Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 11

Chapter 113,996 wordsPublic domain

St. Preuil reconnut bien son chagrin, & se rit en lui même de sa vanité, et de sa jeunesse. Le Marqueur qui étoit du côté du dedans, courut en même tems au Cordillon, croyant effectivement qu'il n'y avoit plus de balles, mais trouvant qu'il y en avoit encore plus de la moitié, il ne se put empêcher de le dire tout haut. Cela eut été plus que suffisant à St. Preuil, pour lui faire connoître, qu'il ne s'était pas trompé, quand même il en eut été en doute. Cependant comme il étoit fier tout aussi-bien que lui, mais d'une belle fierté, & qui avoit été precedée par un nombre infini de belles actions, il prit plaisir à le mortifier encore davantage en rabbaissant sa vanité. Il se hâta de palier le premier sous la corde, & un Gentilhomme qui étoit au Duc, le trouvant tout aussi mauvais que son Maître, lui dit alors en se montrant aussi fol que lui, qu'il ne savoit peut-être pas contre qui il jouoit: que c'étoit contre le Duc de Bresé. St. Preuil lui répondit en même tems, que c'étoit lui apparemment qui ne savoit pas contre qui son Maître jouoit, & qu'il jouoit contre St. Preuil. Le Duc qui avoit bonne envie de le quereller avant que de savoir son nom, rentra dans sa coquille d'abord qu'il l'eut oüi se nommer. Son Gentilhomme en fit tout autant de son côté. Ils avoient ouï parler tous deux de lui, & comme ils savoient qu'il ne faisoit pas trop seur de s'y jouer, le Duc ne songea plus qu'à achever sa partie, afin de n'être pas exposé d'avantage à la même mortification. Le Marêchal de la Meilleraie vint dîner ce jour là chez le Marêchal de Bresé, & lui ayant parlé de St. Preuil, en des termes qui faisoient connoître au Duc, qui étoit à table avec eux, qu'il n'en étoit pas content, celui-ci prit la parole & lui dit, qu'il n'en étoit pas fort étonné, parce que cet homme là étoit si fier, que quand même il seroit Connestable, il ne pouroit l'être davantage.

Le Marêchal qui ne pardonnoit guéres, quand il en vouloit une fois à quelqu'un, étant ravi de l'entendre parler de la sorte, voulut savoir de lui d'où il le connoissoit. Le Duc lui conta ce qui lui étoit arrivé le matin à la Sphere, & comme ces trois hommes n'avoient guéres moins de vanité l'un que l'autre, ils lui firent son procès en même tems. Ils en parlerent même au Cardinal qu'ils tâcherent de faire entrer dans leur ressentiment, comme si c'eut été l'insulter lui même que de ne pas vouloir plier sous eux. Ce Ministre avoit ses foiblesses comme les autres, & étoit sensible lui même à la vanité. Ainsi faisant la mine tout le premier St. Preuil, lorsqu'il vint pour lui faire sa cour sur le soir, celui-ci ne s'en mit pas beaucoup en peine, parce qu'il crut qu'en continuant de faire son devoir, comme il avoit toûjours fait, il trouveroit un bon Protecteur dans la personne de Sa Majesté.

Les affaires qui l'arretoient à Paris, s'étant terminées à la fin à sa satisfaction, il s'en retourna dans son Gouvernement, où il recommença à harceler les ennemis qui avoient eu quelque relâche, pendant son absence. La campagne commença cependant, & le Regiment des Gardes ayant eu ordre de marcher en Flandres, je rendis mon hôte bien joyeux en m'en allant en ce Païs-là. En effet quelque bonne mine qu'il me fit, il se doutoit que je n'étois pas mal avec sa femme, mais comme il devoit à Athos, & qu'il me savoit de ses amis, il avoit cru être obligé de me ménager jusques au jour de mon départ. Quand je fus parti, il n'en usa plus avec sa femme comme il faisoit auparavant. Il lui reprocha quantité de choses dont il croyoit s'être aperçu, & elle me le manda en des termes qui me firent croire qu'elle en étoit encore bien plus maltraitée qu'elle n'avoit jamais été. Je ne pus que la plaindre, parce que c'étoit tout le secours que je lui pouvois donner. Je lui fis réponse à une addresse qu'elle m'avoit indiquée, & la part que je prenois à ses affaires fit qu'elle supporta son malheur plus patiemment.

