Memoires De Mme La Marquise De La Rochejaquelein Ecrits Par Ell
Chapter 16
Un moment après, M, de Beauvolliers arriva avec une berline qu'il était parvenu à trouver; on avait démonté et brisé un canon pour avoir des chevaux. On arrangea des matelas dans la berline, et nous portâmes le blessé dans cette espèce de lit; M. Durivault se mit aussi dans la voiture; Agathe se plaça auprès de M. de Lescure pour lui soutenir la tête: la moindre secousse lui arrachait des gémissemens; il ressentait de temps en temps les douleurs les plus aiguës. Un rhume assez fort ajoutait beaucoup à son mal. Quelquefois l'humeur coulait de sa plaie à gouttes pressées; alors il éprouvait quelque soulagement, et l'on profitait de ces momens pour avancer; puis on s'arrêtait quand les souffrances recommençaient; l'arrière-garde nous rejoignait et attendait que la voiture reprît sa marche. M. de Lescure était comme mourant; il semblait n'avoir que le sentiment de la douleur: son caractère était changé; au lieu de ce sang-froid inaltérable, de cette angélique douceur, il éprouvait des impatiences continuelles et s'emportait souvent avec une sorte de violence. Agathe était adroite et patiente dans les soins qu'elle avait de lui; ma vue basse et mon émotion trop forte m'empêchaient de lui rendre les mêmes services.
Nous avancions sur Candé. A une lieue environ de cette ville, nous entendîmes un bruit qui nous fit croire que l'on s'y battait. Nous étions alors presque seuls sur la route; j'étais à cheval; nous avions devancé l'avant-garde; un instant après j'entendis crier: Voilà les hussards! Ma raison s'égara; mon premier mouvement fut de fuir; dans le même clin-d'oil, je songeai que j'étais auprès de M. de Lescure; me défiant de mon courage, craignant que l'approche des hussards ne me frappât d'une terreur involontaire et invincible, j'entrai vite dans la voiture sans en dire la raison, pour qu'il me devînt impossible de ne pas périr avec mon mari. Les eris et le tumulte l'avaient rappelé à lui; il s'était mis sur son séant, s'avançait par la portière, appelait les cavaliers, demandait qu'on lui donnât un fusil; il voulait qu'on le descendît à terre et qu'on le soutînt; il n'écoutait pas mes représentations, et sa faiblesse seule l'empêchait de sortir de la voiture. Plusieurs cavaliers arrivèrent au galop; il les appelait par leur nom et les excitait à combattre; mais il n'y avait pas un seul officier; ils étaient tous en avant; enfin il aperçut Forêt: «Te voilà! lui dit-il; à présent je suis plus tranquille; il y a-quelqu'un pour commander.» En effet il se calma, se mit à vanter la bravoure de Forêt, et à s'indigner de la poltronerie de M. de S***, qu'il avait entrevu se cacher derrière la voiture.
Cette alarme était mal fondée: les hussards qu'on avait aperçus n'étaient qu'au nombre de trois, et s'enfuyaient de Candé en toute hâte. Nous arrivâmes vers le soir dans cette petite ville: on s'en était emparé après un léger combat où M. Després de la Châtaigneraie avait été grièvement blessé. Nous y fûmes assez bien; il s'y trouva des vivres. Ces paysans vinrent encore me prier de demander au maître du logis la permission d'arracher des pommes de terre dans son jardin; ils étaient moins discrets pour les tas de pommes à cidre qui, en automne, sont placés devant les portes de presque toutes les maisons en Bretagne. La faim les faisait se jeter avec avidité sur cette nourriture qu'ils trouvaient sous leurs mains: ce fut la cause de beaucoup de maladies et d'une dyssenterie qui ravagea l'armée.
Le lendemain, de bonne heure, on se remit en route pour Segré et Château-Gontier. Une dame de Candé avait proposé de cacher M. de Lescure et sa famille; nous avions refusé cette offre, de même qu'à Varades.
