Chapter 14
Le Roi n'eut pas plûtôt avis de cet accident qu'il n'eut plus d'envie de rire avec Cinqmars. Il regretta l'éloignement du Cardinal, dont il trouvoit que les conseils lui étoient absolument necessaires dans une rencontre comme celle-là. Il lui envoya même couriers sur couriers pour le faire revenir, lui mandant qu'il eut à pourvoir à la seureté de la Frontiere qui alloit être exposée au ravage des Espagnols, maintenant qu'ils ne trouveroient plus d'Armée pour leur faire tête. Le Cardinal ravi d'avoir si bien reüssi dans son dessein, ne partit ni à l'arrivée du premier Courier ni même à celle du second. Il voulut que le mal devint encore plus pressant avant que d'y apporter remede. Il laissa faire aux ennemis une partie de ce que l'on a accoutumé de faire quand on a remporté une grande Victoire. Le Roi qui se voyoit à plus de deux cent lieuës delà, & qui s'en étoit toûjours réposé sur lui de bien des choses, se trouvant encore plus incapable qu'auparavant d'y mettre ordre, lui envoya de nouveaux couriers par lui commander de hâter son depart. Il ne s'en pressa pas plus qu'auparavant, & ayant continué de faire le malade, il manda au Roi qu'il étoit dans un si pitoyable état qu'il lui étoit impossible de lui obeïr, sans se mettre en danger de mourir en chemin. Le chagrin qu'il avoit eu depuis quelque tems l'avoit si fort changé qu'il pouvoit faire accroire aisément ce qu'il lui plairoit de dire de sa maladie, outre que pour en dire la verité il avoit des hemorroïdes qui le desoloient depuis quelque-tems.
Le Roi fut sur le point de partir tout aussi-tôt pour l'aller trouver, & il l'eut fait indubitablement si ce n'est que Cinqmars qui vouloit empêcher à quelque prix que ce fut qu'il ne le vit point lui dit, que s'il s'éloignoit du Camp tant soi peu, les affaires du siege, au lieu de bien aller seroient bien-tôt dans un étrange desordre. On lui dit à propos de cela que la jalousie qui regnoit entre le Marêchal de Schomberg, & le Marêchal de Meilleraie causeroit bientôt d'étranges revolutions; qu'il n'y avoit que sa presence seule qui le put empêcher, tellement que la Conquête ou la perte de cette place ne dépendoit que de la resolution qu'elle prendroit en cette occasion; que le Marêchal de la Meilleraie étoit haï terriblement de toutes les troupes, à cause de la vanité insupportable; qu'il avoit tous les jours des demêlez avec les principaux Officiers, si-bien que quand ce ne seroit que pour lui faire perdre la gloire qu'il pretendoit se donner de la prise de cette Ville, ils ne se soucieroient guéres d'y faire leur devoir.
Ce discours qui étoit fondé sur l'apparence, parce qu'effectivement le Marêchal s'en faisoit beaucoup accroire, mit le Roi dans une étrange perplexité. Cependant dans le tems qu'il croyoit tout perdu, le Cardinal eut avis de ce que Fontrailles qui étoit revenu d'Espagne y avoit été faire. Cet avis lui vint d'Italie où étoit le Duc de Bouillon, à qui Sa Majesté avoit donné le commandement de ses armées en ce païs-là. On croit qu'il lui fut donné par un domestique de ce Duc qui étoit son Pensionnaire, & à qui son maître se confioit entierement, parce qu'il le croyoit bien éloigné de lui être infidèle. D'abord que le Cardinal l'eut reçû avec une copie du traité qui lui fut envoyée en même-tems, afin qu'il ne doutat point qu'il ne contint verité, il partit de Tarascon pour aller trouver le Roi. Mr. de Chavigny Secretaire d'Etat, que Cinqmars n'avoit jamais pû gaigner, donna avis à Sa Majesté de sa venuë. Il en avoit été averti lui-même par un Courier exprès, & qu'il apportoit avec lui dequoi confondre ses ennemis. Chavigny qui étoit des bons amis de Mr. de Fabert le lui dit en confidence, & celui-ci qui l'étoit du Marêchal de Schomberg lui en fit part, afin qu'il renonçât de bonne heure à l'amitié d'un homme qu'il croyoit perdu. Il savoit le particulier qu'il avoit depuis quelque tems avec Mr. de Cinqmars, & il ne doutoit pas que son avis ne lui dut être agréable, parce qu'il avoit encore assez de tems pour en profiter.
