Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même
Part 7
On pourra croire qu'un état-major ainsi formé, et où tout semble laissé au hasard, devait être le théâtre de beaucoup de dissensions et de malentendus; mais l'absence de toute règle précise venait de ce qu'elle eût été superflue et même nuisible. Chacun était sûr de soi et des autres; il ne fallait pas prescrire de devoir à des gens qui faisaient toujours le plus qu'il leur était possible. Tous voulaient le même but, et s'y étaient entièrement et sincèrement dévoués. Il n'y avait ni ambition, ni vanité, ou du moins elles étaient muettes. On se battait tous les jours ou à peu près: il ne restait pas de temps pour se disputer, pour soutenir des prétentions, pour les étaler en conversation. Si quelques-uns avaient des espérances, elles étaient si éloignées des succès qui auraient pu les réaliser, qu'il eût été ridicule d'en parler. La diversité des conditions était oubliée. Un brave paysan, un bourgeois d'une petite ville, était le frère d'armes d'un gentilhomme; ils couraient les mêmes dangers, menaient la même vie, étaient presque vêtus des mêmes habits, et parlaient des mêmes choses qui étaient communes à tous. Cette égalité n'avait rien d'affecté; elle était réelle par le fait; elle l'était de cour aussi pour tout honnête gentilhomme qui avait du sens. Les différences d'opinions politiques étaient aussi effacées. Plusieurs chefs ou officiers avaient eu originairement une nuance diverse dans la révolution, et avaient plus ou moins tard commencé à la détester; mais jamais il n'était question d'amour-propre, d'aristocratie. On prouvait assez son zèle actuel, pour qu'on ne mît pas de vanité à sa date.
Tels ont été, à peu d'exceptions près, dans le commencement de la guerre, le caractère des chefs et le tableau de l'état-major. La formation et la discipline de l'armée présentaient aussi un spectacle bien différent de celui que les autres guerres offrent ordinairement.
L'armée n'était jamais assemblée plus de trois ou quatre jours. La bataille une fois gagnée ou perdue, l'expédition ayant réussi ou manqué, rien ne pouvait retenir les paysans, ils retournaient dans leurs foyers. Les chefs restaient seuls avec quelques centaines d'hommes déserteurs et étrangers qui n'avaient pas de famille à aller retrouver; mais dès qu'on voulait tenter une nouvelle entreprise, l'armée était bientôt reformée. On envoyait dans toutes les paroisses, le tocsin était sonné, tous les paysans arrivaient. Alors on lisait une réquisition conçue en ces termes: «Au saint nom de Dieu, de par le roi, telle paroisse est invitée à envoyer le plus d'hommes possible en tel lieu, tel jour, à telle heure: on apportera des vivres.» Le chef dans le commandement duquel la paroisse était comprise, signait la réquisition; elle était obéie avec empressement; c'était à qui partirait parmi les paysans. Chaque soldat apportait du pain avec lui, et les généraux avaient soin aussi d'en faire faire une certaine quantité. La viande était distribuée aux soldats. Le blé et les boeufs nécessaires pour les vivres étaient requis par les généraux, et l'on avait soin de faire supporter cette charge par les gentilshommes, les grands propriétaires et les terres d'émigrés: mais il n'était pas toujours besoin de recourir à une réquisition; il y avait, beaucoup d'empressement à fournir volontairement; les villages se cotisaient pour envoyer des charretées de pain sur le passage de l'armée: les paysannes disaient leur chapelet à genoux, se tenaient, sur la route et offraient des vivres aux soldats. Les gens riches donnaient autant qu'il leur était possible. Comme d'ailleurs les rassemblemens duraient peu, on n'a jamais manqué de vivres.
L'armée n'avait donc ni chariots ni bagages: on pense bien qu'il n'était pas question de tentes. Pour les hôpitaux, ils étaient réglés avec un soin particulier; tous les blessés royalistes et républicains étaient transportés à Saint-Laurent-sur-Sèvre. La communauté des soeurs de la Sagesse, qui sont une espèce de soeurs grises, avait là son chef-lieu. Les pauvres soeurs, renvoyées de partout, s'y étaient réfugiées en grand nombre; elles étaient plus de cent. Dans le même bourg, les missionnaires du Saint-Esprit s'étaient aussi consacrés aux mêmes fonctions. Il y avait des chirurgiens qui suivaient l'armée; d'autres dirigeaient de petits hôpitaux en différens lieux.