C'était un singulier spectacle que cette marche de l'armée vendéenne: on formait une avant-garde assez nombreuse, et on lui donnait quelques canons; la foule venait après, sans aucun ordre, et remplissait tout le chemin. On voyait là l'artillerie, les bagages, les femmes portant leurs enfans, des vieillards soutenus par leurs fils, des blessés qui se traînaient à peine, des soldats rassemblés pêle-mêle. Il était impossible d'empêcher cette confusion; les commandans y perdaient tous leurs soins. Souvent, traversant cette foule la nuit à cheval, j'ai été obligée, pour me faire un passage, de nager pour ainsi dire, entre les baïonnettes, les écartant de chaque main, et ne pouvant me faire entendre pour prier que l'on me fit place. L'arrière-garde venait ensuite: elle était spécialement chargée de garder M. de Lescure.
Cette triste procession occupait presque toujours quatre lieues de longueur: c'était offrir une grande prise à l'ennemi; il aurait pu sans cesse profiter du vice d'une pareille disposition. Les hussards auraient pu facilement nous charger et massacrer le centre de la colonne; rien ne protégeait les flancs de l'armée vendéenne; nous n'avions pas douze cents hommes de cavalerie; il n'y avait d'autres éclaireurs que les pauvres gens qui s'écartaient dans les villages à droite et à gauche pour avoir du pain. Ce qui a préservé long-temps notre armée de la destruction, c'est la faute qu'ont faite toujours les républicains d'attaquer la tête ou la queue de la colonne.
Il y a neuf lieues de Candé à Château-Gonthier. Nous traversâmes Segré où les paysans, suivant leur goût invariable, brûlèrent les papiers des administrations et les arbres de la liberté. Après une forte journée où la pluie nous avait très-incommodés, nous arrivâmes fort tard à Château-Gonthier, que les républicains avaient essayé de défendre un instant.
J'étais accablée de fatigue et de faim: j'étais partie sans déjeuner. En route, j'avais donné mon pain à des blessés; dans tout le jour, jusqu'à minuit, je n'avais mangé que deux pommes. Bien des fois, pendant ce voyage, j'ai souffert de la faim. Les douleurs physiques venaient sans cesse s'ajouter aux peines de l'ame.
On apprit à Château-Gonthier que les bleus, rentrés à Candé, avaient massacré quelques malheureux blessés que nous avions été forcés d'abandonner, ne pouvant les transporter. Depuis, ils eurent constamment cette cruauté, chaque fois qu'ils trouvèrent nos blessés. Cette horrible manière de faire la guerre excita au ressentiment. M. de Marigny fit saisir dans une cave le juge de paix de Château-Gonthier, qui s'y était caché, et qu'on lui avait dénoncé comme un républicain exalté et féroce: il le tua de sa main sur la place publique, et fit quelques autres exécutions semblables. Dans la suite de la route, M. de Marigny continua quelquefois à se montrer cruel; aucun officier ne l'imitait, mais on ne s'opposait plus à ses vengeances. C'est ainsi que la guerre civile dénature le caractère! M. de Marigny, un des hommes les plus doux et les meilleurs que j'aie connus, était devenu sanguinaire.
On fit aussi à Château-Gonthier un premier exemple de discipline. Un soldat allemand avait voulu prendre l'argent d'une femme, et lui avait donné un coup de sabre: il fut fusillé. Les Allemands se livrèrent à beaucoup de désordres dans cette expédition; mais ils furent toujours punis sévèrement, dès qu'on fut instruit de leurs délits. Le pillage ne fut jamais permis; cependant on doit bien penser que la police d'une pareille armée ne pouvait être très-stricte. Nous n'avions ni magasins, ni convois, ni vivres; nulle part on ne trouvait de préparatifs pour nous recevoir. Nous voyant passer sans nous arrêter, les habitans, même les plus disposés en notre faveur, n'osaient s'employer pour nous, dans la crainte d'être le lendemain en butte aux vengeances des républicains. On était donc réduit à exiger les vivres; mais jamais on n'a mis une contribution ni autorisé le pillage. On permit, par nécessité, aux soldats de se faire donner du linge blanc et des vêtemens en échange de ceux qu'ils portaient Il m'est arrivé quelquefois d'être réduite à en agir ainsi, et à prier mes hôtes de me céder quelques hardes grossières, mais propres.
