoit à m'entretenir de quelque chose.

Quand nous y fumes il m'obligea d'y prendre un siege, & en ayant pris un lui-même, il me demanda à quel dessein j'étois venu à Paris, & si ce n'étoit pas pour y faire fortune; qu'il n'avoit pas encore songé à s'en enquerir de moi, mais que comme il avoit reçû il n'y avoit que deux jours des lettres du païs, par lesquelles je lui étois recommandé, il ne vouloit pas differer d'avantage à me faire cette demande. Je lui fis une grande reverence pour m'attirer encore sa protection par moi-même, croyant qu'il me parloit de bonne foi; ainsi lui ayant répondu que je n'avois jamais eu d'autre dessein en sortant du païs que celui qu'il me disoit, je fus bien surpris qu'il me tourna la medaille lors que j'y pensois le moins; car il me repliqua que je devois être de meilleure foi avec lui, & ne pas craindre de lui dire naïvement ma pensée. Je repris la parole à l'heure même pour lui demander ce qu'il vouloit dire par là. Je tâchai de lui faire entendre que je n'avois jamais eu d'autre pensée que celle que je venois de lui témoigner, qu'ainsi il étoit fort inutile qu'il m'en demandât d'autre explication que celle que je lui avois faite tout presentement, puis que je n'avois pas autre chose à lui dire. Mr. de Treville me répondit encore avec un sang froid qui pensa me desoler, & même en branlant la tête pour me mieux témoigner qu'il n'ajoutoit pas foi à mes parolles, que si je voulois toûjours ainsi avoir de la reserve pour lui, il ne faloit pas que je m'attendisse qu'il me rendit jamais aucun service, qu'il aimoit la sincerité par dessus toutes choses, de sorte que quand il voyoit qu'on lui en manquoit, il ne faisoit plus de cas de toutes les autres belles qualitez qu'un homme put avoir d'ailleurs.

J'eusse autant aimé qu'il m'eut parlé grec que de me parler de la sorte, & j'eusse autant entendu l'un que l'autre. Ainsi le priant de s'expliquer mieux lui-même, s'il vouloit en savoir d'avantage, il me répondit qu'il le vouloit bien, puis qu'il n'y avoit point d'autre moyen que celui là de me faire entendre ce qu'il me vouloit dire. Il me demanda là dessus quel chemin j'avois pris jusques là pour faire fortune, & s'il n'avoit pas eu raison de croire que je lui imposois, quand je lui avois dit que je n'étois point venu à Paris dans d'autre dessein que celui là: si j'avois jamais oüi dire qu'on la fit en s'attachant auprès d'une cabaretiere comme j'avois fait depuis que j'étois arrivé; que quand on se mettoit une fois sur ce pied là, ce n'étoit pas le moyen de faire autre chose; que bien loin d'y acquerir de la réputation parmi les honnêtes gens, on ne faisoit que se deshonnorer auprès deux; qu'il ne disconvenoit pas à la verité que les bonnes graces d'une Dame ne servissent à faire briller le merite d'un jeune homme; mais que pour que cela fut, il falloit que la Dame fut d'un autre rang, que celle que je voyois; que l'intrigue que l'on avoit avec une femme de qualité passoit pour galanterie, au lieu que celle que l'on avoit avec celles qui ressembloient à ma maîtresse, ne passoit que pour debauche & pour crapule.

Je trouvai de l'injustice dans ce qu'il me disoit là; parce qu'après tout le vice est toujours vice, & qu'il n'est pas plus permis à une femme de qualité de faire l'amour qu'à celles de la lie du Peuple; mais comme l'usage autorisoit ses reproches, je m'en trouvai si étourdi que je n'eus pas la force de lui répondre une seule parole. Il prit ce tems là pour me demander à quoi j'étois résolu, & si c'étoit à quitter cette femme ou à renoncer à ma fortune; qu'il n'y avoit point d'autre parti à prendre pour moi, parce que si je ne le faisois de bonne grace, il seroit obligé d'en parler au Roi, de peur que je ne deshonnorasse mon païs par une vie molle & indigne d'un homme de ma naissance; que je ne savois peut être pas que tous ceux qui étoient mes compatriotes & qui avoient tous ouï parler de mon attache, se moquoient de moi; que si j'en doutois il n'avoit rien à me dire pour m'en faire connoitre la verité, sinon qu'il falloit bien qu'il en fut quelque chose, puis que cela étoit parvenu jusques à lui.