Quand l'armée était assemblée, on la partageait en différentes colonnes, pour attaquer sur les différens points déterminés d'avance par les généraux. On disait: M. un tel va par ce chemin; qui veut le suivre? Les soldats qui le connaissaient, marchaient à sa suite. Seulement, lorsqu'il y en avait assez dans une bande, on ne laissait plus les autres s'y joindre; on les faisait aller d'un autre côté. Les chefs, arrivés au point d'attaque, formaient de la même façon les compagnies de leurs officiers. Jamais on ne disait aux soldats: A droite, à gauche. On leur criait: Allez vers cette maison, vers ce gros arbre; puis on commençait l'attaque. Les paysans ne manquaient guère à dire leurs prières avant d'entrer en combat, et presque tous faisaient un signe de croix à chaque coup qu'ils allaient tirer.
Du reste, il était impossible, même à prix d'argent, de les placer en sentinelle, ou de leur faire faire une patrouille. Les officiers étaient obligés de se charger de ce soin, quand il était nécessaire.
On avait quelques drapeaux, que; l'on portait dans les affaires importantes et préparées d'avance; mais quand la victoire était gagnée, les paysans mettaient drapeaux et tambours sur une charrette, et revenaient comme une foule joyeuse.
Dès que le combat était entamé, et que la mousqueterie et l'artillerie se faisaient entendre, les femmes, les enfans, tout ce qui restait d'habitans, allaient dans les églises se mettre en prières, ou se prosternaient dans les champs pour demander le succès de nos armes. De façon que, dans toute la Vendée à la fois, il n'y avait plus qu'une même pensée et qu'un même voeu; chacun attendait, en priant Dieu, l'issue d'une bataille d'où dépendait le sort de tous.
Tel est le tableau qu'offrit l'armée vendéenne pendant les premiers mois de la guerre. Peut-être, en voyant combien peu le calcul, l'ordre, la prudence, ont contribué à ses succès, paraîtront-ils plus surprenans encore. Communément on a supposé à l'insurrection un tout autre caractère; on a cru qu'elle avait été préparée par de vastes trames, que les chefs étaient d'habiles politiques dont les paysans étaient les aveugles instrumens, et qui avaient travaillé pour l'exécution de grands desseins arrêtés d'avance. Il est facile de voir combien ces pompeuses explications sont éloignées de la vérité. La guerre a été plutôt défensive qu'offensive: jamais aucun plan n'a pu être concerté pour arriver à un résultat plus élevé que la sûreté du pays. Après les grands succès, l'espérance de contribuer puissamment à la contre-révolution se présenta assurément à tous les Vendéens, mais sans pouvoir influer sur leur marche. Au reste, dans les courts instans où l'on put se livrer à cet heureux espoir, les prétentions des insurgés ne cessèrent point d'être modestes et mesurées. J'ignore quels rêves d'ambition ont pu former dans la suite quelques-uns des chefs; mais le voeu de l'armée, des bons paysans et de leurs officiers, se réduisait à peu de chose.
Ils désiraient que ce nom de _Vendée_, qui leur avait été donné par hasard, fût conservé à une province formée de tout le Bocage, et administrée séparément. Depuis long-temps les hommes sensés s'affligeaient de voir une contrée, unie par les moeurs, l'industrie et la nature du sol, séparée en trois parties dépendant de trois provinces différentes, dont l'administration avait constamment négligé le Bocage[6].
[Note 6: La séparation actuelle en quatre départemens a les mêmes inconvéniens pour le pays.]
Ils auraient sollicité le roi d'honorer une fois de sa présence ce pays sauvage et reculé;
De permettre qu'en mémoire de la guerre, le drapeau blanc flottât toujours sur le clocher de chaque paroisse, et qu'un corps de Vendéens fût admis dans la garde du roi.
On aurait aussi réclamé l'exécution d'anciens projets pour l'ouverture des routes et la navigation des rivières.
