Memoires De Mme La Marquise De La Rochejaquelein Ecrits Par Ell

Chapter 2

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Entre deux et trois heures du matin, le tocsin commença à sonner dans notre quartier. M. de Lescure, ne pouvant résister à son inquiétude, s'arma et partit avec M. de Marigny pour voir si le peuple ne se portait pas vers les Tuileries. Mon père et M. de Grémion, étant arrivés trop récemment, n'avaient point encore de cartes pour entrer au château. Ils furent forcés de demeurer; mais les cartes mêmes ne purent servir. M. de Lescure et M. de Marigny essayèrent de pénétrer par toutes les issues qu'ils connaissaient fort bien. Des piquets de la garde nationale défendaient l'entrée de chaque porte, et empêchaient les défenseurs du roi de parvenir auprès de lui. M. de Lescure, après avoir tourné autour des Tuileries, après avoir vu massacrer M. Suleau, rentra pour se déguiser en homme du peuple; mais à peine était-il dans l'hôtel, que la canonnade commença. Alors le désespoir s'empara de lui; il ne se consolait pas de n'avoir pu pénétrer au château. Nous entendîmes d'abord crier: _Au secours! voilà les Suisses! nous sommes perdus!_ Le bataillon de la section revint sur ses pas, et fut rejoint par trois mille hommes armés de piques toutes neuves, qui arrivaient du fond du faubourg. Nous crûmes, pendant une minute, que le roi avait le dessus. Bientôt les cris de _vive la nation! vivent les sans-culottes!_ succédèrent à ceux que nous avions d'abord entendus. Nous restâmes abattus, entre la vie et la mort.

M. de Marigny avait été séparé de M. de Lescure. Le peuple l'avait enveloppé et entraîné au milieu de la foule qui attaquait le château. Au commencement de l'attaque, une femme fut blessée à côté de lui; il la prit dans ses bras, et l'emportant, il échappa au malheur affreux de combattre malgré lui contre le roi qu'il venait défendre. Il fut impossible à d'autres d'éviter cette contrainte. M. de Montmorin arriva à notre hôtel, après avoir échappé à un grand danger. Il se sauvait, suivi par quatre hommes de la garde nationale qui venaient de se battre, et qui étaient ivres de carnage. Il entra chez un épicier, et lui demanda un verre d'eau-de-vie. Les quatre gardes entrent aussi comme des furieux. L'épicier se doute sur-le-champ que M. de Montmorin sort du château; et, prenant un air de connaissance, il lui dit: «Eh bien! mon cousin, vous ne vous attendiez pas, en arrivant de la campagne, à voir la fin du tyran. Allons, buvez à la santé de ces braves camarades et de la nation.» Ce fut ainsi que cet honnête homme le sauva sans le connaître; mais ce fut pour bien peu de temps il fut massacré le 2 septembre.

Plusieurs autres personnes vinrent aussi nous demander asile. Nous passâmes la journée dans de cruelles transes. On massacrait les Suisses aux environs, et notre hôtel portait pour inscription, au-dessus de la porte: _Hôtel de Diesbach_. Beaucoup de passans la remarquaient. On disait aussi, dans le quartier, que M. de Lescure était chevalier du poignard: c'était le nom que le peuple avait donné aux défenseurs secrets du roi. Heureusement, on ignorait l'arrivée de M. de Grémion; d'ailleurs nous étions assez aimés dans la rue, parce que nous avions soin de faire prendre toutes les fournitures de la maison dans les boutiques voisines.

Nous attendions le soir avec impatience pour fuir de l'hôtel. Chacun se déguisa, et l'on convint d'aller séparément se réfugier rue de l'Université, faubourg Saint-Germain, chez une ancienne femme de chambre. Mon père et ma mère sortirent ensemble, et arrivèrent sans accident. Je partis avec M. de Lescure. J'exigeai qu'il quittât ses pistolets; je craignis que cela ne le fit reconnaître pour un chevalier du poignard; il y consentit par pitié pour mes instantes prières: j'étais alors grosse de sept mois.

