Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 13

Chapter 133,804 wordsPublic domain

Il y avoit alors auprès du Roi un jeune homme qui n'étoit encore que sur sa vingt & uniéme année, mais qui ne laissoit pas d'y être en grand credit. C'étoit un fils du Marêchal Deffiât qui dès l'âge de dix-sept ans avoit été fait Capitaine aux Gardes, puis Maître de la Garderobe de Sa Majesté, & enfin grand Ecuyer de France, jamais fortune ne fut égale à la sienne. Le Roi ne pouvoit demeurer un moment sans lui; dés qu'il le perdoit de vûë il l'envoyoit chercher tout aussi-tôt. Il le faisoit même coucher avec lui comme il eut pu faire une Maîtresse, sans prendre garde qu'une si grande familiarité, & sur tout avec une personne de cet âge-là, qui étoit fort different du sien, avoit non-seulement quelque chose qui repugnoit à la Majesté Royale, mais qui étoit encore sujet à l'en faire repentir. En effet comme la prudence & la jeunesse sont rarement d'accord ensemble, tout étoit à craindre d'un jeune homme qui se méconnoissoit déja si fort, qu'au lieu de tacher par ses complaisances de mériter l'honneur que lui faisoit Sa Majesté, il étoit téméraire quelque fois, ou pour mieux dire, si insolent qu'il ne feignoit de dire à ses amis qu'il eut voulu être moins bien dans son esprit & avoir plus de liberté; & on n'osoit rapporter au Roi un discours comme celui là, de peur plûtôt de lui déplaire que pour l'amour de ce favori: car comme la charité ne regne gueres à la Cour, sa faveur faisoit assez de jaloux pour leur inspirer le dessein de la perdre s'il n'y eut eu que cela qui les eut retenus.

Ce jeune homme portoit le nom de Cinqmars qui étoit celui d'une terre que son Père avoit dans le voisinage de la Riviere de Loire. Le Cardinal l'avoit lui-même installé à la Cour comme un instrument dont il feroit tout ce qu'il voudroit, parce qu'il étoit ami de son pere, à l'élevation de qui il n'avoit pas peu contribué. Car la Maison d'Essiat, bien loin d'être une des plus anciennes du Royaume étoit si nouvelle qu'elle avoit tout lieu d'être contente de sa fortune par rapport à son origine. Toutes ces raisons obligeoient donc ce favori à demeurer dans une grande union avec le bien-faiteur de son Pere, & le sien particulier, mais voulant être Duc & Pair & êpouser la Princesse Marie qui étoit fille du Duc de Nevers, & qui fut depuis Reine de Pologne, il ne vit pas plûtôt que le Cardinal s'y opposoit sous main, & même quelque fois ouvertement, qu'il oublia tous ses bien-faits avant qu'il fut peu. Son ingratitude donna d'autant plus de chagrin à Son Eminence qu'elle le voyoit bien auprès du Roi, elle craignit qu'au lieu de lui rendre service comme il lui avoit promis lors qu'elle l'avoit mis auprès de Sa Majesté, il ne fut capable de lui nuire. Ainsi la haine & la jalousie qu'il commcençoit à lui porter augmentant de moment à autre, les choses commencerent tellement à s'envenimer entr'eux qu'ils ne se purent plus souffrir l'un l'autre.