Le Marêchal fut bien surpris quand il entendit parler de la sorte Fabert, qui étoit un homme sincere & incapable d'en donner à garder à personne. Il envoya chercher un moment après Fontrailles, pour lui dire ce qu'il venoit d'apprendre. Fontrailles lui répondit que ce qu'il lui disoit-là ne le surprenoit point, & qu'il avoit déja soupçonné qu'il y avoit quelque chose de conséquence sur le tapis, parce que depuis quelques jours, le Roi ne faisoit plus si bonne mine à Cinqmars, qu'il avoit accoutumé de lui faire. Il disoit vrai, mais sans que la nouvelle que le Marêchal venoit de lui apprendre en fut cause: Tout le chagrin de Sa Majesté ne venoit que de la défaite du Maréchal de Grammont. Cependant, comme tout fait peur quand on se sent coupable, il n'en falut pas davantage à l'un & à l'autre pour leur faire prendre leur parti. Le Marêchal, sous pretexte d'être malade, quitta l'armée pour voir de loin sur qui l'orage dont on étoit menacé viendroit à fondre; Fontrailles en fit tout autant, après avoir tâché de persuader à Cinqmars de ne pas attendre la foudre.
Le Cardinal étant arrivé devant Perpignan n'eut pas plûtôt instruit le Roi de ce qu'il avoit découvert, que Sa Majesté fit arrêter Cinqmars. On envoya ordre aussi en même-tems d'arrêter Mr. de Bouillon. Mr. de Couvonges que le Comte du Plessis, qui commandoit en ce païs-là les troupes du Roi, avoit chargé de cet ordre, l'executa fort adroitement. Mr. de Thou fut arrêté, & celui-ci ayant été conduit à Lion avec Mr. de Cinqmars, leur procès leur fut fait & parfait. Ils furent condamnez tout deux à perdre la tête, celui-ci pour avoir voulu faire entrer les ennemis dans le Royaume, celui là pour en avoir eu connoissance & ne l'avoir pas revelé. Pour ce qui est de Mr. de Bouillon on parloit bien de lui faire la même chose, mais comme il avoit dequoi racheter sa vie, il en fut quitte pour donner sa place de Sedan. Fabert qui faisoit sa Cour au Cardinal depuis plusieurs années, fut pourvû de ce Gouvernement que plusieurs Officiers plus considérables que lui demandoient. Le Cardinal ne survecut guéres à ce triomphe: les Hemorroïdes continuant toûjours de lui faire mille ravages, il ne pût plus n'y s'asseoir ni même durer dans une même situation. Ainsi il fut obligé de se faire rapporter du Roussillon par des Suisses qui le portoient sur leurs épaules. Dans tous les lieux où il logea on l'entra par les fenêtres qu'on élargissoit à proportion du besoin que l'on en avoit, afin de l'y faire passer plus commodément. On l'amena ainsi jusques à Rouanne, où on le mit jusques à Briare dans un batteau; de Briare les Suisses recommencerent à le porter comme ils avoient fait auparavant, & étant arrivé de cette maniere à son Palais, il y mourut deux mois & vingt deux jours après avoir fait mourir Cinqmars & de Thou.
Perpignan se rendit au Marêchal de la Meilleraie que le Roi ne faisoit encore que d'arriver à Paris, & il prit Salée ensuite, pendant que nôtre Régiment s'en revint à la Cour. Je vis pour la premiere fois, lors que j'étois encore devant Perpignan, le Cardinal Mazarin à qui le Roi avoit Procuré la pourpre deux ans auparavant, mais qui n'en reçût la _Barethe_ que lors que nous étions encore à ce siege. Sa fortune a été si prodigieuse qu'il y a quantité de Souverains dont les richesses n'ont jamais approché des siennes; aussi n'y a-t-il jamais eu d'homme qui se soit prevalu comme lui du poste où il fut bientôt placé. Il y a cependant lieu de s'étonner comment il put resister au grand nombre d'ennemis & de jaloux qu'il se fit bientôt par sa haute conduite; mais ce qu'il y a encore de plus étonnant ce me semble, c'est qu'un Peuple qui a toûjours aimé la liberté autant que le nôtre, ait jamais pû souffrir de se voir la proye de son avarice. Le Roi l'avoit mis de son Conseil après quelques services qu'il avoit rendus en Italie; & comme il avoit l'esprit souple, le Cardinal de Richelieu à qui il avoit grand soin de faire sa Cour, l'employa bientôt dans des affaires de grande importance. Le Roi le chargea d'aller prendre possession de la Ville de Sedan, & y ayant installé Fabert il s'en revint en Cour où la mort de ce premier Ministre arriva bientôt après.