Nous suivîmes l'allée de Marigny, et de là nous entrâmes dans les Champs-Élysées. L'obscurité et le silence y régnaient. Seulement on entendait, dans le lointain, des coups de fusil du côté des Tuileries; les allées étaient désertes. Tout-à-coup nous distinguâmes la voix d'une femme qui venait vers nous, en demandant du secours: elle était poursuivie par un homme qui menaçait de la tuer; elle s'élança vers M. de Lescure, saisit son bras, en lui disant: «Monsieur, défendez-moi!» Il était fort embarrassé, sans armes, et retenu par deux femmes qui s'attachaient à lui, et qui étaient presque évanouies. Il voulut vainement se dégager pour aller à cet homme, qui nous couchait en joue, en disant: «J'ai tué des aristocrates aujourd'hui, ce sera cela de plus.» Il était complètement ivre. M. de Lescure lui demanda ce qu'il voulait à cette femme: «Je lui demande le chemin des Tuileries, pour aller tuer des Suisses.» En effet, il n'avait pas eu d'abord l'intention de lui faire du mal: mais elle s'était troublée, avait pris la fuite sans lui répondre, et il la poursuivait. M. de Lescure, avec son admirable sang-froid, lui dit: «Vous avez raison, j'y vais aussi.» Alors cet homme se mit à causer avec lui; mais de temps en temps il nous couchait en joue, disant qu'il nous soupçonnait d'être des aristocrates, et qu'il voulait au moins tuer cette femme. M. de Lescure voulait se jeter sur lui, mais il ne le pouvait pas, cette femme et moi nous nous cramponions à ses bras de plus en plus, sans savoir ce que nous faisions. Enfin il persuada à cet homme que nous allions aux Tuileries: alors il voulut nous accompagner; mais M. de Lescure lui dit: «J'ai là ma femme qui est près d'accoucher; c'est une poltronne; je vais la mener chez sa soeur, et puis je viendrai te rejoindre.» Ils se donnèrent rendez-vous, et il nous laissa.

Je voulus absolument quitter les allées, et marcher dans le grand chemin qui sépare les Champs-Élysées. Jamais je n'oublierai le spectacle qui se présenta à mes yeux. A droite et à gauche étaient les Champs-Élysées, où plus de mille personnes avaient été massacrées pendant le jour. La plus profonde obscurité y régnait. En face on voyait les flammes s'élever au-dessus des Tuileries; on entendait la fusillade et les cris de la populace. Derrière nous, les bâtimens de la barrière étaient aussi en feu. Nous voulûmes entrer dans les allées de la droite, et les traverser pour aller gagner le pont Louis XV. J'entendis du bruit, des gens qui criaient et qui juraient: je n'osai passer de ce côté. La peur me saisit, et j'entraînai M. de Lescure tout-à-fait à gauche, le long des jardins du faubourg Saint-Honoré. Nous arrivâmes sur la place Louis XV; nous allions la traverser, lorsque nous vîmes une troupe qui débouchait des Tuileries par le pont-tournant, en faisant des décharges de mousqueterie; nous prîmes alors la rue Royale, puis la rue Saint-Honoré; nous traversâmes la foule de tous ces hommes armés de piques, qui poussaient des hurlemens féroces: la plupart étaient ivres. J'avais tellement perdu la tête, que je m'en allais criant, sans savoir ce que je disais: «_Vivent les sans-culottes! illuminez! cassez les vitres!_» et répétant machinalement les vociférations que j'entendais. M. de Lescure ne pouvait me calmer, ni empêcher mes cris. Enfin nous arrivâmes au Louvre, qui était sombre et solitaire; nous passâmes au Pont-Neuf, et de-là sur le quai.

Le plus morne silence régnait de ce côté de la Seine, tandis qu'on voyait sur l'autre rive les flammes des Tuileries qui jetaient une sombre lueur sur tous les objets, et qu'on entendait le bruit du canon, la fusillade, les cris de la multitude: c'était un contraste frappant. La rivière semblait séparer deux régions différentes. J'étais épuisée de fatigue, et ne pus aller jusqu'au lieu où ma mère était retirée; je m'arrêtai dans une petite rue du faubourg Saint-Germain, chez une ancienne femme de charge de M. de Lescure. J'y trouvai deux de mes braves domestiques. Ils étaient venus cacher mes diamans et des effets précieux qu'ils avaient emportés au péril de leur vie; car le peuple massacrait tous ceux qui pillaient dans les maisons, ou qui en avaient l'apparence. Ils m'apprirent que ma mère était sauvée. Je les chargeai d'aller la rassurer sur mon sort; mais ils ne purent aller l'avertir; elle passa la nuit dans les angoisses, tandis que mon père courait la ville pour tâcher de découvrir ce que j'étais devenue; ils n'apprirent de mes nouvelles que le lendemain matin.