Le Roi qui n'aimoit point du tout le Cardinal fut bien aise de leur mesintelligence, & prit plaisir à tout ce que son favori lui peut dire contre lui. Cependant comme malgré cette haine il voyoit que ce Ministre lui étoit absolument necessaire, pour le bien de son Royaume, il ne laissa pas toûjours de s'en servir, quoique Cinqmars lui donnât de tems en tems diverses attaques pour lui faire donner sa place à un autre. Au reste ce favori voyant que le Roi y faisoit la sourde oreille, & que ce Ministre s'opposoit plus que jamais à ses desseins, en sorte que quelque bien qu'il fut avec Sa Majesté il n'en pouvoit obtenir ni la Princesse Marie qu'il aimoit passionnément, ni un Brevet de Duc & Pair, il resolut de se défaire de son Eminence, en le faisant assasiner, puis qu'il n'y avoit pas moyen de s'en defaire autrement. Il résolut donc de le tuer, croyant que quand il auroit fait ce coup-là il ne lui seroit pas difficile d'obtenir sa grace d'un Prince qui l'aimoit non-seulement, mais qui haïssoit encore mortellement son ennemi. En effet il croyoit avoir rémarqué que si Sa Majesté ne le chassoit pas d'auprès d'elle, c'étoit bien moins manque de bonne volonté que parce qu'elle l'apprehendoit. Elle lui avoit répondu effectivement, quand il lui en avoit parlé, que ce qu'il lui proposoit là étoit bien difficile, qu'il ne faisoit pas reflexion que ce Ministre étoit maître de toutes les places de son Royaume & de toutes les armées tant de mer que de terre; que c'étoit ses parens & ses amis qui les commandoient, & qu'il pouvoit les faire revolter contr'elle toutes fois & quantes que bon lui sembleroit. Il croyoit donc que quand il l'auroit tué le Roi seroit bien aise tout le premier d'en être défait, bien loin de songer à le venger; ainsi se confirmant toûjours de plus en plus dans son dessein, il ne songea qu'à mettre Treville dans ses interêts afin d'être plus assuré de son coup.

L'interêt que celui-ci avoit à desirer la perte du Cardinal qui s'opposoit de toutes ses forces que le Roi l'avançât aux plus grands honneurs, comme Sa Majesté témoignoit le désirer, lui fit croire avec assez de vraisemblance que lui faire cette proposition & la voir accepter en même-tems seroient une même chose en lui. Mais Treville qui étoit sage & prudent lui répondit quand il lui en parla qu'il ne s'étoit jamais mêlé d'assassiner personne, & que c'étoit tout ce qu'il pouroit faire si Sa Majesté lui témoignoit elle-même qu'il y allât du bien de son Etat. Cinqmars lui repliqua que s'il ne tenoit qu'à le lui faire dire, la chose seroit bien-tôt faite, qu'il s'en faisoit fort avant qu'il fut deux fois vingt-quatre heures, & qu'il ne lui demandoit sa parole qu'à cette condition. Treville la lui donna sans faire trop de reflexion à ce qu'il faisoit. Cependant soit qu'il ne le fit, que parce qu'il ne crut pas que le Roi consentit jamais à pareille chose, lui qui ne faisoit que dire tous les jours qu'il étoit au desespoir d'avoir fait tuer comme il avoit fait le Marêchal d'Ancre, ou qu'il se laissât un peu trop aller à son ressentiment, Cinqmars n'eut pas plûtôt sa parole qu'il pressentit à Sa Majesté là-dessus. Le Roi qui étoit naturel lui avoüa qu'il ne seroit pas trop faché d'être défait de son Eminence, sans penser à quel dessein il lui faisoit cette proposition. Il crut que ce qu'il lui en disoit n'étoit qu'une chose en l'air, & comme quand l'on demande à quelqu'un, si l'on seroit joyeux ou faché que telle ou telle chose arrivât. Quoi qu'il en soit Cinqmars tirant avantage de cette réponse, fut retrouver Treville, & lui dit qu'il concourut avec lui à persuader à Sa Majesté de garder auprès d'elle une partie de son Regiment des Gardes, parce qu'ils en pouroient avoir besoin avant qu'il fut peu pour executer leur coup: qu'il lui permettoit cependant de tâter le Roi, sur ce qu'il lui avoit dit, en attendant qu'il lui fit faire en paroles formelles l'aveu qu'il lui avoit dit que Sa Majesté lui feroit.