Son mari qui vouloit se défaire de moi absolument, & que je ne la revisse plus quand je serois revenu, s'avisa alors de changer non seulement de maison, mais encore de changer aussi de condition; au lieu de loüer davantage des chambres garnies, il se fit marchand de vin, & leva un gros cabaret; le voyage qu'il avoit fait à Dijon, lui avoit fait connoitre des gens qui lui avoient vanté ce commerce, & il pretendoit que quand même il ne lui réüssiroit pas mieux que celui qu'il faisoit auparavant, toûjours en retireroit-il cet avantage, qu'il se déferoit par là d'un homme qui lui étoit extrémement suspect.

Le cabaret qu'il leva fut dans la ruë Montmartre, tout auprès & du même côté qu'est aujourd'hui l'hôtel de Charôt. Il vendit tous ses meubles, & ne garda que ceux qu'il lui falloit de toute necessité pour le métier qu'il embrassoit. Sa femme à qui il avoit trop témoigné sa jalousie, pour oser lui demander où il me mettroit, quand je serois revenu, me le manda & qu'elle étoit au desespoir de sa conduite. Il acheta cependant quantite de marchandises de l'argent qu'il avoit eu de ses meubles, esperant que devant que la campagne finît il en feroit beaucoup plus qu'il ne lui eu faudroit pour rendre à Athos ce qu'il croyoit lui devoir. Je fus fort affligé de cette nouvelle, parce que je trouvois sa femme fort aimable, & que d'ailleurs, elle me faisoit subsister fort honnêtement, sans que j'eusse l'embarras de mettre la main à la bourse. Cela ne devoit pas être aussi fort indifferent à un Gascon, qui s'accommode d'ordinaire assez bien d'une bonne table. Je m'attendois même auparavant, que cela m'aideroit à faire mon chemin à la guerre, & que comme les graces sont lentes à venir à la Cour, je pourois plus aisément me résoudre à prendre patience, que si je n'avois point ce secours.

Enfin comme il n'y a rien dont on ne se doive consoler, je ne songai plus qu'à chercher quelque occasion de me signaler, afin qu'après avoir été si heureux que d'acquerir quelque reputation dans le monde, je pusse pas à pas m'avancer vers les honneurs qu'on est en droit de pretendre, quand on tâche, comme je faisois, de s'aquitter de son devoir. Nous ne fumes pas les plus forts cette campagne. Les Troupes que l'on avoit été obligé de détâcher pour envoyer au Marêchal de Chatillon, nous firent demeurer sur la défensive en Flandres, où le Cardinal Infant avoit une grosse Armée. Il s'attâcha à reprendre Aire, pendant que le Marêchal de Chatillon fut se camper à..... pour observer de là, les mouvemens que feroit le Comte de Soissons. Ce qui se passoit de ce côté-là inquiétoit bien plus le Cardinal que ce qui se passoit ni en Flandres, ni ailleurs. Il n'en devoit pas être moins puissant qu'il l'étoit quand les ennemis reprendroient Aire, & qu'ils feroient même d'autres conquêtes; mais comme il ne savoit pas s'il resteroit encore dans le Ministere, en cas que le Comte de Soissons eut quelque avantage sur le Marêchal, il manda au Marêchal de Bresé de lui envoyer encore trois bataillons des meilleures Troupes qu'il eut avec lui, afin de les lui envoyer. Nôtre Régiment demanda à en être, jugeant qu'il n'y avoit plus d'apparence de secourir Aire, puis que nôtre Armée, qui étoit déjà très foible, s'affoiblissoit encore par ce détâchement. Mais il ne voulut pas le lui accorder, parce qu'il trouvoit que tant qu'il l'auroit avec lui, c'étoit un honneur qui le rendroit superieur aux autres Marêchaux.

