Memoires De Mme La Marquise De La Rochejaquelein Ecrits Par Ell

Chapter 3

Chapter 33,857 wordsPublic domain

Il n'y a point de grandes villes dans le Bocage. Des bourgs de deux à trois mille âmes sont dispersés sur cette surface. Les villages sont peu nombreux et distans les uns des autres; on ne voit pas même de grands corps de ferme. Le territoire est divisé en métairies: chacune renferme un ménage et quelques valets. Il est rare qu'une métairie rapporte au propriétaire plus de 600 fr. de rente. Le terrain qui en dépend est vaste, mais produit peu: la vente des bestiaux forme le principal revenu, et c'est surtout à les soigner que s'occupent les métayers.

Les châteaux étaient bâtis et meublés sans magnificence; on ne voyait, en général, ni grands parcs, ni beaux jardins. Les gentilshommes y vivaient sans faste, et même avec une simplicité extrême. Quand leur rang ou leur fortune les avait pour un peu de temps appelés hors de leur province, ils ne rapportaient pas dans le Bocage les moeurs et le ton de Paris; leur plus grand luxe était la bonne chère, et leur seul amusement était la chasse. De tout temps les gentilshommes poitevins ont été de célèbres chasseurs: cet exercice et le genre de vie qu'ils menaient les accoutumaient à supporter la fatigue, et à se passer facilement de toutes les recherches auxquelles les gens riches attachent communément du goût et même de l'importance. Les femmes voyageaient à cheval, en litière ou dans des voitures à boeufs.

Les rapports mutuels des seigneurs et de leurs paysans ne ressemblaient pas non plus à ce qu'on voyait, en général, dans le reste de la France; il régnait entre eux une sorte d'union peut-être inconnue ailleurs. Les propriétaires du Bocage y afferment peu leurs terres; ils partagent les productions avec le métayer qui les cultive: chaque jour ils ont ainsi des intérêts communs, et des relations qui supposent la confiance et la bonne foi. Comme les domaines sont très-divisés, et qu'une terre un peu considérable renfermait vingt-cinq ou trente métairies, le seigneur avait ainsi des communications habituelles avec les paysans qui habitaient autour de son château; il les traitait paternellement, les visitait souvent dans leurs métairies, causait avec eux de leur position, du soin de leur bétail, prenait part à des accidens et à des malheurs qui lui portaient aussi préjudice; il allait aux noces de leurs enfans et buvait avec les convives. Le dimanche, on dansait dans la cour du château, et les dames se mettaient de la partie. Quand on chassait le sanglier, le loup, le curé avertissait les paysans au prône; chacun prenait son fusil et se rendait avec joie au lieu assigné; les chasseurs postaient les tireurs, qui se conformaient strictement à tout ce qu'on leur ordonnait. Dans la suite, on les menait au combat de la même manière et avec la même docilité.

Ces heureuses habitudes, se joignant à un bon naturel, font des habitans du Bocage un excellent peuple: ils sont doux, pieux, hospitaliers, charitables, pleins de courage et de gaieté; les moeurs y sont pures; ils ont beaucoup de probité. Jamais on n'entend parler d'un crime, rarement d'un procès. Ils étaient dévoués à leurs seigneurs, avec un respect mêlé de familiarité. Leur caractère, qui a quelque chose de sauvage, de timide et de méfiant, leur inspirait encore beaucoup plus d'attachement pour ceux qui depuis si long-temps avaient obtenu leur confiance.

Les habitans des villes et les petits propriétaires n'avaient pas pour la noblesse les mêmes sentimens. Cependant, comme ils étaient toujours reçus avec bienveillance et simplicité quand ils venaient dans les châteaux; comme beaucoup d'entre eux devaient de la reconnaissance à des voisins plus puissans qu'eux, ils avaient aussi de l'affection et du respect pour les principales familles du pays. Quelques-uns ont embrassé avec chaleur les opinions révolutionnaires, mais sans aucune animosité particulière. Les horreurs qui ont été commises ne doivent pas leur être attribuées, et souvent ils s'y sont opposés avec force.