Treville qui eut été bien aise aussi-bien que lui d'être defait du Cardinal mit dés le même jour Sa Majesté sur son Chapitre. Elle ne lui répondit rien qui ne fut conforme à ce que Cinqmars avoit tâché de lui persuader. Ainsi s'étant acquitté dès ce jour-là de la promesse qu'il lui avoit faite de porter le Roi à faire rester une partie de nôtre Regiment pour la seureté de sa personne, Sa Majesté commanda elle-même au Colonel des Gardes de faire rester quelques compagnies de son Regiment auprès de lui, pendant que les autres prendroient le chemin du Roussillon. Mr. de Treville fit en sorte que celle de son beaufrere fut du nombre de celles qui ne s'en iroient point. Il s'y fioit plus qu'à tout autre, & dans un coup de la conséquence de celui où il s'engageoit, il lui étoit important de savoir qu'il ne seroit ni abandonné ni trahi. Cinqmars qui tout jeune qu'il étoit savoit déja tout le manege que l'on apprend à la Cour à force de routine, Cinqmars, dis-je, qui savoit déja tromper adroitement & faire passer pour des veritez des mines & des oeillades, crut qu'au lieu de faire dire à Treville tout ce qu'il lui avoit promis, il lui suffisoit de lui faire témoigner par le Roi les mêmes choses qu'il lui avoit dites. Treville qui en avoit oui dire tout autant au Roi, non pas une seule fois, mais plus de cent n'en fut pas si content qu'il pensoit. Il souhaitta que Sa Majesté s'en expliquât plus positivement avec lui, & la chose ayant trainé jusques à son depart, ils résolurent qu'ils excuteroient leur coup à Nemours. L'un ne s'y obligea que sous promesse que l'autre lui fit toûjours de lui faire dire par le Roi ce qu'il lui avoit promis; & l'autre le faisant, parce qu'il croyoit toûjours l'amuser & l'obliger insensiblement à faire la chose sans y faire une grande reflexion.

Quand la Cour fut arrivée à Melun, Treville ayant sommé Cinqmars de sa parole, celui-ci le remet à Fontainebleau où le Roi devoit séjourner un jour. Il en parla effectivement à Sa Majesté & la pressa même d'y consentir, mais le Roi ayant cette proposition en horreur, & lui ayant fait réponse qu'il n'y pensoit pas d'oser seulement lui en parler, il la cacha à Treville & lui dit que Sa Majesté lui avoit répondu qu'on devoit entendre les choses à demi mot, sans obliger un Roi à faire un commandement comme celui-là; que c'étoit ainsi qu'en avoit usé le Marêchal de Vitry, quand il l'avoit defait du Marêchal d'Ancre; que le Connétable de Luines n'avoit fait que lui dire, qu'il étoit bien assuré qu'on l'obligeroit fort si l'on ôtoit du monde ce Marêchal dont il n'avoit pas lieu d'être content, qu'il n'y avoit répondu ni oui ni non, mais que ç'en avoit été assez pour le Marêchal qui avoit toûjours oui dire, que quand on ne s'opposoit pas formellement à une chose c'étoit y donner un consentement: qu'au reste il savoit assez quel étoit le sentiment du Roi là-dessus, sans vouloir l'obliger, sans une indiscretion nompareille, à ce qu'un sujet ne devoit jamais exiger de son Prince.

Treville ne fut point content du tout de cette réponse, & bien que toutes les mesures fussent déja prises pour faire cet assassinât, il rompit tout d'abord qu'il vit que le Roi ne vouloit point consentir. Cinqmars à qui le Cardinal continuoit toûjours de faire paroître sa méchante volonté, en fut au desespoir, parce qu'il pretendoit que quand il l'auroit ôté une fois du monde, il ne trouverait plus d'obstacle ni à son amour ni à son ambition, ainsi persistant à s'en vouloir défaire à quelque prix que ce fut, il fit faire un poignard pour le tuer lui-même. Il le pendit au pommeau de son épée comme c'étoit la coutume de ce tems-là, ce qui surprit assez toute la Cour, qui savoit que si à la verité cette coutume s'étoit introduite c'étoit plûtôt à l'égard des gens de guerre que des Courtisans. Le Cardinal se défia, il fut averti par quelqu'un de son dessein. Cela l'obligea de se tenir sur ses gardes, & de se trouver le moins qu'il pouroit tête à tête avec lui. Le hazard voulut neanmoins qu'il s'y trouva par deux fois durant le chemin, mais quelque resolution qu'eut pris ce favori, il se trouva si interdit quand il fut question d'executer son coup, qu'il n'eut pas la force de mettre la main au poignard, qu'il n'avoit fait faire néanmoins que pour lui ôter la vie.

