Memoires De Mme La Marquise De La Rochejaquelein Ecrits Par Ell
Chapter 30
Le mécontentement qui éclata pendant quelque temps entre la bande de Vrignaud et celle de M. Charette, ne fut point produit par le désir de supplanter ce dernier, mais par son insouciance habituelle. Cette première troupe, réunie aux insurgés des communes qui avoisinent Nantes, formait un corps avancé qu'on avait porté aux Sorrinières, à l'embranchement des deux routes qui conduisent de cette dernière à Legé et Montaigu. Elle avait à soutenir des combats fréquens, parce que les Nantais, assiégés pour ainsi dire sur ce point, faisaient des sorties journalières. Il était donc fort intéressant de maintenir ce camp qui couvrait ceux de Legé et de Chantonnay, et de fournir au moins des vivres à ceux qui le composaient. Et sous le rapport des subsistances, le canton de Vieillevigne, alors fort peuplé, et principalement de fabricans, à une époque peu éloignée de la récolte, se trouvait dans une position difficile; il lui était impossible de nourrir des soldats; et M. Charette, pour qui ceux-ci étaient un rempart précieux, s'était engagé à le faire.
Mais jamais obligation ne fut plus mal remplie. Cette malheureuse division manquait de tout; elle passait des journées entières sans pain; les officiers, qu'on envoyait au quartier-général de Charette pour en demander et se plaindre de cet affreux dénuement, trouvaient ce général entouré de femmes et de jeunes gens, ou mollement assis sur un sopha, prenant part à des conversations frivoles, ou se livrant à des danses folâtres avec cette cour efféminée. Un pareil spectacle n'était pas fait pour concilier l'affection et l'estime de jeunes officiers bouillans, d'une humeur altière et indépendante, qui venaient de laisser leurs soldats en proie à la faim, murmurant contre leurs chefs, et menaçant de regagner leurs foyers. Des propos violens se tenaient de part et d'autre; ils circulaient ensuite dans les rangs de la division avec les détails de la vie riante et commode qu'on menait à Légé, et le mécontentement était porté à son comble.
Voilà exactement les causes des dissensions et de l'aigreur qui régnaient à cette époque entre les deux bandes. Celle de Vrignaud se regardait comme indépendante, et ne devant conserver avec Charette qu'une harmonie d'opinion et de mesures; mais son chef n'a point prétendu au commandement général.
Charette n'éprouva point de sédition dans sa propre armée, quoique sa conduite dissipée, son existence oisive et ses deux promenades de Montaigu le décréditassent beaucoup dans le parti. Il ne fut entièrement rétabli dans l'opinion que par la reprise de Mâchecoul qui fut emporté de vive force, quoique défendu par une garnison de quinze cents hommes et dix-huit pièces de canon.
Il serait néanmoins possible que la marquise de Joulami, femme d'un esprit très-délié et très-intrigant, ait eu le projet de faire ôter le commandement à Charette: elle avait beaucoup d'influence à Vieillevigne, et si elle avait pu porter l'une de ses créatures à la place de celui-ci, elle eût été l'ame des opérations militaires, ou du moins elle a pu se l'imaginer. Charette et cette femme ont eu des démêlés, et l'on assure que, dans une réponse que lui fit le général, pour la rappeler ironiquement à un genre d'occupations plus convenable à son sexe, il joignit une quenouille à sa lettre. On doit penser qu'un pareil cadeau aura été mal reçu.
IV.
Charette vint se réfugier deux fois à Montaigu. Sa première fuite fut causée par une terreur panique, parce que les républicains, sortis des Sables, s'étaient avancés jusqu'à Palluau, et que l'armée de Beysser occupait en même temps Machecoul. M. de Royrand le reçut très-mal, et lui observa assez rudement que du moins il fallait voir l'ennemi avant de décamper.
Le courroux de M. de Royrand tenait aussi à des causes personnelles; le poste de Légé évacué, il se trouvait à découvert de sa droite, et il pouvait être pris entre deux feux.