Nous sûmes, par deux ou trois femmes qui étaient restées dans l'hôtel Diesbach, que toute la nuit on avait massacré des Suisses dans notre rue. Agathe, ma femme de chambre, avait eu un homme tué à ses côtés pendant qu'elle revenait de porter à un garde-suisse, qui était caché, des habits pour se déguiser. Le lendemain il y eut encore du carnage. M. de Lescure, malgré mes prières, voulut aller savoir des nouvelles de ses amis. Il vit égorger deux hommes près de lui.

Nous demeurâmes huit jours dans nos asiles; mais ma mère et moi, nous venions réciproquement nous voir, déguisées en femmes du peuple. Un jour je revenais de chez elle, M. Lescure me donnait le bras; nous passâmes devant un corps-de-garde; un volontaire, assis à la porte, dit à ses camarades: «On voit passer des chevaliers du poignard: ils sont déguisés; mais on les reconnaît bien.» Je contins mon émotion: en rentrant je tombai sans connaissance.

On nous dit que les administrateurs de la section du Roule étaient assez bons; cependant nous n'osâmes pas rentrer à l'hôtel Diesbach; nous allâmes nous loger à l'hôtel garni de l'Université. Ce fut là que ma mère, déjà accablée par tant de malheurs, apprit, par les cris publics, que madame de Lamballe avait été transférée à la Force: elle fut saisie d'une fièvre inflammatoire.

Quand elle fut un peu mieux, nous songeâmes à sortir de Paris. Chaque jour on faisait de nombreuses arrestations, et nous attendions notre tour, craignant de l'avancer encore en demandant les passe-ports qui nous étaient nécessaires pour partir.

Dieu nous envoya un libérateur. M. Thomassin, qui avait été gouverneur de M. de Leseure, se dévoua pour nous, et résolut de nous sauver ou de périr; c'était un homme rempli d'esprit et de ressources, grand ferrailleur et très-hardi. Quoique fort attaché à M. de Lescure, il s'était un peu mêlé au parti révolutionnaire; et tel que je viens de le peindre, il lui avait été facile d'acquérir de la faveur et de l'influence: il était commissaire de police et capitaine dans la section de Saint-Magloire. Il se fit donner une commission pour aller acheter des fourrages; ensuite il nous mena lui-même à la section: il était en habit d'uniforme, avec des épaulettes. Pendant qu'avec toute la jactance d'un héros des sections de Paris, il tenait des discours à l'ordre du jour, un honnête secrétaire nous expédia nos passe-porls, sans qu'on fit attention à nous. M. Thomassin fit ensuite toutes les autres démarches prescrites pour que tout fût parfaitement en règle.

Le lendemain pensa nous être funeste. M. de Lescure voulut, avec l'aide de M. Thomassin, obtenir deux autres passe-ports; l'un pour M. Henri de La Rochejaquelein, son cousin et son ami: il était officier dans la garde constitutionnelle du roi; lorsqu'elle avait été licenciée, les officiers avaient reçu, de la bouche de S. M., l'ordre de ne pas émigrer et de rester auprès de lui. Le second passe-port était pour M. Charles d'Autichamp: il avait aussi fait partie de la garde du roi; c'était l'ami de M. de La Rochejaquelein; il avait alors vingt-trois ans, une belle et noble figure, et une réputation distinguée parmi les officiers. Ces deux messieurs étaient au château le 10 août, et avaient échappé comme par miracle. M. d'Autichamp avait tué deux hommes au moment où ils allaient le massacrer. Depuis le 10 août ces messieurs ne savaient comment se dérober aux dangers qu'ils couraient à chaque instant dans Paris.