La Cour ayant achevé ce voyage à petites journées, le Cardinal qui voyoit que le Roi se laissoit aller aux méchans conseils de son favori, en tomba malade de chagrin. Il fut ainsi obligé de s'arrêter à Narbonne, où croyant mourir, il adjouta à son Testament qu'il avoit fait, il y avoit déja long tems, qu'il avoit quinze cent mille francs au Roi, dont Sa Majesté ne savoit rien; qu'il avoit crû, dès le commencement de son Ministere, être obligé de faire ce petit fonds, pour subvenir à point nommé aux nécessitez de l'Etat; qu'il s'en étoit fort bien trouvé en plusieurs rencontres, & que comme ce n'avoit jamais été dans la veuë d'en faire son profit, mais bien celui de Sa Majesté, il esperoit qu'elle lui en seroit plus obligée que scandalisée. Néanmoins Mr. de Cinqmars qui après n'avoir osé s'en défaire de la maniere qu'il avoit projetté, n'oublioit rien pour le perdre, fit tout ce qu'il put pour rendre cette reserve suspecte. Il montra à Sa Majesté qu'il n'en eut jamais parlé, s'il n'eut cru mourir, & que ce n'étoit que la crainte des jugemens de Dieu qui la lui avoit fait avoüer.

Le Cardinal après avoir eu quelque relâche s'en vint au Camp devant Perpignan, où le Roi s'étoit déja rendu depuis quelques jours. Cette place étoit assiégée avant qu'il y vint, par les Marêchaux de Schomberg & de la Meilleraye. Mais quoi que le premier fut l'ancien, le second avoit presque tout l'honneur de ce qui se passoit. Cela deplaisoit à l'autre qui étoit d'une bien plus grande qualité, & comme il attribuoit cette preference à la parenté, qui étoit entre le marêchal de la Meilleraye & le Cardinal, il se declara secrêtement ennemi de l'un & de l'autre. Ainsi sçachant que Cinqmars n'étoit pas des amis du Cardinal, il entra dans de secrêtes liaisons avec lui.

La venuë du Cardinal changea l'esprit du Roi à son égard. Comme ce Prince, bien loin d'être immuable dans ses sentimens, comme nous voyons aujourd'hui le Roi son fils, avoit cela de mauvais en lui, qu'il se laissoit aller aisément à ceux qu'il voyoit les derniers; sa confiance se ranima tout d'un coup pour son Eminence. Il est vrai que le Marêchal de la Meilleraye, dont le Roi croyoit avoir besoin en cette rencontre, ne servit pas peu à son Eminence, pour la raccommoder avec Sa Majesté. Il lui fit entendre que ce que les ennemis de ce Ministre publioient touchant la reserve dont je viens de parler, étoit honteux seulement à penser, d'un homme qui s'étoit toûjours sacrifié pour les interêts de l'Etat; qu'à plus forte raison, il y avoit de l'insolence à le debiter, puisque cette calomnie se détruisoit d'elle même; que sans cette précaution l'on n'eut pas repris Corbie si aisément que l'on avoit fait, en 1636. ni forcé quelques années auparavant le pas de Suse: que ce secrêt devoit être permis à un Ministre, parce que l'on savoit bien que quand un Prince étoit assuré qu'il y avoit de l'argent dans son trésor, c'étoit le premier qu'il faisoit prendre, sans se mettre en peine bien souvent s'il n'en auroit point affaire à l'avenir.

Le Marêchal qui ne faisoit que de prendre Couilloure, Port de mer sur la Mediterranée à l'extrémité du Roussillon, & qui étoit encore sur le point de faire la même chose de Perpignan, s'étant rendu encore plus persuasif par là, que par toutes les raisons qu'il rapportoit pour prouver son dire; Cinqmars en conçut tant de rage que la tête lui en tourna. Au lieu d'attendre que le Roi changeât encore de sentiment, suivant cette vicissitude ordinaire qui paroissoit dans la plûpart de ses actions, il resolut de faire entrer en France une Armée d'Espagnols. Il savoit qu'ils seroient toûjours prêts à le faire, d'abord qu'ils en seroient requis, par quelque personne en qui ils pussent prendre confiance, ainsi ne s'étant plus attaché qu'à mettre dans son parti des gens aussi mal intentionnées que lui, il fit aprouver sa resolution au Duc d'Orléans, & au Marêchal de Schomberg. Le Duc de Bouillon qui étoit toûjours prêt à brouiller l'Etat, par les raisons que nous avons deduites ci-dessus, entra aussi dans cette conspiration. Au reste n'étant plus question, que de la faire réüssir, Fontrailles, qui étoit des amis de Cinqmars, & à qui il avoit fait part de son secrêt, fit semblant de prendre querelle contre un des principaux Officiers de l'Armée, afin d'avoir sujet de là de passer en Espagne. La chose s'executa de même qu'ils l'avoient resoluë ensemble, Fontrailles ayant non seulement querellé devant bien du monde, celui dont je viens de parler, mais l'ayant encore appellé en duel, il ne sçut pas plûtôt qu'il y avoit ordre de l'arrêter, comme il étoit impossible que cela arrivât autrement, après l'éclat qu'il avoit fait, qu'il s'en allât en Espagne.