D'un autre côté, et c'était là le principal motif, l'armée de Charette, si elle fût demeurée sur son territoire (celui de l'armée Royrand), pouvait l'affamer dans quelques jours. Ce dernier chef, homme délicat et probe, était très-avare de réquisitions et nourrissait son armée au moyen des excursions qu'il faisait sur le pays ennemi, ou avec des grains qu'on payait en partie avec la caisse prise sur le district de Montaigu. L'armée Charette eût donc dérangé le système d'ordre et d'économie, et elle eût même pu amener la disette dans les communes ou elle se serait répandue. D'ailleurs, stationnée à Montaigu, quel service pouvait-elle rendre au parti? Et elle laissait à la merci des républicains les bandes de Savin et de Jolly, qui pouvaient être facilement coupées.
Le poste de Saint-Colombin était gardé par quatre cents hommes environ, tirés d'anciens régimens de ligne; celui de Rohan en avait fourni la meilleure partie. Ce poste fut surpris et fit peu de résistance. La moitié fut faite prisonnière.
Charette soutint vers ce temps-là un autre combat contre une colonne sortie de Machecoul, forte de cinq à six cents hommes, et qui vint l'attaquer à Légé; il la battit complètement et prit les deux pièces de canon qu'elle avait amenées avec elle. Ce détachement était en partie composé de Nantais.
V.
L'attaque de Nantes ne fut faite activement que par la grande armée. Celle de Charette n'y pouvait faire qu'une parade inutile. Comment en effet aurait-elle tenté avec succès de pénétrer à travers une demi-lieue d'une espèce de défilé, d'une gorge étroite, formée par les ponts de la Loire et de la Sèvre, sans pontons et sans bateaux? Aussi ne s'avança-t-elle que jusqu'au pont Rousseau, et elle dressa en cet endroit des batteries avec lesquelles on tira sur la ville à boulets rouges; une batterie voisine des républicains ripostait et tua une cinquantaine d'hommes. Les patriotes ne pouvaient, rien craindre de ce côté; ils le défendirent avec un faible poste et quelques canonniers.
Les paysans accourus à ce siège s'élevaient, à ce que l'on prétend, au moins à vingt mille. On remarquait dans cette armée des vieillards et des femmes qui s'étaient pourvus de sacs, afin de profiler plus amplement du butin qu'aurait procuré une ville aussi opulente; on annonçait hautement l'intention de la piller; et si toute cette populace eût réussi à s'y introduire, il eût été malaisé d'empêcher ce brigandage. De pareilles dispositions, connues des assiégés, étaient bien propres à enflammer leur courage et à augmenter la résistance.
On a dit dans le temps que si l'armée d'Anjou eût forcé la ville, le dessein des chefs qui la commandaient était de garder aussitôt les ponts, afin de s'opposer à l'entrée de l'armée Charette dont les principaux officiers seuls eussent été exceptés de cette défense.
Il n'est pas présumable que Charette ait montré des prétentions ouvertes au poste de généralissime. Il ne pouvait pas raisonnablement conserver le moindre espoir d'être nommé; il était peu connu dans les armées d'Anjou et du centre; il n'avait eu aucune relation directe avec elles, à l'exception de M. Royrand; l'on ne pense pas qu'il eût envisagé les autres chefs à cette époque; il députa deux ou trois officiers à l'assemblée qui devait faire l'élection, et il aura été mécontent, comme beaucoup d'autres, de la promotion de M. d'Elbée qui, à la vérité, ne méritait pas la préférence. On aura peut-être envisagé les réflexions qu'il aura faites sur ce choix, comme le dépit de l'amour-propre offensé.
Il serait plus exact de croire que Charette s'imaginait qu'on devait, dans cette assemblée de chefs, s'occuper non-seulement du chef principal mais de l'organisation de toutes les armées, opération qui, dans le fait, aurait été bien sage. Charette eût voulu, dans ce cas, être élevé au commandement de l'armée du Bas-Poitou, c'est-à-dire de tout le territoire insurgé qu'il gouverna après le passage de la Loire. Tout le pays eût ainsi été divisé en trois armées principales, et relativement au nombre, à l'importance et aux ressources territoriales, Charette eût commandé incontestablement la seconde.