M. de Lescure chercha à employer pour eux les moyens qui nous avaient réussi; mais il fallait deux témoins qui vinssent signer leurs passe-ports. Il s'adressa à ce limonadier dont le peuple avait cassé les vitres le 8 août. Celui-ci se prêta obligeamment à ce qui lui était demandé, et promit même d'amener un second témoin. M. de Lescure, ses deux amis, les témoins, et M. Thomassin toujours dans son équipage militaire, se rendirent à notre section. M. de Lescure déclara que ces messieurs logeaient chez lui; des passe-ports leur furent promis; mais on les pria d'attendre un instant, pendant qu'on expédiait d'autres personnes.

Dans cet intervalle, le second témoin jeta les yeux sur un papier affiché dans la salle; c'était un nouveau décret qui condamnait aux fers les faux témoins pour les passe-ports. Cet homme, effrayé, s'approche du secrétaire, lui annonce qu'il se récuse, et que ces messieurs lui sont inconnus. Comme il avait fait cette déclaration à voix basse, le secrétaire seul l'avait entendu. Cet honnête homme dit alors, tout bas à M. de Lescure: «Vous êtes perdus! sauvez-vous!» Puis, affectant un ton d'humeur, il lui dit tout haut qu'on n'avait pas le temps de les expédier, et de passer dans un autre moment. Ces messieurs échappèrent ainsi à ce danger.

Enfin nous nous mîmes en route pour le Poitou, le 25 août, mon père, ma mère et moi, tous fort mal vêtus; nous montâmes en voiture avec M. Thomassin, qui avait son grand uniforme. M. de Lescure courait à cheval avec un seul domestique.

Arrivés à la barrière, nous montrons nos passeports. On nous dit qu'il en faut un aussi pour les chevaux de poste, avec leur signalement, et qu'il faut aller le demander à la section de Saint-Sulpice. M. Thomassin descend, reconnaît le capitaine du poste pour un de ses camarades; iL obtient de lui que nous passerons de suite. Il y avait devant nous une autre voiture arrêtée par la même raison, et à qui le capitaine refusait la même faveur; cette voiture prend le parti de retourner à la section. Notre postillon, qui était un homme méchant et ivre, retourne aussi, et suit au grand galop la première chaise de poste, malgré les cris de M. Thomassin, qui était remonté avec nous. Nous arrivons à la section; le peuple s'attroupe, entoure la voiture, en criant: _A la lanterne! à l'Abbaye! ce sont des aristocrates qui se sauvent!_

M. Thomassin descend, entre à la section, montre nos passe-ports, étale tous ses brevets. Les commissaires se souviennent de l'avoir vu en diverses occasions; il les embrasse, et obtient le laissez-passer. Pendant ce temps, le tumulte et les clameurs augmentaient autour de la voiture, et lorsque M. Thomassin sortit, la populace sembla vouloir s'opposer à notre départ. Alors M. Thomassin se mit à haranguer du haut du perron de la section; il exposa tous ses titres, déploya encore ses brevets, dit que nous étions ses parens, et que nous allions acheter des fourrages pour l'armée; puis, s'abandonnant à un enthousiasme de commande, il exhorta tous les jeunes gens à voler à la défense de la patrie, et leur jura que, sa mission remplie, il irait se mettre à leur tête pour combattre avec eux. «Oui, mes camarades, s'écria-t-il en finissant, répétez tous avec moi: Vive la nation!» Pendant que la populace toute émue applaudit, M. Thomassin se jette dans la voiture, ordonne au postillon de partir, et nous reprenons la route d'Orléans.

Ce postillon nous mit encore dans un grand péril. A une lieue de Paris, nous rencontrâmes un détachement de Marseillais: c'était l'avant-garde des troupes qui allaient à Orléans chercher les prisonniers qu'elles massacrèrent ensuite à Versailles. Le postillon s'avise de traverser toute la largeur de la route, pour aller accrocher ces soldats; il en culbute deux ou trois. Dans l'instant, toute la troupe nous couche en joue; M. Thomassin se montre par la portière: «Mes camarades, leur dit-il, tuez ce coquin-là. _Vive la nation!_» En voyant l'uniforme et les manières de M. Thomassin, ils s'apaisent.

Sur toute la route, nous trouvâmes des colonnes de soldats qui se rendaient aux armées; ils étaient insolens, arrêtaient et insultaient les voitures; mais notre capitaine parisien, en se montrant et en criant _vive la nation!_ nous délivrait de tout accident.