Je fus si touché de ces reproches qu'il m'est impossible de l'exprimer. Je baissai les yeux contre terre, comme un homme qui eut été pris en flagrant delit, & Mr. de Treville me croyant à demi convaincu de ma faute par la posture que je tenois, acheva de me rendre le plus confus de tous les hommes par des traits piquans qu'il lança contre tous ceux qui menoient la même vie que j'avois menée jusques là. Il fut ravi de m'avoir amené au point qu'il desiroit & me demandant si je ne voulois pas bien lui promettre presentement de ne plus revoir cette femme, je balançai quelques momens à lui en donner ma parole, en effet je savois qu'il étoit d'un homme d'honneur de ne la jamais donner sans la tenir & qu'il valloit bien mieux ne rien promettre. Mr. de Treville voyant que je rendois encore quelque combat n'en fut point du tout étonné, parce qu'il savoit que la victoire que l'on remporte sur soi-même dans ces sortes de rencontres ne se remporte pas sans effort: aussi se contentant de faire succeder presentement les persuasions aux reproches, il me prit de toutes sortes de façons pour achever de me tirer de la fange où j'étois. Enfin m'étant fait toute la violence qu'un homme de courage & de resolution se pouvoit faire, je lui dis d'un ton qui lui plut merveilleusement, que c'en étoit fait, à ce coup-là, & que je lui aurois obligation toute ma vie, de m'avoir retiré du précipice où je m'étois engagé si imprudemment, que je ne reverrois jamais cette femme, & que je consentois à ne passer jamais que pour un infame s'il se trouvoit que je lui manquasse de parole.

Je fut ravi que je m'imposasse cette peine à moi-même, parce qu'il jugeoit delà que mon intention étoit bonne. Cependant comme il y avoit alors deux choses à faire; l'une de tirer son mari de prison, l'autre de les remettre bien ensemble & de tacher de la consoler de la banqueroute que je lui allois faire, je laissai à Mr. de Treville & à son beau-frère le soin de faire les deux premiers articles, & ne me reservai que le troisiéme. J'écrivis à cette femme qu'ayant été si malheureux que de l'avoir perduë de réputation par deux fois, je ne voulois pas m'exposer une troisiéme à la même chose; que le Ciel qui l'avoit preservée, comme par miracle, de ce qui lui en devoit arriver, se lasseroit peut-être à la fin, de la secourir s'il voyoit que nous abusassions de sa bonté; que je lui conseillois de retourner avec son mari, s'il vouloit bien se raccommoder avec elle; que le beau frere de Mr. de Treville qui les avoit déja raccommodez une fois ensemble vouloit bien encore avoir la charité d'y travailler une seconde; que pour moi, tout ce que je pouvois faire presentement pour lui marquer que je l'avois estimée véritablement étoit de desirer qu'elle ne fit jamais de part de ses faveurs à d'autre qu'à son mari; qu'une femme n'étoit jamais plus estimable que quand elle étoit sage, & que pourvu que j'apprisse qu'elle le fut, elle pouvoit conter que je serois toûjours d'autant plus son ami que je ne voulois plus être son amant, par rapport seulement à ses intérêts, sans considerer les miens en aucune façon.