Tels étaient les désirs modestes de nos bons paysans qui ne voulaient du reste demander ni diminutions d'impôts, ni exemptions de milice, ni privilèges particuliers.
J'ai été bien aise de montrer, en racontant nos espérances et nos voeux, combien la guerre de la Vendée portait un caractère de simplicité, de raison et de zèle, différente en cela de presque toutes les insurrections, où l'on trouve rarement cette pureté de motifs.
Nous partîmes de Bressuire le 4 mai au matin. A un quart de lieue de Châtillon, nous trouvâmes un grand nombre de gens de la ville qui venaient au-devant de nous, sous les armes; ils crièrent beaucoup: «_Vivent le roi, la noblesse et les prêtres_!» Ils nous demandèrent où était M. de Lescure; et quand on sut qu'il était à l'armée, les transports redoublèrent. A Châtillon, un conseil qui venait d'être établi nous harangua et nous fit accepter une garde d'honneur. Nous continuâmes notre route: au bout d'un moment nous congédiâmes la garde en lui donnant trente louis, et le soir nous arrivâmes au château de la Boulaye. Nous nous y établîmes, ma mère, ma tante, M. d'Auzon, M. Desessarts, sa fille et moi.
CHAPITRE VII.
Prise de Thouars, de Parthenay et de la Châtaigneraye.--Défaite de Fontenay.--Prise de Fontenay.
Comme je n'étais point sur le théâtre de la guerre, et que les combats étaient très-multipliés, je ne saurai pas les raconter tous en détail; il y en a même que je pourrai omettre, soit que je n'en aie pas eu une connaissance précise, soit que j'en aie perdu le souvenir.
La prise de Thouars est un des principaux faits de la guerre; il a été surtout important pour moi. C'était la première fois que M. de Lescure paraissait au combat: il s'y fit une telle réputation de bravoure, qu'il acquit tout d'un coup une grande influence dans l'armée.
Le général Quétineau entra à Thouars le 3 mai; il ne pensait pas qu'on vînt l'y attaquer, et ne prit aucune précaution. Le 4 au soir, il fut averti que les Vendéens marchaient sur la ville; alors il se hâta de prendre quelques mesures.
Thouars est situé sur une hauteur; la rivière du Thoué l'entoure presque entièrement; tous les chemins qui y conduisent aboutissent à cette rivière, hormis la route de Saumur et celle de Poitiers. Pour arriver à Thouars, les Vendéens avaient le Thoué à passer; c'est une rivière profondément encaissée, et que des digues de moulins rendent presque partout impraticable à gué.
Le passage pouvait être tenté sur quatre points: au pont de Saint-Jean, qui touche la ville; mon père et M. de Marigny furent chargés de cette attaque: au port du Bac-du-Château; ce furent MM. d'Elbée, Cathelineau et Stofflet: à un pont qui est à une demi-lieue de la ville, près du village de Vrine; c'est là que se dirigèrent MM. de La Rochejaquelein et de Lescure: enfin à un gué plus loin de Thouars, et qu'on nomme Gué-aux-Riches; M. de Bonchamps y fut destiné. Le général Quétineau avait envoyé du monde pour défendre ces quatre points; mais il y eut du désordre et de la précipitation dans les dispositions qu'il fit.
MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et de Bonchamps devaient commencer l'attaque. Il était convenu que, deux heures après, les autres divisions entameraient aussi l'action. Il y eut des retards; elles n'arrivèrent qu'au bout de cinq heures, et la fausse attaque devint l'attaque principale.
A cinq heures du matin, la colonne commandée par MM. de Lescure et de La Rochejaquelein déboucha du village de Ligron, qui est situé sur une hauteur en face du pont de Vrine. Les bataillons de la Nièvre et du Var défendaient le pont; ils y avaient placé une barricade formée avec du fumier et une charrette; ils avaient aussi de l'artillerie en bonne position.