En 1789, dès que la révolution fut commencée, les villes se montrèrent favorables à tout ce qui se faisait. Les gens de la plaine surtout s'empressèrent de prendre part au nouveau mouvement; il y eut même de ce côté-là des châteaux attaqués et brûlés. Au contraire, les habitans du Bocage virent avec crainte et chagrin tous ces changemens, qui ne pouvaient que troubler leur bonheur, loin d'y ajouter. Lorsqu'on forma des gardes nationales, le seigneur fut prié, dans chaque paroisse, de la commander. Quand il fallut nommer des maires, ce fut encore le seigneur qui fut choisi. On ordonna d'enlever des églises les bancs seigneuriaux; l'ordre ne fut point exécuté. Enfin, chaque jour les paysans se montraient plus mécontens du nouvel ordre de choses, et plus dévoués aux gentilshommes.

Le serment des prêtres vint accroître encore le mécontentement. Quand les gens du Bocage virent qu'on leur ôtait des curés auxquels ils étaient accoutumés, qui connaissaient leurs moeurs et leur patois, qui presque tous étaient tirés du pays même, qui s'étaient fait vénérer par leur charité, et qu'on les remplaçait par des étrangers, ils ne voulurent plus aller à la messe de la paroisse. Les prêtres assermentés furent insultés ou abandonnés. Le nouveau curé des Échaubroignes fut obligé de s'en retourner, sans avoir pu obtenir même du feu pour allumer les cierges; et cet accord universel régnait dans une paroisse de quatre mille habitans. Les anciens prêtres se cachaient et disaient la messe dans les bois. On essaya dans quelques endroits des mesures de rigueur; il y eut des soulèvemens partiels et des émeutes assez vives. La gendarmerie éprouva quelquefois de la résistance, et les paysans commencèrent à montrer de la constance et du courage. Un malheureux homme du Bas-Poitou se battit long-temps avec une fourche contre les gendarmes. Il avait reçu vingt-deux coups de sabre. On lui criait: «Rends-toi.» Il répondait: «Rendez-moi mon Dieu,» et il expira ainsi.

L'insurrection du mois d'août 1792 fut plus considérable. Après le 10 août, les mesures devinrent plus sévères; on poursuivit, on persécuta avec plus d'acharnement les prêtres insermentés; on ferma quelques chapelles. Plusieurs des nouveaux administrateurs se montrèrent de plus en plus durs et insolens envers un peuple habitué à la douceur et à la justice. Tous ces motifs, et la nouvelle des premiers succès des puissances coalisées, achevèrent d'allumer les esprits. Les paysans se rassemblèrent armés de fusils, de faulx, de fourches, pour entendre la messe dans la campagne et défendre leur curé, si l'on venait pour l'enlever. Une circonstance particulière mit tout ce peuple en mouvement. Un nommé Delouche, maire de Bressuire, eut une querelle avec quelques autres fonctionnaires, et fut chassé de la ville où il avait voulu proclamer la loi martiale. Alors il s'en alla à Moncoutant. Là, il détermina les paysans à marcher. Plus de quarante paroisses se réunirent. Un gentilhomme, M. Baudry d'Asson, et Delouche, étaient les chefs de cette multitude. Trois autres gentilshommes, MM. de Calais, de Richeteau et de Feu, prirent aussi parti dans cette troupe. Tous les autres seigneurs du pays qui n'avaient point émigré, étaient encore à Paris. Cette expédition fut dirigée avec une profonde ignorance. M. Baudry ne manquait pas de courage; mais il n'avait aucune capacité, et il était hors d'état de commander dix hommes. Il mena à la boucherie les malheureux paysans. On hésita si l'on marcherait d'abord sur Châtillon ou sur Bressuire. Enfin, contre l'avis de M. Delouche, on décida qu'on irait attaquer Châtillon, où siégeait le district. On y entra sans résistance. Le district s'était retiré à Bressuire. On brûla tous ses papiers, puis on marcha sur cette dernière ville. Sans un orage affreux qui dispersa la troupe des insurgés, Bressuire eût été pris, suivant toute apparence; ce retard donna le temps aux gardes nationales de la plaine d'arriver au secours de la ville, qui en demandait depuis plusieurs jours. Les paysans attaquèrent le lendemain. Les gardes nationales, qui étaient dans leur première ferveur de patriotisme, montrèrent assez de courage; mais il ne fut pas long-temps nécessaire. Le combat fut court, et les révoltés se dispersèrent presque sur-le-champ. Une centaine de pauvres paysans furent tués en criant: _Vive le roi!_ On en prit cinq cents. Delouche se sauva, et depuis fut arrêté à Nantes; M. de Richeteau fut atteint et fusillé à Thouars, sans jugement. M. Baudry parvint à se cacher et à se dérober aux poursuites pendant six mois. Il reparut ensuite dans la guerre de la Vendée, où il a péri.