Nôtre Armée ne fut pas de plus de douze mille hommes après cela. Nous ne laissâmes pas néanmoins de prendre Lens, pendant que le Marêchal de Chatillon se laissa battre, faute d'avoir voulu de bonne heure aller occuper le poste de..... d'où il eut pû empêcher le Comte de Soissons d'étendre ses Troupes dans la plaine. Tous les Officiers Generaux le lui avoient conseillé, néanmoins sans qu'il les en eut voulu croire, soit qu'il n'aimât pas à rien faire qui ne vint de sa tête, soit que sa paresse le retint dans une belle maison, où il se trouvoit logé dans le camp de..... Le Cardinal à qui l'on en avoit écrit de l'Armée, voyant qu'il y avoit de sa faute, jura tout aussi-tôt en lui même qu'il s'en vengeroit, pourveu néanmoins que le Comte de Soissons lui donnât le tems de respirer: car il craignoit bien qu'il ne profitât de sa victoire, & que toutes les Villes de Champagne ne lui ouvrissent les portes. Cependant dans le tems qu'il méditoit de terribles choses contre lui, il lui vint un Courier, qui lui ôta non seulement tout le venin qu'il avoit dans le coeur, mais qui lui fit encore le regarder comme le meilleur de ses amis. Ce Courier lui rapporta la nouvelle de la mort du Comte de Soissons, sans que personne pût dire au vrai, de quelle maniere elle étoit arrivée. Aussi est-on encore à savoir aujourd'hui s'il est vrai, qu'il se tua lui même, comme quelques uns ont voulu dire, ou si ce coup lui fut donné de la main de quelque assassin, après avoir été corrompu par ses ennemis. Ceux qui croyent qu'il fut assassiné, disent qu'un de ses Gardes ayant couru après lui, pour lui dire qu'on faisoit ferme encore en un endroit, lui lâcha un coup de Mousqueton dans la tête, quand il vint à se retourner, pour regarder qui lui donnoit cet avis. Les autres au contraire, qu'ayant voulu lever la visiere de son casque avec le bout de son Pistolet, qu'il avoit encore à la main, le Pistolet tira de lui même, & le jetta roide mort sur le careau. Cependant j'ai veu des gens qui m'ont dit que ses Pistolets étoient encore chargez, quand on le trouva mort; ce qui fait qu'il est bien difficile de savoir qui l'on doit croire des uns ou des autres.

Le Marêchal de Chatillon qui se rendoit assez de justice pour se condamner lui même, comme y ayant eu de sa faute à tout ce qui s'étoit passé, fit le malade en même tems, où le tomba effectivement de chagrin. Cela fut cause que le Marêchal de Bresé eut ordre d'aller prendre sa place, & ce fut alors que ce General nous fit aller de ce côté-là avec lui. Il laissa le reste de son Armée au Marêchal de la Meilleraye, qui fut assieger Bapaume, pendant que nous reprimes Damvilliers, où le Duc de Bouillon n'avoit pas laissé de mettre le siege après la mort du Comte de Soissons. Le Roi vint nous trouver lui même, lors que nous étions devant cette Place, & le Duc ayant recours à la misericorde de Sa Majesté pour lui pardonner la faute qu'il avoit faite, il trouva grace auprès d'elle. Il lui eut été difficile d'y réüssir dans un autre tems, mais la mort du Comte du Soissons mettoit le Cardinal de si belle humeur, qu'il conseilla à ce Prince de faire paroître en cela, que sa bonté étoit encore au dessus de sa justice. Il est vrai que Mr. le Prince aida beaucoup à porter son Eminence à interceder pour lui, & comme il etoit parent du Duc, & son bon ami, il n'eut garde de l'oublier dans une rencontre aussi importante que celle-là.

