Mémoires de Mr. d'Artagnan

Chapter 10

Chapter 103,911 wordsPublic domain

Quoi qu'il en soit les Espagnols ne se fians pas tant à leurs propres forces, qu'ils ne fussent bien aises encore de fomenter la jalousie qui regnoit dans nôtre Etat, envoyerent alors à la Cour un homme de confiance nommé... sous pretexte d'y faire quelques propositions d'accommodement. Le Cardinal de Richelieu qui y gouvernoit avec un pouvoir presque aussi absolu que s'il eut été le Roi lui même, lui eut refusé volontiers le passeport qu'il lui falloit pour y entrer, si ce n'est qu'il eut peur que le peuple ne lui en voulut du mal. Il savoit qu'il se lasse bientôt de la guerre, parce que c'est dans ce tems là, qu'il est le plus accablé d'impots; qu'ainsi il ne manqueroit pas de dire, que s'il la vouloit continuer, c'étoit plûtôt pour ses interêts particuliers, que pour ceux de la Nation en general. Cependant ils n'eussent pas dit vrai, quand ils eussent parlé de la sorte; puis que pour en dire la verité, il y avoit long-tems que les affaires de la France n'avoient été en si bon état qu'elles étoient alors. Ses armes du côté de l'Allemagne s'étoient renduës formidables jusques au delà du Rhin par là prise de Brisac, & de toute l'Alsace. En Italie par celle de Pignerol, & en Flandres par celle d'Arras. Ses brigues n'avoient pas fait un moindre effet en Portugal & en Catalogne, si néanmoins on ne doit pas dire plûtôt que ce qui y étoit arrivé, étoit encore d'une autre consequence, que tout ce qui étoit arrivé ailleurs. Ce Royaume & cette Province s'étoient revoltés contre les Espagnols, l'un s'étoit rangé sous la domination des Ducs de Bragance, qui pretendoient en être les légitimes héritiers; l'autre sous celle de France, qui y avoit fait entrer des Garnisons.

Au reste comme le Cardinal, en faisant soulever ces Etats contre leurs anciens Maîtres, leur avoit montré le chemin qu'ils devoient suivre, quand même ils ne l'eussent pas sû déja d'eux-mêmes, celui dont je viens de parler, ne fut pas plûtôt arrivé à la Cour qu'il y vit secrêtement le Duc de Bouillon. Ce Prince avoit toûjours des liaisons secrêtes avec l'Espagne, quoi qu'il fut né François, & qu'il eut encore obligation à la Couronne de lui avoir mis sur la tête celle qu'il portoit. Il l'avoit heritée de son Pere que Henri IV en avoit revétu le premier, en lui faisant épouser l'Heritiere de la Mark, à qui appartenoit la Duché de Bouillon, & la principauté de Sedan. Il avoit encore bien fait plus pour lui. Cette Princesse étant morte quelque tems après sans lui laisser d'enfans, Sa Majesté l'avoit maintenu par sa protection dans la possession de cette Principauté, au préjudice de Mrs. de la Boullaye, à qui elle devoit appartenir légitimement, car il y en avoit un qui avoit épousé une Soeur de la deffunte, & à qui par consequent devoit venir cet heritage. Mais comme l'on est obligé, quand on change ainsi une condition privée en celle de Souverain, de changer aussi de conduite, toutes ces grandes obligations s'étoient evanouies à la veuë de la jalousie, que lui causoit la situation de son Etat. Il ne doutoit point qu'étant à la bienseance de la France comme il l'étoit, puis que c'étoit une clef de ce Royaume, il ne vint un tems qu'on ne lui demandât la restitution de ce qui ne lui appartenoit pas, qu'ainsi à proprement parler, il ne se devoit regarder que comme un homme à qui l'on avoit confié un fidei-commis, & dont on l'obligeroit bientôt malgré lui à rendre compte.