L'on crut, d'abord qu'il fut mort, que comme le Roi ne l'avoit jamais guéres aimé, sa famille ne seroit pas long-tems dans le lustre où il l'avoit mise. Mais Sa Majesté qui prevoyoit que si elle faisoit un coup comme celui là, ce seroit témoigner trop ouvertement, comme on l'avoit dit souvent dans le monde, que ce Ministre l'avoit toûjours tenuë en tutelle, & qu'il n'y avoit que sa mort qui l'en eut fait sortir, elle l'y maintint non-seulement, mais lui accorda encore de nouveaux honneurs. Elle fit recevoir au Parlement le fils du Marêchal de Bresé Duc & Pair, ce qui ne plut point du tout à la Reine, qui ayant toûjours été maltraitée durant son ministere, esperoit que maintenant que son Eminence avoit les yeux fermez Sa Majesté la vengeroit elle-même de tout ce qu'elle lui avoit fait. Elle le croyait d'autant plus, qu'il sembloit qu'en la vengeant elle se vengeroit elle-même en même tems de quantité de choses, où l'on pouvoit dire qu'il avoit manqué de respect envers elle, comme dans les rencontres dont j'ai parlé ci-devant.
Cependant quoi que le Roi usât de cette Politique à cet égard, cela ne l'empêcha pas de mettre en liberté quantité de Prisonniers que ce Ministre avoit fait arrêter sous divers pretextes. Il y en avoit quelques-uns entr'autres comme le Marêchal de Bassompiere & le Comte de Carmain qui étoient renfermez à la Bastille depuis dix ans, & à qui l'on n'eut jamais fait voir le jour, si le Cardinal eut toûjours vécu; mais bien que Sa Majesté ne le fit que pour rejetter sur lui la cause de leur prison, & se disculper par là de la haine publique, il arriva qu'en voulant acquerir la réputation d'un Prince rempli de bonté, puis qu'il rendoit la liberté à des malheureux, qui ne l'avoient perduë que parce qu'ils avoient osé déplaire à ce Ministre, elle acheva de persuader à tout le monde, comme on le croyoit déja tout aussi-bien, qu'elle n'avoit jamais eu la force de gouverner son état par elle-même. En effet elle n'eut jamais souffert qu'on leur eut fait cette violence si elle se fut montrée maîtresse comme elle devoit l'être. C'est ce que tous ses bons sujets, qui avoient beaucoup souffert sous ce Cardinal desiroient qu'elle fit, mais à quoi ils ne purent jamais parvenir tant qu'elle vécut. Ce qu'il y a d'assez extraordinaire en cela, c'est que ce Ministre avoit joint souvent la raillerie à la violence envers ceux qu'il prenoit à tâche d'opprimer. Madame de St. Luc qui étoit soeur du Marêchal de Bassompiere l'étant allé voir plusieurs fois pour le prier de vouloir addoucir les peines de son frere, il avoit feint, comme il y avoit bien à dire qu'elle n'eut autant d'esprit que lui, d'être le premier à y entrer: ainsi en lui parlant là dessus il lui avoit demandé, comme elle lui disoit qu'il étoit malade, si ce n'étoit point qu'il s'ennuyât. C'étoit une plaisante demande à faire d'un homme qui étoit renfermé depuis dix ans entre quatre murailles, & sur tout d'un homme qui avoit été autant du monde que l'avoit été ce Marêchal: aussi Mr. de S. Luc, & tous ceux que prenoient part dans le malheur de ce prisonnier ne voulurent plus qu'elle retournât voir son Eminence, trouvant qu'il y avoit tout autant de peine, & même peut-être d'avantage, à souffrir cette insulte que la violence qu'il faisoit au Marêchal.
D'abord que je fus de retour à Paris la cabaretiere mit en usage toute sorte d'industrie pour me voir malgré son mari, elle me donna divers rendez-vous, tantôt chez une de ses amies tantôt chez une autre &c.