Il aura donc été très-piqué d'une omission qui le laissait à la tête d'une bande assez médiocre, et toujours en butte aux tiraillemens, aux intrigues et l'insubordination des autres chefs. Si son projet eût réussi, la nomination d'un généralissime l'eût peu gêné, tant parce que le commandement du centre de celui-ci eût été éloigné, que parce que l'obéissance de chef à chef était dans ce temps-là très-imparfaite.
VI.
Charette avait commis une faute grossière dans l'établissement de son camp de Légé, et qui lui ôtait absolument toute facilité de résister à l'invasion des républicains et aux attaques qu'ils auraient dirigées contre lui dans cet endroit. Légé était couvert de tous côtés par des arbres et des haies touffues, retranchemens naturels qui s'adaptaient merveilleusement au génie militaire des insurgés. Charette détruisit cet avantage de fond en comble; il fit abattre tous les arbres, raser les buissons, et convertit Légé en une vaste plaine. Son aimée travailla pendant tout l'été de 1793 à cette imprudente opération. Dès ce moment le poste ne fut plus tenable pour des paysans qui l'abandonnaient aussitôt qu'ils apercevaient l'ennemi; et il devint pour celui-ci un poste de prédilection qu'il occupa constamment dans la suite, et qui le plaçait au centre du pays insurgé. On ne conçoit pas comment les expériences malheureuses, faites par Charette dans les endroits trop découverts, ne lui avaient pas fait rejeter ce projet insensé; mais c'est encore dans cette occasion qu'on remarque une des principales nuances de son caractère, la suffisance et la présomption. En traçant à Légé un camp retranché, il singeait le général d'une armée régulière.
VII.
Charette montra dans sa première lutte contre le général Haxo une autre nuance de son caractère, la légèreté et l'imprévoyance unies à beaucoup de bravoure et de fermeté. C'est bien dans cette occasion qu'on remarque qu'il n'adoptait aucun plan militaire, mais qu'il vivait au jour le jour, bravant le danger lorsqu'il se présentait, mais ne sachant ni le calculer, ni faire naître ou préparer des circonstances avantageuses. Après la prise de Noirmoutier, Charette n'y demeura que quelques jours; il les employa à faire entrer quelques vivres dans la place et à expédier un aviso en Angleterre. Ce fut La Roberie aîné, officier de mérite, qu'il y envoya. La garnison qu'il laissa à Noirmoutier était d'environ huit cents hommes, et ce poste fut médiocrement envié par les soldats de son armée, qui avaient une répugnance invincible pour toute position où l'on n'avait point de retraite. Le gouverneur était un M. de Tinguy, officier peu connu, et qui, parmi plusieurs autres officiers restés aussi dans la place, ne devait pas jouir d'une grande autorité.
Charette ramena donc incontinent son armée à Touvois, à une lieue de Légé, apparemment parce que cela le rapprochait de sa nouvelle conquête, et qu'il avait éprouvé devant une division de l'armée de Mayence, qu'il n'y avait aucune résistance à tenter dans son ancien poste qui équivalait à une rase campagne: il y campa pendant plus de trois semaines. Enfin, vers le milieu de novembre 1793, Haxo sortit de Nantes et entra par plusieurs points sur le pays insurgé. La division des Sables pénétra aussi, et Charette vit qu'il allait être enveloppé à Touvois, pendant que la division de l'armée de Haxo, qui avait débouché par Machecoul, lui couperait la retraite de Noirmoutiers. Dans une position aussi épineuse, Charette devait prendre un parti décisif, et il n'en prit point; il décampa de Touvois, s'avança vers la Garnache et Saint-Gervais: Haxo le suivait rapidement à la tête de quatre à cinq mille hommes et de l'artillerie.