Nous passâmes douze heures à Château-Gonthier; puis l'on partit pour Laval. M. le chevalier Duhoux fut chargé de commander l'arrière-garde, et vint prendre les ordres de M. de Lescure pour l'heure du départ.
Quinze mille gardes nationaux s'étaient rassemblés pour défendre Laval; mais ils firent une faible résistance, et prirent la fuite. On perdit dans ce combat deux officiers qui furent fort regrettés: M. de la Guérivière et le garde-chasse de M. de Bonchamps. M. de La Rochejaquelein courut un assez grand danger. Depuis le combat de Martigné où il avait été blessé, il portait toujours le bras droit en écharpe; il n'en était pas moins actif ni moins hardi. En poursuivant les bleus devant Laval, il se trouva seul, dans un chemin creux, aux prises avec un fantassin; il le saisit au collet de la main gauche, et gouverna si bien son cheval avec les jambes, que cet homme ne put lui faire aucun mal. Nos gens arrivèrent et voulaient tuer ce soldat; Henri le leur défendit: «Retourne vers les républicains, lui dit-il; dis-leur que tu t'es trouvé seul avec le général des brigands, qui n'a qu'une main et point d'armes, et que tu n'as pu le tuer.»
Les Vendéens furent très-bien reçus à Laval: les habitans étaient favorablement disposés. La ville est grande, et elle offrait plus de ressources que les gîtes des jours précédens. Beaucoup de paysans bretons vinrent se joindre à nous. J'en vis arriver une troupe qui criait, _Vive le roi_! et qui portait un mouchoir blanc au bout d'un bâton. En peu de temps il y en eut plus de six mille: on donnait à ce rassemblement le nom de _Petite-Vendée_. Tous ces insurgés bretons étaient reconnaissables à leurs longs cheveux et à leurs vêtemens, la plupart de peaux de chèvre garnies de leur poil. Ils se battaient fort bien; mais le pays ne se soulevait pas en entier. Cette division n'était formée que de jeunes gens sortis d'un grand nombre de paroisses.
CHAPITRE XV.
Combats entre Laval et Château-Gonthier.--Route par Mayenne, Ernée et Fougères.--Mort de M. de Lescure.
Il fut résolu que l'armée passerait quelques jours à Laval; il était nécessaire de lui donner un peu de repos, d'y remettre l'ordre autant que l'on pourrait, et de donner à tout le pays le temps et les moyens de se soulever pour se joindre aux Vendéens.
Ce repos fît un grand bien à M. de Lescure; il reprit sensiblement ses forces, et, dès le second jour, il était beaucoup mieux. Le soir, plusieurs officiers étaient chez moi, quand tout-à-coup un bruit se répandit que les Mayençais venaient nous attaquer. On nous dit d'abord que ce n'était rien; cependant j'entendis bientôt les préparatifs du combat. On rassembla les soldats; on les encouragea. Ce n'était pas sans crainte qu'on se voyait assailli, de nuit, dans un pays de plaine, par ces redoutables Mayençais qui nous avaient chassés de notre pays. Nous étions logés à l'entrée de la ville, du côté de Château-Gonthier; je fis transporter M. de Lescure dans une maison du faubourg opposé.
M. Forestier partit d'abord avec quelques officiers, pour s'assurer de la marche de l'ennemi; il sut qu'en effet il s'avançait sur Laval, et revint en avertir les généraux. M. de La Rochejaquelein envoya faire une seconde reconnaissance par M. Martin, de l'armée de Bonchamps, à la tête de quelques cavaliers: il s'en acquitta avec promptitude et précision. On marcha alors à la rencontre des républicains qu'on trouva entre Laval et Antrames. Ils soutinrent un instant le choc de notre armée qu'ils croyaient peu nombreuse, et dont l'obscurité de la nuit leur dérobait les mouvemens. Bientôt ils furent tournés. On les prit en queue, et le désordre devint tel, que nos gens prenaient des cartouches dans leurs caissons, et eux dans les nôtres; mais cette mêlée fut favorable aux Vendéens: ils perdirent peu de monde, et en tuèrent beaucoup à l'ennemi. L'obscurité était telle, que M. Keller donna la main à un républicain pour sortir d'un fossé, croyant qu'il était des nôtres: la lueur du canon lui fit tout-à-coup reconnaître l'uniforme, et il le tua.