Pendant six heures on se canonna, et l'on fit aussi un feu de mousqueterie, qui eut peu d'effet à cause de la trop grande distance. Sur les onze heures, les Vendéens étaient près de manquer de poudre: M. de La Rochejaquelein courut en chercher, et laissa le commandement à M. de Lescure seul. Mon mari s'aperçut, un instant après, que les républicains commençaient à s'ébranler, et ne faisaient plus aussi ferme contenance. Alors il saisit un fusil à baïonnette, cria aux soldats de le suivre, descendit rapidement la hauteur, et arriva jusque sur le pont au milieu des balles et de la mitraille. Aucun paysan n'avait osé le suivre: il retourne, les appelle, les exhorte, leur donne encore l'exemple, et revient sur le pont; mais il reste encore seul à cette seconde fois: ses habits étaient percés de balles. Enfin il essaie un troisième effort. Dans cet instant, M. de La Rochejaquelein et Forêt arrivent et volent au secours de M. de Lescure, qui n'avait pu décider qu'un seul paysan à marcher en avant; tous les quatre traversent le pont; M. de Lescure saute le retranchement: le soldat est blessé; mais Henri et Forêt passent aussi. Cependant les paysans accouraient en foule pour les secourir, et le passage fut forcé.
Un instant après, M. de Bonchamps réussit à passer le Gué-aux-Riches; il était défendu par la garde nationale d'Airvaux. Ces braves gens, ignorant qu'ils étaient coupés et que le pont de Vrine était pris, refusèrent de se rendre, et périrent, tous avec un grand courage. On a attribué ce trait à ceux que l'on nommait _Marseillais_, qui en étaient incapables, et qui, dans toute la guerre, se sont montrés aussi lâches que féroces.
Dès que les républicains opposés à M. de Lescure virent que le pont était emporté, ils s'enfuirent en désordre vers la ville. Une trentaine de cavaliers les poursuivirent jusque sous les murs; mais ils revinrent ensuite prendre poste en avant du pont, pour protéger le passage de toute l'armée: quand elle eut défilé, ce poste avancé se replia. Les républicains, encouragés par ce mouvement qu'ils prenaient pour une fuite, avancèrent sur les Vendéens: on les laissa arriver, et une vive décharge de mousqueterie et d'artillerie les mit une seconde fois en déroute; ils se retirèrent précipitamment dans la ville. Les Vendéens les suivirent de prés; mais les portes furent fermées. Alors on voulut tenter un assaut. La ville est enceinte d'un vieux mur sans fossés: les paysans se mirent à la démolir à coups de piques, mais ce moyen n'était pas prompt pour faire une brèche. On n'avait pas d'échelles. M. de La Rochejaquelein monta sur les épaules du brave Toussaint Texier, de la paroisse de Courlay, et atteignit ainsi la cime du mur à un endroit où il était dégradé. Il tira quelques coups de fusil; puis, avec ses mains, il arracha des pierres. Enfin on parvint ainsi à faire une sorte de brèche, et l'on se précipita dans la ville. Pendant ce temps, les deux autres divisions avaient passé la rivière et commencé leur attaque. Le général Quétineau vit bien qu'il ne pouvait se défendre; mais craignant de se compromettre en capitulant, il proposa aux administrateurs du district d'arborer le drapeau blanc, et d'aller, par une députation, déclarer qu'ils se soumettaient. Ils hésitèrent longtemps; tous étaient fort prononcés dans leur opinion républicaine, et ils avaient une grande crainte de se trouver entre les mains de _brigands_. Quétineau leur démontra qu'on ne pouvait songer à résister. Alors un d'entre eux s'écria avec désespoir: «Eh bien! si j'avais un pistolet, je me brûlerais la cervelle!» Quétineau, avec un grand sang-froid en prend un à sa ceinture et le lui présente: le pauvre administrateur se résigna alors à capituler. On alla au-devant de l'armée, du côté de M. d'Elbée, faire acte de soumission: ce fut précisément au même instant que MM. de La Rochejaquelein et de Lescure entraient d'assaut dans la ville.
Malgré cette circonstance, il n'y eut aucun désordre; pas un habitant ne fut maltraité, pas une maison ne fut pillée. Les paysans coururent d'abord aux églises sonner les cloches et prier Dieu. Us brûlèrent l'arbre de la liberté et les papiers des administrations, ce qui, je ne sais pourquoi, leur faisait toujours un fort grand amusement; puis on les logea chez les particuliers. Ils s'y montrèrent fort doux et tranquilles, exigeant seulement du vin en abondance.