La victoire des gardes nationales fut souillée par des atrocités. Malgré l'indignation de la plupart des habitans de Bressuire, et les efforts de quelques hommes de bien, il y eut des prisonniers massacrés de sang-froid. M. Duchâtel, de Thouars, qui depuis, à la Convention, montra tant de courage dans le procès du roi, fit ce qu'il put pour sauver ces malheureux; on en égorgea un dans ses bras, et il fut blessé eu voulant le préserver. MM. de Feu et de Richeteau, qui, à la suite de quelques pourparlers, avaient la veille consenti à rester en otage, furent aussi massacrés. Des gardes nationales de la plaine retournèrent dans leurs foyers, emportant comme trophées, au bout de leurs baïonnettes, des nez, des oreilles et des lambeaux de chair humaine.

La commission qui fut chargée, à Niort, de juger les prisonniers, montra beaucoup de douceur et d'humanité; elle ne prononça aucune condamnation; tout fut rejeté sur les morts ou les absens.

Ce fut peu de jours après ces tristes événemens, que nous arrivâmes à Clisson. La paroisse de Boismé, où est situé le château, n'avait point pris part à la révolte. Comme elle touche presque à la plaine, les esprits y étaient moins ardens; d'ailleurs ils avaient conservé leurs prêtres. Le curé et le vicaire avaient prêté le serment, en protestant contre tout ce qui pourrait s'y trouver de contraire à la religion catholique, apostolique et romaine. Ils continuaient à reconnaître l'ancien évêque, et n'obéissaient point au constitutionnel. Le district, qui connaissait le danger d'irriter les paysans sur cet article, fermait les yeux sur cette irrégularité, tellement que le vicaire, ayant écrit au district qu'il rétractait même cette espèce de serment, n'en avait reçu aucune réponse.

Bientôt, après notre arrivée, nous apprîmes les massacres de septembre. Nous voulûmes cacher à ma mère la mort de madame de Lamballe; mais elle s'en douta, et nous interrogea: notre silence lui confirma ce malheur. Elle tomba sans connaissance, et demeura trois semaines dans un état affreux. Nous parvînmes à lui dérober la nouvelle de l'assassinat de quelques autres personnes, surtout, celui de M. de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau, le meilleur ami de toute notre famille, massacré à l'Abbaye. M. de Montmorin, le ministre, périt le même jour.

Ce fut alors qu'on chassa les religieuses de leurs couvens. Ma mère avait été élevée à Angoulême, par sa tante, abbesse de Saint-Auxonne, soeur du duc de Civrac; elle avait pour elle beaucoup de reconnaissance et d'attachement. Nous envoyâmes M. Thomassin la chercher, pour qu'elle vînt habiter avec nous; nous lui offrîmes de donner aussi asile à plusieurs autres religieuses; mais elle vint seule.

M. Henri de La Rochejaquelein était enfin parvenu à s'échapper de Paris; toute sa famille avait émigré; il se trouvait seul au château de la Durbellière, dans la paroisse de Saint-Aubin de Baubigné, une de celles qui s'étaient révoltées. Cette circonstance, l'isolement où il se trouvait, sa qualité d'officier de la garde du roi, pouvaient faire craindre qu'on ne prît quelque mesure contre lui. M. de Lescure l'engagea à venir à Clisson, où il ne paraissait pas qu'on dût avoir la moindre inquiétude. J'étais près d'accoucher. Le château était habité par des femmes et des personnes âgées. M. de Lescure n'était pas de caractère à montrer une imprudence inutile: d'ailleurs il était fort aimé; on le regardait comme un homme uniquement livré à la piété et à l'étude. Nous vivions assez tranquilles.