Le lendemain se passa fort tranquillement. M. de Lescure était si bien, qu'il revint à cheval à son premier logement. Le jour d'après, on sut, dès le matin, que toute l'armée des républicains venait attaquer Laval. La défaite de la division qui avait combattu, leur avait montré que les Vendéens étaient encore nombreux et redoutables; ils avaient cette fois réuni toutes leurs forces, qui se montaient bien à trente mille hommes de bonnes troupes.
On sentit l'importance de l'affaire qui allait avoir lieu; toutes les mesures furent prises avec soin, et on résolut de redoubler d'efforts et de courage: M. de Lescure voulut profiter de la faible amélioration de sa santé pour monter à cheval et aller au combat: nous eûmes bien de la peine à l'arrêter par nos instances. Voyant que nous nous opposions tous à ce projet insensé, il se mit à la fenêtre, et, du geste et de la voix, il encourageait tous les soldats qui partaient pour combattre. La fatigue et l'émotion de cette malheureuse matinée dissipèrent le fruit de trois jours de repos et de soins; et, depuis ce moment, son état alla toujours en empirant.
La bataille commença sur les onze heures du matin. Les Vendéens attaquèrent vivement. Les républicains avaient deux pièces de canon sur une hauteur en avant. M. Stofflet, qui se trouvait à côté d'un émigré qui venait de rejoindre l'armée, lui dit: «Vous allez voir comme nous prenons les canons.» En même temps il ordonna à M. Martin, chirurgien, de charger sur les pièces avec une douzaine de cavaliers. M. Martin partit au galop: les canonniers furent tués et les deux pièces emportées. On les retourna sur-le-champ contre les républicains; on y ajouta des pièces à nous, et M. de la Marsonnière fut chargé de les diriger; une balle morte vint le frapper si rudement, qu'elle enfonça sa chemise dans les chairs. Il voulut continuer; mais la douleur devenant trop forte, il fut obligé de se retirer: M. de Beaugé le remplaça. Cette batterie était importante; elle était exposée au feu le plus vif de l'ennemi. MM. de La Rochejaquelein, de Royrand et d'Autichamp s'y tinrent presque continuellement avec M. de Beaugé, faisant toujours avancer les pièces en face des républicains qui reculaient. Les conducteurs étaient si épouvantés, qu'on était obligé de les faire marcher à coups de fouet. Un instant on manqua de gargousses; M. de Royrand partit au galop pour en faire apporter: en revenant, une balle l'atteignit à la tête; il mourut de cette blessure quelque temps après. Le courage et la ténacité de cette attaque décidèrent le succès de la bataille; il fut complet, lorsque M. Debargues, à la tête d'une colonne, eut tourné l'ennemi et l'eut attaqué par derrière. Alors les bleus se débandèrent et s'enfuirent en déroute jusqu'à Château-Gonthier; ils voulurent se reformer dans la ville, et placèrent sur le pont deux pièces pour le défendre. M. de La Rochejaquelein, qui les avait vivement poursuivis, dit à ses soldats: «Hé bien! mes amis, est-ce que les vainqueurs coucheront dehors, et les vaincus dans la ville?» Jamais les Vendéens n'avaient eu autant d'ardeur et de courage; ils s'élancèrent sur le pont: les canons furent pris. Les Mayençais essayèrent un moment de résister: ils furent culbutés, et nos gens entrèrent dans Château-Gonthier. M. de La Rochejaquelein continua la poursuite. Il vit que les bleus tentaient encore de faire front; il fit courir tout de suite à Château-Gonthier, pour qu'on lui amenât de l'artillerie. On aperçut plusieurs cavaliers qui revenaient à bride abattue; ils portaient l'ordre. Ceux de nos gens qui étaient dans la ville s'imaginèrent que l'ennemi venait de reprendre l'avantage: une terreur panique se répandit parmi eux; ils se précipitèrent en foule dans les rues avec un tel désordre, qu'il y en eut une vingtaine d'écrasés; le cheval de Stofflet fut étouffé entre ses jambes. Mais tout fut bientôt éclairci: les républicains furent une dernière fois rompus et poursuivis jusqu'à la séparation des routes de Segré et du Lion-d'Angers. La bataille avait duré douze ou quatorze heures.