Tous les gens en fonctions de Thouars eurent d'abord beaucoup de frayeur, et craignaient de mauvais traitemens; ils se mirent sous la protection des chefs, et ne les quittaient pas de peur d'être assaillis par les paysans. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein, qui étaient du pays, les mirent sous leur protection. En entrant dans la ville, deux ou trois s'étaient attachés aux pans de leurs habits, pour trouver ainsi une sauvegarde plus assurée.
On ne fit pas de grâce cependant aux prêtres sermentés; ils furent mis en prison, et on les emmena lorsqu'on quitta la ville, ainsi que deux cents hommes pris les armes à la main au pont de Vrine avant la capitulation; mais on ne leur fit aucun mal. Tous les chefs vendéens furent loger ensemble dans la maison où était déjà le général Quétineau.
M. de Lescure, qui l'avait connu autrefois grenadier, et qui le savait honnête homme, l'amena dans sa chambre. Quétineau lui dit: «Monsieur, j'ai bien vu vos volets fermés quand j'ai quitté Bressuire: vous avez cru qu'on vous oubliait; mais ce n'est pas par défaut de mémoire que je vous ai laissé la liberté.» M. de Lescure lui témoigna toute sa reconnaissance, et ajouta: «Vous êtes libre; vous pouvez partir, mais je vous engage à rester avec nous. Vous êtes d'une autre opinion: ainsi vous ne combattrez pas; mais vous serez prisonnier sur parole, et tout le monde vous traitera bien. Si vous retournez avec les républicains, ils ne vous pardonneront pas cette capitulation, qui pourtant était indispensable: c'est un asile que je vous offre contre leur vengeance.» Quétineau lui répondit: «Monsieur, si je m'en vais avec vous, je passerai pour un traître; il paraîtra certain que j'ai livré la ville; et cependant je n'ai fait autre chose que de conseiller une capitulation au moment où j'ai vu la ville prise d'assaut. Je prouverai que j'ai fait mon devoir. Je serais déshonoré, si l'on pouvait me supposer des intelligences avec l'ennemi.» Ce brave homme demeura inébranlable dans sa résolution; d'autres personnes renouvelèrent inutilement auprès de lui les propositions que M. de Lescure lui avait faites. Cette bonne foi et ce dévouement à sa cause lui concilièrent l'estime de tous nos chefs; il ne s'abaissa à aucune supplication, et garda toujours un ton fort convenable. Stofflet, qui n'avait point dans ses procédés autant de délicatesse que ces messieurs, fut d'abord assez grossier envers le général Quétineau; il voulait lui faire quitter sa cocarde. Une dispute allait s'engager, lorsque les autres chefs vinrent faire cesser les propos de Stofflet.
Les paysans aussi étaient fort éloignés de concevoir comment on pouvait avoir des égards pour un général républicain, et ils étaient bien surpris de voir qu'il logeât dans la même maison que leurs généraux. Les gens de la division de M. de Bonchamps, apprenant que Quétineau et lui couchaient dans la même chambre, en prirent surtout une grande alarme: ils vinrent en foule demander à M. de Bonchamps de ne pas y consentir, et lui montrèrent des craintes. Il fut très-fâché de cette espèce d'insulte pour Quétineau, et reçut fort mal leurs instances. Ils les renouvelèrent plusieurs fois dans la soirée; enfin, voyant qu'il n'en tenait aucun compte, ils s'introduisirent dans la maison dès qu'il fut couché, et passèrent la nuit dans l'escalier et devant la porte de la chambre pour garder leur général. Son garde-chasse même, lorsqu'il crut son maître endormi, ouvrit doucement la porte, et s'alla coucher au pied du lit. Le lendemain, en se réveillant, M. de Bonchamps gronda ces braves gens des preuves d'attachement que, dans leur défiance mal entendue, ils venaient de lui donner. L'armée vendéenne fit à Thouars quelques recrues: plusieurs soldats prirent parti avec nous; mais on y gagna surtout de fort bons officiers, qui depuis se distinguèrent. On remarqua principalement M. de La Ville de Beaugé. Il avait combattu contre les Vendéens dans la garde nationale de Thouars; il abandonna un parti où on l'avait enrôlé de force; il devint, peu de mois après, un des principaux officiers royalistes. Il était plein de bravoure, de talens, de patience, de simplicité, et d'un zèle infatigable. Il s'employait à tout, et toujours utilement; le plus souvent il commandait l'artillerie. Il avait alors vingt-sept ans. Il s'attacha d'amitié à MM. de Lescure et de La Rochejaquelein, qui lui donnèrent toute leur confiance.