Voila quelle étoit la cause des engagemens secrêts que Mr de Bouillon avoit avec les Espagnols. Il pretendoit que par leur moyen il se pourroit maintenir dans son nouvel état, & recevoir garnison dans un besoin dans son Château de Bouillon, & dans celui de Sedan. Le premier passoit pour imprenable dans ce tems-là, où l'on ne savoit pas encore ce que c'étoit que d'assieger une place, & où l'on faisoit la Guerre tout autrement qu'on ne fait dans ce tems ci. Le second étoit très fort, & du moins il en avait la reputation, quoi qu'à dire le vrai, il y eut bien à dire qu'il le fut tant que l'on disoit. Le Roi se défioit bien que Mr. de Bouillon ne lui étoit pas trop fidéle; mais comme il avoit des affaires de tous côtés, il étoit persuadé aussi qu'il devoit faire tout de même, que s'il n'y eut pas pris garde, d'autant plus qu'il ne doutoit pas qu'il ne fit tout cela par précaution; & en effet tous les traités qu'il avoit faits jusques-là, n'avoient été qu'en cas qu'il vint à être attaqué; & comme le Roi n'avoit nul dessein de le faire presentement, il croyoit qu'il devoit toujours aller son train, jusques ce que la conjoncture lui permit de faire éclater le ressentiment qu'il pouvoit avoir de sa conduite.

L'Espagnol qui étoit venu à Paris, & qui étoit bien instruit des interêts de ce Duc, ce qui n'étoit pas difficile, puis qu'ils sautoient aux yeux de tout le monde, ayant ordre du Roi son maître de le voir, en fut fort bien receu, comme il ne lui pouvoit arriver autrement. Il apprit à son arrivée à la Cour, que Louis de Bourbon Comte de Soissons, étoit mécontent du Cardinal, ce qui lui fit dire à l'autre que la qualité de Prince du Sang qu'il avoit, suffisant toute seule pour faire entrer quantité de personnes de condition dans son parti, l'on pouroit par son moyen, s'il vouloit se donner la peine de le gâgner, rendre à la France ce qu'elle venoit de prêter à l'Espagne, en lui faisant soulever ses Provinces; que le Cardinal de Richelieu avoit beaucoup d'ennemis, & que s'ils voyoient entrer une Armée d'étrangers dans le Royaume, ils prendroient ce tems-là pour se revolter contre lui; que ce Ministre en entreprenoit tant qu'il ne falloit rien pour le faire succomber, qu'il envoyoit des Troupes en Portugal & en Catalogne, & que les Frontieres de Royaume demeurant dégarnies par ce moyen, il ne seroit pas difficile maintenant d'y percer, pour peu qu'on prit bien ses mesures.

Le Duc de Bouillon mouroit d'envie depuis long-tems de se faire une barriere du côté de la Champagne, en obligeant la Cour de lui donner Damvilliers de gré ou de force. Il avoit même osé témoigner un jour son ambition au Cardinal de Richelieu, qui plus Politique que tout ce que l'on en sauroit dire, lui en avoit laissé entrevoir quelque esperance, afin de l'embarquer dans quelque mauvais pas, qui lui fit perdre le sien, au lieu d'acquerir celui d'autrui. L'Espagnol, qui savoit quelle étoit sa demangeaison là dessus, lui en parla comme d'une chose tout à fait facile, & que la France seroit trop heureuse de lui ceder, pour appaiser la guerre qu'il allumeroit de ce côté-là. Il se laissa aller à ces flatteries, & ayant veu le Comte de Soissons secrêtement, il n'eut pas de peine à le gâgner. Ce Prince avoit sur le coeur que le Cardinal après lui avoir fait perdre un procès qu'il avoit intenté à l'encontre de Henri de Bourbon Prince de Condé pour le faire declarer illegitime, eut encore marié sa Niece au Duc d'Anguien son fils ainé. Il voyoit par là que tant que ce Ministre vivroit, il ne devoit pas attendre grand succès d'une requête civile, qu'il avoit prise contre l'arrêt qui étoit intervenu. Il avoit encore d'autres mécontentemens personnels.

Le Cardinal diminuoit tout autant qu'il pouvoit les prerogatives de sa charge de Grand Maître de la Maison du Roi, & lui avoit fait refuser d'ailleurs quantité de graces qu'il avoit demandées à Sa Majesté. Ce qui étoit cause que ce Ministre lui étoit ainsi opposé en toutes choses, c'est qu'il avoit été plus fier que le Prince de Condé. Il avoit refusé son alliance qu'il lui avoit fait proposer par Sennetere. Celui-ci qui étoit son Intendant d'épée, ne s'en étoit pas trop bien trouvé. Le Comte fâché de voir qu'un de ses Domestiques se fut chargé d'une commission comme celle là, parce que la vertu de la Dame qu'on lui offroit lui étoit un peu suspecte, l'avoit non seulement maltraité de paroles, mais encore chassé de sa maison.