Ce pauvre jaloux avoit toûjours toute aussi méchante opinion que jamais de sa femme, & comme le parti qu'ils avoient pris l'un & l'autre de ne plus coucher ensemble mettoit encore une plus grande aversion entr'eux, il ne songea qu'à la surprendre en flagrant delit, afin d'avoir lieu de la faire raser & de la mettre dans un couvent. C'est pourquoi il fit semblant que son Commerce l'appelloit en Bourgogne. Et prepara toutes choses comme s'il eût eu effectivement envie d'y aller: ainsi pendant que nous croyons qu'il alloit partir, il ne songeoit qu'à demeurer à Paris, afin d'observer lui même toutes nos demarches. Il fit cependant tout ce qu'il devoit faire, afin de nous mieux tromper. Il graissa ses bottes, accommoda sa valise, s'acheta un cheval & fit parti avec trois ou quatre Marchans de vin pour faire leur Voyage ensemble de Compagnie. Sa femme qui fut temoin de tout cela, me le dit dans un rendez-vous que j'eus avec elle.
Nous n'étions encore alors qu'au commencement du mois d'Octobre, & la saison avoit été si chaude cette année là, que toutes les vendanges étoient déja faites. Par tout l'Automne étoit même toute aussi-belle que l'Eté l'avoit pu être, de sorte que je me souviens encore comme si ce n'étoit qu'aujourd'hui que le jour que le cabaretier fit semblant de partir il avoit fait ce jour là une si grande chaleur qu'à peine en avoit-il fait d'avantage à la S. Jean. Les soirées qui commencent d'ordinaire à être fraisches en ce tems là, ne l'étoient pas même encore devenuës, & on le va bien voir par ce que je vais dire tout presentement. Il faisoit d'ailleurs ce soir là un grand clair de l'une, & encore il sembloit que l'on fut en été, tant il y avoit de monde à toutes les promenades. Quoi qu'il en soit, comme les ténébres sont plus commodes aux amans que la lumiere, ce grand clair de lune ne m'eut point accommodé du tout, si j'eusse cru devoir apprehender quelque chose; mais étant hors de toute inquiétude là dessus je m'en fus sur le soir chez une confidente de ma maîtresse où je devois trouver la clef de sa chambre, afin que j'y pusse entrer devant qu'elle vint à s'y retirer. Cette confidente l'étoit allée voit une heure auparavant, & m'ayant fait souper avec elle, comme elles en étoient convenuës ensemble, je partis sur les neuf heures de sa maison pour m'acheminer à mon rendez-vous.
Le mari faisoit le guet de l'autre côté de la ruë, tout vis-à-vis de sa porte. Il avoit le nez enveloppé dans un manteau d'écarlatte qu'il avoit acheté tout exprés à la fripperie pour se mieux déguiser. Il l'apperçus bien, quoi qu'il fut sur le pas d'une porte; mais comme je le croyois déja à plus de dix lieuës de là & que ce manteau le defiguroit encore si bien qu'il eut fallu être sorcier pour le reconnoître, il ne me vint pas seulement dans la pensée que ce fut lui. J'entrai donc dans l'allée de son logis, tout en sa presence, & comme il me reconnut mieux que je ne le reconnoissois, il fut ravi de se voir si près du tems qu'il attendoit de se pouvoir venger de sa femme & de moy; car il avoit resolu de me faire une méchant parti au hasard de tout ce qui lui en pourroit arriver. Il pretendoit, m'estropier tout du moins s'il ne me tuoit pas, & c'est ce que je sçu depuis de son garçon même qui lui avoit promis de lui prêter main forte pour l'exécution de son dessein.
D'abord que je fus entré dans ce logis je montai le plus doucement qu'il me fut possible à la chambre où j'avois rendez-vous; elle étoit au second étage, parce que cet homme avoit laissé la premiere pour les escots de consequence, qui lui pouvoient venir: elle étoit même assez parée d'ordinaire; mais ne voulant pas que la justice pût mordre sur lui quand il auroit fait le coup qu'il pretendoit, il l'avoit fait démeubler la veille, sans que personne le sçut que son garçon. Il en avoit fait porter les meubles chez un cousin de ce garçon qui étoit un de ses locataires, & qu'ils avoient mis tous deux de leur secret.