Henri de La Rochejaquelein avait alors vingt ans. C'était un jeune homme assez timide, et qui avait peu vécu dans le monde; ses manières et son langage laconique étaient remarquables par la simplicité et le naturel; il avait une physionomie douce et noble; ses yeux, malgré son air timide, paraissaient vifs et animés; depuis, son regard devint fier et ardent. Il avait une taille élevée et svelte, des cheveux blonds, un visage un peu allongé, et une tournure plutôt anglaise que française. Il excellait dans tous les exercices du corps, surtout à monter à cheval.

Nous avions beaucoup d'autres hôtes à Clisson: M. d'Auzon, vieillard infirme et respectable, proche parent de M. de Lescure, et qui lui servait de père; M. Desessarts, notre voisin, gentilhomme que la famille de Lescure avait toujours aimé, et qui, depuis beaucoup d'années, habitait le château avec ses enfans. Il avait un fils, officier de marine, émigré, et un autre qui était destiné à l'état ecclésiastique, et à qui M. de Lescure était fort attaché. Ce jeune homme n'était point encore engagé dans les ordres; cependant on lui avait demandé le serment. Il l'avait refusé, et, depuis ce moment, il était forcé d'habiter Poitiers, par mesure de surveillance. Le père et les fils étaient spirituels et aimables, ainsi que mademoiselle Desessarts. Il y avait aussi à Clisson un chevalier de ***, qui était un peu de nos parens. La révolution l'avait ruiné, et il s'était réfugié chez nous: c'était un homme de cinquante ans, petit, gros, bon, sot et poltron. Dans sa jeunesse, il avait été destiné à être abbé, et alors il était fort libertin; depuis il était entré au service, et il était devenu bigot jusqu'au ridicule. M. de Marigny ne nous avait point quittés.

Telle était la société nombreuse qui habitait Clisson: on se tenait renfermé de peur de se compromettre; on ne faisait ni on ne recevait aucune visite. Les domestiques étaient nombreux et presque tous très-sûrs, dévoués à nous et à nos opinions. Le maître-d'hôtel et le valet de chambre, chirurgien de feu madame de Lescure, étaient cependant très-révolutionnaires; mais M. de Lescure les gardait par respect pour les volontés de sa grand'mère, à laquelle ils avaient prodigué des soins, et qui l'avait demandé en mourant.

Le 31 octobre au soir, j'accouchai d'une fille. Dans un autre temps, j'aurais voulu la nourrir: mais je prévoyais que tôt ou tard la révolution nous atteindrait, et je voulais qu'il me fût possible de suivre M. de Lescure partout, soit en prison, s'il était pris, soit à la guerre, où il avait résolu de prendre part, si elle venait à éclater. Je pris donc une nourrice pour ma fille.

Le roi périt. MM. de La Rochejaquelein, de Lescure et autres avaient chargé quelques amis de les avertir, si l'on préparait un mouvement ou du moins un coup de main pour le sauver. Rien ne fut essayé. On se figure aisément quelle profonde douleur nous éprouvâmes tous en apprenant cet attentat. Pendant plusieurs jours, ce ne fut que des larmes dans tout le château.

Après le fort de l'hiver, ma mère pensa à retourner en Médoc. Elle voulait m'emmener avec elle; mais je me refusai à quitter M. de Lescure, et lui-même n'aurait pas consenti à s'éloigner du Poitou.

Il prévoyait que tôt ou tard les paysans, que l'on continuait à vexer sans ménagement, finiraient par se révolter; et il voulait faire la guerre avec eux. Mon père aurait eu aussi du regret de manquer cette occasion. D'un autre côté, ce voyage n'était pas sans danger: dans ce malheureux temps, il y avait plus de risque à changer de demeure qu'à se tenir tranquille. Au milieu de ces irrésolutions, la guerre éclata.