Le soir, nous arrivâmes à Orléans. A la barrière, on nous demanda nos passe-ports: il y avait là beaucoup de monde. On s'informa, avec empressement et inquiétude, s'il était vrai qu'on vînt chercher les prisonniers: on nous dit que c'étaient d'honnêtes gens; que la ville leur était dévouée, et les défendrait si on voulait leur faire du mal. Je fus bien touchée des sentimens de ce bon peuple, et cette scène sera toujours présente à mon souvenir.

Après Beaugency, on nous arrêta dans un village où l'on nous demanda nos passe-ports. Dès qu'on sut qu'il y avait dans la voiture un capitaine de la garde nationale de Paris, on le pria de descendre, et de passer en revue cinquante volontaires du village, qui allaient partir pour l'armée. Aussitôt, M. Thomassin met pied à terre, tire gravement son épée, passe en revue ces jeunes gens, leur fait un discours patriotique, remonte ensuite avec nous, et nous partons aux cris de _vive la nation!_

Il nous arriva dix aventures à peu près semblables: l'uniforme parisien avait alors une grande puissance. L'assurance avec laquelle M. Thomassin jouait son rôle, inspirait encore plus de respect pour lui. Il était comme un général d'armée, et, grâce à lui, nous traversâmes une route couverte de quarante mille volontaires, sans être arrêtés ni même insultés.

A Tours, nous apprîmes qu'il y avait du trouble à Bressuire, précisément dans la ville auprès de laquelle est située la terre de Clisson, où nous allions nous réfugier. Nous nous arrêtâmes dans le faubourg de Tours; mais M. de Lescure continua sa route pour entrer en Poitou.

CHAPITRE III.

Description du Bocage.--Moeurs des habitans.--Premiers effets de la révolution.--Insurrection du mois d'août 1792.--Époque qui précéda la guerre de la Vendée.

Nous passâmes deux jours assez tranquillement dans le faubourg; il y avait cependant un peu de tumulte dans la ville. Le peuple promenait, sur des ânes, de pauvres femmes qui ne voulaient point aller à la messe des prêtres constitutionnels.

M. de Lescure nous envoya un courrier aussitôt qu'il sut des détails sur ce qui s'était passé en Poitou; il nous mandait que tout y était calmé, et que nous pouvions continuer notre route. Nous suivîmes le chemin de Saumur.

Dans un village que nous traversâmes, nous trouvâmes un paysan en faction; il arrêta la voiture, et voulut non-seulement, voir nos passe-ports, mais ouvrir nos malles. Nos femmes, qui avaient les clefs, n'étaient pas avec nous, et nous étions fort embarrassés. Les gens du village commençaient à s'attrouper. M. Thomassin fit demander l'officier du poste, lui montra nos passe-ports, se plaignit de l'indiscipline des soldats, et lui ordonna de mettre la sentinelle en prison. L'officier s'excusa en s'inclinant avec respect.

Nous arrivâmes à Thouars. Cette ville avait embrassé avec chaleur le parti populaire. L'insurrection de quelques cantons voisins, contre lesquels la garde nationale avait marché, augmentait encore l'effervescence des esprits; cependant on nous laissa passer après avoir fouillé et bouleversé toutes nos malles, au point qu'on ouvrit des pots de confitures pour y chercher de la poudre à canon. Enfin nous parvînmes à Clisson.

Le château de Clisson est situé dans cette partie du Poitou, qu'on nomme le _pays de Bocage_, et que, depuis la guerre civile, on a pris l'habitude d'appeler du nom glorieux de _Vendée_.

Le Bocage comprend une partie du Poitou, de l'Anjou et du comté Nantais, et fait aujourd'hui partie de quatre départemens: Loire-Inférieure, Maine-et-Loire, Deux-Sèvres et Vendée. On peut regarder comme ses limites, la Loire au nord, de Nantes à Angers; au couchant, Paimboeuf, Pornic et leurs territoires marécageux; ensuite l'Océan depuis Bourgneuf jusqu'à Saint-Gilles; des autres côtés, une ligne qui partirait un peu au-dessus des Sables, et passerait entre Luçon et la Roche-sur-Yon[2], entre Fontenay et la Châtaigneraie, puis à Parthenay, Thouars, Vihiers, Touarcé, Brissac, et viendrait aboutir à la Loire, un peu au-dessus des ponts de Cé. La guerre s'est étendue au-delà de ces limites, mais par des incursions seulement. Le pays de l'insurrection, la vraie Vendée, est renfermé dans cet espace.