Ce Prince qui depuis ce tems là, avoit toûjours été prevenu de pis en pis contre le Cardinal, écouta volontiers tout ce que Mr. de Bouillon voulut lui proposer contre l'Etat. Il crut que plus les choses iroient mal en France, plus le Roi s'en dégouteroit. Il savoit qu'il ne l'aimoit déja pas trop, & qu'ainsi il ne faudroit presque rien pour le perdre. Tous leurs desseins, quelque pernicieux qu'ils pussent être contre la fortune de ce Ministre, ne leur pouvant servir, s'ils n'étoient soutenus des forces des Espagnols, Mr. de Bouillon envoya à Bruxelles un Gentilhomme qui étoit un ancien Domestique de sa maison, nommé Campagnac. Il crut que son voyage ne pouroit être suspect à la Cour, parce que ce Gentilhomme avoit un neveu qui avoit été pris auprès de Courtrai, par un parti Espagnol, qui l'avoit conduit dans la capitale de Brabant. Il avoit été blessé dans cette rencontre, & c'étoit là un pretexte qui paroissoit plausible de passer en ce Païs là, sans qu'on y put trouver à redire. Les Espagnols le receurent bien, & le Cardinal Infant lui eut volontiers rendu son neveu à l'heure même, s'il n'eut eu peur qu'on n'eut pris quelque soupçon. Ce Prince fut ravi que le Comte de Soissons, à la suscitation du Duc de Bouillon, fut d'humeur à vouloir troubler l'Etat. Il promit à ce Gentilhomme de faire donner à ce Prince cinquante mille écus de pension par le Roi d'Espagne, d'abord qu'il se seront retiré de la Cour, & cent mille francs au Duc de Bouillon, qu'il secourroit d'une Armée de douze mille hommes, qui agiroit sous ses ordres, sans pretendre rien des conquêtes qu'il pouroit faire avec elle. Campagnac ayant fait ce traité par écrit avec le Cardinal Infant, s'en revint à Paris sans amener son neveu, qui crut qu'il n'avoit fait ce voyage, que pour l'amour de lui. Il rendit compte de sa negotiation à ces deux Princes, & en ayant été très satisfaits, le Duc de Bouillon, s'en fut à Sedan au bout de quelques jours, sous pretexte que la Duchesse sa femme y étoit incommodée. Il y donna ordre sans faire semblant de rien, à ce que les Officiers de la Garnison, dont les Compagnies n'étoient pas complettes, eussent à les mettre en état avant la fin du mois de Mars, qui n'étoit pas bien éloigné. Il leur fit ce commandement sous peine de son indignation, & ils eurent soin de s'en acquitter. Il remplit aussi en même tems ses Magasins de toutes les Munitions de guerre & de bouche, dont il pouvoit avoir besoin, & afin que le Cardinal de Richelieu ne s'imaginât pas qu'il songeât à se declarer contre le Roi, il lui fit accroire non seulement que l'Empereur envoyoit une Armée dans le Luxembourg; pour faire quelque entreprise sur la Meuse de concert avec les Espagnols, mais encore qu'il avoit avis qu'ils en vouloient à Luxembourg.

La marche de cette Armée n'étoit pas une fiction comme on se pouroit l'imaginer par ce que je viens de dire, s'il y en avoit une, comme le mot dont je me suis servi pour l'exprimer le témoigne assez, ce n'étoit que parce qu'il disoit, que cette Armée venoit contre lui, au lieu qu'elle ne venoit qu'en sa faveur. Il fit bien plus, il leura le Cardinal d'un Mariage du Vicomte de Turenne son frere, avec l'une de ses Parentes, & le Vicomte en fit l'amoureux, parce qu'il avoit encore plus d'envie que son frere de rentrer dans Sedan. En effet quoi qu'il ait passé sur la fin de ses jours pour un homme modeste, & exemt de toute ambition, ce n'a été que dans l'esprit de ceux qui ne l'ont jamais connu à fonds. Si jamais homme s'est enteté de la vaine gloire ç'a été lui, plûtôt qu'un autre, puis que tout ce qu'il y a de gens qui l'ont pratiqué particulierement savent que pour s'en faire haïr, il n'y avoit qu'à lui refuser le titre d'Altesse au lieu qu'en le lui donnant, il étoit content comme un Roi. Au reste ce Vicomte ayant si bien secondé son frere, le Comte de Soissons partit un beau jour de Paris, sous pretexte de s'en aller à sa maison de Blandy; mais ayant pris sur la gauche avant que d'arriver à Melun, il fut passer la Marne à un gué qu'il avoit fait reconnoître en deçà de Château Thierri & se rendit à Sedan, sur les relais que Mr. de Bouillon avoit envoyés à sa rencontre.