M. de La Rochejaquelein déploya, dans cette bataille, un talent et un sang-froid qui firent l'admiration des officiers: on l'avait toujours vu jusqu'alors téméraire et emporté, se précipitant sur l'ennemi sans s'inquiéter si on le suivait; ce jour-là, il se tint constamment à la tête des colonnes; mais il les dirigeait, les maintenait en ligne, empêchait les plus braves de se porter seuls en avant, et de mettre par-là dans l'armée un désordre qui nous avait souvent été funeste. Il opposa toujours des masses aux républicains; et contre l'ordinaire, ils ne purent jamais reprendre l'avantage en faisant volte-face dans leur retraite, et repoussant le petit nombre d'officiers qui se lançaient à leur poursuite. On voit quelle importance Henri attacha à remporter la victoire aussi complètement qu'il fût possible.
C'est alors qu'il eût fallu changer de marche, et rentrer triomphans dans notre pays, après nous être ainsi vengés de ces Mayençais qui nous en avaient chassés. Il était facile de reprendre Angers et de repasser la Loire: c'était bien l'avis de M. de La Rochejaquelein, mais il était demeuré beaucoup de monde à Laval; plusieurs généraux et officiers marquans y étaient revenus aussi, au moment où la bataille avait été gagnée; la plupart des soldats les avaient suivis. M. de La Rochejaquelein était à Château-Gonthier avec l'avant-garde et les jeunes officiers; il n'osa pas prendre une résolution si importante: faire dire à tout ce qui était à Laval de venir le joindre, lui parut un acte trop absolu. Il se détermina à revenir à Laval, où l'on s'attendait cependant à recevoir de lui l'ordre de se mettre en marche pour Château-Gonthier. Un corps républicain s'était rassemblé à Craon; il prit cette route, et remporta encore un avantage complet.
Ce fut après ce retour, pendant tous les conseils qui furent tenus pour aviser à ce qu'on aurait à faire, que les cabales, les jalousies, les manoeuvres secrètes commencèrent à diviser les chefs et les officiers de l'armée.
Le grand sujet de discussion, outre les incidens journaliers qui devenaient des occasions continuelles d'aigreur, était la marche de l'armée et le parti qu'il était convenable de prendre. Ce n'était plus le moment d'essayer de repasser la Loire; on avait laissé aux républicains le temps d'y mettre obstacle: c'était là le grand regret des Vendéens. M. de Talmont, qui se croyait sûr de toute la Bretagne, voulait qu'on se dirigeât sur Paris. Beaucoup d'autres chefs demandaient que l'on allât à Rennes qui était bien disposé pour nous; de-là, on aurait pris des mesures pour faire soulever tout le pays.
Pendant la bataille, on avait apporté une lettre adressée à MM. les généraux de l'armée royaliste. M. de Lescure était le seul chef qui se trouvât en ce moment à Laval; on lui remit la lettre; je l'ouvris, et je lui en fis la lecture. Elle était courte: après des complimens emphatiques sur les succès et la bravoure de l'armée royale, on annonçait qu'une armée de cinquante mille révoltés était prête à se lever auprès de Rennes, et que les chefs désiraient un sauf-conduit pour venir de l'endroit où ils étaient cachés, conférer avec nos généraux. Cette lettre venait, je pense, de M. de Puisaye; elle fut trouvée fort bizarre: je ne me rappelle pas les signataires; mais après chaque nom il y avait un grade: c'étaient des généraux, des majors-généraux, des commandans. On s'amusa beaucoup de ces généraux qui commandaient une armée invisible de cinquante mille hommes, et qui demandaient si près de nous un sauf-conduit. On fit venir l'homme qui avait apporté la lettre: il ne voulut donner ni détails, ni explications, et refusa de faire connaître l'exprès qui la lui avait remise. Alors on soupçonna que ce pouvait bien être un espion, et que sa lettre était supposée. On répondit verbalement que, puisque nous étions à douze lieues seulement de Rennes, les cinquante mille hommes pouvaient commencer à agir, et que nous étions prêts à les seconder; quant au sauf-conduit, qu'on pouvait parler à nos généraux sans en être muni. Cette lettre ne pouvait inspirer assez de confiance pour influer sur notre marche; mais comme nous étions assurés par d'autres voix qu'il y avait de ce côté quelque fermentation et un commencement de révolte, et Rennes étant d'ailleurs la capitale de la Bretagne, sans doute le meilleur parti eût été de suivre cette direction.