MM. Daniaud-Dupérat et le chevalier Piet de Beaurepaire, âgés de dix-huit ans, célèbres à l'armée par leur bravoure, devinrent deux de nos meilleurs officiers. M. Herbold avait étudié pour être prêtre, mais n'était point dans les ordres; on l'avait mis par force dans un bataillon: ses vertus, sa piété, sa modestie, son zèle et son courage, le rendirent cher à tous les Vendéens. M. de Beauvolliers l'aîné, frère du chevalier, était un homme actif et zélé; il était surtout excellent pour tout ce qui demandait de l'ordre et du soin.
MM. de la Marsonnière et de Sanglier, également dévoués, étaient âgés; ils se mirent dans l'artillerie, et le premier rendit souvent de grands services.
Le chevalier de Mondyon, qui était un enfant de quatorze ans, se joignit aussi à l'armée. Il arrivait de Paris où il s'était échappé de sa pension, et avait fabriqué un faux passe-port pour venir, dans la Vendée, se battre pour le roi. Il avait une figure charmante, un courage ardent et beaucoup de vivacité dans l'esprit.
M. de Langerie était plus jeune encore; il n'avait pas treize ans. On ne voulait pas d'abord lui laisser prendre une part active à la guerre; mais on ne put l'en empêcher. A la première affaire, il eut un cheval tué sous lui; on le fit alors aide-de-camp du chevalier de ***, qui commandait Châtillon; il déserta de ce poste où il n'avait rien à faire; il se procura un cheval, et revint à l'armée.
M. Renou était arrivé de Loudun avant la bataille de Thouars; il s'y distingua par la plus rare valeur, comme à toutes les affaires qui ont eu lieu depuis; il avait environ trente ans.
Après avoir passé deux jours à Thouars, on marcha sur Parthenay: les républicains l'avaient évacué. Le chevalier de Marsanges, émigré, et cinq dragons, ses camarades, quittèrent l'armée républicaine et arrivèrent ce jour-là dans la nôtre. Les généraux voyaient toujours ces déserteurs avec plaisir; les paysans avaient de grandes défiances, et s'imaginaient que les transfuges étaient des espions.
On se dirigea ensuite sur la Châtaigneraie. La ville était défendue par trois ou quatre mille républicains: ce fut là que tous les nouveaux Vendéens eurent leurs preuves à faire. M. de Lescure, pour essayer M. de Beaugé, le mit à la tête de deux cents paysans, dans un poste difficile à garder; il parvint à s'y maintenir avec beaucoup de courage et de sang-froid. Le petit chevalier de Mondyon fut blessé, ainsi que le chevalier de Beauvolliers et M. Dupérat. Les six dragons qui avaient rejoint à Parthenay, et qui avaient vu la défiance des Vendéens, voulurent la dissiper; ils combattirent avec une témérité extraordinaire: il y en eut un de tué; alors les paysans se mirent à crier: «Assez, dragons, assez; vous êtes de braves gens.»
La Châtaigneraie fut emportée après quelque résistance; M. de Bonchamps y entra le premier. Les conseils de mon père contribuèrent beaucoup à ce succès.
Il y avait déjà plusieurs jours que les paysans étaient sous les armes; ils avaient une grande envie de retourner chez eux; on ne pouvait plus les retenir; ils commirent quelques désordres à la Châtaigneraie. Le lendemain, 16 mai, il ne s'en trouva plus que sept mille; à grand peine on en rassembla trois mille de plus, et l'on alla attaquer Fontenay.