Mr. de Bouillon ayant fait sa paix, St. Preuil ne fut pas si heureux que de faire la sienne, quoi qu'il fut bien moins coupable que lui. C'étoit assez qu'il eut les parens du Cardinal à dos, pour avoir lieu de tout craindre. Cependant comme s'il eut oublié le peril où cela le jettoit, il se fit encore un ennemi de consequence, qui ne le lui pardonna pas. Mr. Desnoyers qui n'etoit pas de la côte de St. Louis, avoit de pauvres parens, ce qui n'étoit pas fort extraordinaire à lui, qui n'étoit redevable qu'à la fortune du poste où il se trouvoit élevé, puis que de plus grands Seigneurs qu'il n'étoit encore, en ont bien qui ne sont pas de même fort accommodés. Au reste ce Secretaire d'Etat en ayant mis un dans les vivres, il fut envoyé à Arras en qualité de Commissaire. Les Gouverneurs alors se chargeoient de la fourniture du pain de munition pour leurs Garnisons, & celui-ci ayant remarqué que celui que St. Preuil faisoit faire, n'étoit pas du poix, ni de la qualité qu'il devoit être, en donna avis en Cour. St. Preuil qui savoit qu'il en avoit déjà parlé à quelqu'un de ses camarades, au lieu de songer à pourvoir à cet abus, qui ne venoit pas de lui, mais des boulangers, ne songea qu'à intercepter ses lettres. Il en vint à bout facilement, parce que tout lui obéïssoit dans Arras, aussi bien qu'on eut pû obéïr au Roi même. Ainsi il n'eut pas plûtôt veu ce que contenoit sa lettre, qu'il le fut trouver sur la place où il se promenoit avec quelques Officiers. Il lui donna la plusieurs coups de canne, & l'ayant encore fait mettre en prison, cela ne vint pas plûtôt aux oreilles de Desnoyers, qu'il voulut persuader au Cardinal que s'il souffroit que cet homme fit ainsi le petit tiran, il arriveroit avant qu'il fut peu, qu'il ne voudroit plus reconnoître les ordres de personne.

Le Cardinal qui aimoit les braves gens & ceux qui comme St. Preuil faisoient leur Capital de bien servir Sa Majesté, ne voulut pas le condamner sans l'entendre. Il lui manda de mettre le Commissaire des vivres en liberté, de l'envoyer en Cour & de se laver des accusations que celui-ci pretendoit intenter contre lui. Cela ne lui étoit pas bien difficile, s'il y avoit de l'abus dans le pain de munition, il n'y trempoit nullement. Il avoit fait marché avec des boulangers de le fournir de la qualité & du poids qu'il devoit être; mais le Ciel, dont les ressorts sont inconnus aux plus habiles, ayant resolu apparement de le punir du rapt qu'il avoit fait, il arriva qu'étant monté à cheval quelques jours après pour aller chercher les ennemis qu'on lui disoit être sortis de Douay, il rencontra la Garnison de Bapaume, qui venoit de se rendre à la Meilleraye, & qui n'étoit escortée que d'un trompette.

Ce n'étoit pas la coutume, & l'on avoit toûjours vû au contraire qu'à toutes les Capitulations qui s'étoient faites tant de nôtre côté que de celui des Espagnols, l'on avoit donné un Corps de Cavallerie pour escorte à ceux qui avoient capitulé. Mais le hazard ou la bizarrerie du Maréchal ayant voulu que cela se passât d'une autre maniere, les coureurs que l'on avoit détachez de part & d'autre pour se reconnoître se firent tirer l'oreille avant que de vouloir repondre au qui vive qui leur étoit demandé. Ils se fussent reconnus les uns les autres si c'eut été pendant le jour, mais comme on étoit au plus fort de la nuit, les François presserent tant des Espagnols de repondre qu'ils crierent à la fin vive Espagne. Une Réponse comme celle-là meritoit bien ce qui leur arriva. En même-tems St. Preuil les fit charger & les defit devant qu'ils se fissent reconnoître pour avoir une escorte. On ne sait pourquoi ils ne parlerent pas plûtôt, & si ce fut par obstination, ou que la confusion qui régnoit parmi les cris des mourans eut empéché de pouvoir écouter leur voix.

Ceux qui resterent du combat s'étant retirez à Douay en grand desordre n'eurent pas plûtôt conté leur avanture à celui qui y commandoit, qu'il en informa le Cardinal Infant. Ce Prince envoya en même tems un Courier à la Cour pour se plaindre de cette action qu'il qualifioit de terrible, parce qu'il étoit bien aise de cacher tout ce qui pouvoit servir à la justification de St. Preuil. Il savoit les ennemis qu'il s'étoit fait à la Cour, & comme Sa Majesté n'avoit point dans toutes les places de Gouverneur qui lui fut si incommode que celui-là, il n'eut pas été fâché en être defait. D'abord que ce Courier fut arrivé, Desnoiers qui avoit sur le coeur ce qui s'étoit passé à l'égard de son parent, mena le Courier au Cardinal de Richelieu, à qui il exagera lui-même les choses encore toute d'une autre maniere que ne faisoit le Cardinal Infant. Le Maréchal de la Meilleraye vint aussi à la charge, en mandant à ce Ministre de dessus les lieux où il étoit encore, que cette affaire étoit en mauvaise odeur aussi-bien parmi les François que parmi les ennemis; que ceux-ci avoient fait serment de ne plus donner de quartier à personne, à moins qu'on ne leur en rendit justice, qu'ainsi l'on alloit voir comme une boucherie de leur part, pendant que de la nôtre il étoit dangereux qu'on ne songeât à se cacher pour éviter un ressentiment qui paroissoit si juste à tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui y trouvât à redire.