Me voici à cette époque à jamais célèbre. On voit que cette guerre n'a pas été, comme on l'a dit, excitée par les nobles et par les prêtres. De malheureux paysans, blessés dans tout ce qui leur était cher, soumis à un joug que le bonheur dont ils jouissaient auparavant rendaient plus pesant, n'ont pas pu le supporter, se sont révoltés, et ont pris pour chefs et pour guides des hommes en qui ils avaient mis leur confiance et leur affection. Les gentilshommes et les curés, proscrits et persécutés, et qui d'ailleurs étaient ennemis de la cause qu'attaquaient les paysans, ont marché avec eux, et ont soutenu leur courage, mais n'ont point commencé la guerre; car aucune personne raisonnable ne pouvait supposer qu'une poignée de pauvres gens sans armes et sans argent, parviendrait à vaincre les forces de la France entière. On s'est battu par opinion, par sentiment, par désespoir, et non par calcul. On n'avait ni but, ni même une espérance positive, et les premiers succès ont passé l'attente qu'on avait d'abord conçue. Il n'y a eu ni plan, ni complots, ni secrètes intelligences. Tout le peuple s'est levé à la fois, parce qu'un premier exemple a trouvé tous les esprits disposés à la révolte. Les chefs des diverses insurrections ne se connaissaient même pas. Pour ce qui regarde M. de Lescure et nos parens, je puis affirmer qu'ils n'ont fait aucune démarche qui pût amener la guerre; ils la prévoyaient, la désiraient même, mais c'était une idée vague et éloignée. S'ils eussent provoqué la révolte par quelque sourde menée, s'ils eussent activement travaillé à exciter les paysans, je le saurais, et assurément il n'y aurait pas lieu de le cacher. La suite du récit va montrer comment ils se trouvèrent conduits à prendre parti dans l'insurrection. Je crois pouvoir affirmer que, dans toute la Vendée, les choses se sont passées à peu près de la même sorte.

CHAPITRE IV.

Commencement de la guerre.--Départ de M. de La Rochejaquelein.--Notre arrestation.

Je ne pourrais point donner de détails complets sur les premiers commencemens de la guerre de la Vendée; je n'en ai pas été témoin, et même je ne les ai jamais sus d'une manière très-précise, que pour quelques points; je raconterai seulement de quelle manière elle arriva successivement jusqu'à nous.

Le recrutement des trois cent mille hommes fut la cause d'un soulèvement presque général dans le Bocage. Ce mouvement prit d'abord de l'importance sur deux points assez éloignés, Challans, dans le Bas-Poitou, et Saint-Florent, en Anjou, sur les bords de la Loire. Il n'y eut aucun concert entre ces deux révoltes; on fut même très-long-temps sans savoir dans un de ces cantons ce qui se passait dans l'autre.

A Saint-Florent, le tirage avait été indiqué pour le 10 mars; les jeunes gens s'y rendirent dans le dessein presque arrêté de ne point obéir. Quand on les vit mal disposés, on voulut les haranguer; leur résistance augmentant toujours, on en vint aux menaces; et enfin la mutinerie se déclarant de plus en plus, le commandant républicain fit braquer une pièce de canon devant le district; un instant après, elle fut tirée sur les jeunes gens: personne ne fut tué. Ils s'élancèrent sur la pièce; on la leur abandonna; les gendarmes et les administrateurs se dispersèrent en fuyant; le district fut pillé, les papiers brûlés, la caisse distribuée. Le reste du jour se passa en réjouissances: puis les jeunes gens retournèrent chez eux sans trop savoir ce qu'ils deviendraient, et comment ils échapperaient à la terrible vengeance des républicains.