D'abord que le Cardinal sut le chemin que ce Prince avoit pris, il reconnut qu'il s'étoit laissé amuser comme une dupe. Il fit marcher en même tems des couriers pour l'aller trouver. Ils lui proposerent de la part du Roi de revenir, & lui offrirent de lui donner toute sorte de contentement. Mais comme, quelque belles promesses qu'on put faire à ce Prince, il ne s'y pouvoit fier, tant que ce Ministre resteroit au poste où il étoit, ces couriers eurent beau faire plusieurs allées & venuës en ce Païs-là, ils ne le purent jamais persuader. L'Armée que l'Empereur devoit envoyer dans le Luxembourg, y fila cependant sous le commandement de Lamboi, au devant de qui le Comte de Soisson envoya un Gentilhomme pour savoir de lui quand il pouroit arriver sur la Meuse. La marche de ses Troupes allarma la Cour qui avoit peur que l'exemple du Comte de Soissons, ne fut suivi de la desobeïssance de quantité de Grands, qui n'avoient pas plus de lieu que lui, d'aimer le Cardinal de Richelieu. Elle se défioit sur tout du Duc d'Orleans, dont le genie étoit extrémement variable, & qui avoit fait plus de mal lui seul à l'Etat par les diverses revoltes qu'il y avoit excitées de tems en tems, que tous ses ennemis ensemble n'eussent pû faire en plusieurs années Ainsi pour prevenir les mauvais desseins qu'il pouroit avoir, on mit des gardes à tous les passages, afin de l'arrêter, s'il venoit à s'y presenter. Nonobstant toutes ces précautions, quantité d'autres mécontens se rendirent auprès du Comte de Soissons, afin qu'ayant part avec lui au hazard qu'il alloit tenter, ils l'eussent aussi à sa bonne fortune, supposé qu'il put triompher de son ennemi.

Ce contre-tems faut cause que l'Armée que le Roi destinoit pour la Flandres sous la conduite du Marêchal de Bresé, ne put être si forte que l'on croyoit. Il en fallut prendre une partie pour l'envoyer de ce côté-là, sous le commandement du Marêchal de Chatillon, pendant que le Marêchal de la Meilleraye eut un Camp volant pour couvrir les places sur lesquelles les ennemis voudroient entreprendre quelque chose. Le genie de ces trois Marêchaux étoit tout different; le premier n'avoit obligation de ce qu'il étoit qu'à l'alliance qu'il avoit avec le Cardinal de Richelieu. Il avoit épousé une de ses Soeurs, dont il avoit deux enfans, savoir le Duc de Bresé, & Madame la Duchesse d'Anguien. Jamais homme ne fut plus fier sans merite. Il poussa même la fierté jusques à l'insolence & à la tirannie, faisant dans son Gouvernement d'Anjou, & dans celui du Saumurois, dont il étoit pourveu pareillement, tout ce que les tirans les plus horribles & les plus detestables ont jamais pû faire de plus cruel. En effet non content d'y maltraiter la Noblesse, à un point qu'elle fut obligée à la fin de se revolter contre lui; il enleva encore une femme non seulement à son mari, mais eut deplus la reputation de l'avoir fait tuer pour en joüir tout à son aise; mais c'étoit assez qu'il fût beau-frere de son Eminence, pour pouvoir tout faire impunément.