On parla aussi d'aller attaquer un port de mer. Un officier du génie, nommé M. d'Oppenheim, qui avait pris part à la révolte du général Wimpfen et des Girondins, et qui venait de se joindre à nous, parla de Granville, dit qu'il en connaissait le côté faible, et qu'il s'offrait à diriger l'attaque. M. de Talmont insistait toujours pour l'expédition sur Paris; il assurait que si l'on ne pouvait y entrer, il serait toujours facile d'aller rejoindre les Autrichiens en Flandre. Henri combattait ce projet; il représentait combien une pareille marche était impossible à une armée qui traînait avec elle des femmes, des enfans, des blessés. La saison était aussi une grande objection, sans parler des obstacles militaires que l'ennemi opposerait sûrement; il ajoutait que jamais les paysans vendéens ne voudraient entreprendre un tel voyage. Enfin, il fut à peu près résolu qu'on marcherait sur Fougères; de-là on pouvait également se porter à Rennes ou vers la côte.
Vers la fin de notre séjour à Laval, je vis M. de Lescure souffrir de plus en plus. Il avait d'abord été soulagé par le repos des premiers jours; on avait retiré beaucoup d'esquilles de sa plaie; il avait été pansé plus régulièrement: mais il était peu docile à ce qui lui était ordonné; il ne voulait prendre aucun remède, et faisait toute sa nourriture de riz au lait et de raisin. L'os du front était fendu jusqu'à la partie postérieure du crâne, ce qui n'avait pas été aperçu d'abord. Ses cheveux, collés par le sang, la sueur et l'humeur de sa plaie, le gênaient beaucoup; il voulut qu'on l'en débarrassât. Agathe, fort adroite à le panser, et qui suppléait très-bien le chirurgien absent ce jour-là, se chargea de les couper. Je voulais qu'on ne lui en ôtât qu'une petite partie, il insista pour qu'on les coupât tous, assurant que cela le soulagerait: rien ne put le faire céder. J'ai toujours pensé que c'étaient cette opération et la fatigue qu'il éprouva le jour du second combat, qui lui avaient été funestes, et qui avaient détruit les espérances que nous avions d'abord conçues. Les événemens de la guerre, la mésintelligence des chefs, la situation de l'armée, étaient aussi, pour lui, des motifs continuels de souffrance. Tout ce dont il s'occupait, s'emparait fortement de son ame et lui donnait une agitation extrême, qui tenait même un peu de l'égarement et qui me pénétrait d'une frayeur affreuse; toute la journée il parlait de la guerre, de ce qui s'était passé, de ce qui pouvait arriver. Un matin le brave Bourasseau, des Échaubroignes, vint le voir, et lui raconta qu'avant le passage de la Loire, cette paroisse avait déjà perdu cinq cents hommes tués ou blessés. Pendant ce jour-là, M. de Lescure ne nous entretint que du courage des gens des Échaubroignes, exaltant sans cesse leur héroïque dévouement. Je m'efforçais en vain de le calmer. Le soir, la fièvre le prit, et son état empira sensiblement. Je fis venir M. Desormeaux, très-bon chirurgien, qui ne me quitta plus; car dans les premiers momens du passage de la Loire, il y avait un tel désordre, que, pour lui procurer un chirurgien pour le panser, on était souvent obligé de battre la caisse. Je ne pouvais envisager l'horrible malheur qui me menaçait.