Jacques Cathelineau, du village du Pin-en-Mauges, voiturier colporteur de laines, père de cinq enfans en bas âge, était un des hommes les plus respectés de tous les paysans du canton: il était à pétrir le pain de son ménage, lorsqu'il entendit raconter ce qui venait de se passer; aussitôt il prit la résolution de se mettre à la tête de ses compatriotes, et de ne pas les laisser en proie à toutes les rigueurs qui menaçaient le pays. Sa femme le supplia de ne pas songer à ce projet; il n'écouta rien. Essuyant ses bras, il remit un habit, alla sur-le-champ rassembler les habitans, et leur parla avec force du châtiment que tout le pays allait subir, si l'on ne se déterminait pas à se révolter ouvertement. Cathelineau était fort aimé de tout le monde: c'était un homme sage et pieux. Le courage et la chaleur qu'il mit dans ses exhortations entraînèrent les jeunes gens. Aussitôt une vingtaine s'arment et promettent de marcher avec lui; ils partent sur-le-champ; le nombre s'accroît: ils arrivent au village de la Poitevinière. Cathelineau fait sonner le tocsin, rassemble les habitans, leur répète ce qu'il a persuadé à leurs voisins; bientôt sa troupe est de plus de cent hommes. Alors il se détermine à aller attaquer un poste républicain de quatre-vingts hommes, qui était placé à Jallais avec une pièce de canon; on marche en recrutant sans cesse sur la route. Le poste est enlevé. On y fait des prisonniers; on s'empare de la pièce, que les paysans surnomment le _Missionnaire_; on prend aussi des armes et des chevaux.

Encouragé par ce premier succès, Cathelineau entreprend le même jour d'attaquer Chemillé, où se trouvaient deux cents républicains et trois pièces de canon. Les révoltés étaient déjà plus de quatre cents; ils essuient une première décharge, fondent sur leurs ennemis, et emportent un avantage prompt et complet.

En même temps, deux autres rassemblemens s'étaient formés dans les environs. Un jeune homme, nommé Foret, du village de Chanzeaux, paysan un peu plus instruit et intelligent que ses camarades, qui venait de rentrer en France après avoir suivi un émigré, avait paru exercer assez d'influence sur les jeunes gens à Saint-Florent. Les gendarmes vinrent pour l'arrêter le lendemain; il s'y attendait: dès qu'il les vit approcher, il en tua un d'un coup de fusil; les autres s'enfuirent. Foret courut à l'église, sonna le tocsin, rassembla les habitans, leur prêcha la révolte, et leva une forte troupe dans tous les villages voisins. Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, en fit autant de son côté; et le 14 mars au matin, ces deux troupes vinrent se joindre à celle de Cathelineau. Le jour même on se porta sur Chollet qui est la ville la plus considérable du pays; on eut à combattre cinq cents républicains qui avaient du canon. Le combat ne fut pas plus incertain ni plus long qu'à Chemillé; mais le résultat était plus important. Chollet était un chef-lieu de district; on y trouva des munitions, de l'argent et des armes.

Le temps de Pâques approchait; les paysans croyaient en avoir assez fait pour être craints; ils voulurent retourner chez eux: l'armée fut entièrement dissoute; tout rentra dans l'ordre accoutumé. Une colonne républicaine envoyée d'Angers parcourut le pays, ne trouva pas de résistance, mais n'osa pas exercer de vengeances. Après les Pâques, on songea à faire une nouvelle révolte et à chasser encore les républicains: mais les paysans voulurent se donner des chefs plus importans; ils allèrent dans les châteaux demander au peu de gentilshommes qui étaient restés de se mettre à leur tête. M. d'Elbée était tranquillement auprès de sa femme qui venait d'accoucher, et il n'avait pris aucune part à la première insurrection. M. de Bonchamps, qui était avec lui l'homme le plus considéré du canton, fut entraîné de la même façon.

L'insurrection du Bas-Poitou commença le 12 mars, à peu près en même temps que celle de l'Anjou; elle fut plus générale. De Fontenay à Nantes, presque aucune paroisse ne se soumit au recrutement, et il se forma sur-le-champ un grand nombre de rassemblemens qui résistèrent ouvertement aux républicains; les plus importans furent ceux de Challans et de Machecoul. Un nommé Gaston, perruquier, commanda le premier. Il avait tué un officier, avait revêtu son uniforme, et s'était donné quelque importance. Après s'être emparé de Challans, il marcha sur Saint-Gervais, et il y fut tué. Des rapports mal rédigés, de faux récits, firent de ce Gaston le commandant de Longwy qui avait ouvert ses portes aux princes, en 1792. Pendant long-temps la France entière crut que tous les insurgés de la Vendée étaient commandés par ce général Gaston, tandis qu'en Poitou sa prompte mort faisait qu'on ignorait jusqu'à son nom.