Charette essaya un instant de lui résister dans ce dernier endroit, mais il fut chassé à coups de canon et acculé dans Bouin, dont il ne se tira avec sa troupe qu'en franchissant ou traversant les fossés. Il laissa là une belle artillerie, ses caissons, ses équipages. Son armée ne sauva qu'un seul cheval, celui de La Roberie; mais l'on ne sache pas qu'elle ait tué les autres ni encloué ses canons. Elle effectuait une retraite ou plutôt une déroute précipitée, accompagnée du plus grand désordre, et, certainement, elle n'eut pas le temps, ni peut-être la pensée de détruire les ressources qu'elle était forcée d'abandonner à l'ennemi. Ce désastre n'avait point été prévu, et il était bien facile de l'éviter. Charette devait examiner, en sortant de Touvois, s'il avait une force suffisante pour défendre Noirmoutiers et pour en empêcher le siège; il ne pouvait s'agir de s'y enterrer, car alors tout le parti se serait trouvé concentré dans un seul point, et il était irrévocablement abattu par la chute de ce lieu de refuge. Pour prendre une pareille résolution, il eût fallu attendre à une époque déterminée un secours que l'Angleterre aurait envoyé, et qui eût été capable de faire lever le siège. Ce plan était donc impraticable, quand même on admettrait, ce qui eût éprouvé une grande difficulté, que l'armée eût consenti à l'exécuter.
Et si l'armée de Charette était trop faible pour tenir tête à l'ennemi, il fallait donc se garder soigneusement de se laisser engager avec tous ses moyens militaires sur un terrain désavantageux, et qui ne laissait aux insurgés, en cas de défaite, que la perspective d'une destruction totale.
Bien plus, un semblable échec devait décourager entièrement la garnison de Noirmoutiers: il était propre à lui enlever l'espoir d'être jamais secourue, et par suite celle énergie morale et ces illusions du courage, qui sont toujours les meilleurs garans d'une défense opiniâtre. La facilité avec laquelle elle se rendit atteste assez l'abattement et la consternation que produisit la victoire de Haxo dans l'ame des assiégés.
Ce malheureux événement prouve donc l'hésitation, l'incertitude et l'absence de tout plan fixe de la part de Charette. C'était plutôt un sentiment confus que des réflexions éclairées qui le portait ainsi dans la direction de Noirmoutiers. Peut-être avait-il l'idée vague de s'y jeter et d'y cantonner une partie de son armée, sauf à la rejeter, si d'autres motifs paraissaient ensuite peu favorables. C'était toujours l'événement actuel qui déterminait sa conduite, et la mobilité des circonstances n'était pas plus rapide et plus variée que celle de ses pensées et de ses résolutions. Si celle que l'on analyse ici eût reçu le moindre degré de maturité, s'il eût pesé un seul moment les résultats que pouvait amener, au milieu d'un marais, une lutte inégale, il aurait porté son armée dans le sein du Bocage, sur un terrain où il devait bientôt recueillir tant de succès: et, comme Haxo voulait reprendre Noirmoutiers, et comme, pour achever ce dessein, il avait besoin de protéger ses derrière; par un corps d'observation, que les munitions et les subsistances nécessaires à sa troupe devaient arriver librement, et que, pour assurer ces approvisionnemens, il lui fallait tenir une chaîne de postes depuis Noirmoutiers jusqu'à Nantes, les événemens de la mer étant trop hasardeux; il eût été bien difficile que Charette n'eût pas trouvé jour à entraver des dispositions si multipliées, et à gagner peut-être sur son ennemi des avantages importans.
Aussi faut-il dire que cette défaite de Bouin terrassa le parti. Elle fut à l'armée de Charette ce que la défaite de Luçon avait été aux armées réunies. Dans les deux endroits on perdit son artillerie et ses munitions, et cette dernière perte surtout était incalculable pour des gens qui n'avaient point de postes fortifiés, qui étaient obligés de traîner tous leurs moyens après eux. Charette n'était plus, à proprement parler, un général d'armée, parce que tout ce qui constitue une armée avait échappé de ses mains; il devenait un simple partisan, occupé à fuir habituellement devant l'ennemi lorsqu'il déployait une force supérieure, et à épier les occasions dans lesquelles ce même ennemi se serait négligé ou affaibli par excès de confiance.