Quoi que Cinqmars prit des mesures si honteuses, & qui ne pouvoient manquer de le perdre dans l'esprit de Sa Majesté, il ne laissa pas de ramener auprès d'elle ses complaisances que l'on avoit veu sur le point de s'éteindre bien souvent. Le Roi raluma son amitié pour lui à cette veuë, & comme il savoit que Sa Majesté concevoit aisément du soupçon de peu de chose, il lui fit peur du pouvoir excessif, qui etoit entre les mains de son Eminence. Il lui dit qu'elle étoit maîtresse de la Mer, par l'Admirante qu'elle avoit mise dans sa maison; que sur Terre, elle n'étoit pas moins puissante; que le Marêchal de Bresé son beaufrere pouvoit, quand il voudroit, s'emparer de la Catalogne, dont elle lui avoit fait donner la Vice-Royauté; que l'Armée qui étoit presentement devant Perpignan, obéissoit aussi entierement au Marêchal de la Meilleraye, quoi qu'elle parût avoir encore un autre Chef; que ceux qui commandoient en Flandres étoient pareillement maris de ses nieces, tellement que comme la plûpart des Governeurs de Provinces, étoient encore entre les mains de gens qui lui étoient tout devouez, l'on pouvoit dire qu'il ne tenoit plus qu'à elle de s'emparer de sa Couronne.

Il n'en falloit pas davantage au Roi pour le mettre aux champs; ainsi ayant fait dés le jour même à ce Ministre, le plus méchant visage que l'on sauroit jamais faire, son Eminence en fut d'autant plus étonnée, qu'elle savoit que Sa Majesté étoit bien éloignée de cette dissimulation que l'on voit d'ordinaire dans toutes les Cours. Ce fut encore bien pis les jours suivans, & Cinqmars voyant qu'il en prenoit l'allarme lui fit donner avis sous main, que s'il ne pourvoyoit de bonne heure à sa seureté, il lui en pouroit bien arriver pis que tout ce qu'on lui en pouvoit dire.

Le Cardinal avoit toûjours paru ferme dans les plus fâcheux evenemens, qui étoient arrivez durant son ministere. Du tems de la prise de Corbie, ses ennemis faisant courir le bruit que les Peuples l'accusoient de tous les desordres de l'Etat, & que dès qu'il paroitroit public, ils l'immoleroient à leur ressentiment, il avoit si peu craint ces menaces qu'il étoit monté en carosse tout seul, & s'étoit allé promener par tout Paris. Mais s'il avoit été si hardi cette fois là, ce n'avoit été peut-être que parce qu'il savoit bien que tous ces bruits étoient faux, ou que les Peuples menacent bien souvent des gens en leur absence, devant qui ils tremblent, quand ils se trouvent une fois devant eux. Quoi qu'il en soit ce Ministre considerant qu'il n'en étoit pas de même en cette rencontre, où il avoit affaire à un favori, qui étoit non seulement insolent de sa faveur, mais encore capable de tout entreprendre contre lui, parce qu'il l'accusoit hautement de s'opposer lui seul à son amour & à sa vanité, il fit semblant d'être encore bien plus mal qu'il n'avoit été à Narbonne. Sous ce pretexte il demanda permission au Roi de s'y en retourner, & Sa Majesté le lui ayant accordé; au lieu de s'y arrêter, il passa jusques à Tarascon, parce qu'il ne s'y croyoit pas en seureté. Il avoit resolu même de se retirer plus loin, suivant les avis qu'il recevroit de la Cour, où il avoit encore quelques amis, malgré qu'il y eut fait pieces á bien du monde.