Le Marêchal de Chatillon étoit tout aussi civil que l'autre étoit peu traitable. Il avoit d'ailleurs en partage toute la valeur, qu'avoient jamais eu ses ancêtres, dont nôtre Histoire fait mention honnorablement. Il avoit aussi beaucoup d'experience & de conduite, mais toutes ces bonnes qualitez étoient obscurcies en quelque façon, par l'amour qu'il avoit pour le repos & pour la vie tranquile; ainsi quand il se trouvoit bien dans un Camp, il avoit toutes les peines du monde à le quitter, parce qu'il craignoit de n'être pas aussi bien dans un autre qu'il étoit dans celui-là. Le Cardinal le connoissoit bien, ce qui étoit cause qu'on s'étonnoit qu'il lui eut donné ce commandement où il devoit avoir affaire à un Prince, qui étoit aussi vif & aussi vigilant qu'il étoit pesant & endormi.

Pour ce qui est du Marêchal de la Meilleraie, quoi qu'il eut obligation aussi bien que le Marêchal de Bresé, de son élevation à l'alliance du Cardinal, veu que sa femme étoit fille d'une soeur de son Pere, il ne laissoit pas d'avoir du merite personnellement. Il étoit brave & entendu dans son métier, ce qui étoit cause qu'il eut pû esperer de faire son chemin, quand même il n'eut pas été si proche parent du Ministre. Cependant il avoit cela de commun avec le Marêchal de Bresé, qu'il abusoit souvent aussi bien que lui de sa faveur, au lieu de l'honnêteté qui sied si bien à tout le monde, & principalement à ceux qui se voyent élevés par dessus les autres, ou par leur naissance, ou par leur merite, ou par la fortune, il n'avoit que de la hauteur, & pour ainsi dire du mépris, pour ceux qui de peu de chose s'étoient élevés comme lui à des dignitez, où qui étoient prêts de s'y élever. Il craignoit que sa gloire n'en fut offusquée, ainsi pour en rechercher une fausse, il perdoit la veritable, & se faisoit un nombre infini d'ennemis, au lieu des amis qu'il eu pû se faire. Il s'étoit brouillé par là avec St. Preuil, sans qu'il y eut eu autre chose que sa jalousie, qui eut été cause de plusieurs incartades qu'il lui avoit faites. St. Preuil ne les avoit pas souffertes sans rien dire, & comme on fait d'ordinaire, quand ceux dont l'on est offensé appartiennent de si près au Ministre, qu'on peut craindre qu'en les offensant on ne l'offense pareillement. Pour lui il les avoit repoussées en brave homme, & qui ne voyoit rien tant à apprehender, que de souiller sa gloire par quelque lâcheté.

Ce Marêchal avoit encore bien fait pis à Mr. de Fabert, à qui le Roi avoit enfin donné une Compagnie aux Gardes, après lui avoir refusé l'agrément d'une Compagnie dans un vieux corps qu'il vouloit acheter. Il avoit cru qu'il pouroit lui marcher sur le ventre comme bon lui sembleroit; parce que cet Officier étoit d'une extraction très-mediocre, & qu'il ne croyoit pas que le baton de Marêchal de France dût jamais venir à son secours, pour purger son mauvais sang. Mr. de Fabert s'étoit toûjours revolté contre lui, & avoit trouvé de la protection dans le Cardinal même, qui avoit été le premier à blâmer le procedé de son parent. Il est vrai que Fabert avoit eu l'addresse de parler toûjours très respectueusement au Marêchal afin que quand il viendroit à s'en plaindre à son Eminence, elle en sut plus disposée à écouter ses raisons.

Il eut été à souhaiter pour St. Preuil qu'il se fut conduit aussi sagement, non seulement avec lui, mais encore avec le Duc de Bresé, contre qui il venoit d'avoir tout nouvellement une espece de querelle. Etant venu à la Cour par ordre du Roi pour conferer avec lui des affaires de la Frontiere, & de ce qu'on pouroit y entreprendre la Campagne suivante, il demeura près de quinze jours à Paris, devant que le Conseil de Sa Majesté eut pris aucune resolution là dessus. Mr. Desnoiers Secretaire d'Etat de la Guerre, qui ne l'aimoit pas, parce qu'il ne s'étoit jamais pû resoudre à lui faire la Cour, vouloit qu'on fit le siege de Doüay, qui est à cinq lieuës au delà d'Arras, afin que cette Ville n'étant plus Frontiere, quand on auroit pris l'autre, St. Preuil se vit privé de la gloire, qu'il y a à un Gouverneur de se trouver le plus près des ennemis. St. Preuil vouloit au contraire que devant que d'aller ainsi en avant, on nétoyât ce qui étoit derriere lui. Il y avoit Bapaume qui lui ôtoit la communication des Places de la Somme, & qui n'étoit qu'à quatre lieuës de son Gouvernement. Il y avoit outre cela Cambrai, qui quoi que plus éloigné sembloit encore plus nécessaire à conquerir qu'une grande Villasse comme étoit Doüay, qu'on ne pouroit jamais conserver qu'avec une puissante garnison. Desnoyers répondoit à cela, qu'on en feroit une Place d'Armes, & qu'une partie de la Cavalerie y passant l'hiver, elle porteroit la terreur & l'effroi jusques au coeur de la Flandres Vallone, dont on pouroit aussi faire la conquête avec le tems.