J'ouvris la porte de la chambre où je devois entrer, tout aussi doucement que j'étois monté le degré. Je la refermai sur moi tout de même, & me tins tout auprès sans bouger de ma place, tant, de peur de faire du bruit & que l'on ne m'entendit au dessous, que pour entendre moi même quand la cabaretiere monteroit. J'étois convenu avec elle de lui ouvrir cette porte d'abord qu'elle grateroit, & il falloit que je fusse ainsi tout auprès pour ne pas prendre pour elle des gens qui pouroient y venir, si je manquois à y prendre garde. Le tems me dura assez long tems devant que de l'entendre monter, parce que quoi qu'il fut déja tard, quand j'étois arrivé elle vouloit voir retirer tous ses gens devant que de s'aller coucher. Son mari avoit averti son garçon de mon arrivée, sans qu'elle eut pû s'en deffier, ce garçon étoit allé sous pretexte de quelque necessité dans l'allée du logis, où le Maître étoit convenu qu'il iroit lui même le trouver pour lui dire à l'oreille, ce qu'il auroit découvert. Cela s'étoit exécuté tout de même qu'ils l'avoient concerté ensemble. Le garçon ayant paru sur la porte, le Maître lui étoit venu dire de se tenir prêt & que la bête étoit dans les toilles. C'étoit ainsi qu'il m'avoit nommé à lui, & il croyoit sans doute ma mort toute aussi proche que celle d'un pauvre sanglier ou de quelque autre animal qu'on y fait donner. Quoi qu'il en soit la femme s'étant retirée après avoir vu passer tous ses gens où ils avoient coutume de s'aller reposer, elle vint à la porte de la chambre où elle n'eut pas plûtôt gratté, qu'elle lui fut ouverte. Nous nous mimes au lit un moment après, & il n'y avoit pas une demie heure que nous y étions que le garçon fut ouvrir la porte de la ruë à son Maître. Il s'étoit muni d'un pistolet & d'un poignard pour ne me pas marchander.
Nous étions bien éloignez sa femme & moi de songer à ce qui s'alloit passer, & nous ne pensions uniquement qu'à nous donner du bon tems, quand ce mari qui étoit monté tout doucement avec son garçon voulut ouvrir nôtre porte avec une double clef qu'il avoit fait faire; nous fumes bien surpris elle & moi quand nous entendîmes ce manége; mais comme par bonheur j'en avois fermé le verrouil, j'eus le tems de prendre le parti que me conseilloit la prudence, car je me doutai aussi-tôt de ce que c'étoit, ce qui fut cause que je ne fus pas long-tems à prendre mon parti. Mais comme je voulois m'habiller & me jetter dans la Cour d'un Rotisseur qui étoit sous les fenêtres d'un cabinet à côté de la Chambre, je me trouvai tellement pressé que je n'eus pas le tems de mettre seulement, ni mon justaucorps ni mon haut de chemise. Le cabaretier qui étoit homme de precaution aussi-bien que moi, avoit apporté avec lui une barre de fer pour casser la porte en cas qu'elle lui fit la moindre resistance, & comme cette porte n'étoit pas trop bonne, il l'eut bientôt fenduë en deux. Je fus sage: dès le premier coup qu'il y donna, j'ouvris la fenêtre de ce cabinet, & m'étant jetté du haut en bas, dans la Cour dont je viens de parler, je fus tomber sur une vingtaine de garçons rotisseurs qui étoient assis les uns auprès des autres. Ils profitoient du beau clair de Lune qu'il faisoit pour piquer leur viande, & ne songeoint guéres à moi. Comme j'etois nud en chemise, je laisse à penser combien ils furent surpris me voyant en cet équipage: j'en étois connu, parce que depuis le gain des quatre-vingt pistoles que j'avois fait, j'avois toûjours continué à carabiner dans l'antichambre du Roi, & n'y avois pas été trop malheureux; ainsi comme cet argent qui ne me coutoit rien ne me coutoit guéres aussi à depenser, j'en avois fait grand chere, & bon feu, de sorte que les rotisseurs & les cabaretiers s'en étoient ressentis aussi-bien que les plumassiers, les Marchands d'étoffes & les Marchands de ruban. Or tandis qu'il m'avoit été permis de voir ma maîtresse chez elle, ce rotisseur avoit toûjours eu ma pratique, & même je ne la lui avois pas encore ôtée depuis, parce qu'il me sembloit qu'il avoit de meilleure viande que les autres.