Cinqmars ne le vit pas plûtôt parti que Mr. de Thou Conseiller d'Etat, à qui il avoit dit en secret comme à son ami particulier ce que Fontrailles étoit allé faire en Espagne, lui remontra qu'il s'étoit un peu trop pressé, qu'il lui conseilloit maintenant qu'il avoit donné la chasse à son ennemi de se contenter de ce Triomphe, sans persister dans un engagement qui le rendroit criminel auprès de Sa Majesté, si elle venoit jamais à le savoir; qu'il devoit faire revenir Fontrailles tout le plûtôt qu'il lui seroit possible, & lui mander de trouver un pretexte de rompre tout ce qu'il avoit ébauché. Cinqmars lui répondit que les choses étoient trop avancées presentement pour en venir là, que les Espagnols étoient gens à abuser de son secret, s'ils voyoient qu'il voulut se moquer d'eux. Il se servit même de ce terme (pour lui montrer qu'il n'en étoit plus le maître) que puis que le vin étoit tiré il le faloit boire; qu'aussi-bien le Roi vouloit tantôt une chose & tantôt une autre, de sorte qu'il n'y avoit nul fonds à faire sur la disposition presente de son esprit. Mr. de Thou ne put repliquer, voyant qu'il ne le payoit que de méchantes raisons, ou plûtôt d'une obstination qui le menaçoit si visiblement de sa perte. Il lui dit pourtant tout ce qu'il crut lui devoir dire là-dessus, mais cela n'ayant fait aucune impression sur lui, il laissa aller les choses selon leur courant, voyant qu'il ne pouvoit l'empêcher.

Le Cardinal ne fut pas plûtôt arrivé à Tarascon que ses amis lui manderent que Cinqmars continuoit toûjours de le perdre dans l'esprit de Sa Majesté, qu'ils en faisoient des railleries continuelles ensemble, & que si cela venoit à durer ils ne savoient pas ce qui en arriveroit: qu'en effet on parloit déja de lui faire rendre compte de tous les deniers qui avoient été levez sous son ministere; qu'on l'accusoit hautement d'en avoir converti une partie à son profit particulier; qu'on faisoit, à propos de cela, sonner bien haut la depense qu'il avoit faite à Richelieu, à Ruel & au Palais Cardinal; qu'on disoit même que Sa Majesté ne lui devoit pas être bien obligée du don qu'elle lui faisoit de ce Palais par son Testament, parce que c'étoit plûtôt une restitution, qu'un don.

Le Cardinal fut allarmé à ces nouvelles. Il les regarda comme les avant-coureurs de quelque disgrace qui ne pouvoit être que très-grande à son égard, parce que quand les Ministres viennent à tomber une fois ils ne tombent jamais que de bien haut. Néanmoins comme il trouvoit des ressources dans son esprit que tous les autres ne trouvoient pas, il le banda tellement qu'il vit quelque jour à pouvoir reveiller le besoin que Sa Majesté avoit toûjours eu de lui, quand il s'étoit presenté quelque affaire épineuse. Comme les ennemis étoient forts en Flandres, & que le Comte de Harcourt, & le Marêchal de Grammont, qui y commandoient chacun une armée separée l'une de l'autre, n'y étoient que sur la défensive, il manda à ce dernier de faire quelque fausse demarche dont il ne se pût retirer, que par une fuite honteuse. Il n'osa en demander autant à l'autre, parce que le soin de sa reputation qu'il avoit élevée au plus haut point par un nombre infini de grandes actions, le touchoit de plus près que le desir qu'il pouvoit avoir de lui plaire. Le Marêchal qui n'avoit pas tant de choses à ménager ne se montra pas si scrupuleux, il fit le pas que son Eminence vouloit qu'il fit, & les ennemis l'ayant chargé en même-tems, il prit si fort à tâche de se sauver que cette journée fut nommée la journée des éperons, autrement la défaite de Honrecourt.