Charette essaya ce genre de combattre en sortant de Bouin. Il surpris à Bois-de-Cene un détachement républicain de quatre cents hommes à peu près, qui fut presque entièrement égorgé. Cet avantage lui procura quarante chevaux. Il se porta le lendemain sur Légé que gardait une troupe plus nombreuse et pourvue de canons; il l'attaqua valeureusement, et il fut repoussé après un combat de quelques heures.
C'est de cette époque que date toute la campagne faite par Charette, pendant l'hiver de 1794, et dans laquelle les revers de ce chef restèrent bien au-dessous de ses avantages. Plusieurs causes contribuèrent à ses succès.
La première et la plus considérable fut la proscription générale des Vendéens, l'interdit qui fut jeté sur leur malheureuse contrée, et les horreurs inouies dont elle devint le théâtre journalier; une soldatesque effrénée n'y connaissait ni amis ni neutres: les femmes et les enfans furent enveloppés dans ce carnage impitoyable; des communes qui avaient livré les armes furent ensuite livrées à la dévastation, au fer et à la flamme; des hommes revêtus des fonctions et des livrées républicaines furent fusillés; il n'y eut donc alors d'asile que dans les camps et les forêts, de sûreté et de garantie que sous les armes, de protection efficace que dans des réunions nombreuses. La crainte du péril et le sentiment de sa conservation formèrent l'armée, et la terreur générale produisit le courage le plus exalté, le courage du désespoir.
A ce mobile aussi puissant que les républicains avaient exercé contre eux, il faut ajouter le défaut absolu de renseignemens et de lumières dont ils auraient eu besoin pour guider leurs opérations, et dont ils étaient privés. Ils avaient, par leur conduite atroce et cruelle, élevé un mur d'airain entre les Vendéens et leurs soldats. Les deux partis n'étaient plus composés que d'ennemis acharnés: ainsi les armées patriotes n'ayant aucune espèce de relation dans le pays où elles combattaient, ne pouvaient marcher qu'à l'aventure; leurs généraux ne pouvaient former, pour ainsi dire, que des combinaisons divinatoires. Ils poursuivaient les insurgés à la piste; ils ne reconnaissaient que par la trace des lieux, par les routes qu'ils tenaient, semblables au chasseur qui rembuche des bêtes féroces; et comme cette manière de découvrir n'était praticable que pendant le jour, il s'ensuivait que les Vendéens étaient toujours en sûreté pendant la nuit, et qu'ils avaient une grande facilité pour cacher leur marche et échapper à l'ennemi. Cette considération explique pourquoi, dans cet hiver, ils furent si rarement surpris, et ils ne l'auraient même jamais été, si cette sécurité habituelle ne les eût fait relâcher quelquefois de toute espèce de précaution.
Ensuite la nature du terrain du Bocage de la Vendée était inestimable pour des révoltés pendant le cours de l'hiver. Couvert de bois et de buissons, n'ayant que peu de chemins et des chemins impraticables, il était presque impossible à une troupe d'y conduire de l'artillerie; le transport des vivres et des bagages y était de la dernière difficulté. La cavalerie la mieux montée y était ruinée eu quinze jours; tous les obstacles enfin se pressaient autour des opérations militaires, et si les colonnes républicaines n'eussent été éclairées par des réfugiés du pays, elles auraient probablement été réduites à une inaction complète. Une attitude active ne leur était pas plus favorable, puisqu'en agissant avec des corps nombreux, les républicains étaient affamés, et ils couraient risque d'être écrasés dès qu'ils se montraient en petites masses. Ils en firent une rude épreuve dans la campagne que l'on rappelle. Rassemblés en grande force, ils ne trouvaient personne et ils étaient assaillis de privations. Éparpillés en petits détachemens, ils étaient battus. L'on fera remarquer dans la suite que le général Hoche termina facilement la guerre civile, parce qu'il sut prévoir et parer à tous ces inconvéniens. La Vendée eût été pacifiée dix fois avant la dernière, si l'on eût remplacé les trois quarts des soldats républicains qui y sont péris, par de la modération et du bon sens.