J'accompagnai cette lettre de la moitié de mon argent que je lui envoyai pour lui témoigner que si elle avoit bien voulu me donner son coeur, je voulois bien aussi lui donner tout ce que j'avois de plus précieux. Elle fut bien surprise à la réception de cette lettre, & m'ayant renvoyé mon argent, elle me récrivit en des termes si tendres & si touchans que si j'eusse été encore à donner ma parole à Mr. de Treville, je ne sais si je l'eusse voulu faire presentement. Mais enfin me trouvant lié heureusement par-là, parce que c'est souvent un bonheur que de n'oser faire ce que nous conseille nôtre foiblesse, je tins ferme contre une infinité de mouvemens qui me representoient à toute heure que c'étoit être cruel à moi-même que l'être à cette femme. Je lui fis réponse néanmoins en des termes qui étoient tout aussi honnêtes que les siens, quoi qu'ils ne fussent pas si passionnez. Mais comme rien ne lui pouvoir plaire, si je ne lui rendois mon coeur, que je lui voulois ôter, elle me renvoya encore mon argent que j'avois jugé à propos de lui offrir tout de nouveau. Je l'avois fait afin de lui faire voir que je n'aurois pas manqué ni d'amour ni de reconnoissance si des raisons aussi importantes que celles que j'avois presentement ne m'eussent obligé de lui vouloir ôter mon coeur.

Pour abréger tout d'un coup bien des choses qui furent la fuite de ce que je viens de dire, tout ce qu'elle put faire lui ayant été inutile pour me faire revenir à elle, nous primes chacun de nôtre côté le parti que nous conseilloit la prudence, elle se raccommoda avec son mari que le beaufrere de Mr. de Treville fit sortir pour la seconde foi de prison; mais soit que ce pauvre homme eut pris un tel chagrin de la maniére dont sa femme en avoit usé avec lui, soit qu'il en fut devenu inconsolable, ou qu'il lui arrivât une maladie de langueur, il mourut après avoir trainé cinq ou six mois. Sa veuve fit alors tout ce qu'elle put pour me revoir, se flattant apparement que comme elle étoit aussi-bien Demoiselle que je pouvois être Gentilhomme, & que nous n'avions guéres plus de bien l'un que l'autre, je serois peut-être si fol que de l'épouser: je savois pourtant bien que non, & je le lui eusse bien dit à l'oreille pour peu qu'elle m'en eut pressé. Cependant, comme je ne pouvois l'empêcher de croire tout ce que bon lui sembloit, je me vis exposé à ses persecutions, jusques à ce que je fus obligé, pour m'en delivrer tout d'un coup, de lui declarer pour une bonne fois que non-seulement elle ne seroit jamais ma femme, mais encore que je ne la verrois de ma vie.

Son mari étant mort elle reprit son premier métier qui étoit de loger en chambre garnie, elle prit une maison dans la ruë des vieux Augustins, & comme si elle eut oublié toutes mes duretez, elle m'excita encore à y aller loger avec elle. Cela étoit bien tentatif pour un homme qui n'avoit guéres d'argent, & qui d'ailleurs en avoit été assez amoureux, mais y ayant bien pensé je n'en voulus rien faire. Cela la mit aux champs tout à fait; son amour se tourna en fureur; de sorte qu'il n'y eut rien qu'elle ne fit pour se venger du mépris qu'elle croyoit que j'eusse pour elle. Pendant qu'elle avoit logé dans la ruë Montmartre un Capitaine Suisse nommé Straatman qui s'étoit adonné à visiter son logis, à cause de la bonté du vin qui étoit dans sa cave, après avoir contenté ses sens d'une autre maniére, l'ayant trouvée jolie comme elle l'étoit effectivement, il commença à lui en conter. Elle ne le voulut pas écouter tant que nous demeurâmes bons amis, mais enfin voyant que de la maniére que je la traitois il n'y avoit plus rien à esperer avec moi, elle commença à changer de conduite à son égard. Il s'en fut tout aussi-tôt loger chez-elle, afin de poursuivre sa pointe plus vivement, & en étant devenu plus amoureux de jour en jour, il lui dit, voyant qu'elle ne lui vouloit rien accorder, qu'il étoit resolu de l'épouser plûtôt que de ne pas contenter sa passion. C'étoit un grand avantage pour elle, parce que quoi qu'il n'eut rien épargné depuis qu'il étoit dans le service, il avoit toûjours un emploi de distinction & qui lui produisoit un gros revenu, aussi l'eut-elle pris au mot à l'heure même, si ce n'est qu'elle eut peur que quand il auroit passé sa fantaisie, il ne vint à la maltraiter. Elle consideroit qu'il étoit comme impossible qu'il n'eut oui parler de nos affaires, & qu'il ne les lui remît quelque jour devant le nez. Ainsi la crainte de l'avenir lui faisant mépriser le present, elle lui dit franchement que la médisance n'épargnoit personne, & que son mari ayant eu la foiblesse de devenir jaloux de moi elle ne vouloit pas s'exposer à de secondes nôces, de peur que le second mari qu'elle prendroit ne lui fit les mêmes reproches, que lui avoit fait le premier.