Le Marêchal de la Meilleraie étoit du sentiment de Mr. Desnoyers, plûtôt pour avoir le plaisir de contredire à St. Preuil, que pour croire qu'il eut raison. Enfin le Conseil ayant peine à se determiner là dessus, parce que la force du raisonnement de St. Preuil combattoit, dans l'esprit de Sa Majesté, tout ce que les brigues des autres pouvoient faire ce Gouverneur passa ces quinze jours à aller se divertir dans le tems qu'il n'étoit point obligé d'être au Louvre. Il aimoit extrémement la paume, & comme tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité alloient en ce tems là au tripot de la Sphére qui est situé dans le Marais, il y fut un jour dés le matin, afin de jouer contre quelque marqueur, pour avoir le plaisir de se faire frotter. Il y trouva en arrivant le Duc de Bresé, qui étoit sorti de l'Academie, il n'y avoit encore que trois ou quatre mois. Quoi que son Pere fut extrémement fier, & même jusques au point qu'il passoit pour brutal dans l'esprit de tout le monde, il l'étoit néammoins encore plus que lui. Cela lui étoit plus pardonnable qu'à ce barbon, parce qu'il étoit encore si jeune qu'il n'avoit pas le jugement de connoître, qu'il prenoit là un méchant pli. Il balottoit déja avec un marqueur, à qui il avoit dit de prendre une raquette, quand St. Preuil arriva sous la Gallerie. Il y avoit là un grand nombre de pages & de laquais qui avoient la tête nuë, & comme St. Preuil connoissoit la livrée de son Père, il jugea tout aussi-tôt que c'étoit lui, quoi qu'il ne l'eut jamais veu. Pour lui comme il n'étoit venu qu'avec un seul laquais, le Duc n'en fit pas beaucoup de cas. Il ne l'avoit jamais veu pareillement, tellement que ne sachant qui il étoit, il continua à pelotter avec le marqueur, sans prendre garde seulement qu'il fut arrivé. St. Preuil étant entré dans la Salle du logis, & voyant que le maître n'y étoit pas revint dans le jeu de paume, & demanda en attendant qu'il fût revenu sa raquette au marqueur. Il étoit à peu près de même force que le Duc, & le marqueur qui les regardoit balotter, leur ayant dit qu'ils feroient mieux de prendre des chaussons, & de jouer partie, que de s'amuser comme ils faisoient à se lasser, ils y consentirent tous deux en même tems. Le Duc fut deshabillé le premier, & s'en étant allé dans le jeu de paume, St. Preuil y vint un moment après, & ils commencerent leur partie. Au reste y ayant eu chasse bientôt comme c'est l'ordinaire à ce jeu là, le Duc à qui deux de ses laquais levoient la corde pour le faire passer, quand il devoit aller de l'autre côté, commença à vouloir faire le petit souverain, c'est à dire à ne pas vouloir que St. Preuil fit comme lui. Comme il ne le connoissoit pas, & que quand même il l'eut connu, il n'eut pas laissé de croire, tant il avoit de vanité, qu'il y avoit toûjours bien de la difference entr'eux, il trouva non seulement mauvais qu'à son exemple il se fit lever la corde, mais encore qu'il ne passât pas par la galerie comme on a coûtume de faire, quand on a l'honneur de jouer avec le Roi. Ainsi il commença à quereller les marqueurs, de ce qu'au lieu de s'amuser à lever la corde, ils n'alloient pas chercher les balles, dont il feignoit de manquer.