VIII.
Le pays insurgé se trouva le plus souvent débarrassé des troupes républicaines pendant l'été de 1794. Des colonnes le traversèrent trois ou quatre fois, mais sans s'y arrêter. Ce plan de l'ennemi était motivé, ou sur les courses infructueuses faites pendant l'hiver et qui leur avaient coûté tant de monde et tant de fatigues, ou sur la nécessité de renforcer les armées des frontières moins exposées pendant les mauvaises saisons, ou principalement pour border et défendre les côtes sur lesquelles on craignait toujours quelques débarquemens d'Anglais qui auraient coopéré avec les insurgés. Charette eut donc le temps de respirer à son aise et d'entreprendre lui-même des attaques, au lieu de repousser ou d'esquiver celles des républicains. Sans doute ce repos qu'il aura présenté à ses soldats sous des couleurs adroites, comme étant la suite de l'abattement ou de l'impuissance de l'ennemi, releva le courage des siens, leur donna une haute idée de leur force, et augmentait leur confiance dans le général qui les avait guidés à travers tant de dangers. En envisageant dans leur ensemble tous ceux qui les avaient assaillis, les Vendéens le regardaient comme le libérateur de leur pays, le sauveur de leur existence, et la guerre qu'ils avaient soutenue sous ses ordres, comme ayant été le seul moyen d'échapper à cette terrible catastrophe; les esprits reçurent donc de ces considérations des impressions d'enthousiasme et d'énergie, qui préparèrent les succès que les Vendéens obtinrent contre les camps retranchés des patriotes.
Le camp dont l'attaque, est sans contredit, un des plus beaux faits d'armes du général vendéen, n'était point assis à Saint-Christophe, mais à Freligné, auprès d'une chapelle de ce nom, à un quart de lieue de Touvois. Les républicains avaient un détachement dans le premier endroit, et c'est sur ce point que la troupe battue effectua une retraite bien difficile; la garnison de ce camp était de quinze cents hommes, et plus de la moitié fut tuée. Les Vendéens montrèrent dans cette occasion une valeur et une fermeté que l'on ne pouvait pas raisonnablement attendre; l'événement seul justifia l'attaque d'un poste que l'on regardait comme imprenable par des troupes irrégulières.
Le camp des Chrimières, que Charette força quelques jours après, n'était pas aussi fort et aussi nombreux: celui-ci fut surpris dans un moment où l'ennemi était mal préparé. Les soldats avaient lavé et nettoyé leurs armes ce jour-là, et un grand nombre était répandu dans les vignes dont la maturité approchait. Cette attaque imprévue était la suite de la défaveur qui entourait les républicains et de l'impossibilité dans laquelle ils s'étaient placés, par leurs cruautés, de recevoir aucun renseignement. Les localistes, avec qui ils vivaient sans défiance, étaient les premiers à les trahir; ainsi les Vendéens étaient prévenus à temps de toutes les occasions favorables qui se présentaient, et les républicains ne l'étaient jamais. On ne peut se faire une idée de la haine profonde, de l'horreur que ceux-ci avaient excitées dans le pays insurgé; les femmes, les enfans en étaient envenimés; ces sentimens étaient comme mêlés dans leur substance, et portés au dernier degré d'exaltation.
IX.
On ne peut néanmoins dissimuler que la fureur des soldats républicains s'était grandement ralentie pendant cet été de 1794, et avant l'événement du 9 thermidor qui l'adoucit encore bien davantage. Le retour aux maximes de modération qui fit sourire l'humanité désolée, commença d'affaiblir le parti des insurgés; il brisait ou du moins relâchait son principal ressort, le désespoir du malheur, la nécessité toujours présente de vaincre ou de périr: aussi peut-on remarquer que, depuis cette amélioration dans l'opinion, les Vendées ne donnèrent plus le spectacle d'actions aussi brillantes et aussi courageuses que pendant la période de la terreur.