[Note 2: Aujourd'hui Bourbon-Vendée.]

Ce pays diffère, par son aspect, et plus encore par les moeurs de ses habitans, de la plupart des provinces de France. Il est formé de collines en général assez peu élevées, qui ne se rattachent à aucune chaîne de montagnes; les vallées sont étroites et peu profondes; de fort petits ruisseaux y coulent dans des directions variées: les uns se dirigent vers la Loire, quelques-uns vers la mer; d'autres se réunissent en débouchant dans la plaine et forment de petites rivières. Il y a partout beaucoup de rochers de granit. On conçoit qu'un terrain qui n'offre ni chaînes de montagnes, ni rivières, ni vallées étendues, ni même une pente générale, doit être comme une sorte de labyrinthe; rarement on trouve des hauteurs assez élevées au-dessus des autres coteaux pour servir de point d'observation et commander le pays. Cependant en approchant de Nantes, le long de la Sèvre, la contrée prend un aspect qui a quelque chose de plus grand; les collines sont plus hautes et plus escarpées; cette rivière est rapide et profondément encaissée; elle roule à travers les masses de rochers, dans des vallons resserrés. Le Bocage n'est plus seulement agreste; il offre là un coup-d'oeil pittoresque et sauvage. Au contraire, en tirant plus à l'est, dans les cantons qui sont voisins des bords de la Loire, le pays est plus ouvert, les pentes mieux ménagées, et les vallées forment d'assez vastes plaines.

Le Bocage, comme l'indique son nom, est couvert d'arbres; on y voit peu de grandes forêts; mais chaque champ, chaque prairie est entourée d'une haie vive qui s'appuie sur des arbres plantés irrégulièrement et fort rapprochés; ils n'ont point un tronc élevé ni de vastes rameaux; tous les cinq ans, on coupe leurs branchages, et on laisse nue une tige de douze ou quinze pieds. Ces enceintes ne renferment jamais un grand espace. Le terrain est fort divisé; il est peu fertile en grains; souvent des champs assez étendus restent long-temps incultes, ils se couvrent alors de grands genêts ou d'ajoncs épineux; toutes les vallées, et même les dernières pentes des coteaux, sont couvertes de prairies. Vue d'un point élevé, la contrée paraît toute verte; seulement au temps des moissons, des carreaux jaunes se montrent de distance en distance entre les haies. Quelquefois les arbres laissent voir le toit aplati et couvert de tuiles rouges de quelques bâtimens, ou la pointe d'un clocher qui s'élève au-dessus des branches. Presque toujours cet horizon de verdure est très-borné; quelquefois il s'étend à trois ou quatre lieues.

Dans la partie du Bocage qui est située en Anjou, la vue est plus vaste et plus riante; les cultures sont plus variées, les villes et les villages plus rapprochés. C'est surtout le Bocage du Poitou que j'ai voulu faire connaître.

Une seule grande route, qui va de Nantes à la Rochelle, traverse ce pays; cette route, et celle qui conduit de Tours à Bordeaux par Poitiers, laissent entre elles un intervalle de plus de trente lieues, où l'on ne trouve que des routes de traverse. Les chemins du Bocage sont tous comme creusés entre deux haies; ils sont étroits, et quelquefois les arbres, joignant leurs branches, les couvrent d'une espèce de berceau; ils sont bourbeux en hiver et raboteux en été. Souvent, quand ils suivent le penchant d'une colline, ils servent en même temps de lit à un ruisseau; ailleurs ils sont taillés dans le rocher et gravissent sur les hauteurs par des degrés irréguliers: tous ces chemins offrent un aspect du même genre. Au bout de chaque champ on trouve un carrefour qui laisse le voyageur dans l'incertitude sur la direction qu'il doit prendre et que rien ne peut lui indiquer. Les habitans eux-mêmes s'égarent fréquemment, lorsqu'ils veulent aller à deux ou trois lieues de leur séjour.