Le Suisse qui n'étoit pas trop scrupuleux sur l'article, lui répondit que s'il n'y avoit que cela qui l'empêchât d'être sa femme, elle ne devoit pas s'y arrêter; que son foible n'étoit pas de croire tout ce que l'on disoit, que s'il étoit capable d'en avoir à cet égard ce n'étoit tout au plus qu'en cas qu'il se mariât avec une fille, & qu'il vint à la trouver femme, qu'hors delà il n'avoit garde de devenir jaloux, principalement à l'égard d'une femme qui avoit déja été mariée, puis que de la trouver veuve d'un homme ou de deux étoit à-peu-près la même chose, pour une personne de bon sens, qu'il n'y paroissoit pas plus à l'un qu'à l'autre, & même quand au lieu des deux maris elle en auroit eu une douzaine. Cependant comme cette femme étoit bien aise de se servir de lui pour se venger de moi, elle lui dit que si ce qu'elle venoit de lui dire ne l'interessoit pas, il n'en étoit pas de même d'elle, qu'elle ne se remarieroit jamais que je ne fusse mort, parce qu'elle ne pouvoir souffrir la vûë d'un homme qui étoit cause qu'on avoit mis son honneur en compromis. Je veux bien croire que le Suisse étoit brave quand il y alloit de son devoir, mais ne trouvant pas qu'il dut ainsi hasarder sa vie selon la fantaisie de sa maîtresse, il lui offrit de lui donner des Suisses de sa compagnie pour en faire tout ce qu'elle voudroit. Elle lui promit de l'épouser à cette condition, & son amant lui en donnant deux qu'il disoit être les plus braves du Regiment des Gardes, ils vinrent dans la ruë où je logeois à dessein de me faire insulte, lors qu'ils me verroient sortir de ma maison. Ils n'y manquerent pas, m'ayant apperçu de loin, ils s'en vinrent à ma rencontre en faisant les yvrognes. Je voulus les éviter, ne me doutant nullement de ce qui se passoit, mais me venant heurter tout exprès peu s'en fallut qu'ils ne me renversassent par terre. Comme j'attribuois cela à leur yvrognerie, je me contentai de leur dire quelques paroles pour les obliger à s'éloigner de moi. Ils revinrent alors à la charge, ce qui me faisant voir qu'il y avoit à leur fait du dessein premédité, je mis l'épée à la main pour les empêcher de m'approcher d'avantage; ils mirent aussi-tôt la main à la leur, faisant toûjours les yvrognes. Je me trouvai un peu surpris de leur maniére de batailler à laquelle je n'étois pas accoutumé. Je crois pourtant que si je n'eusse eu affaire qu'à un seul j'en eusse bientôt rendu bon compte, mais comme ils étoient deux contre moi je me rangeai contre la muraille de peur que l'un ne me prit par derniere, pendant que l'autre me prendroit par-devant.