Le Maréchal de Bresé qui étoit aussi animé contre St. Preuil, parce que sa vanité le faisoit entrer dans les plaintes que son fils en faisoit, ne demeura pas non plus dans le silence. Il n'entendit pas plûtôt murmurer de cette affaire, qu'il parla contre lui comme faisoient les autres, tellement que le Cardinal se laissant aller à leurs Conseils consentit à le faire arrêter. L'on en envoya l'ordre au Marêchal de la Meilleraye, qui pour ôter tout sujet de défiance à ce Gouverneur qui eut pû, s'il en eut été averti, tenir bon dans sa place, & appeller les Espagnols à son secours, fit semblant de marcher du côté de Douai. Il vint ainsi camper aux portes d'Arras qui en étoit le chemin, & St. Preuil n'ayant pû s'empêcher de lui aller rendre ses devoirs, quoi qu'il n'eut pas grande estime ni grande amitié pour lui, le Marêchal le prit lui-même par le baudrier, & lui commanda de lui rendre son épée. Un autre que St. Preuil eut été tout étonné, ou pour mieux dire tout abbattu d'un compliment aussi terrible que celui là; neanmoins conservant non-seulement son courage, mais encore une presence d'esprit qui n'est gueres ordinaire dans ces sortes de rencontres-là, la voila Mr. lui dit-il, elle n'a pourtant jamais été tirée que pour le service du Roi. Il disoit cela pour faire connoître non-seulement qu'il avoit toûjours été fidele à sa Majesté, mais encore pour faire honte à quelques personnes qui étoient alors auprès du Marêchal, & qu'il avoit vûs les armes à la main contr'elle à la journée de Castelnaudari. Au reste, comme il savoit que bien loin que ces gens fussent de ses amis, ils ne cessoient d'animer le Marêchal contre lui, il n'étoit pas faché de leur faire sentir la difference qu'il y avoit à faire entre leur procedé & le sien.

D'abord qu'il fut arrêté on parla au Meunier, afin qu'il rendit des plaintes du rapt qu'il avoit fait. Il n'y pensoit presque plus, & les mille écus qu'il en avoit reçûs de present & qui avoient encore été accompagnez de quelques autres bien-faits, lui en avoient ôté toute l'amertume. Mais comme il est bien difficile de faire changer de peau à ceux qui sont nez dans la Crasse, ce Meunier ne vit pas plûtôt ce Gouverneur dans l'infortune que toute sa jalousie & toute sa haine se reveillerent contre lui. Le Marêchal établit en même tems un autre Gouverneur dans la place, suivant le pouvoir qu'il en avoit de son Eminence. Il y mit un certain Mr. de la Tour qui étoit Pere du Marquis de Torcy d'aujourd'hui. Il dit aux Artesiens en lui conferant cette dignité, qu'il leur donnoit un agneau au lieu d'un loup qu'il leur ôtoit. On trouva qu'il ne faisoit pas trop bien de parler de la sorte, parce que chacun pouvoit inferer de la qu'il n'avoit pas peu contribué à sa disgrace comme son ennemi secret. Son discours étoit neanmoins veritable, pourvû qu'on l'entendit dans le sens qu'il falloit. Il faut savoir que de toutes les Villes que l'on avoit conquises jusques-là, il n'y en avoit point qui supportât avec plus d'impatience que celle-ci le changement de maître qui leur étoit arrivé, ainsi plus St. Preuil se montroit affectionné au Roi, plus il leur paroissoit un loup ravissant. Quoi qu'il en soit, ayant été mené à Amiens pour lui être son procès fait & parfait, le Cardinal lui donna des Commissaires qui y travaillerent incessamment. C'étoit une coutume contre laquelle les Parlemens s'étoient recriez plusieurs fois, peut-être plûtôt pour leur interêt particulier que pour celui du public. Ce Ministre avoit été le premier à l'introduire, & le Conseil du Roi qui ne demandoit qu'à voir l'authorité souveraine au suprême degré, n'avoit eu garde de s'y opposer, parce que cela l'authorisoit à tout faire sans que personne y put mettre remede. C'étoit ainsi qu'avoient été jugez & condamnez le Marêchal de Marillac & plusieurs autres, quoi qu'on ne leur pût imputer d'autre crime que d'avoir osé déplaire au Cardinal. Le nommé Grandier avoit été entr'autres une de ces malheureuses victimes. On lui avoit fait accroire qu'il étoit sorcier & qu'il avoit envoyé une legion de demons dans le corps des Religieuses de Loudun. Sur cette accusation le Sr. de Lauberdamont qui étoit à la tête de ses Commissaires l'avoit condamné, contre le sentiment de quantité de ses Juges à être brûlé tout vif. Il leur avoit dit franchement, pour les obliger à souscrire à un jugement si rempli d'injustice, que s'ils s'y opposoient avec toute la vigueur que devoient avoir des gens de bien, on leur donneroit des Commissaires à eux mêmes qui les convaincroient bientôt d'avoir eu part à ses sortileges, parce qu'il n'étoit pas plus sorcier qu'ils le pouvoient être.