Ces garçons qui avoient ouï parler de mon intrigue avec la femme de leur voisin, parce qu'après l'éclat qu'il avoit fait, il étoit impossible qu'ils n'en sçussent quelque chose, se douterent bien alors de ce qui m'étoit arrivé. Leur maître & leur maîtresse qui ne l'aimoient point, parce qu'il étoit extrémement avare, & peu traitable avec ceux à qui il avoit affaire, me donnerent en même-tems des souliers avec un manteau & un chapeau. Ils m'eussent bien donné l'habit tout complet, si j'eusse eu le tems de l'endosser, mais comme ils craignoient que le jaloux ne me vint chercher chez-eux quand il verroit que je ne me pourois être sauvé autre part, ils me conseillerent de gagner païs, sans perdre un moment de tems. Je crus que leur Conseil n'étoit pas mauvais, & l'ayant suivi à l'heure même, je m'en fus chez le même Commissaire qui l'avoit emmené en prison, lors qu'il m'avoit fait sa premiere incartade. Je me donnai bien de garde étant arrivé chez lui de lui conter mon affaire, comme elle étoit, il n'y eut pas eu pour moi le mot pour rire; Car s'il est vrai qu'il n'y ait point de Ville au monde où il se fasse tant de cocus impunément qu'il s'en fait à Paris, il ne laisse pas d'être constant que cet abus se punit dans de certains cas, comme étoit le mien; du moins s'il ne m'en fut pas arrivé grand mal, toûjours est-il certain que ma maîtresse dont j'étois bien aise d'épargner la réputation & le repos, n'en eut pas été quitte à si bon marché.
Ayant donc eu l'esprit assez present pour lui conter un mensonge au lieu de la verité, je lui dis que m'étant engagé au jeu toute l'après dînée, & y ayant demeuré jusques à dix heures du soir, la faim m'avoit tellement pressé au sortir de là, que j'avois demandé qu'on m'appretât quelque chose dans le premier cabaret que j'avois trouvé en mon chemin; mais que l'heure induë qu'il étoit ayant été cause qu'on m'y avoit refusé, j'avois cru que si j'allois en païs de connoissance, on y auroit plus de charité pour moi; que dans cette esperance j'étois allé chez le cabaretier en question, qui m'avoit assez bien reçû en apparence; qu'il m'avoit fait monter dans une petite chambre à côté de la sienne, où il m'avoit dit qu'il m'alloit faire apporter à manger; qu'un moment après, il y étoit venu lui-même comme faisant semblant de vouloir s'aller coucher; qu'il m'avoit dit d'entrer dans sa chambre, en attendant que mon souper fut prêt, que je l'avois fait sans penser aucunement à ce qui m'alloit arriver; mais qu'un moment après au lieu de me voir apporter à manger, il étoit entré dans cette chambre accompagné de ses deux garçons & de deux Bretteurs que je ne connoissois point; qu'ils s'étoient jettez tous cinq sur moi, & qu'après m'avoir dépouillé nud comme la main à la reserve de ma chemise, le cabaretier m'avoit dit de me recommander à Dieu, parce qu'il alloit me poignarder dans un moment; que j'avois été bien surpris à un compliment si terrible; mais qu'ayant été si heureux que de conserver le jugement, quoi qu'il y ait bien des rencontres où on le perd, qui néanmoins à beaucoup près ne sont pas aussi embarrassantes que celle là, je l'avois prié que je me pusse retirer, en quelque coin, pour y faire ma priere, qu'il me l'avoit permis, & qu'étant entré dans le cabinet où je savois qu'il y avoit une fenêtre sur la Cour d'un Rotisseur, je m'y étois jetté, aimant mieux m'exposer à me rompre le cou que d'être poignardé si miserablement; que graces à Dieu, je ne m'étois pas fait grand mal; que le Rotisseur & sa femme m'avoient donné le manteau, le chapeau & les souliers qu'il me voyoit; qu'au surplus je ne pouvois dire, pourquoi le cabaretier m'avoit voulu ainsi assassiner, si ce n'est que je lui avois conté que j'avois gagné la veille soixante Louis dans l'Antichambre du Roi, & que je les lui avoit montrez dans ma bourse.