Il avoit bien moins de tort en leur parlant de la sorte qu'il n'en avoit de vouloir faire mourir un innocent. Tout le crime du pauvre Grandier étoit d'avoir debauché ces Religieuses, & s'il leur avoit fait entrer quelque demon dans le corps, ce ne pouvoit être que celui d'impunité. Or comme ces juges avoient été voir ces Religieuses tout aussi-bien qu'il avoit pû faire, & peut-être eu commerce avec elles tout aussi-bien que lui, car il y avoit bien à dire que ce fut des Vestales, ils hesiterent quelque tems sur ce qu'ils avoient à faire; mais s'étant laissé gagner à la fin à la faveur, ils aimerent mieux se montrer injustes en condamnant un innocent, que de se mettre eux-mêmes en sa place en voulant le sauver. Car on les eut pû accuser après tout aussi-bien que lui d'être sorciers, & je ne sais pas ce qui en fut arrivé, son Eminence étant toute puissante comme elle l'étoit. St. Preuil ressembla à ce malheureux Prêtre; on fit venir mille & mille témoins contre lui tant du Gouvernement de Dourlens qu'il avoit eu avant que d'avoir celui d'Arras, que de plusieurs autres endroits. Le Meunier lui fut confronté par plusieurs fois, mais quoi que tout son crime, aussi-bien que celui de Grandier, ne fut que d'avoir déplu aux Puissances, il ne laissa pas d'avoir le cou coupé.

Le Régiment des Gardes s'en étant revenu à Paris dans le même tems, je ne pus loger chez mon Hôtesse, parce que son Mari n'avoit eu garde de se fournir d'une Chambre pour moi. Il n'avoit pas pourtant encore tout ce qu'il lui falloit pour me payer, ce qui l'obligea de me faire bonne mine à mon arrivée. Je trouvai sa femme encore plus amoureuse que quand j'étois parti, ainsi étant au desespoir de ce qu'elle ne me voyoit pas à tous momens, comme quand j'étois chez-elle, elle fit tout ce qu'elle put pour m'obliger à faire des frais à son Mari, afin de le mettre hors d'état de pouvoir jamais satisfaire. Elle prétendoit qu'en mettant ainsi ses affaires en desordre, elle se separeroit de lui, & qu'après cela nous irions tenir ménage ensemble. Ce n'étoit pas là mon humeur, si je voulois bien avoir une maîtresse je ne voulois pas ainsi m'en charger à longues années. D'ailleurs j'eusse crû en faisant un coup comme celui là que Dieu m'eut puni en même tems, puis qu'il eut autant valu que je l'eusse égorgé que de lui faire ce qu'elle me conseilloit. Je la vis cependant le plus souvent qu'il me fut possible, parce que bien que je ne me pusse empêcher de l'accuser de cruauté pour lui, l'amour propre me la faisoit excuser aussi-tôt, parce que j'y trouvois mon contentement. Je n'étois pas long-tems à me dire qu'elle ne faisoit tout cela que pour l'amour de moi, & que si elle m'eut moins aimé je n'eusse pas eu lieu de trouver à redire à sa conduite.